‹ Maurice de Saxe et le marquis d'Argenson (volume 2)Chapitre 30 sur 42 · Valfons, p · texte numérisé non relu

Valfons, p

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berland, revenant déjà avec des troupes fraîches, s'apprêtait à les en déposter. Maurice alors se décida à se porter lui-même en avant, Tépée à la main, à la tête du régiment du roi et suivi de la brigade d'infanterie du marquis de Salières, qui n'avait pas encore donné. Les premières attaques avaient toutes porté sur la gauche du village, et toute la résistance de l'ennemi était tournée aussi de ce coté, qui regardait Maëstricht. Cette fois, par une soudaine inspiration, Maurice s'en prit à la droite, et ce changement imprévu déconcerta la défense. — « Les ennemis, raconte-t-il luimême, entendant tirer derrière eux dans le village, abandonnèrent les haies : nos troupes, qui les attaquaient par^ l'autre extrémité, les suivirent, et dans un instant toute la bordure du village fut occupée par notre infanterie avec des cris et un feu épouvantables. La ligne des ennemis fut ébranlée. Deux brigades de notre artillerie qui m'avaient suivi se mirent à tirer, ce qui augmenta le désordre. Il nous était arrivé sur la gauche deux brigades de cavalerie : j'en pris deux escadrons et ordonnai au marquis de Bellefonds de pousser à toutes jambes dans l'infanterie ennemie et criai aux cavaliers : « Gomme au fourrage, mes enfants? » Devant

cette charge d'une impétuosité presque folle, la solidité renommée de Tinfanterie anglaise ne put se maintenir, ses rangs s'ouvrirent par une large et sanglante trouée de plus de deux mille pas. Mais à quel prix! ce fut un épouvantable massacre. « Mes deux escadrons, dit Maurice, furent passés par les armes, il n'en revint presque personne, mais mon affaire était faite*. »

Maurice, en s'exposant ainsi lui-même, se comportait en soldat plus qu'en général. Ce n'était pas sans dessein; un mot de lui, que Valfons ne fut pas seul à entendre, fait voir qu'il comprenait qu'il est des instants où tous les hommes deviennent égaux, où le péril suprême et le devoir commun effacent les distinctions du rang et même du génie. Le chevalier avait eu pour la seconde fois son cheval tué sous lui; le voyant à pied : « Quoi! lui dit le maréchal, encore un cheval! Ces gens-là te font faire ton académie! Prends l'Africain. » C'était un cheval d'Espagne d'une grande beauté qu'il aimait à monter luimême. « Non, monsieur le maréchal, dit Valfons, il est pour vous; votre personne est trop pré-

1. Maurice de Saxe au roi de Prusse. — Saint-René Taillandier, Maurice de Saxe, p. 327.

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cieuse pour vous en priver. — Prends, prends; aujourd'hui, toi, c'est moi *. »

Lawfeldt emporté, tout le plan de bataille de Gumberland était détruit, et il donna le signal de la retraite. Pendant que les escadrons français, toujours enlevés par le même élan, pressaient vivement les derrières de Tinfanterie britannique, qui se repliait, Maurice vint retrouver le roi au poste d'Herderen, que le prince n'avait pas quitté et d'où il avait pu suivre toutes les péripéties de Faction. Il y avait pris même part lui-même par des ordres donnés très à propos pour seconder les manœuvres de Maurice, ne témoignant aucune inquiétude, même quand la partie pouvait paraître compromise. Ce n'étaient pas seulement des félicitations que le vainqueur était empressé de chercher : il tenait à présenter tout de suite au roi des prisonniers de distinction, et entre autres l'aide de camp du duc de Gumberland, sir John Ligonier, qui passait pour l'ami personnel et le plus écouté des conseillers du prince. La prise de Ligonier avait eu lieu dans des circonstances qui en faisaient un des incidents les plus curieux de la journée. C'était un

1. Valfons, p. 213. — La même anecdote est rapportée par d'Espagnac.

réfugié protestant, né en Languedoc, élevé par sa famille en émigration et parlant le français comme sa langue maternelle; quand il s'était vu surpris, sur le point d'être arrêté, il remarqua que l'uniforme des carabiniers qui rentouraîent ressemblait à celui qu'il portait lui-même et pour se donner le temps de s'échapper, il avait imaginé de se mêler aux vainqueurs en criant avec eux, à plein gosier, mais sans le moindre accent : « Chargeons! chargeons! * L'artifice aurait réussi sans une décoration anglaise qu'il portait et qui le fit reconnaître. Un simple soldat mit la main sur lui; Ligonier lui offrit alors sa montre et sa bourse s'il consentait à lâcher prise; mais le soldat s'y refusa, et c'était lui-même qui, tenant encore son prisonnier par la main, vint le conduire jusqu'au roi. Le roi accueillit le général anglais de la meilleure grâce, et l'invita pour le soir même à dîner à sa table. Puis, en lui montrant les cadavres qui jonchaient le sol (il y avait, dit-on, dix mille morts parmi les Anglais et six mille Français) : « Ne vaudrait-il pas mieux, lui dit-il, songer sérieusement à la paix que faire tuer tant de braves gens? » Ce n'était pas là, on allait le voir, une simple politesse et un mot de parade. Cette attitude théâtrale, probablement

préméditée, avait pour but de cacher un désir de paix peut-être trop empressé à se produire sous l'apparence de la générosité dans la force*.

Si la victoire donnait de si belles prises, elle coûtait aussi des pertes cruelles. Le comte de Bavière, frère naturel de Charles VII, le jeune marquis de Frouley, jeune homme de grande espérance, bien d'autres encore, dignes de regrets, étaient restés sur la place. Louis prit sa part de tous ces deuils, et, se tournant vers le marquis de Ségur, dont le fils, à peine remis de graves blessures reçues à Rocoux, avait voulu combattre à tout prix et dont un boulet avait fracassé le bras, il dit : « Le sort n'est pas juste; votre fils méritait d'être invulnérable. »

Pendant que l'entretien se prolongeait, que devenaient la droite et le centre de Tarmée alliée, restés (à l'exception de quelques faibles détachements) immobiles toute la matinée et n'ayant ni bougé, ni souffert? Leurs commandants, Bathyany et Waldeck, avaient attendu le signal que devait leur donner Gumberland. Quand, au lieu de le recevoir, ils virent l'armée anglaise se repliant et qu'ils se trouvèrent séparés d'elle par

1. Valfons, p. 215 et 216. — Voltaire, Siècle de Louis XIV. H. 16

la dernière manœuvre de Maurice, ils crurent devoir suivre le mouvement, et ils le firent avec une précipitation et un désordre qui au premier moment donnèrent à leur retraite l'apparence d'une fuite et même d'une déroute. Il n'était que deux heures après midi, dans un des plus longs jours de Tannée; Maurice avait grandement le temps, en se mettant lui-même à leur poursuite, de les atteindre, de les écraser et de mettre les deux tronçons de Tarmée coalisée, également meurtris, dans l'impossibilité de se rejoindre. Il eut le tort de ne pas se charger lui-même d'achever sa victoire et d'en remettre le soin à deux de ses lieutenants, les marquis de Clermont-Tonnerre et de Glermont-Gallerande, qui s'en acquittèrent assez mollement. Ces généraux, d'ailleurs, étaient convaincus (comme tout le monde l'était autour d'eux) que les ennemis devaient se retirer par la route qui les avait amenés, laissant Maëstricht à découvert, et après les avoir suivis quelque temps, ils les laissèrent échapper sans trop de regret. C'était une erreur dont la conséquence fut très grave. Ne se sentant plus pressés et se trouvant hors d'atteinte. Anglais, Autrichiens, Hollandais, tous se remirent également de la première impression de la défaite. Au lieu de

s'éloigner par le chemin qu'on s'attendait à leur voir suivre, ils se rapprochèrent de la Meuse et employèrent activement la nuit à jeter des ponts sur le fleuve.

Le lendemain, à la surprise générale, ils étaient tous réunis sur l'autre rive, à une distance assez rapprochée de Maëstricht pour rendre de ce côté l'investissement impossible. L'objet direct de la bataille était donc encore manqué. C'était la même déception qu'à Rocoux. Seulement, cette fois, les Français (pas plus le général en chef que les lieutenants) ne pouvaient s'en prendre à la saison et au déclin du jour de l'imperfection de leur victoire et de l'inutilité de leurs sacrifices.

Au premier moment, cependant, les suites de la faute commise n'apparaissant pas dans toute leur gravité^ la satisfaction dans l'armée victorieuse était sans mélange, et personne ne songeait à disputer à Maurice cette gloire nouvelle, dont il s'empressait lui-même de rapporter une part à la présence d'esprit et aux encouragements du roi. « Mon fils, écrivait le roi du champ de bataille au dauphin, je viens de gagner une grande victoire, et jamais notre grand maréchal n'a été plus grand qu'aujourd'hui. Ne lui en faites pas compliment, mais dites à la dauphine

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de le gronder de s'être trop exposé comme un grenadier. » — Et le soir, venant s'établir au poste de la Gommanderie, occppé la veille par Gumberland lui-même, qui y avait d'avance commandé son souper : « La Gommanderie d'ici a changé d'hôte : c'était le duc de Gumberland hier, aujourd'hui c'est moi; je crois ce duc fort fâché, et je ne sais pas ce soir ce qu'il mangera. »

Une lettre adressée à la reine était d'un ton plus sérieux : « La victoire, lui disait-il, était due à la protection toute spéciale de la sainte Vierge, puisque la bataille avait eu lieu un de ses jours de fête (le jour de la Visitation) et qu'on n'avait eu affaire qu'aux hérétiques, les Autrichiens ayant été, suivant leur ordinaire, des spectateurs bénévoles. »

Madame de Pompadour, non plus, ne pouvait être oubliée; mais ce fut le comte de Glermont qui se chargea de lui faire savoir la joyeuse nouvelle en lui écrivant, au milieu des morts et des mourants, et faute de table sur le cul d'un chapeau : « Gette journée doit être bien satisfaisante pour vous, madame, puisqu'elle s'est terminée à la gloire du maître dont la présence a fait la réussite. Il est aussi respectable à la tête de ses

troupes qu'aimable au milieu de ses sujets. » Le comte était lui-même un des héros du jour, puisque c'était sa brigade qui avait attaqué la première le village de Lawfeldt, et qui, finalement l'avait emporté : aussi disait-on, en comparant sa conduite à la molle poursuite des deux Clermont, ses homonymes, que l'abbé s'était battu comme un militaire et les militaires en abbés. Et lui-même, s'en vantant dans un style peu ecclésiastique : « Je me suis démené, disait-il, comme un diable dans un bénitier, et j'ose dire que mes peines n'ont point été inutiles. J'étais goutteux comme un vieux braque, et cela ne m'a pas empêché d'être alerte comme... (Je passe et pour cause la comparaison). Je crois qu'on en dit de bonnes à l'arbre de Gracovie, je voudrais être assis sur une des chaises, à côté de toutes les perruques rousses, pour entendre le haricot qu'elles font de nous. Je crois que cela me réjouirait le cœur *. »

Il y a lieu de penser, en effet, que sous cet arbre de Cracovie (ainsi nommé, comme on sait, parce que c'était à l'ombre de ce grand marron-

1. Le roi au dauphin, 2 juillet 1747. — Clermont à madame de Pompadour et à un de ses amis 7 juillet 1747 (Papiers de Condé, ministère de la guerre] ; Journal de Luynes^ t. VU, p. 259 et suiv.

nier des Tuileries que les nouvellistes et les badauds de Paris se réunissaient liabituellement pour disserter sur la politique européenne), on devait être transporté d'aise : surtout si on s'y passait de main en main une lettre comme celleci, écrite par Favart dans toute Témotion de la bataille à laquelle le comédien patriote se laissait naïvement persuader qu'il avait concouru : « Victoire! Victoire! Tout est renfermé dans ces derniers mots... L'action continue à notre avantage, nous achevons de vaincre; je dis plus, nous achevons de détruire... Pardonnez-moi, je dis nous : à force de fréquenter les héros, j'en prends le langage. Montrez cette lettre à tous nos amis : ils ont le cœur français *. »

L'historiographe déjà désigné de Louis XV ne pouvait manquer de mêler sa voix au concert des félicitations. A défaut de son ami personnel, le marquis (dont la chute Pavait sans doute affligé, quoiqu'on n'en trouve aucune trace dans sa correspondance), c'était au comte resté en puissance que Voltaire adressait ce billet qui (contre Tordinaire du grand écrivain) ne brille pas par la simplicité.

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