‹ Maurice de Saxe et le marquis d'Argenson (volume 2)Chapitre 31 sur 42 · Mémoires de favart^ t, T, p · texte numérisé non relu

Mémoires de favart^ t, T, p

ET LE MARQUIS D'aRGENSON. 283

A Girey, le 4 de la pleine lune.

« L'ange Jesrad a porté jusqu'à Memnon la nouvelle de vos brillants succès, et Babylone avoue qu'il n'y eut jamais d'itimadoulet dont le ministère ait été plus couvert de gloire; vous êtes digne de conduire le cheval sacré du roi des rois, et la chienne favorite de la reine. Je brûle du désir de baiser la crotte de votre sublime tente et de boire du vin de cheval à vos divins banquets. Oromaze n'a pas permis que j'aie cette consolation, et je suis demeuré enseveli dans l'ombre, loin des rayons brillants de votre prospérité. Je lève les mains vers le puissant Oromaze, je le prie de faire longtemps marcher devant vous l'ange exterminateur et de vous ramener par des chemins tout couverts de palmes *. »

Et en même temps le comte d'Argenson rece-

1. Voltaire au comte d'Argenson. {Correspondance gënërale, 24 juillet 1747.) — Memnon est le nom sous lequel Voltaire avait publié le roman qu'il a depuis intitulé : Zadig. — On ne retrouve ni dans les correspondances de Voltaire, ni dans celles du marquis d'Argenson (au moins celles qui ont été publiées), aucune lettre ayant trait à la sortie du ministère de ce dernier, ni aucune trace de l'impression que Voltaire en ressentit. A partir de ce moment même, les relations des deux amis deviennent très rares et se bornent à quelques billets assez froids. D'Argenson paraît n'avoir pas été très satisfait de l'attitude de Voltaire à ce moment de sa vie, car il s'exprime dans son Journal^ à plusieurs reprises après cette époque, assez sévèrement sur le compte de Voltaire. A propos

vait, non de Voltaire lui-même, mais de madame du Ghàlelet, une épître que le poète avait composée sur la demande de la duchesse du Maine. La princesse, ayant ses deux fils présents à la bataille, avait désiré que le succès auquel ils avaient pris part fût célébré. Voltaire n'avait cédé qu'à regret à ce souhait; il se rappelait les désagréments que lui avait valus son poème de Fontenoy, et ne se souciait pas de s'exposer aux mêmes inconvénients. « De Fontenoy, y était-il dit,

De Fonlenoy le nom plein d'harmonie Pouvait au moins seconder le génie; Boileau pâlit au seul nom de Werden.

Qu'aurait-il dit, si, non loin d'Herderen, 11 eût fallu suivre entre les deux Nèthes Bathiany, si savant en retraites ?

Le nom du roi charme toujours l'oreille, Mais que Lawfeldt est dur à prononcer I

Et puis faut-il encore, à tout propos.

Donner en vers la liste des héros ?

Sachez qu'en vain l'amour de la patrie Dicte vos vers, au vrai seul consacrés.

On tlatte peu ceux qu'on a célébrés; On déplaît fort à tous ceux qu'on oublie. »

La destinée amène souvent des coïncidences

des diiïérends de Voltaire avec le roi de Prusse où des questions d'argent étaient mêlées, il dit (VI, p. 535) : « Ce grand écrivain est à cheval sur le Parnasse et sur la rue Quincampoix. » — Et ailleurs (VIIÏ, p. 64) : « Courage d'esprit et bassesse du cœur, w

étranges et vraiment cruelles. Par les mêmes courriers qui apportaient ces félicitations empressées arrivait, de l'autre côté des Alpes, une nouvelle funeste qui allait changer en deuil toute la joie de la victoire et achever de compromettre les résultats déjà très insuffisants qu'elle avait produits.

C'est qu'en effet, à cette date du 20 juillet, tout était bien changé en Italie. L'incroyable faiblesse de la décision de Louis XV avait porté ses fruits, un peu différents peut-être de ceux qu'on avait pu prévoir, mais presque aussi douloureux. Si l'armée royale ne périssait pas tout entière, comme un ministre du roi en avait exprimé la crainte, elle subissait au moins un véritable désastre, rendu plus éclatant encore par la mort héroïque d'un de ses meilleurs généraux.

Avec la lenteur des communications d'alors, plusieurs semaines étaient nécessaires pour échanger d'Italie en Flandre une demande et une réponse. L'impatience de Belle-Isle n'avait pu supporter un si long délai. Ne doutant pas d'ailleurs de la

supériorité de ses vues sur celles du général espagnol et de Tapprobation qui leur serait donnée par le conseil militaire de Louis XV, — ne pouvant supposer, disait-il, que le roi voulût perdre son armée pour suivre la fantaisie de M. de La Mina, — il regardait chaque jour perdu comme un retard inutile et une chance de succès enlevée au projet dont il aurait à assurer Texéculion, et dont son frère attendait la gloire. Il reprit donc à nouveau la discussion avec le marquis de La Mina, et s'efforça de lui prouver que, quelle que fût la résolution de leurs cours — soit qu'on persistât à les faire marcher à la délivrance de Gènes, par la voie du littoral, soit qu'on se ralliât à la pensée d'une diversion sur le Piémont par le Dauphiné — on ne risquait rien de mettre à tout événement les troupes déjà réunies à Briançon en mesure, par un renfort suffisant, de forcer le passage des Alpes. Nécessaire, disait-il dans une des hypothèses, cette précaution était sans inconvénient dans l'autre. S'ils recevaient Tordre d'emporter d'assaut l'entrée du Piémont, c'était un coup de main qui devait être exécuté aussitôt que résolu et en quelque sorte par surprise. 11 fallait que tout fût prêt d'avance pour ne pas laisser au roi de Sardaigne le temps d'être

averti et de se mettre en garde. L'autre plan, au contraire, non seulement n'exigeait pas, mais ne comportait pas même une rapidité pareille. Il faudrait s'avancer méthodiquement, emportant successivement toutes les places de la côte, les différents corps d'armée ne pouvant s'engager que Tun après l'autre, faute d'espace pour se développer, et de subsistances pour se nourrir dans l'étroit passage qu'ils auraient à traverser. On aurait donc toujours le loisir de rappeler et de faire revenir les détachements momentanément éloignés qui arriveraient encore à temps pour former l'arrière-garde de l'armée, avant que la tète fût parvenue dans le voisinage de Gênes et en mesure de menacer les positions des assiégeants. De bonne ou de mauvaise grâce, La Mina se rendit à ses instances, et vingt bataillons furent en effet, avec son consentement, expédiés, dans les derniers jours de juin, sur le Dauphiné, dont dix-huit français et deux espagnols. Joints aux trente qui étaient restés en observation à Briançon, c'était un effectif de plus de vingt-cinq mille hommes. Le chevalier de Belle-Isle se mit en route le 7 juillet pour aller prendre le commandement de cette force, portée, par là, à un chiffre assez respectable. « La partie

devient intéressante, » écrivait Belle-Isle, plein de confiance *.

L'intérêt devint bien plus vif encore, quand, aussitôt après le départ du chevalier, on apprit une nouvelle absolument imprévue. Gênes était délivrée : les alliés prenaient le parti d'abandonner le siège. Personne ne s'attendait moins à cette libération que les assiégés eux-mêmes et leurs auxiliaires français qui venaient de tenter deux sorties sans résultat : leur noble commandant, le duc de Boufflers, pour avoir payé de sa personne sous un soleil ardent, était atteint d'une congestion cérébrale, qui le mettait à toute extrémité. Comment ce deuil faisait-il place à une bonne fortune si inespérée? L'explication ne se fit pas attendre.

C'était le mérite renommé du gouvernement piémontais de savoir se faire seconder par un excellent service d'informations diplomatiques et militaires. Aussi dès le début de la campagne, Charles-Emmanuel avait-il été averti du rassemblement des troupes laissées par Belle-Isle au pied des Alpes, et devinant qu'un général ne se résignait pas sans dessein à se passer d'une partie de ses moyens d'action, il avait fait sur-

1. Belle-Isle au comte d'Argenson, 24, 30 juin, 7 juillet. — (Ministère de la guerre. — Partie officielle.)

veiller, avec une vigilance inquiète, tout ce qui se passerait sur cette frontière toujours menacée de ses États. Avant que les vingt bataillons de renfort détachés de Taçmée royale fussent arrivés à leur destination, il était informé qu'on les attendait et au courant de tous les préparatifs faits pour les recevoir. Il ne douta plus, dès lors, que l'intention de son ennemi fût de le prendre à revers et de le venir chercher sur son propre territoire. Saisi de crainte à la pensée de voir les soldats français déboucher par quelqu'une des vallées des affluents du Pô, et marcher droit sur sa capitale, il ne perdit pas un instant pour rappeler à lui toutes ses forces, y compris douze de ses bataillons qui prenaient part aux travaux du siège de Gênes, sous les ordres du général autrichien. Schulembourg (c'était le nom du général que Marie-Thérèse avait donné pour successeur au marquis de Botta), se trouvant par cette retraite privé de moyens suffisants pour compléter Tinvestissement de la ville, avait dû renoncer à s'en emparer ou au moins momentanément s'en éloigner *.

1. D'arnelh, t. UI p. 295 et suiv. — Henri Morris, Opéralions militaires dans les Alpes pendant la guerre de la succession d'Autriche, p. 270. — « Ce que nous ne pouvons retarder, écrit Charles-Emmanuel à Schulembourg le 30 juin, c'est

Page 1