‹ Maurice de Saxe et le marquis d'Argenson (volume 2)Chapitre 37 sur 42 · Pelham administration, t. I, p · texte numérisé non relu

Pelham administration, t. I, p

Mais c'est en Hollande surtout qu'il eût été désirable que ce coup d'éclat eût fait réfléchir et eût calmé les passions populaires, et au premier moment on put croire que cet heureux effet serait, au moins en partie, obtenu. « II serait difficile, écrivait le chargé d'aff'aires de France, d'exprimer à quel point la consternation a pris ici la place de cette prétendue sécurité, de celte maligne joie à laquelle on se livrait, et que le stathouder lui-même accréditait... Le stathouder n'est rien moins que tranquille, et, malgré la dissimulation dont il est capable, il ne peut cacher son inquiétude et l'embarras où il se trouve. Il se crut perdu sans ressource lorsqu'il vint ici hier, de sa maison des bois, pour assister au conseil d'État qu'il avait convoqué extraordinairement. II se vit pressé et arrêté dans son carrosse par un peuple nombreux, la douleur peinte sur le visage, qui lui demanda ce qui était de la nouvelle qui courait. Il répondit sur-le-champ qu'il n'était que trop vrai que Berg-op-Zoom était pris, mais que la garnison était sauvée et qu'il n'y avait rien à craindre de cet événement. Je ne sais s'il lui réussira toujours à en imposer de la sorte *... »

1. Cliiquet à Puisieulx, 18 septembre 1747. {Correspondance de Hollande. — Ministère des alTaires étrangères.)

II eût peut-être mieux valu qu'il y réussit, car, dès que l'iiorrible vérité fut connue, l'abattement et la douleur firent place, dans cette multitude toujours en effervescence, à une véritable fureur. Les Français ne furent plus que des bourreaux couverts de sang et des bandits gorgés de pillages dont, à tout prix, il fallait faire justice. Dans cette fermentation générale, qui eût prononcé le mot de paix eût payé ce propos de sa tête. Puis, suivant l'usage, quand les imaginalions sont en feu, on ne vit plus partout que des coupables et des complices à punir : d'abord, tous ceux qui, de près ou de loin, touchaient à la nation maudite, puis les catholiques suspects de faire des vœux pour leurs coreligionnaires, enfin les partisans et les fonctionnaires du gouvernement déchu, accusés d'avoir sous main pactisé avec l'ennemi. Le gouverneur de Bergop-Zoom n'était qu'un traître qui s'était laissé corrompre. On ne parlait plus que de supplices et de vengeance. A Amsterdam, à Harlem, à La Haye, des maisons réputées suspectes furent forcées et mises à sac. L'envoyé de France dut armer ses gens et se mettre en défense pour garder l'entrée de sa demeure et de sa chapelle. « Je ne puis comparer, écrivait un témoin, le

peuple de ce pays qu'à celui de Jérusalem pendant le dernier siège qui a suivi sa destruction... On entend crier dans les rues : « Vive le prince » d'Orange ! Au diable le roi de France ! Point de » paix ni de neutralité avec lui I » Ce qui est pis, s'ils vous rencontrent dans la rue et que vous ne criiez pas comme eux, ils vous y forcent, surtout si vous avez l'air français. Si vous faites la moindre difficulté, vous êtes sûr d'être jeté pour le moins dans le canal ... ou bien on vous donne un coup de couteau ^ »

Le stathouder, incapable de résister au mouvement, trouvait plus simple de le seconder : dans une proclamation qu'il fit publier sous prétexte de réprimer les troubles, et qui n'était qu'une suite de grossières invectives contre le roi fran^ çais, il annonça l'intention de se rendre en personne à l'armée pour racheter, au prix de sa vie, le sang de ses concitoyens, et il se vit récompensé tout de suite de cette association bruyante aux passions populaires par la proposition, que des amis officieux firent aux États généraux, de rendre le stathoudérat héréditaire dans la maison de Nassau.

1. Correspondance anonyme^ septembre 1747. (Ministère de la guerre.)

ET LE MARQUIS D'aRGENSON. 375

Devant ces cris de douleur et de rage d'une alliée fidèle et cet hommage rendu à un prince anglais par alliance, personne, à Londres, ne put plus penser à se retirer d'une lutte où Thonneur paraissait plus que jamais intéressé. La France, de son côté, provoquée avec éclat, ne pouvait se laisser insulter sans réponse. Une nouvelle déclaration royale, bien que conçue encore en termes assez modérés, dut annoncer que la prise des villes hollandaises jusque-là conquises n'était qu'un commencement et que les armées françaises iraient jusqu'où on leur rendrait nécessaire de s'avancer.

Cependant la menace ne pouvait être mise tout de suite à exécution : la saison ne permettait pas de faire un pas de plus sur le territoire hollandais défendu par ses canaux comme par des véritables remparts aquatiques, que les pluies d'automne pouvaient rendre absolument inabordables. De guerre lasse, Louis XV fut obligé de quitter l'armée, qui elle-même dut prendre ses dispositions d'hiver. D'ailleurs, il fallait bien finir par rejoindre madame de Pompadour, qui écrivait au comte de Clermont qu'elle s'ennuyait à pleurer. Ce fut un assez triste adieu pour le lendemain d'un véritable triomphe. Tout espoir

de paix semblait perdu, puisque ni la modération poussée parfois jusqu'à la faiblesse, ni la force déployée avec éclat n'avaient suffi pour la conquérir. Le roi et ses ministres rentrèrent en Fronce, dans une altitude peu convenable à des vainqueurs, laissant trop apercevoir une déception qui allait jusqu'au découragement, et froidement accueillis par des populations qui voyaient, presque avec désespoir, se rouvrir, par l'attente d'une nouvelle campagne, une perspective indéfinie d'efforts et de souffrances. L'annonce d'un congrès convoqué à Aix-la-Chapelle n'atténuait pas cette fâcheuse impression. On cessait de se confier aussi bien à la diplomatie qu'à la guerre.

Encore si on en eût été quitte pour attendre et si, moyennant une patience de quelques mois, on eût été assuré de retrouver les conditions de la lutte dans Tétat où on les laissait et les parties belligérantes en même nombre et à la même place. Mais une éventualité qui, bien que souvent prévue, n'avait jamais paru bien à craindre, se présenta tout d'un coup avec un caractère menaçant.

J'ai dit au moyen de quel argument l'envoyé hollandais à Londres avait réussi dans un moment critique à relever les cœurs et à pré-

venir les défaillances dans le conseil du roi d'Angleterre : c'était en faisant luire l'espoir de voir arriver au printemps suivant, sur le champ de bataille, un corps d'armée de trente mille Russes^ moyennant que, par un effort commun, les puissances maritimes consentissent à se charger des frais énormes du transport. Cette ressource extrême n'avait rencontré d'abord que des incrédules. L'intervention russe avait été si souvent annoncée depuis le commencement de la guerre, et si peu réalisée, qu'on avait peine à prendre cette chimère ou ce leurre au sérieux. Les indécisions de la tsarine, la contrariété des influences qui se disputaient l'esprit de cette fantasque souveraine étaient la fable de toutes les chancelleries. d'Europe. Ne venait-on pas de la voir, dans la dernière lutte terminée par la paix de Dresde, manquer de parole à l'heure décisive à son alliée Marie-Thérèse et, faisant reculer ses troupes déjà en marche, par un caprice imprévu, sauver ainsi Frédéric, qui se croyait perdu, d'une ruine certaine? Gomment croire que, n'ayant pas eu la résolution d'agir, à la porte même de son empire, elle oserait envoyer ses troupes braver la fortune des combats, à près de mille lieues de distance, sur le théâtre éloigné où la guerre était désor-

mais transportée? Dans les derniers temps, cependant, et surtout depuis le voyage de l'envoyé hollandais à Londres, certains indices qu'on ne pouvait négliger et l'attitude équivoque du chargé d'affaires russe qui paraissait encore de temps en temps à Versailles, commencèrent à donner une véritable préoccupation. De Saxe -et de Pologne, on annonçait que des armements étaient poursuivis sur toute la frontière voisine avec une activité inaccoutumée. Interrogé sur le sens et le but des préparatifs, l'agent russe qui continuait à se présenter à Versailles refusa de s'expliquer. Ordre fut donné alors au résident français à Saint-Pétersbourg de poser la même question avec plus d'instance et de précision au chancelier Bestouchef : « Nous avons bien le droit de défendre les alliés de notre souveraine quand on les attaque », répondit celui-ci avec sécheresse. €e langage évasif et hautain d'un ministre dont les prédilections autrichiennes et russes étaient bien connues ne permit plus de douter que son parti était pris et qu'il se croyait cette fois assuré d'avoir fixé les irrésolutions de sa maîtresse *.

1. D'Aillon, chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg, à Puisieulx, 23 décembre 1747. {Cort^espondance de Russie, — Ministère des alTaires étrangères.)

ET LE MARQUIS D'ARaENSON. 379

C'était le fait : les insistances affectueuses de Marie-Thérèse, l'intimité rétablie entre les deux reines et même un traité d'alliance et de défense réciproqueconcludepuisplus d'un an déjà (26 juillet 1746), tous ces arrangements domestiques ou diplomatiques étaient restés lettre morte, tant qu'aucune offre pécuniaire n'était venue les sanctionner. Mais tout changea quand les puissances maritimes se décidèrent à ouvrir leurs bourses qu'on croyait toujours bien garnies et que, cédant aux instances du stathouder, le gouvernement anglais consentit, de concert avec les États généraux, à prendre à son compte par deux conven- • tions successives (juillet et décembre 1747) les subsides nécessaires pour assurer un convoi suffisant de troupes à travers TAllemagne. On se mit alors sérieusement à l'œuvre pour joindre les effets aux promesses, et avec d'autant plus d'empressement que, dès qu'il y avait à Saint-Pétersbourg un maniement d'argent à faire et des fonds à recevoir, le trésor impérial n'était jamais seul à loucher les versements et plus d'un intermédiaire haut placé, sans excepter le chancelier luimême, prélevait au passage une commission à son profit. Le chargé d'affaires français continua bien à assurer que, quelle que fût l'hostiUté

manifeste des intentions, jamais en fait les vices et les lenteurs de Tadministration russe ne permettraient à un corps d'armée d'arriver à temps pour le jour du combat dans les plaines de la Flandre; mais cet agent, à qui on reprochait de n'avoir su rien prévoir ni rien prévenir, n'inspirait plus de confiance. On dut le rappeler en ne lui laissant d'autre remplaçant qu'un simple consul : les relations diplomatiques se trouvèrent interrompues et il fallut s'attendre à voir apparaître sur la frontière même de France un ramassis de troupes semi-barbares dont la composition était peu connue et dont la valeur n'av^t même jamais été éprouvée, mais qui, ne fût-ce que par leur nombre, pouvait altérer à un moment donné toute la balance des forces.

On était donc en présence, à courte échéance, d'un fait inouï, presque incroyable, dont on ne pouvait trouver d'exemple qu'en remontant jusqu'au temps des grandes invasions musulmanes ou tartares. Restait à savoir ce qu'en allaient penser les puissances dont, sinon le concours, au moins le consentement était nécessaire pour qu'un déplacement d'hommes si lointain et si considérable pût s'accomplir et qui devaient se trouver par là troublées dans le repos de leur neutralité.

Le corps germanique se prêterait-il à voir son territoire traversé dans toute sa longueur et foulé sans ménagement par des visiteurs armés, de langue et de mœurs inconnues. Le débile Aur guste III ouvrirait-il sans résistance l'entrée de la Pologne à sa redoutable voisine, au risque de soulever, par cette complaisance, l'irritation d'une noblesse turbulente? Enfin et surtout qu'allait dire Frédéric, dont l'imagination, on l'a vu, semblait toujours hantée par le fantôme d'une agression russe et qui avait si souvent prétexté celte inquiétude sincère ou affectée pour justifier son inaction ou ses défaillances? Ce n'était pas lui sans doute, qui était cette fois directement menacé; mais pour aller de la Vistule au Rhin, il fallait passer si près de lui que, de Berlin même il pourrait entendre le bruit des armes. Trouverait-il prudent de laisser donner à sa porte des billets de logement à des hôtes qui pourraient être, soit tentés d'y séjourner, soit prendre Thabîtude d'y revenir? Et si, pour ne pas permettre un si fâcheux précédent, il prenait le parti de sortir de son indifférence apparente, de pousser luimême l'Allemagne à la résistance et d'en prendre la tête, tout alors changeait de face. L'hostilité d'Elisabeth, provoquant la rentrée en scène d'un

si important personnage, n'était plus pour nous un mal sans compensation.

Par mallieur, si on eut un instant cette espérance, ou du moins cette illusion, elle ne fut pas de longue durée. Dès que Puisieulx eut fait sonder le terrain, il fut très évident que, même en face d'une prévision qui devait assurément lui déplaire, Frédéric était résolu à ne rien changer à son attitude d'immobilité systématique. Dans ses relations avec la Russie tout aussi bien qu'avec toute autre puissance, son parti était pris de faire ses affaires lui-même et lui seul, ne songeant qu'à ses propres intérêts et ne liant partie avec personne, avec la France moins qu'avec tout autre. Dût-il même être plus tard forcé d'appeler ou de demander aide, il ne voulait pas d'avance s'engager à la reconnaissance. C'est ce qu'il avait déjà clairement fait entendre (on peut se le rappeler) au marquis d'Argenson, lorsque ce ministre à la veille de sa chute, s'était activement employé à lui faciliter un arrangement avec la Suède, auquel il attachait un grand prix, pour assurer^ contre les pièges qui lui seraient tendus de Saint- Pétersbourg, la tranquilité de sa frontière orientale. Le consentement de la Suède une foia obtenu, grâce au concours et surtout à l'argent

français, il s'était nettement refusé à laisser la France intervenir comme partie contractante au traité qui devait en assurer l'effet, et Puisieulx qui, trouvant la négociation inachevée, dut la poursuivre, n'avait pas été plus heureux que son prédécesseur. Tout au plus, à force d'instances, obtint-il la permission, une fois la convention signée, d'y apporter une adhésion tardive, qui ne permettait ni d'en discuter les clauses, ni d'en surveiller l'exécution. On ne pouvait montrer plus de mauvaise grâce, ni une résolution plus arrêtée, même quand les intérêts de France et de Prusse seraient pareils, de ne plus les unir dan» une défense commune : et Puisieulx, malgré son désir de plaire, ne put s'empêcher à plusieurs reprises d'en témoigner, avec un mélange de dépit et de désespoir, son impatience. Il lui échappait dédire assez haut, même au ministre de Prusse à Paris : « Mais que veut donc le roi de Prusse? Prend-il plaisir à souffler le froid et le chaud pour attiser le feu de la guerre ! Veut-il donc nous forcer de faire affaire avec la reine de Hongrie! Il me manque pas de gens dans le conseil qui m'y poussent et on peut m'en faire une nécessité *. »

1. Correspondance de Lamary, ministre en Suède, 1747, passim. — Chambrier à Frédéric, 20 août, !«' septembre 1747.

Frédéric, qui connaissait son monde et ne savait que trop à qui il avait affaire, s'émut très peu de ces menaces. Le rapprochement de la France et de TAutriche était bien et non sans cause, pour un avenir plus ou moins éloigné, un de ses sujets habituels de préoccupation; mais Puisieulx lui avait donné sa mesure, et de sa part il ne craignait pas plus de coups de tète que de traits de génie. « Il m'est revenu (écrit-il de sa propre main à Valory), que M. le marquis de Puisieulx me soupçonne de souffler également le froid et le chaud à la France et à l'Angleterre... Si M. de Puisieulx appelle attiser le feu, que je déclare à toute l'Europe que je ne me mêlerai pas de cette guerre-ci, et que je garderai exactement la neutralité, je suis obligé de convenir qu'il a raison; mais il y a une grande différence à se déclarer neutre et à animer les parties les unes contre les autres, et je regarde M. de Puisieulx comme un ministre trop éclairé pour le soupçonner lui-même de confondre les •objets si grossièrement... M. le marquis de Puisieulx, écrivit-il aussi àChambrîer, sur un ton

— Puisieulx à Valori, 5 septembre 1747. {Correspondance de Prusse. — Ministère des affaires étrangères.) — Frédéric à Valori, 18 août 1747. — Pol corr., t. V. p. 465. — Flassan, Histoire de la diplomatie, t. V, p. 380.

ET LE MARQUIS D'aRGENSON. 385

d'ironie mal déguisée, reconnaîtra avec sa grande pénétration qu'il était impossible que je pusse souhaiter que la France s'épuisât par une longue guerre et que, naturellement, tous les maux qui pourraient arriver à la France rejailliraient en partie sur moi : mais que si je ne me déclarais pas ouvertement pour la France, c'élaient les circonstances présentes qui m'en empêchaient, étant obligé d'ailleurs de respecter dans un temps comme celui-ci les forces et les ostentations russiennes... Sur ce qui regarde, ajoute-t-il, les insinuations que M. le marquis de Puisieulx vous a faites, que la France pourrait se voir obligée à devenir l'alliée de la reine de Hongrie, vous lui direz que j'étais bien éloigné de croire qu'il y ait aucun ministre en France qui pût oublier les intérêts de la France jusqu'à ce point, mais que si elle voulait abandonner son meilleur ami et son plus fidèle allié, il n'y aurait assurément pas de ma faute, et que je n'y pourrais rien y changer. » Enfin, feignant, au lieu d'accuser le ministre lui-même, de s'en prendre à un de ses collègues qu'il ne nomme pas : « Je souhaite, dit -il, que vous eussiez nommé celui du ministère qui a lâché ces propos indécents... afin que

j'aurais pu juger si c'a été quelque homme de II. 22

386 MAUUICE DE SAXE

conséquence ou quelque autre bavard inconsidéré; mais tel qu'il soit, je crois que vous ferez toujours bien de faire insinuer convenablement par vos amis, à ces gens-là, et de leur faire faire ces réflexions, que quand la France voudrait oublier ses intérêts les plus essentiels jusqu'à vouloir me sacrifier, elle pourrait peut-être se raccommoder avec les Autrichiens, mais que celte démarche ne produirait pas l'effet qu'elle se serait promis; qu'elle ne lui ferait pas ravoir le cap Breton, ne lui amènerait pas la paix avec les puissances maritimes et qu'elle augmenterait peut- être ses embarras par un surcroît d'ennemis qui sauraient plus imposer que les Hollandais *. »

Le trait final était aussi direct que menaçant : aussi arriva-t-il tout droit à son adresse, il n'en fallut pas davantage pour que Puisieulx, changeant complètement de ton, ne songeât plus qu'à faire oublier, par des excuses tristement humbles,

1. Frédéric à Valori, 18 août 1747,— à Chambrier, 8 et 10 sept., 7 octob. 1747. — Pol. Corr., t. V, p. 463-472-476-498. — Droysen, t. III, p. 366-367. — D'après cet écrivain, Frédéric aurait fait à ce moment offrir sa médiation à la France et à TAnglèterre. Mais il ajoute qu'il était sûr qu'elle ne serait pas acceptée par l'Angleterre, qui croyait la Prusse trop liée à la France. L'oiïre, effectivement, ne paraît pas avoir été sérieuse; à aucun moment, Frédéric, par la raison que j'ai expliquée, ne voulut réellement rentrer en scène ni comme combattant, ni comme médiateur.

les propos qui lui avaient été arrachés plutôt par une sorte d'agacement nerveux que par aucun sentiment de fierté ou de dignité véritable. Il se hâta de rappeler qu'il n'avait jamais manqué de placer la garantie de la Silésie au premier rang parmi les conditions de paix exigées par la France, en particulier dans le mémoire remis au roi d'Angleterre par l'intermédiaire du général Ligonier, et qu'il considérait la Silésie comme Vanneau (Tune alliance à jamais; puis, entrant dans une justification personnelle : « Le roi de Prusse ne me connaît pas encore, disait-il, il s'est laissé séduire par les apparences; il a confondu l'écorce avec le cœur... II doit savoir mieux que personne qu'un ministre, dans la place où je suis, ne peut ni ne doit toujours développer ses véritables sentiments. Je suis fort souvent obligé de cacher les miens, et je le servirais mal si je mettais trop à découvert ceux que nous avons pour lui *. »

Si Ghesterfleld avait eu connaissance d'un langage pareil, c'est bien alors qu'il aurait dit , suivant la parole que rapporte un de ses amis : « Jamais chapelain n'a flatté son

1. Puisieulx à Valori, 16, 23 octobre 1747. (Correspondance de Prusse — Ministère des affaires étrangères.)

archevêque comme la France flatte le roi de Prusse *. »

Sans se laisser attendrir par ces excuses, et même sans les attendre, Frédéric crut que Toccasion était bonne pour prendre le ton de plus haut encore et morigéner la France tout entière, roi, ministre ou nation, avec toute Tautorité d'un docteur politique : « Je regarderais, écrivait-il à Ghambrier (dans une longue épitre que celui-ci eut bien soin de ne pas garder pour lui), comme des effets ordinaires de la légèreté et de la vivacité inquiète qui caractérise la nation française, les cris immodérés, après la paix, qu'on fait retentir à Paris, malgré les succès les plus éclatants, et je ne daignerais point y faire attention si cette espèce d'enthousiasme ne se manifestait que parmi le peuple et le public d'un ordre inférieur; mais quand je vois les ministres mêmes et des personnes de poids, qui ont Tinfluence dans lesj affaires, donner dans de pareils travers, qu'ils montrent à tout bout de champ le défaut de la cuirasse, qu'au lieu de tenir une contenance capable d'en imposer aux ennemis et que la situation brillante des affaires de la France les met en

Page 1