Puisieulx à d'Argenson, 17 décembre
son, le rapprochement des deux familles royales, naguère ennemies, ne devait être que le préliminaire d'une autre réconciliation qui lui tenait presque autant au cœur; c'était celle d'Auguste III et de Frédéric. Le rétablissement de relations intimes entre les deux voisins était l'idée fixe de d'Argenson, recommandée à ses agents, dans toutes ses instructions, l'un de ses rêves, en un mot, et de tous peut-être le plus impossible à réaliser dans la circonstance et avec les caractères donnés. Auguste, au contraire, et plus encore Bruhl, son tout-puissant favori, persuadés l'un et Tautre (et ils n'avaient pas tort) que Frédéric leur portait une haine mêlée de dédain qui ne pardonnerait pas, ne se souciaient nullement de courir après une amitié qu'ils ne se flattaient pas d'obtenir. Toujours inquiets d'être atteints par quelques traits nouveaux d'une ambition remuante qui ne laissait personne en repos, ils se rapprochaient, au contraire, de plus en plus de TAulriche et de la Russie avec qui ils venaient de conclure un nouveau traité d'alliance défensive dont les dispositions étaient plus étroites encore que les précédentes. Le rêve de Brtlhl (car lui aussi rêvait éveillé) c'était, après s'être porté médiateur entre Louis XV et Marie-Thé-
rèse, d'entraîner plus tard la France dans une coalition nouvelle contre la Prusse. C'est à quoi il avait travaillé et cru réussir l'année précédente, dans cette négociation engagée à la veille de la paix de Dresde, qui en aurait prévenu peut-être les humiliantes conditions et qui n'avait manqué que par la mauvaise volonté de d'Argenson et Tobstination du ministre français à rester fidèle à tout ce qui venait de Berlin.
Quelle meilleure occasion pour renouer la trame rompue que l'arrivée d'un ambassadeur extraordinaire de Louis XV, porteur d'une mission toute de concorde et de paix! Mais la condition était d'écarter l'obstacle qui l'avait fait manquer une première fois, et cet obstacle s'appelait d'Argenson. En un mot, entre deux ministres qui cherchaient à exploiter l'alliance nouvelle dans deux sens contraires : l'un tirant à gauche et l'autre à droite, l'un vers la Prusse et l'autre vers l'Autriche, l'accord et même la vie commune n'étaient pas possibles. L'un ou l'autre devait être sacrifié, et Brûhl, passé maître en fait d'intrigue et plus solide dans sa situation que ne l'était d'Argenson, avait résolu que ce ne serait pas lui.
La divergence se vit tout d'abord, quand il
s'agit de faire partir le duc de Richelieu et sa suite. Tout était déjà arrangé autour de d'Argenson pour que le duc, avant de paraître à Dresde, commençât par aller toucher barre à Berlin. Il devait s'y rendre en compagnie du jeune marquis de Paulmy et en repartir avec de bonnes paroles, et, s'il était possible, un commencement de liaison entre la cour de Saxe et de Prusse. Ils y arriveraient l'un et l'autre, d'ailleurs, annoncés et recommandés par Voltaire qui avait l'air de faire de cette ambassade son affaire personnelle : — Très magnifique ambassadeur, écrivait le poète :
De votre petite maison
A tant de belles destinée,
Vous allez chez le roi saxon
Rendre hommage au dieu d'hyménéo.
Vous, cet aimable Richelieu
Qui, né pour un autre mystère,
Avez souvent battu ce dieu
Avec les armes de son frère.
Revenez cher à tous les deux,
Ramenez la paix avec eux
Ainsi que vous eûtes la gloire.
Aux campagnes de Fontenoy,
De ramener aux pieds du roi
Les étendards de la victoire.
Et se servant d'une similitude que pouvait seule faire excuser la licence poétique, il comparait le
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galant Richelieu, devenu témoin officiel d'un mariage, à ces femmes de mœurs faciles « qui, à certains jours de leur existence, éprouvent le besoin de régulariser leur état dans ce monde par une alliance légitime ».
Averti du caractère que ces effusions de l'entourage ministériel donnaient à la mission de l'envoyé de Louis XV, le ministre de Saxe s'empressa d'y mettre un terme. Il aurait bien voulu, et c'était le désir du roi de Pologne lui-même, que le duc ne partît pas, et qu'on se dispensât d'envoyer un ambassadeur extraordinaire qui ne pouvait manquer de causer beaucoup de dépenses à une cour déjà trop obérée. Mais n'ayant pu obtenir de Louis XV qu'on ne rendît pas à la nouvelle dauphine les honneurs faits à la précédente, on se borna à faire changer le caractère de la mission.
« Ayant appris sous main, écrit le comte de Loos au comte de Brtihl, que M. de Voltaire et madame du Châtelet avec lesquels le duc est extrêmement lié, lui avaient mis dans l'esprit qu'il ferait bien de profiter de son voisinage de Berlin pour se faire connaître au roi de Prusse en se faisant donner quelque commission pour ce
prince, tendant à réunir les cours de Dresde et
de Berlin... j'ai làciié de détourner ce projet, ayant fait insinuer par mes canaux au marquis d'Argenson que je ne croyais pas que ce voyage pût être agréable au roi notre maître..» et j'ai lieu de me flatter qu'on n'y pensera plus \ »
Frédéric, à qui la visite avait été annoncée, exprima poliment à Voltaire lui-même, son regret d'avoir à y renoncer. « Le marquis de Paulmy, écrivit-il, sera reçu comme le fils d'un ministre français que j'estime et comme un nourrisson du Parnasse, accrédité par Apollon même. Je suis bien fâché que le duc de Richelieu ne le conduise pas à Berlin : il a la réputation de réunir mieux qu'homme de France, les talents de Fesprit et de l'érudition aux charmes et à rillusion de la politique. C'est le modèle le plus avantageux à la nation française que son maître ait pu choisir pour cette ambassade : un homme de tout pays, citoyen de tous les lieux^ et qui aura dans tous les siècles les mêmes suffrages que lui accorde la France et l'Europe entière. Je suis accoutumé à me passer de bien des agréments dans la vie : j'en supporterai
1. Le comte de Loos au comte de Brûhl, 9 novembre 1746. (Archives de Dresde.)
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plus facilement la privation de la bonne compagnie dont les gazettes nous avaient annoncé la venue *. » Et pour comble de bonne grâce, il envoyait lui-même à Dresde, sous prétexte de féliciter Auguste du mariage de sa fille, mais en réalité pour faire en son nom à Richelieu les honneurs de TAUemagne, un de ses chambellans dont la venue devait lui être particulièrement agréable : car ce n'était autre que le marquis d'Argens, ce Français émigré, familier de la coterie de Voltaire et de madame du Ghâlelet, qui avait dû quitter sa patrie pour avoir exprimé trop hardiment, dans quelques écrits, les sentiments de libre pensée dont, entre le châtelain et les visiteurs de Girey, on ne s'entretenait encore qu'à demi-voix. Rien de plus aimable assurément que ce soin de faire trouver un Parisien, à plus de deux cents lieues de chez lui, en pays de connaissance. Cette attention délicate n'avait-elle pourtant d'autre but que de lui complaire? D'Argens, attaché aux pas de Richelieu, n'élait-il pas au fond aussi bien chargé de le surveiller que de le complimenter?... C'est possible : de la part de Frédéric, amitiés, politesses, tout était sus-
1. Frédéric à Voltaire, 18 décembre 1746. — Voltaire à Richelieu 24 décembre 1746. (Correspondance générale.)
pect, parce que lui-même, l'esprit toujours en éveil, tenait tout le monde en suspicion *.
En tout cas, si ce n'était pas l'envoyé extraordinaire, d'Argens, c'était le ministre accrédité à Dresde, le conseiller de Klingraeff, qui était chargé de veiller de près aux faits et gestes de Richelieu. « Je ne connais pas personnellement, lui écrivait le roi, le duc de Richelieu, mais je crains fort les algarades françaises... Voici la conduite que vous devez tenir avec lui : dès qu'il sera arrivé et que vous lui aurez fait les politesses ordinaires, vous devez pénétrer d'abord si c'est un homme capable à prendre consei-^ ie vous, ou s'il est fier, présompteux et indocile eu égard (sic) des conseils d'autrui. Au second cas, vous devez vous conduire bien prudemment avec lui, et observer tous les pas que vous ferez avec lui pour ne pas être mêlé à ses brouilleries. Mais en ce cas que ce soit un bon naturel, capable à suivre les bons conseils, vous devez agir fort honnêtement avec lui, et le mettre au fait de toutes les circonstances de la cour où vous êtes, afin qu'il ne risque pas de faire quelque faux pas
1. Correspondance de Prusse, décembre 1746 cl premiers jours de janvier 1747, (Ministère des affaires étrangères.) — On a Ueu d'être surpris que JM. Droysen ait pris d'Argens pour un secrétaire de l'ambassade de France, envoyé à Richelieu par Valori.
OU démarche fausse. Vous devez même lui dire que c'est par un ordre exprès que je vous avais donné d'agir très confidemment envers lui, et d'aller en tout de concert avec lui. Au surplus, vous ne manquerez pas d'être bien alerte sur tout ce qu'on fera avec lui et de me faire des rapports assez détaillés et exacts *. »
C'était déjà beaucoup de soustraire renvoyé extraordinaire de Louis XV aux caresses de Frédéric, auxquelles un ami de Voltaire n'aurait été que trop sensible : pouvait-on faire quelque chose de plus, et le tournant en sens opposé, faire servir cette mission d'apparat à entamer avec la cour de Vienne une négociation dont celle de Dresde serait Tintermédiaire? Rien n'était impossible, suivant le comte de Loos, pourvu qu'on sût prendre le duc par son côté faible. « En le flattant, en applaudissant à ses magnificences, écrivait l'envoyé saxon, on le gagne aisément, puisqu'il se pique de passer pour un des plus magnifiques seigneurs du royaume... Les politesses qu'on lui fera feront beaucoup d'impression sur son esprit '. »
1. Frédéric à Klingrœff, ministre à Dresde, 29 décembre 1746. {Pol. cot^., t. V, p. 277.)