Loos à Bruhl, 1*' décembre 1746. (Archives de Dresde
L'opération était délicate pourtant, vu Tintimité du duc avec d'Argenson et la communauté de vues qui semblait exister entre eux. Un seul homme parut propre à tenter Tépreuve : ce fut le maréchal de Saxe, moins sans doute par son influence personnelle (Richelieu se croyait trop près d'être son égal, sinon son supérieur, pour lui témoigner tant de déférence^, mais parce que le haut degré de faveur où il était parvenu devait faire voir en lui un homme à ménager par quiconque prétendait rester dans les bonnes grâces de madame de Pompadour et du roi. Richelieu, on pouvait Tespérer, était bien assez courtisan pour que le moindre signe suffit à lui faire comprendre de quel côté la faveur allait incliner, mais il n'était pas assez gouverné par ses sentiments personnels pour rester fidèle à Tamitié dans la disgrâce.
Le premier pas à faire était d'amener Maurice lui-même à des idées pacifiques et à un projet de réconciliation avec la cour de Vienne. On pouvait douter qu'un homme de guerre dont toute Fimportance tenait aux victoires qu'on lui devait déjà et à celles qu'on attendait de lui, fût très pressé de hâter lui-même le terme de ses exploits. Puis les armées autrichiennes lui avaient offert de
si faciles triomphes qu'il pouvait renoncer difficilement à porter le dernier coup qui devait les écraser. De plus, depuis ses campagnes d'Allemagne, il était resté en termes plus que médiocres avec le comte de Bruhl, à qui il attribuait
et avait même plusieurs fois reproché l'attitude hostile prise par le roi son frère envers la France. L'ouverture à faire était donc assez malaisée. Brûhl l'aborda pourtant sans hésiter en prenant pour prétexte d'entrer en correspondance les remerciements qui étaient dus à Maurice comme à l'heureux négociateur du mariage, mais il l'entretint tout de suite par une adroite flatterie de considérations de haute politique, comme si c'était bien son affaire et qu'il en dut être pleinement au courant. « La réussite de cette grande affaire, lui écrivit-il le 6 novembre, a été d'autant plus agréable qu'on a fait la chose généreusement, et sans y attacher de conditions relatives à la politique. L'on n'y perdra rien, vu que tout ce que le roi pourra faire pour complaire aux désirs de Sa Majesté Très Chrétienne, il le fera sans cela, par amitié pour le monarque et par tendresse pour la princesse, future dauphine... Si, d'ailleurs, par la quantité des différents intérêts, les conférences de Breda
ne veulent point avancer, qu'on dise le dernier mot, et qu'on nous laisse le soin de ménager la négociation à la cour de Vienne. Les deux cours une fois d'accord, le reste s'ensuivrait infailliblement. Nous nous y prendrions avec tant de précaution, qu'en cas que, contre notre attente, nous ne puissions pas roussir à souhait, nous ne commettrions la France en rien. Il est d'autant plus à souhaiter qu'on en vienne bientôt à des explications qu'il y a sans cela, si l'affaire traîne, à craindre que l'Angleterre, redoublant d'efforts auprès de la Russie, ne trouve moyen d'émouvoir cette grande machine, ce que nous ne serions pas en état d'empêcher, quelque volonté que nous en eussions... Quant au roi de Prusse, il n'aura rien à craindre tant qu'il restera tranquille, mais la France devrait une bonne fois ouvrir les yeux sur ce qui regarde ce prince. Rusé comme il est, il flatte de nouveau de toute façon la France, mais l'exemple du passé où il a deux fois fait sa paix particulière, sous les auspices de l'Angleterre, sans se soucier des intérêts ' de celte couronne, cela ne devrait-il pas lui faire craindre que le roi de Prusse pourrait fort bien, quand la France serait épuisée, lui jouer un nouveau tour, plus sanglant encore que les précé-
dents, en se tournant tout à fait du côté des puissances maritimes et de leurs alliés, par où la France se trouverait fort embarrassée de sa situation, pendant que le roi de Prusse obtiendrait par là la plus forte garantie pour la Silésie et peut-être encore d'autres nouveaux avantages? Or, si ce cas est possible, comme il l'est, pourquoi ne pas le prévenir quand on le peut? Je remets ces faibles réflexions au jugement plus éclairé de Votre Excellence, en ajoutant seulement que, quant à nous, nous avons une fois payé trop cher l'alliance prussienne pour y retourner une seconde fois... Je finis par où j'aurais dû commencer, c'est-à-dire par vous féliciter, monseigneur, des glorieux exploits que vous avez faits dans la dernière campagne, laquelle, après tant de places prises, vous avez encore terminée par une sanglante bataille et une victoire complète. Vous avez travaillé Tété à la guerre de la bonne façon. Tâchez donc d'en faire autant pendant l'hiver pour la paix, et vous mettrez le comble à votre gloire immortelle! »
Et quelques jours après, sous prétexte de régler certains détails du voyage de la dauphinc, il reprend la plume et complète cette fois tout à fait sa pensée : « Le ministre du roi a ordre de
VOUS communiquer tout, monseigneur... et j'espère que Votre Excellence me fera réparation entière sur ma façon de penser. L'ambassade extraordinaire qu'on veut envoyer nous embarrasse un peu : mais nous tâcherons de l'accommoder le mieux que nous pourrons, si TafTaire n'est pas à changer. Ayant du reste dans ma dernière lettre déjà dit tout ce qu'il y a à dire sur les affaires du temps, je ne puis que m'y rapporter, ajoutant seulement que selon des notions toutes fraîches encore de la cour de Vienne, nos espérances augmentent de pouvoir acheminer les choses à un accommodement, si la France veut bien nous déposer ses sentiments relativement à une paix. Je dois dire en secret que la cour de Vienne accuse MM. d'Argenson et un faux système qu'ils auraient adopté d'être cause qu'on n'en pourrait venir à un accommodement *. t^
Maurice, on Ta déjà bien vu, malgré l'ardeur bouillante qui lui donnait, à certain moments, l'air d'un emportement étourdi, n'était pas homme à se lancer sans réflexions dans une affaire délicate. Les lettres du comte de Briihl le rejoignirent à Versailles, où il était attendu, et