Vauréal à d'Argenson
VOUS prie, ce conseil comme venant d'un homme qui ne cherche que le bien et qui voudrait pouvoir procurer satisfaction à tous ceux qui vous appartiennent. . . C'est un avis que je vous donne en ami, comme un point de politique nécessaire à observer par rapport à vous-même : mais en même temps, je vous prie de ne point oublier l'entreprise d'Asti et la rupture de votre négociation qui a suivi; toutes ces circonstances paraissent bien mériter que vous n'ayez pas pour ce prince autant d'égards que vous en avez montré jusqu'ici. » Il écrivait en même temps à peu près sur un ton pareil, au ministre de la guerre, en le priant de transmettre les mêmes conseils au maréchal de Maillebois.
C'était mal connaître d'Argenson que d'essayer de faire céder ses convictions et plier sa dignité devant des vues de prudence intéressée. Aussi, en recevant cette missive hautaine, la noblesse de son caractère se retrouva tout entière et, se redressant devant le collègue qui prenait ce ton de maître, il le remit assez nettement à sa place dans le rang qui leur était encore commun.
« On ne peut être plus touché, disait-il, que je le suis, monsieur, des avis que vous avez bien voulu me donner sur ce qui peut me regarder personnellement, je les regarde comme des
marques de votre bonté et de votre amitié pour moi, et c'est pour y répondre avec franchise que j'aurai Thonneur de vous exposer ici quels sont les principes de mes sentiments et de ma conduite. Je n'ai, dans l'exercice des fonctions que le roi a daigné me confier, d'autre objet que sa gloire et le bien de son royaume, et je ne puis ni ne dois avoir d'autres ennemis que ceux qui voudraient sacrifier à leurs vues personnelles d'ambition et d'intérêt, Thonneur de Sa Majesté et les avantages de son État. Vous êtes, monsieur, trop bon serviteur du roi et citoyen trop zélé pour ne point applaudir aux maximes qui me gouvernent. Je me flatte même que vous m'aurez rendu à cet égard, auprès de Leurs Majestés Catholiques, la justice que je mérite; après tout il me suffit de savoir que je n'ai que pureté et droiture dans les intentions, que je suis isolé de toutes les autres considérations que celle du bien public, et que nous avons l'honneur de servir un maître équitable et bienfaisant. »
Suivait, après quelques mots d'apologie sur la négociation passée, une explication après tout assez raisonnable de la modération qu'il croyait devoir garder dans ses plaintes sur les procédés des Piémontais : « Nous avons Tattention,
disaît-îl, de ne point nous répandre en reproches injurieux et en dénonciations publiques contre la cour de Turin, parce que celte espèce de vengeance ne saurait convenir à une aussi grande puissance que la nôtre, et que, d'ailleurs, il est d'une prévoyance éclairée et d'une politique sage de ne point se fermer entièrement toutes les voies de réconciliation avec son ennemi, dans une circonstance qui ne nous offre rien d'agréable pour le présent, ni peut-être pour l'avenir pour le rétablissement de nos affaires en Italie *. »
D'Argenson avait d'autant plus de mérite à garder, dans sa réplique, cette mesure de politesse froide que, pour deviner le traitement dont il était Tobjet dans les tête-à-tête de l'envoyé extraordinaire et de la reine, il n'en était pas réduit à lire entre les lignes d'une lettre désobligeante : un témoin bien placé ne lui en laissait rien ignorer. C'était Vauréal, très mécontent d'être laissé à la porte d'une intimité royale où il ne lui était pas donné de pénétrer, sentant d'ailleurs qu'il était sacrifié lui-même avec la politique dont il avait été le défenseur et l'inter-
1. Noailles à d'Argenson, 13 mai; — d*Argenson à Noaillss, 27 mai 1746. {Correspondance d'Espagne. — Ministère des affaires étrangères.)
prête. Rien n'échappait à sa malicieuse observa-', tion, ni la confiance un peu enfantine du vieux maréchal, heureux d'être reçu dans un palais comme dans sa famille et regardant comme gagné tout le terrain qu'il avait cédé lui-même, ni les épanchements du père et du fils se félicitant mutuellement du succès dû à leur complaisance et qu'ils croyaient acquis par leur habileté; tout était noté au passage, dans des lettres particulières à d'Argenson, et on a vu comment le mordant évêque savait peindre. A ces révélations qui ne lui apprenaient rien, d'Argenson répondait en soupirant : « Je vois que je suis bien mal voulu là où vous êtes : nous aurions encore plus raison du roi de Sardaîgne, si nous voulions; mais il y a maintenant trop d'Autrichiens en Italie, et Texécution du plan inestimable de chasser les Allemands d'Italie demanderait trop d'efforts. »
Ainsi chaque courrier parti de Madrid emportait deux correspondances occultes : l'une adressée au roi et l'autre au ministre, l'une et l'autre commentant en sens divers la correspondance officielle. Si, par une mesure qui n'eût été qu'un acte de légitime défense, d'Argenson se crut parfois en droit de faire part au souverain de ce
qu'il apprenait ainsi par une voie secrète, ce rapprochement put procurer à Louis XV un divertissement bien propre à développer chez lui le goût qu'il avait déjà, je l'ai dit, pour ces manèges clandestins *.
Restait à savoir des deux procédés quel était le meilleur et si, en prenant le ménage royal par la douceur, Noailles arriverait à le rendre plus accommodant et à en tirer un meilleur parti que d'Argenson n'y avait réussi de haute lutte et par la force. Le but de la mission extraordinaire
i. Vauréal et d'Argenson*, 30 mars, 17 mai, 16 juin 1746. — La peinture satirique de la conduite du maréchal de Noailles se trouve dans les lettres particulières de l'ambassadeur ordinaire au ministre, et aussi dans une relation ad hoc, rédigée par Vauréal après le départ de Noailles et qu'il avait laissée dans ses papiers. Par un hasard assez étrange, cette relation passa vingt ans après sous les yeux du comte de Noailles qui avait survécu & son père et était en voie de devenir maréchal comme lui. Le comte, très offensé de ce récit, crut devoir mettre en marge des notes rectifîcatives, où il conteste plus d'un des actes ou des propos prêtés à son père par Vauréal. Parmi les traits qu'il relève le plus vivement et qui semblent l'avoir le plus choqué, est cette qualification de bonne femme que le maréchal était censé avoir donnée à une princesse dont le mauvais caractère était resté légendaire dans la diplomatie européenne. {Mémoires de Vauréal sur la mission du maréchal de Noailles, 27 juin 4746. Correspondance d'Espagne. — Ministère des affaires étrangères.) — Si d'Argenson dit vrai dans ses Mémoires, au lieu de deux correspondances secrètes parties de Madrid & cette époque, il ne tint qu'à lui qu'il y en eût trois. Un employé supérieur de son ministère, Bussy, emmené par Noailles pour l'aider dans sa mission, lui offrit de le tenir au courant de tout ce que ferait le maréchal. D'Argenson s'y refusa, dit-il» avec indignation.
était double. Il fallait d'abord faire adopter un plan de campagne plus raisonnable, moins incohérent, moins livré aux aventures et moins sujet aux surprises que celui qui avait été suivi Tannée précédente; objet d'autant plus nécessaire à négocier à Madrid même que, la direction suprême étant remise désormais aux généraux espagnols^ les généraux français n'allaient plus rien avoir à décider eux-mêmes, mais seulement à exécuter et à obéir. Sur ce point, Noailles reçut une satisfaction au moins apparente. Le projet qu'il proposa fut accepté sans trop de difficultés. De savoir s'il n'eût pas été abandonné et dénaturé plus tard et si de brusques fantaisies ne seraient pas venues interrompre le cours des opérations, c'est ce que les malheurs qui suivirent n'ont pas permis de vérifier.
Mais il fallait aussi (et c'était là le point véritablement délicat) avertir la reine que, si les^ concessions qu'on lui avait arrachées pour le traité de Turin étaient devenues caduques avec le traité lui-même, ce triomphe d'amour-propre, dont elle se vantait bruyamment, ne pouvait être que passager : le retour aux stipulations du traité de Fontainebleau était aussi impossible que jamais, et un sacrifice quelconque, dont
l'élendue restait à déterminer, devait être consenti dans l'intérêt supérieur de la paix générale. Sur ce point, la résistance fut plus grande et ne put être complètement vaincue. Au premier mot qui en fut touché : « Allez-vous me répéter, dit le roi d'Espagne d'un ton assez sec, que le traité de Fontainebleau est l'ouvrage de la colère et de l'ambition, comme on me Ta déjà dit? — Non, sire, répondis-je (c'est Noailles qui parle), je ne vous dirai rien là-dessus, sinon qu'il n'en est pas des traités entre deux grands princes comme des actes que des particuliers passent entre eux, parce que l'exécution des premiers est subordonnée aux événements. — Je vis, ajouta-t-il, que le rouge lui montait au visage, et je changeai de conversation *• »
Averti par cette première rencontre de l'orage qu'il allait soulever, et décidé à vivre en paix à tout prix, Noailles prit le parti d'éviter des dialogues dans lesquels l'humeur pourrait s'échauffer de part et d'autre. 11 rédigea de sa main un mémoire très bien raisonné, où la situation diplomatique et militaire de toute l'Europe était dé-
1. Noailles au roi, 30 avril 1746. {Correspondance d'Espagne. — Ministère des affaires étrangères.) — Roussel (t. II, p. 207).
peinte avec assez d'art pour en faire ressortir la nécessité de concessions mutuelles dont on ne demandait à l'Espagne de prendre que la moindre part. Le roi, ou plutôt la reine (car elle seule avait, comme toujours, le dernier mot), agréa ce mode de communication, et réponse fut faite également par écrit. Rien de plus doux dans le ton et de plus mesuré dans les termes que cette réplique, dont les premières lignes durent même procurer à Noailles un moment de satisfaction. Puisque le traité de Fontainebleau, y était-il dit, ne pouvait recevoir son entier accomplissement sans prolonger indéfiniment les maux de la guerre, Leurs Majestés Catholiques renonçaient généreusement à réclamer la complète exécution des promesses qui leur étaient faites. Seulement (et c'est ici que Noailles dut commencer à froncer le sourcil), ce traité n'en restait pas moins, à leurs yeux, un pacte solennel de famille^ et la bonne foi exigeait qu'on leur procurât une compensation proportionnée à leur sacrifice. La Lombardie, qui leur était assurée, leur échappait; mais le Piémont, auquel, après sa perfidie, aucun ménagement n'était dû, ne pouvait-il pas fournir un équivalent? En conséquence, une ligne de démarcation était tirée sur la carte, ajoutant aux
ET LE MARQUIS d'ARGENSON. 251
deux duchés de Parme et de Plaisance un vaste territoire situé sur les deux rives du Pô, dans lequel étaient compris Alexandrie, Novare, Valence et Casai, c'est-à-dire plus du tiers du patrimoine héréditaire des ducs de Savoie. Une fois en si beau train, pourquoi ne pas demander aussi Turin? C'était sans doute parce que cette capitale, ainsi privée de toutes ses lignes de défense et ouverte à toutes les attaques, devenait une place absolument sans importance.
Jamais ironie ne fut plus sanglante. La veille, Elisabeth s'était vue contrainte par la France à mettre sa main dans celle du roi de Sardaigne; aujourd'hui, elle voulait à son tour forcer la France à porter à ce même prince le poignard dans le cœur, en lui enlevant la moitié de ses États. C'était un véritable trait de vengeance féminine, et Noaîlles ne put manquer d'en ressentir amèrement la malice. Mais, résolu à tout supporter, il fit mine de prendre au sérieux une proposition dérisoire; et, comme si le ridicule n'eût pas suffi pour en faire justice, il se donna la peine d'en démontrer gravement l'impossibilité dans un nouveau mémoire rédigé ad hoc. Cette fois, sa pièce d'écriture n'obtint pas un instant d'examen, elle lui fut renvoyée avec cette
simple note : « Leurs Majestés Catholiques, connaissant les bonnes intentions de M. le maréchal de Noailles, tiennent grand compte de son expérience et de son zèle. Elles verront toujours avec plaisir ce qu'il leur représente ou propose; et, pour ce motif, elles ont vu sans déplaisir les observations de son mémoire sur rétablissement de rinfant. Mais Leurs Majestés ne croient pas opportun d'entrer dans des explications plus détaillées, parce qu'il ne s'agit pas actuellement de traiter avec les ennemis et qu'elles doivent supposer qu'il n'y a pas de négociation pendante, puisqu'on ne leur en a pas fait part *. »
Si Noailles ne comprit pas tout de suite la portée de ce dernier trait, Texplication ne se fit pas attendre : un courrier était arrivé apportant, comme toujours, à la reine, des lettres et des nouvelles de la cour. On l'avisait du mouvement que Wassenaer se donnait et de ses conférences avec d'Argenson, et elle prenait feu sur la pensée qu'on allait encore une fois traiter de ses affaires sans la consulter. «Eh bien! dit-elle à Noailles la première fois qu'elle le revit, quel partage les
1. Mémoire de Noailles au roi d'Espagne, 7 moi. — Mémoire fait en réponse par le roi d'Espagne y 13 mai. — Second Mémoire de Noailles, 24 mai 1746. (Correspondance d'Espagne. — Ministère des aiïaires étrangères.)
Hollandais font-ils à l'infant? Il n'est pas considérable, à ce qu'on me dit. » Et comme Noailles faisait l'étonné et jurait qu'il ne savait pas de quoi on voulait lui parler : « Eh bien! reprit-^ elle, puisque vous êtes si mal informé, nou^ sommes bien aises de vous apprendre qu'il y a un nouveau projet de paix générale présenté par M. de Wassenaer, et qu'on y donne un très mince partage à l'infant; qu'il y a eu sur cela des conseils tenus à. Paris; que le marquis d'Argenson, le maréchal de Belle-Isle et les envoyés de Hollande se sont assemblés chez le cardinal de Tencin, où l'afifaîre a été discutée dans une longue conférence. »
En réalité, Noailles, qui avait quitté Versailles pendant que les pourparlers avec les Hollandais duraient encore (et avant qu'ils eussent abouti même à l'ébauche de pacification dont j'ai parlé), ne pouvait donner aucun détail sur ce qui s'était passé et dit depuis son départ. Mais, eût-il été même mieux informé et plus en mesure de répondre aux questions pressantes de la reine, il aurait hésité probablement à livrer par anticipation à une critique passionnée et à une discussion bruyante un projet vague et des idées encore en Tair auxquelles manquait l'adhésion de tant de
parties inléressées. Tout ce qu'il put faire fut donc de promettre qu'il allait écrire, sans délai, pour demander des renseignements : mais, comme, par la même raison, on se garda bien de les lui envoyer, la défiance une fois éveillée de la reine ne put plus être calmée, et elle déclara nettement qu'elle ne s'expliquerait que sur des propositions fermes dont elle connaîtrait la nature, à la suite d'une négociation où son représentant aurait été admis *.
Le but de la mission était donc bien réellement manqué, puisque la seule chose obtenue, l'abandon conditionnel du traité de Fontainebleau sous des réserves impossibles à réaliser, n'était qu'une plaisanterie de mauvais goût. Mais Noailles ne voulait pas, même vis-à-vis de lui-même, convenir de son échec, et la reine, malgré sa violence, n'était pas assez dépourvue de la finesse féminine pour ne pas sentir que son intérêt n'était pas de le renvoyer mécontent (surtout depuis qu'il se déclarait satisfait à si bon marché). Il fallait, au contraire, se ménager en lui un avocat qui pût défendre sa cause à Versailles avec la chaleur d'une amitié personnelle et reconnais-