MAURICE ^)E SAXE
Ce n'eût pas été la peine d'être un correspondant intime si, après avoir parlé à l'esprit du roi, on n'eût touché aussi le cœur du père; aussi, passant légèrement sur le prince des Asturies, « fort aimable à sa figure près », et sur la princesse sa femme, «dont malheureusement le visage €st tel qu'on ne peut le regarder sans peine », c'est sur Madame, fille de Louis XV, qu'est concentrée toute la lumière du tableau : « Cette princesse est infiniment mieux que lorsqu'elle est partie de France. Rien n'égale l'amour des grands ^t petits pour elle. Elle est, en effet, charmante, sa figure est très agréable, les plus beaux yeux du monde, le regard perçant et annonçant de l'esprit, bonne, franche, cherchant à plaire et à ■obliger, et, pour tout dire en un mot, sire, c'est votre véritable portrait. » Voici enfin le trait réservé pour le dernier comme le plus délicat : « Je ne puis finir le compte que j'ai rendu à Votre Majesté de la famille royale d'Espagne sans lui parler d'une princesse qui lui appartient de très près : c'est sa petite-fille. Jamais on ne vit une si jolie enfant; elle est très grande pour son âge; son visage est des plus agréables, mais surtout, sire, c'est son maintien et l'air de dignité avec lequel elle reçoit son monde. Elle sent déjà ce
qu'elle est, à qui elle appartient et ce qu'elle doit être un jour *. »
Ce que Noailles n'ajoute pas ou qu'il laisse du moins à peine entendre, même dans cette communication, c'est qu'une partie delà bonne grâce que la reine lui témoignait tenait à l'extrême liberté avec laquelle il s'exprima tout de suite sur le traité de Turin, comme sur le ministre qui l'avait conclu et sur le général qui avait été sur le point de l'exécuter. Il eût peut-être été imprudent de reprendre (comme ses instructions officielles le lui commandaient) une apologie tardive d'une manœuvre qui venait de si mal tourner.
Mais Noailles n'essaya pas même un mot d'explication ni d'excuse, et le péché ainsi confessé, d'Argenson et Maillebois durent en être les deux boucs émissaires. Le ministre surtout fut le moins ménagé. Les épithètes de fou et de brutal étaient les plus douces qui fussent habituellement accolées à son nom, et le comte de Noailles, avec l'emportement de son âge, s'exprimait encore plus haut et plus vertement que son père. De tels propos n'avaient rien qui choquât les habitudes, pas plus que les passions de la reine;
i. Roussel (t. II, p. 202, 206).
heureuse d'être enfin comprise, elle revenait avec complaisance sur ses peines passées, et en sortant de ces épanchements, Noailles disait volontiers : « Après tout c'est une bonne femme, on Ta calomniée, voyez comme elle m'honore de ses petites confidences *. »
Une seule chose dérangeait cet accord : c'est que d'Argenson, toujours ministre à Versailles pendant qu'il était raillé et ainsi cavalièrement exécuté à Aranjuez, ne cessait de cribler l'ambassadeur d'Espagne de remontrances aigres et de récriminations chagrines, revenant sans cesse sur le passé, inconsolable dans le regret de voir son œuvre détruite, et accusant de son échec, bien plus les sottes tergiversations de l'Espagne que la mauvaise foi des Savoyards, Cette note fausse, troublant le concert qu'il voulait établir, importunait Noailles, qui se crut en mesure, en le prenant de haut, d y mettre un terme : « II faut absolument, ne craignait-il pas d'écrire au ministre lui-même, faire cesser les plaintes et les récriminations de nos généraux. Cela est essentiel pour M. de Maillebois et pour son fils, et trouvez bon que je vous le dise pour vous-même. Regardez, je