‹ Maurice de Saxe et le marquis d'ArgensonChapitre 16 sur 31 · Journal de Liiynes (t. VII, p · texte numérisé non relu

Journal de Liiynes (t. VII, p

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question railleuse : « La France est-elle prête cette fois à tomber avec nous sur la Prusse? Tant que nous n'aurons pas cette garantie, il n'y aura rien à faire avec elle. Nous ne pouvons traiter avec des gens qui veulent faire du roi de Prusse le dictateur de Vempire. » Pense-t-on qu'en recevant ce refus hautain, d'Argenson ait été traversé par la pensée qu'il avait manqué une occasion qui ne reviendrait pas? Nullement. On trouve seulement à la marge de la lettre qui rompait si brusquement tout pourparler, cette note de sa main : « On voit de là combien la cour de Vienne croit avoir à craindre du roi de Prusse ayant la Sîlésie *. »

Sur ce point, d'ailleurs, l'unanimité d'opinion était complète, sinon parmi les politiques de Vienne, au moins dans l'entourage et dans le ménage impérial, car rien n'égalait l'irritation du nouvel empereur contre la France. Seulement,

1. Extrait d*ime lettre au comte de Loos, envoyé saxon à Vienne, au comte de Brûhl, 27 avril 1746. (Correspondance de Vienne. — Ministère des affaires étrangères.^ — M. d'Apueth nous apprend que l'Angleterre, en transmettant à Marie -Thérèse les propositions de la France et de la Hollande, lui conseillait de céder la Toscane, mais se refusait, elle, & la restitution du cap Breton. Marie-Thérèse répondant, de son côté, par le conseil inverse, il n'est pas étonnant que l'affaire ne fit aucun pas, et il en sera ainsi pendant plus de deux ans encore. (D'Arneth, t. ni, p. 230.)

iÙQ MAURICE DE SAXE

là comme partout, la différence des caractères de Timpératrice et de celui qui lui devait sa couronne était sensible. Car le sentiment qui partait chez la noble femme d'un courroux patriotique n'était chez son époux que le mesquin plaisir d'un ancien vassal de la France, heureux de se trouver l'égal de son suzerain, et en mesure de lui tenir tête. Il l'exprimait dans des termes qui auraient attesté à eux seuls la petitesse et la frivolité de son esprit, au marquis de Stainville qui continuait à représenter à Versailles le grand -duché de Toscane, et qui lui transmettait des paroles bienveillantes de d'Argenson. « Point de rapports, écrivait-il, avec une cour qui ne veut pas me reconnaître comme empereur, excepté ceux qui seront nécessaires, pour m'informer des bagatelles qui peuvent être drôles, en fait de chansons, de vers et de toutes sortes de nouveautés pour me divertir *. »

Mais, si en Autriche la cour était unanime dans des sentiments belliqueux, en Angleterre c'était pis encore : c'était tout le monde, roi, parlement et nation qui ne respirait plus que la reprise des

1. L'empereur François au marquis de Stainville, 4 mai 1746. (Lettre interceptée : Correspondance de Vienne, — Ministère des affaires étrangères.)

hostilités. La coïncidence de la défaite de Charles- Edouard et du désastre d'Asti avait exalté toutes les tètes : on était convaincu que les succès de Maurice de Saxe n'étaient dus qu'à Tabsence de Cumberland et qu'il suffirait que le vainqueur de Culloden reparût en Flandre pour que, sur ce théâtre comme sur tout autre, un coup mortel fût porté à la puissance française. C'était contre le nom français une fureur qui faisait rage, non seulement parmi les partisans triomphants de la dynastie protestante, mais plus encore, peut-être, parmi les soldats vaincus de l'armée écossaise. Ceux-là étaient très irrités d'avoir attendu vainement un secours toujours promis qui n'était jamais venu; ils restaient convaincus qu'on s'était joué d'eux, en poussant leur chef en avant pour le délaisser ensuite, dans l'unique intention de créer au roi George un embarras momentané.

Aussi c'était dans leurs rangs un concert d'imprécations, et les plus ardents à y prendre part (dit un agent secret que la France entretenait à Londres) « sont les plus entichés du fanatisme jacobite et surtout les prêtres catholiques. On n'entend que menaces et prières qu'on offre à Dieu pour la destruction et la ruine de la France :

ce serait venger l'innocence et sauver l'Europe

que de mettre le feu aux quatre coins de Paris. Un homme qui a Fair français n'est pas en sûreté dans nos rues. On ne peut digérer qu'on ait sacrifié le fils du prétendant et un nombre de familles qu'on regarde comme perdues et anéanties ». Et comme le gouvernement anglais exerçait, contre les rebelles captifs, une répression impitoyable, chacun des malheureux condamnés, en montant à Téchafaud, semblait envoyer au ciel une malédiction contre la perfidie française. Que serait-ce donc, si Charles-Edouard lui-même, toujours fugitif et errant dans des retraites ignorées, finissait par tomber entre les mains de ceux qui avaient mis sa tête à prix *? D'Argenson, très ému de ce toile général, comme il l'était toujours de toute suspicion élevée contre la loyauté de son caractère et de sa politique, crut son honneur sérieusement intéressé à tenter quelque démarche pour adoucir le sort des nobles clients que la France avait compromis sans pouvoir les proléger. Le moyen n'était pas aisé à découvrir, car, entre deux puissances en pleine guerre Tune contre l'autre, nul rapport direct ne

1. Correspondance de Londres envoyée au chargé d'afTaires de France à La Haye, 14 juin 1746. (Angleterre, — Ministère de» aiïaires étrangères.)

pouvait s'établir. Mais la tâche de générosité et de compassion dont il ne pouvait s'acquitter luimême ne pouvait-elle être, pensa-t-il, remplie par renvoyé d'une puissance encore officiellement neutre, bien qu'alliée et amie de l'Angleterre, comme la Hollande, et n'avait-il pas sous la main son excellent ami Van Hoey, toujours prêt à entrer, avec une candeur égale à la sienne, dans toutes les illusions que pouvait leur suggérer Tamour de l'humanité? Les deux belles âmes furent bientôt d'accord et se mirent à Tœuvre : le ministre français dut écrire à l'envoyé hollandais une lettre que celui-ci se chargea de faire passer sous les yeux du ministère britannique, et ni l'un ni l'autre ne parurent se douter du sentiment qu'éprouverait le roi d'Angleterre à voir la France intervenir en faveur de ceux à qui, la veille encore, elle envoyait des armes et de l'argent pour le détrôner.

La lettre de d'Argenson (la nature de la démarche une fois donnée) était rédigée avec assez d'art. « Le roi, disait-il (car il faisait parler le roi lui-même), m'ordonne d'écrire à Votre Excellence au sujet de la situation dans laquelle le prince Edouard et ses partisans se trouvent, depuis l'avantage que les troupes d'Angleterre ont

remporté sur eux, le 29 de ce mois. Toute l'Europe connaît les relations de parenté qui existent entre le roi et le prince Edouard. D'ailleurs ce jeune prince réunit en lui toutes les qualités qui doivent intéresser en sa faveur les puissances qui estiment et chérissent la valeur et le courage, et le roi d'Angleterre est lui-même un juge trop impartial et trop équitable du vrai mérite pour n'en pas faire cas lors même qu'il se trouve dans son ennemi. Le caractère de la nation britannique ne peut aussi qu'inspirer à tous les Anglais les mêmes sentiments d'admiration pour un compatriote aussi distingué par ses talents et par ses vertus héroïques... Cependant, monsieur, comme? dans les premiers moments d'une révolution, on porte quelquefois le ressentiment et la vengeance à des excès qui n'auraient pas lieu dans des conjonctures plus tranquilles, le roi doit prévenir à cet égard, autant qu'il dépendra de lui, le dangereux effet de toute résolution trop sévère que Sa Majesté Britannique prendra. C'est dans une vue aussi juste et aussi décente, que le roi m'a ordonné, monsieur, de demander à Votre Excellence de vouloir bien écrire au ministère anglais et de lui représenter, avec toute la force et l'onction possibles, les inconvénients qui résulteraient

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infailliblement de toute entreprise violente contre le prince Edouard. Si, contre toute espérance, on attentait ou à la liberté du prince Edouard ou à la vie de ses amis et de ses partisans, il est aisé de prévoir quel esprit d'animosité et de fureur pourrait être la suite funeste d'une pareille rigueur, et combien d'innocents deviendraient peut-être de part et d'autre, jusqu'à la fin de cette guerre, les tristes victimes d'une violence qui ne ferait qu'aigrir et irriter le mal et qui, assurément, n'édifierait pas l'Europe... Le roi désire très sincèrement que le roi d'Angleterre ne lui donne à suivre que des exemples d'humanité, de douceur et de grandeur d'âme. »

Ces dernières paroles, en laissant entrevoir l'éventualité d'une représaille, relevaient le ton de la supplique et sauvaient la dignité royale. C'est sans doute de crainte de pécher par ce défaut d'humilité que le bonhomme Van Hoey (c'est ainsi que d'Argenson lui-même l'appelle) n'en laissa rien subsister dans sa lettre d'envoi, dont il fit {c'est encore d'Argenson qui parle) une véritable paraphrase du Paternoster.

« Puissé-je, milord, disait Texcellent homme, posséder toute Téloquence de la terre; puissé-je être à portée pour employer efficacement tous les

moments de ma vie à faire comprendre aux hommes que d'agir envers les autres comme nous souhaitons que les autres agissent envers nous, fait le bien suprême des États, des nations, des sujets et de chaque homme. Mais c'est un devoir que la Providence vous a imposé, en vous élevant si haut et par tant de talents qu'elle a réunis en vous : puisse la persuasion couler de vos lèvres comme du miel, et personne ne doutera plus qu'on n'est heureux qu'autant qu'on fait le bonheur des autres... Votre Excellence sait que le courage est appelé par excellence vertu, parce que c'est l'amour pour le bien qui le donne seul, et que ce sont l'équité, la modération et la bonté qui en règlent toutes les actions. C'est ainsi que le vrai héros rend ses victoires salutaires aux vaincus mômes; c'est ainsi qu'il se dresse des trophées immortels pour avoir triomphé de la vengeance et de la colère, passions si naturelles à l'homme et si difficiles à vaincre : c'est ainsi que la clémence a été estimée, par les sages de tous les temps, la meilleure, la plus magnanime, la plus utile et la plus salutaire de toutes les vertus royales... Connaître la vertu, vous le savez, milord, et être épris de ses célestes beautés n'est qu'une seule et même chose. »

Suivaient des vœux, ou plutôt uae prière adressée à Dieu pour les deux puissants rois de France et d'Angleterre. « Puissent-ils jouir encore longtemps sur la terre de la juste reconnaissance du genre humain! Puissent ces grands rois s'assurer ainsi de plus en plus la félicité éternelle! »

En toute autre circonstance, une pièce écrite sur ce ton, si peu conforme aux habitudes diplomatiques, aurait fait sourire. Mais à Londres, dans rétat d'exaltation que laisse toujours une grande crainte à laquelle on vient d'échapper, personne n'était en humeur de rire. Aussi ce fut un cri d'indignation , factice ou sincère , qui s'éleva contre la prétention élevée par la France de dicter des conseils au gouvernement qu'elle avait essayé de renverser. La lettre de d'Argenson, -insérée dans les gazettes, fut commentée avec fureur dans des réunions publiques. Un pair d'Angleterre, lord Cholmondeley, proposa sérieusement de la faire brûler par la main du bourreau. « Les Anglais traiteront toujours les Français, disait-il, avec le mépris que des esclaves méritent. » — Quant au pauvre Van Hoey, il n'échappa à une demande de révocation, qui était déjà adressée contre lui aux États-Généraux, qu'à la condition de recevoir une verte semonce du

duc de Newcastle et d'y répondre par une humble lettre d'excuses. Encore n'évita-t-il cette mesure de rigueur que parce que les envoyés extraordinaires hollandais, ses collègues, firent savoir que son rappel porterait la plus sérieuse atteinte à la situation ministériellle déjà menacée de d'Argenson, « accusé, disaient-ils, d'avoir fait une grande sottise. Or, ajoutaient-ils, il nous convient que M. d'Argenson reste en place * ». D'Argenson constate lui-même avec mélancolie, dans ses Mémoires, le triste effet de sa charitable intervention : « Les lettres, dit-il, firent deux -effets contraires, par suggestion de malignité. A Paris, on les trouva basses et tendant trop à la miséricorde; à Londres, on trouva inouï que la France se mêlât des affaires intérieures de TAngleterre et demandât grâce pour des rebelles ! » Il n'ajoute pas ce que Luynes rapporte : c'est que les plaisanteries, les quolibets, les caricatures déjà répandues contre lui ne circulèrent que de plus belle. Mais ce qui Taffligea plus que tout, ce fut la pensée que le gouvernement anglais, se trouvant offensé, pouvait être poussé par là à sévir avec une sévérité encore plus impitoyable contre

1. Wassenaer au pensionnaire Van Heim, 27 juin 1746 (Archives de La Haye).

des victimes qu'une main étrangère ou ennemie avait essayé de lui disputer *.

Inquiet du jugement que portaient sur sa conduite les hommes d'expérience qui prétendaient s'entendre en matière d'État, et principalement tous les diplomates étrangers, d'Argenson eut- il la pensée de se faire défendre par le souverain qui, ayant porté la philosophie sur le trône, devait être disposé à lui reconnaître le droit de se faire entendre, même dans les crises les plus violentes de la politique? On serait tenté de le croire, car ce n'est pas sans surprise qu'on trouve à cette date, dans la collection des lettres de Voltaire, une épître intitulée : Lettre de M, ***, chambellan du roi de Prusse^ à r occasion de la lettre de M. d*Argenson à M. Van Hoey^ où le correspondant supposé fait hardiment, au nom de Frédéric, non pas seulement l'apologie, mais le panégyrique de la lettre incriminée. « Le roi mon maître, dit ce prétendu chambellan, en eût fait autant, s'il eût été requis..» Cette déclaration

i. D*Argen8on à Van Hoey, Van Hoey au duc de Newcasllc, 3 juin 1646. — Le duc de Newcastle à Van Hoey et réponse, 18 juin, 24 juillet 1746. — Lettres de Londres, 24 et 27 juin 1746. (Correspondances de Hollande et d'Angleterre, — Ministère des afîaires étrangères.) — Journal et Mémoires de d'Argenson (t. IV, p. 304). — Journal de Luynes (t. VII, p. 339).

encore jamais la trace dans aucun des écrits marqués de Tempreinte caustique et cynique du conquérant de la Silésie. Aussi la seule pensée que l'incident en lui-même dût suggérer à Frédéric (s'il y donna un instant d'attention), c'est qu'à la veille d'une campagne qui pouvait être décisive pour son pays, un ministre perdait singulièrement son temps à prendre pitié des vaincus et à demander grâce pour des malheureux.

Toutes les tentatives pacifiques étant ainsi repoussées avec perte en Angleterre, aussi bien qu'en Autriche, il ne restait plus qu'à se résigner à la guerre et à donner le signal de la reprise de hostilités. Mais avant d'y procéder ^ plus d'une question importante était encore à résoudre. D'abord, sur quel terrain et en vue de quel but à atteindre allait-on engager la campagne? Sur quel champ de bataille Maurice seraitil chargé de faire manœuvrer son armée victorieuse et aurait-il à conduire le roi, qui, cette année encore, tenait à l'accompagner? Devrait-on se borner à achever la soumission déjà à moitié

faite des Pays-Bas autrichiens, ou bien se résoudrait-on à passer enfin la frontière de la république! Irait-on surprendre en Hollande, dans le travail de leur formation, les armées alliées qui s'y étaient donné rendez-vous, et leurs généraux qui y tenaient conseil?

Le moment semblait venu de prendre ce parti décisif et de réparer ainsi (on le pouvait encore) le temps et les occasions perdues; c'était l'attente commune. On ne tarda pas à savoir qu'elle allait être encore déçue; car pour commencer et se rendre libre d'agir, la première chose à faire eût été de congédier les envoyés hollandais, ce qui était tout naturel, puisque leur intervention, si maladroitement acceptée au début, n'avait abouti à aucun résultat effectif. Leur correspondance fait voir que c'était bien là, en effet, ce qu'ils redoutaient l'un et l'autre; aussi employaient-ils tout leur art à prolonger un entretien qui ne concluait jamais, ils surent si habilement profiter de la lenteur des communications pour faire attendre tantôt une dépêche de Londres qui annonçait des sentiments plus modérés, tantôt un courrier de La Haye qui promettait des dispositions plus énergiques, que le jour indiqué pour le départ du roi arriva, et le ministre des affaires étran-

gères devant, suivant l'usage, raccompagner; ils obtinrent Tautorisation de faire partie du cortège royal et d'aller à Bruxelles continuer leurs interminables conversations. C'était, en fait, déclarer que, la négociation durant encore, le sol hollandais continuerait à être regardé comme inviolable, et enfermer ainsi d'avance dans les limites les plus étroites l'expédition que Louis XV allait honorer de sa présence.

Pauvre spectacle, assurément, que celui qu'allait donner ce grand roi, à la tête d'une grande armée, secondé par un grand capitaine et se laissant dicter et paralyser ses mouvements par un petit État bourgeois, qui aurait demandé grâce, si on eût osé, quelques mois plus tôt, le regarder en face. La surprise causée par une attitude d'humilité si peu justifiée fut générale et on en riait, à la cour comme à l'armée, assez haut pour que les plaisanteries parvinssent aux oreilles non seulement de d'Argenson, mais même des députés hollandais, à qui on faisait sur leur habileté des compliments railleurs dont ils ne savaient comment se défendre. « J'ai dû avaler hier à Versailles, écrivait le pensionnaire Gilles, divers raisonnements baroques tenus par des courtisans, des évêques, des abbés, des

femmes qui s'amusent ici à discuter de politique et à battre la campagne, raisonnements dans lesquels on nous reprochait d'être trop fins pour le ministre français et de ne chercher qu'à Tamuser. Un homme, du reste très intelligent, me dit que nous agissons comme Josué, qui ordonnait au soleil de s'arrêter. Je réponds à ces fadaises évasivement et en raillant. »

D'Argenson , de son côté , constatait cette impatience générale sans trop s'en émouvoir et disposé plutôt à «se faire un mérite de savoir la braver. « Toute TEurope, écrivait- il dans un billet au comte de Wassenaer, ou du moins tous les nouvellistes disent que nous sommes de grandes dupes, que vous nous amusez. Qu'en est-il? Il est vrai que nous nous conduisons en dupes; mais nous le sentons, et ce n'est pas l'être tout à fait * . »

Par malheur, ce n'étaient pas seulement des ecclésiastiques et des femmes, c'étaient aussi de très bons juges, et même les meilleurs qu'il y eût en Europe, qui portaient sur cette timidité du cabinet français l'appréciation la plus sévère. D'Argenson pouvait s'en convaincre par la lettre

1. Gilles au pensionnaire Van Heim; — d'Argenson à Wassenaer, 22 juin 1746. (Archives de La Haye.)

suivante que le ministre de la guerre, son frère, dut lui transmettre en Tavertissant qu'elle était émanée, par voie indirecte, de Berlin et de l'entourage militaire de Frédéric. Celle-là, il faut en convenir (à la différence de celle que j'ai dû citer tout à rheure, et que Voltaire aurait voulu dicter), n'avait rien qui démentît cette auguste origine, car cette fois, ce n'était pas un chambellan, mais un général qui était censé prendre la plume.

C'était un vieux compagnon d'armes des troupes françaises qui, au nom de l'intérêt inspiré par ce souvenir et avec toute la franchise de l'amitié, se croyait en droit de représenter à la France de quel ridicule elle se couvrait en se laissant berner par les hollandais, au lieu d'entrer le fer à la main sur leur territoire. « Les Hollandais, y était-il dit, peuple fin qui connaît parfaitement ses intérêts, vous amusent depuis longtemps et vous font perdre un temps précieux. A moins que vous n'ayez un traité fait et conclu avec eux, on ne comprend pas en Europe votre tranquillité. L'armée des alliés est retirée en Hollande; en supposant même que vous soyez engagé d'honneur à ne pas déclarer la guerre à la Hollande, qui empêchait votre armée d'y entrer pour suivre les Autrichiens et vous y faire traiter sur le

même pied qu'ils y ont? Entrez donc en Hollande; ce peuple tremblera de vous y voir; il est accoutumé à voir le danger de loin; aussi, jugez de sa frayeur quand il vous verra armé dans son propre pays, en état de lui faire la loi... Si le roi mon maître était à la place du vôtre, il serait en Hollande et il y porterait l'effroi et la consternation.,. Tant de résolution et de diligence sont nécessaires à qui veut vaincre! Ne rien laisser au hasard, profiter des événements et ne pas laisser respirer son ennemi, c'est la première pensée dun prince qui fait la guerre.,. Mon expérience m'engage à vous prévenir que vos soldats s'ennuieront bientôt dans leur camp et déserteront en grand nombre et que la maladie pourra faire tort au reste. Faites agir le Français, donnez de l'exercice à sa vivacité et à son inconstance; sans cela, il s'ennuiera... Vous ne pensez pas, sans doute, que vos soldats soient immortels et invincibles, et vous agissez comme s'ils l'étaient... En voilà assez pour exciter vos réflexions, si vous aimez votre patrie... Savezvous qu'on écrit de France en ce pays que la jalousie seule contre le comte de Saxe était le motif de votre inaction? Je n'en crois rien; mais à quoi attribuerait-on votre conduite, s'il est vrai

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que vous n'ayez absolument rien de conclu avec la Hollande?... Je vous lais mon nom, dit en finissant le correspondant (comme s'il s'apercevait trop tard que ce ton de l'homme habitué à vaincre et à commander équivalait à une signature), parce que j'écris sans en avoir fait part au roi mon maître *.

J'imagine que cette réserve ne trompa per-^ sonne. Le voile de Tanonyme était, en vérité,, trop facile à lever; car Fauteur de cette lettre était certainement le même qui écrivait à Chambrier, le 26 avril, qu'il fallait détacher les Hollandais de la reine de Hongrie en leur serrant le bouton par des opérations vigoureuses.

Quand un témoin désintéressé comme Frédéric,, du fond de sa retraite paisible de Berlin, raisonnant à un point de vue esthétique et pour le beau de la chose, avait peine à contenir Texpres-^ sion de son impatience, on juge l'humeur que devait ressentir le maréchal de Saxe lui-même en se voyant condamné à piétiner sur place et à.

1. Lettre anonyme envoyée par le comte d'Argenson à son frère, juillet 1746. (Correspondance de Hollande. — Ministère des affaires étrangères.) — Le comte, en transmettant la lettre,, émet l'opinion qu'elle pourrait être du maréchal de Schmettau. — Je me permets de croire qu'elle fut inspirée et même dictée par le roi de Prusse lui-môme; c'est bien lui qu'on croit enten-^ dre parler. {Pol, Cotr,^ t. V, p. 74.)

attendre Tennemî sur le théâtre même de ses victoires. Obligé de subir cette condition, quoique maugréant assez haut, il demandait au moins que, puisqu'il devait laisser les alliés prendre leurs aises et choisir eux-mêmes le lieu et le moment où il leur conviendrait de l'attaquer, on lui mît en main des forces suffisantes pour être sûr, quoi qu'il arrivât, de leur tenir tête. C'était déjà beaucoup de maintenir une armée française en Italie et même de lui envoyer des renforts; mais au moins fallait-il que cette division de forces fût la seule, qu'il n'y eût qu'une armée dans le Nord et que ce fût lui qui la commandât. Ce fut un point qu'il eut encore peine à obtenir, et qu'on ne lui accorda qu'après un débat très vif : ce fut d'Argenson (il faut lui rendre cette justice) qui vint très efficacement en aide à une demande si raisonnable, tant par son action directe dans le conseil que par le résultat de négociations diplomatiques qu'il avait très heureusement préparées pendant tout l'hiver.

On doit se rappeler, en effet, que, Tannée précédente, Maurice n'avait pas eu le commandement de toutes les troupes françaises qui opéraient dans le Nord. Pendant qu'il s'avançait victorieusement dans les Flandres, une autre armée, par-

faitement indépendante de la sienne et placée sous les ordres de Gonti, était demeurée en observation sur le Rhin; puis, n'osant pas s'avancer en Allemagne et obligée de repasser le fleuve, elle avait dû assister de loin à la marche triomphale et au couronnement de Marie-Thérèse. La question était de savoir si cette division, dont Futilité avait été si médiocre, devait être reproduite dans la campagne nouvelle. Rien d'étonnant que Maurice protestât contre la pensée d'être privé une seconde fois d'une partie des moyens d'action dont il savait faire si bon usage. Mais Gonti, qui était revenu de sa triste campagne mécontent de lui-même, et sentant que son rôle avait manqué d'éclat, brûlait de chercher une revanche et n'était disposé ni à rentrer dans la retraite, ni à servir sous un supérieur. Il insista donc vivement pour qu'on lui rendît son commandement et qu'on l'envoyât reprendre ses anciennes positions. Il était bien en cour et sa mère mieux encore, depuis qu'elle s'était prêtée à la tâche ingrate de présenter à la reine la nouvelle favorite, « ce qui constituait à son égard, nous dit d'Argenson, une obligation immortelle ». De plus, Gonti avait l'art d'intéresser à ses prétentions tous les officiers généraux qui avaient servi sous

ses ordres, et qui craignaient de trouver auprès de Maurice une clientèle favorisée qui leur fût préférée. Une intrigue fut ainsi très bien montée par la princesse douairière et son fils et eut un instant un plein succès. A part le cardinal de Tencin et d'Argenson, tous les ministres promirent à Conti un grand généralat sur le Rhin.

Le prince et ses amis, il faut le dire, faisaient valoir à Tappui de leur désir des raisons qui n'étaient pas sans valeur. Ils représentaient que, «i l'armée du Rhin, dans la dernière campagne, n'avait rendu que peu de services, c'est que Marie-Thérèse, tenue en échec par Frédéric, ne sortait pas d'Allemagne et que, pour l'atteindre, il aurait fallu l'aller chercher chez elle, au risque de renouveler les malheurs de l'expédition de Prague. Mais il n'en serait plus de même, disaientils, depuis qu'une paix funeste pour nous avait rendu à l'impératrice la liberté de ses mouvements et que, le front ceint maintenant du diadème impérial, elle exerçait sur toute la fédération germanique une autorité morale dont son génie saurait user. Toute-puissante dans la diète électorale qui venait de la couronner, et se flattant d'être obéie à Ratisbonne comme elle l'avait été à Francfort, elle ne rêvait que de faire lever à sa

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voix tout l'empire et de Tentraîner à sa suite contre rennemi de la patrie allemande. Des exhortations éloquentes à se défier de l'ambition et des cajoleries françaises partaient à toute heure de Vienne et étaient transmises à tous les membres du corps germanique par rarchichancelier impérial, Télecteur de Mayence, aveuglément dévoué- à tous les intérêts autrichiens. Qu'arriverait-il, disait Gonti, si cette femme passionnée réussissait à se faire écouter, si tous les États et tous les cercles bordant le Rhm consentaient à se ranger en armes sous ses ordres? En face d'une telle éventualité, fallait-il laisser la frontière française dégarnie? N'était-ce pas s'exposer à voir d'un jour à l'autre renouveler la même péripétie qui, deux années auparavant, avaitobligé Louis XV (vainqueur comme aujourd'hui dans les Pays- Bas) à interrompre le cours de ses succès pour courir à la défense de la Lorraine et de l'Alsace envahies? La présence d'une armée placée en sentinelle entre la Meuse et le Rhin, assez nombreuse pour garder la frontière de Metz jusqu'à Strasbourg, assez forte pour tenir en respect les petits électorats rhénans, était donc plus que jamais nécessaire.

Ces considérations étaient développées par le

prince de Conti lui-même avec une verve d'éloquence naturelle dont il était doué, et appuyées par Tautorité que lui donnait Texpérience qu'il croyait avoir acquise par un an de séjour en Allemagne. « J'ai eu l'honneur, dit d'Argenson, de l'entendre discourir des soirées entières, il assurait que nous aurions incessamment une guerre d'empire sur les bras... Il savait par cœur le nombre des bataillons et des compagnies qui seraient armés dans chaque cercle, ce qu'il en manquerait, ce qu'il en déserterait : il haussait lesépaules à quiconque le contredisait. Il convenait bien de quelque retard dans l'armement, mais tout devait être prêt à la fin de juin : mes doutes sur ce point commençaient à lui donner matière à parler de mon incapacité. J'avoue que ce prince s'était enfariné pendant sa dernière campagne de quantité de pédanteries germaniques où la mémoire avait peine à le suivre. On le citait au conseil comme un docteur sur les affaires d'Allemagne. > La conviction où était le prince que tout l'empire allait prendre les armes était si forte et il réussissait si bien à la faire partager que, sur la demande de Maurepas, le conseil délibéra, en comité solennel, si le parti le plus prudent ne serait pas de prendre les devants, de franchir soi-

même le Rhin sans délai et de mettre le siège devant Philisbourg et Kehl, les deux premières cités impériales qu'on rencontrerait sur son chemin.

D'Argenson fit tête à cette poussée imprudente avec plus de calme et de sang-froid qu'il n'en montrait d'ordinaire. La tâche lui était rendue peut-être moins difficile parce qu'en conseillant une sage expectative, il rentrait dans l'ordre naturel de ses idées et dans la tendance générale de sa politique. Son regret (il ne se fait pas faute de le rappeler) était toujours que la France n'eût pas pris sur toutes ses frontières le même parti, persuadé, suivant sa maxime favorite, que la France ne serait jamais attaquée, si elle n'attaquait pas la première. Cet axiome, sujet en d'autres circonstances à tant de réserves et d'exceptions, se trouvait cette fois pleinement justifié par l'inertie connue du corps germanique, et son incapacité tant de fois éprouvée de se résoudre et de se mouvoir. Ce grand corps, si mal articulé, dont toutes les jointures 'étaient prêtes à se détraquer à la moindre secousse, cherchait toujours le repos, et on ne pouvait espérer le faire sortir de sa torpeur qu'en l'inquiétant sur sa sécurité. C'était une grande force assurément (d'Argenson ne le niait

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pas) pour rimpératrice que de pouvoir parler maintenant au nom de tous les souvenirs de ses aïeux ravivés et rajeunis par une élection nouvelle, mais c'était une force surtout défensive dont la disposition ne serait entière entre ses mains que si elle était attaquée chez elle et si on faisait mine de vouloir passer sur le corps des vassaux pour atteindre le suzerain. L'effet en serait nul, ^u contraire, si c'était le chef lui-même qui troublait la paix commune pour donner cours à ses ressentiments . Armer le contingent impérial pour la défense du sol germanique, à la rigueur c'était possible : mais Ten faire sortir pour suivre une représaille agressive, c'eût été un effort surhumain. Marie-Thérèse elle-même le sentait si bien qu'en faisant rendre à son époux un décret <Je commission pour soumettre à la diète de Ratisbonne les mesures militaires qu'elle désirait, -elle avait eu soin de faire spécifier que l'unique objet à l'ordre du jour était les précautions réclamées pour la sécurité de l'empire.

Il était donc essentiel (d'Argenson n'eut pas de peine à le démontrer) d'écarter toute apparence et tout prétexte de nature à accréditer la crainte d'une nouvelle invasion française et d'effacer même, s'il était possible, le souvenir des înva-

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sions précédentes. A ce point de vue, la réunion d'une grande armée prenant une attitude agressive, et commandée par un prince du sang, allait directement contre le but, et servirait au contraire de texte tout préparé aux prédications patriotiques de la chancellerie impériale. Ce langage parfaitement sensé eut le bonheur (dont les protestations de d'Argenson ne jouissaient plus que rarement dans le conseil) d'être écouté et compris, sans doute parce qu'il fut appuyé par le concours de Saxe et de Belle-Isle, tous deux parlant d'accord cette fois par exception. On permit au ministre de faire porter à la diète par le résident français, La Noue, des protestations formelles d'intentions pacifiques et de désintéressement absolu, et pour confirmer tout de suite les paroles par les faits, on l'autorisa à promettre l'évacuation de ce qu'on nommait l'Autriche antérieure. On désignait ainsi (je l'ai déjà dit) ces districts, bordant la rive du haut Rhin, qui faisaient partie du patrimoine de la maison d'Habsbourg et qui avaient été conquis naguère (on Ta vu) par Louis XV lui-même, après la prise de Fribourg. C'était le seul point du territoire de l'empire encore occupé par les armes françaises.

Ces sages précautions produisirent leur effet :

la diète qui siégeait à Ralisbonne, désireuse avant tout de rester tranquille, se laissa aisément rassurer ou, pour mieux dire, endormir, et les incitations belliqueuses de Marie-Thérèse y trouvèrent peu d'écho. On mit en usage, pour éviter d'y répondre, les lenteurs interminables et les formalités sans nombre de toute procédure germanique. Il fut même bientôt évident que ces provocations, du moment où elles n'étaient pas efficaces, devenaient importunes. Car rien n'impatiente à la longue les gens timides et paresseux comme le& reproches qu'on adresse à leur indolence. Puis, du moment où il ne devait plus y avoir un soldat français sur le sol germanique, la plupart des griefs exploités par Marie-Thérèse pour exciter rirritation populaire n'avaient plus d'objet. La situation même se retournait insensiblement. La veille, c'était Belle-Isle ou Maillebois qui, s'avancant en stationnant dans l'empire, soumettaient les populations aux rigueurs qu'entraînent tout passage et toute occupation militaires : maintenant c'étaient les troupes autrichiennes qui, ne pouvant gagner la Flandre sans traverser une série de petits États, devaient opérer partout des réquisitions de vivres ou de logements imparfaitement soldées, et demeuraient responsables de tous les

actes d'indiscipline d'une soldatesque en campagne. Le résultat fut que l'été arriva sans que, contrairement aux prévisions de Conti, TAutriche eût à compter sur d'autres forces que les siennes et sans qu'il fût question de voir lever nulle part l'étendard impérial *.

Rien pourtant n'était absolument décidé et ce n'était qu'un repos, ou plutôt un répit toujours précaire, car si les demandes de Marie-Thérèse étaient éludées et ajournées, elles n'étaient pas formellement repoussées et pour ne pas la braver en face, des mesures dilatoires et conciliantes étaient prises, comme la nomination de son beau -frère Charles de Lorraine à la dignité de maréchal de l'empire et la désignation d'un lieu voisin de la frontière autrichienne, où le contingent impérial serait réuni, s'il y avait lieu de le convoquer. De son côté, l'agent français ne recevait en réponse à ses déclarations pacifiques aucun accusé de réception pleinement satisfaisant. La diète, en un mot, trouvait commode de jouir en fait des bienfaits de la neutralité sans contracter en droit l'engagement de la respecter : situation dangereuse.

1. Jowmal et Mémoires de (fArgenson (t. IV, p. 401 et suiv.). — Lanoue à Ratisbonne, à d'ArgensoD, janvier, juin, pa^^'m. [Correspondance d^ Allemagne, — Ministère des affaires étrangères.)

disait très justement Belle-Isle à d'Argenson, car l'Autriche restait maîtresse de se mouvoir à son gré dans Tempire, tandis que la France n'oserait plus y mettre le pied, et les cercles pourraient ainsi d'un* jour à l'autre prendre l'offensive sans qu'on se fût mis en garde d'avance par aucune précaution. Ainsi, on pouvait toujours craindre qu'un incident imprévu, en enflammant les passions, ou en répandant une fausse alarme, ne vint à entraîner à quelque coup de tête belliqueux les dispositions indécises d'une majorité flottante.

Or, c'était précisément à fixer par avance les incertitudes de cette majorité que d'Argenson s'était appliqué avec soin par des négociations bien suivies auprès des principaux États dont le vote pouvait influer sur les résolutions de l'assemblée fédérale, et c'était le résultat de cette opération diplomatique assez complexe, dont il pouvait rendre compte au conseil, au moment où il s'agissait de déterminer le cours à donner aux mouvements militaires. 11 avait d'autant plus de raison de s'en applaudir que c'était le premier succès de ce genre qu'il eût encore obtenu dans sa carrière ministérielle *.

1. C'est dans celte négociation pour assurer la neutralité de Tempire que M. d'Arneth (t. HF, p. 259), croit reconnaître le

Il a fait lui-même, de ces transactions, dans ses Mémoires, un exposé très piquant, relevé par des portraits des petits souverains de TAlIemagne, qu'il trace avec une finesse acérée et où il déploie (singularité qui lui est habituelle) autant d'art pour peindre les hommes qu'il en manquait souvent pour traiter avec eux. Il s'agissait, comme il nous l'explique, de prendre un à un chacun de ces potentats au petit pied. Il en était dont le concours était acquis d'avance, comme l'électeur Palatin et le duc de Wurtemberg, restés fidèles à la France pendant toutes les épreuves des dernières campagnes. II ne fallait pas non plus beaucoup d'efforts pour faire entendre raison aux princes ecclésiastiques des bords du Rhin, toujours Mayence excepté : car un intérêt évident les portait à écarter d'Allemagne une guerre dont leur territoire était le champ de bataille prédestiné et où ils ne pouvaient jouer (quel que fût le vainqueur) que le rôle de souffre-douleurs ou de victimes. Le tout était de venir en aide à ces bonnes dispositions naturelles par des largesses

dessein de former une confédération du Rhin, sous la protection de la France, tandis qu'une autre eût été formée au nord de TAliemagne, sous la protection de Frédéric. — Je n'ai trouvé, dans les papiers de d'Argenson, aucune trace d'une idée semblable.

offertes à propos et qui étaient bien rarement refusées, car quel intérêt aurait-on à bien faire (disait naïvement Tévêque de Cologne au résident de France), si on n'y gagnait pas quelque chose? Mais une opération plus délicate était nécessaire pour s'assurer la voix de trois souverains qui avaient à la fois leur place marquée, comme électeurs, dans le collège suprême de la diète, et leur entrée dans le collège des princes, au titre de possessions diverses dont ils cumulaient les suffrages. J'ai dit ailleurs que c'était le cas des électeurs de Bavière et du royal, de Tillustre, du plus puissant que jamais électeur de Brandebourg.

De la Bavière, on sut bientôt qu'il n'y avait rien à espérer, et au contraire tout à craindre. Cette cour naguère si ambitieuse, qui s'était posée fièrement pendant des siècles comme la rivale de l'Autriche, semblait résignée maintenant à devenir, au contraire, son satellite. On eût dit que le suprême effort tenté par Charles VII avait tourné comme, pour la grenouille de la fable^ l'essai d'imiter le bœuf. Le souvenir des souffrances de la lutte et de l'amertume humiliante de la soumission restait gravé dans la mémoire du jeune et faible électeur et de l'impératrice

douairière sa mère : ni Tun ni l'autre n'osaient plus regarder un envoyé autrichien en face. L'adroit Chavigny avait senti de bonne heure son impuissance et accepté sans regret le rappel que lui infligeait d'Argenson qui ne l'aimait pas. Son successeur, un nommé Renaud, n'avait ni sa justesse de vue ni son habileté. D'ailleurs là, comme partout en Allemage, il y avait avant tout une afi'aire d'argent à régler. Les besoins de la cour de Munich étaient extrêmes et son trésor à sec; d'Argenson essaya bien de profiter de cette détresse pour oflrir de nouveau quelques subsides, mais l'enchère fut aussitôt couverte par l'Autriche, appuyée du crédit des puissances maritimes, et le résultat fut un traité par lequel la Bavière s'engageait à remplir tous ses devoirs envers l'empire, moyennant une somme de vingt-quatre mille florins, payée annuellement pendant quatre ans, et mettait de plus, au service des alliés et à la solde de la Hollande, un corps de six mille hommes. « Quelle honte! s'écriait d'Argenson, ces souverains allemands ne se donnent plus que pour des marchands de chair humaine!... Ils courent une carrière indigne de toute puissance préposée par Dieu au gouvernement des hommes. C'est un des premiers principes du droit naturel et des gens

que le droit des armes est donné aux souverains pour la gloire et la sûreté des nations qu'ils gouvernent, et ils vont directement contre leurs premiers devoirs lorsqu'ils en font un trafic mercenaire qui ne peut aboutir qu'à dépeupler leur pays et à avilir leur souveraineté *. »

S'il n'y avait pas lieu d'être surpris de trouver peu d'accueil à Munich, à Berlin, c'était la surprise contraire. Là, la neutralité de l'empire devait être, ce semble, non seulement une affaire d'intérêt, mais une question d'honneur. On s'imagine difficilement quelle eût été la situation du vainqueur de Mollwitz et de Kesselsdorf venant, sur un décret de la diète, prendre les ordres de François de Lorraine, et placer sous le commandement du beau-frère de Marie-Thérèse, avec le contingent de Brandebourg, Félite de ses troupes et sa garde personnelle. Un tel respect pour le lien fédéral eût étonné de la part de celui qui avait foulé aux pieds tant d'autres droits plus sacrés. On se représente plus malaisément encore la figure qu'aurait faite le prince de Lorraine luimême en face de ces rudes soldats qui l'avaient

1. D'Argensoa à Renaud, minisire de France en Bavière, 14 mars 1746. {Correspondance de Bavière, mars, juin, passim^ d746. — Ministère des affaires étrangères.)

VU fuir tant de fois. C'eût été un éclat de rire d'un bout de l'Europe à Tautre : nul doute par conséquent que Frédéric, au fond de Tàme, ne fût décidé à éviter une extrémité dont le ridicule eût été le moindre inconvénient, nul doute qu'il n'employât tout son crédit pour appuyer les retards, les difficultés opposées au vœu de Marie- Thérèse et qu'au moment critique son veto n'eût été catégorique. Mais une attitude nette, qui aurait empêché la question même de naître, une parole décisive, prononcée d'avance et très haut, de manière à se faire suivre de tous les faibles, en intimidant les uns et en encourageant les autres, j'ai déjà dit que d'Argenson, tout de suite après la paix de Dresde, avait essayé sans fruit de l'obtenir. Ses instances répétées avec plus de vivacité encore à la veille de la reprise des hostilités ne furent pas plus heureuses.

Cette réserve persistante, et de jour en jour plus marquée, causait la désolation du ministre français. Et, effectivement, si elle n'était pas absolument inexplicable, elle donnait beaucoup à réfléchir. Le contraste était singulier entre les conseils que cet allié de la veille, qui se disait encore ami, faisait donner à la France et ceux qu'il suivait pour lui-même. S'agissait-il de se

prononcer sur la conduite de nos agents politiques ou militaires? Soit directement, soit sous le voile d'un anonyme facilement découvert, il s'exprimait dans le sens de l'activité la plus énergique. Les prétentions de la France étaient toujours, à son gré, trop modestes et la guerre trop mollement poursuivie par ses généraux. Mais dès qu'il était question de nous venir en aide, même par une parole qui nous aurait secondés sans trop le compromettre, à Tinstant il s'esquivait, et il n'y avait plus moyen de rien obtenir. D'Argenson raconte lui-même la variété et l'impuissance des efforts qu'il fit pour lui arracher tantôt une déclaration positive, qui aurait assuré la neutralité de TAlIemagne, tantôt une adhésion ostensible à un plan de pacification commune, et il avoue que pour déterminer, il ne répugnait pas à lui faire les plus douloureuses confidences... « Je le préchais, dit-il... J'envoyais à Valori plusieurs instructions pour cela et à Chambrier, un homme que j'avais à Paris pour semblables propositions, et qui lui lisait des mémoires où il appuyait pathétiquement pour lui montrer qu'il ne serait jamais tranquille dans ses possessions de Silésîe et même dans ses anciens États, tant que la paix générale ne serait pas conclue... qu'à la longue

notre position deviendrait mauvaise et le devenait chaque jour :je ne dissimulais pas des faits humiliants pour nous et glorieux pour lui, que la paix de Breslau avait fait pencher la balance contre nous, et que depuis la paix de Dresde tout allait de mal en pis. Je lui confiais notre négociation de la paix avec les Hollandais : j'insistais pour qu'il la publiât; je l'assurais qu'avec cela il n'avait rien à craindre et quMl se ferait un honneur éternel. » Si le mode pathétique était celui des mémoires écrits que d'Argenson faisait remettre à renvoyé prussien, en conversation, il le prenait souvent sur un ton différent : il avait recours, pour piquer d'honneur son interlocuteur, à ces sarcasmes d'un goût douteux et d'un sel par trop caustique dont on l'accusait d'avoir l'habitude. Vains efforts; ni supplications, ni épigrammes n'y pouvaient rien. Décidément « ce monarque avait plus de peur dans la gloire qu'il n'en avait eu dans le danger * ».

1. Jouimal et Mémoires de d*Argenson (t. IV, p. 370, 374). — Voici l'étrange plaisanterie que se permettait d'Argenson parlant à Chambrier : « Je raillais souvent, dit-il, le roi de Prusse sur l'excès de sa circonspection : j'ai dit à M. Chambrier qu'il n'était plus le même depuis un an, que la paix engourdissait ses résolutions et qu'il troquait toute sa gloire contre des torche-c... » — La singularité, c'est qu'en rapportant ces propos étranges, d'Argenson, dans ses Mémoires^ en demande en quelque sorte pardon ; il convient qu'il avait eu tort d'insister si fort, qu'après

vait calmer. On voit qu'il se souvenait toujours qu'au moment où il signait une paix glorieuse, il venait d'échapper, par une sorte de miracle, à une complication de périls où il aurait dû succomber et qui pouvait toujours renaître.

Rien ne demeure, en effet, longtemps ignoré surtout d'un souverain perspicace et aussi bien servi par ses agents qu'était Frédéric. Pendant la durée de la guerre, il avait bien soupçonné les pourparlers engagés entre Vienne et Versailles, mais il n'avait voulu y voir que des intrigues sans importance, dues à l'autorité remuante et brouillonne du ministre saxon, le comte du Bruhl.

Il n'avait pas su à quel point la négociation était avancée, combien la conclusion en avait été prochaine et facile, jusqu'où la haine de Marie-Thérèse contre lui l'entraînait à porter ses concessions pour la France. Il avait ignoré les incidents de cette nuit solennelle où l'envoyé français avait tenu dans ses mains la cession d'une partie des Pays-Bas.

Quand il apprit ce qui s'était dit dans cet entretien mystérieux (et il n'est pas douteux qu'il finit par en être \^i^Ég|É|«n^plu ou moins

d'exactitude),!! ii||^^^^^^^H|fH||R^^ rétrospective.

grenant avait eu rautorisation de se laisser séduire; si d'un trait de plume, Marie-Thérèse, dont les forces étaient encore intactes ce jour-là autour de Dresde, eût retrouvé la faculté de rappeler pour les concentrer sur la frontière prussienne ses troupes de Flandre et d'Italie? Trente mille Russes frappaient au même moment aux portes de l'Allemagne qui leur étaient ouvertes par la Saxe et la Pologne. Cerné de toutes parts et délaissé par tous, comment auraitil fait tête à cette terrible coalition? Une seule chose l'avait donc sauvé de cette extrémité où sa renommée, sa couronne et sa vie, tout était en jeu : c'était la préférence obstinée donnée par le ministre français à l'alliance prussienne sur toute autre. Mais cette prédilection si peu justifiée et (il le sentait bien lui-même, si mal récompensée) pouvait-elle durer toujours et la personne même du ministre qui l'éprouvait ne pouvait-elle pas disparaître du pouvoir? Quant à la Russie, si la nouvelle de la paix avait arrêté la marche déjà commencée de ses troupes, ses armements n'avaient pas cessé. L'intimité des deux cours impériales était plus grande et mêmeplus affichée que jamais, et pour resserrer leur alliance, un nouveau traité portant des dispositions plus étendues que celui

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