‹ Maurice de Saxe et le marquis d'ArgensonChapitre 25 sur 31 · U MAURICE DE SAXE · texte numérisé non relu

U MAURICE DE SAXE

reproches, d'un ton très adouci, sur Tattitude de M. de La Mina, en Italie — , et enfin l'assurance de ne décider rien « sans la réponse de Votre Majesté à celle-ci , ne voulant rien faire du tout que Votre Majesté ne le sache et ne l'approuve * ». La démarche était plus que loyale, 'à vrai dire, même un peu naïve et bien faite pour attirer la réponse justement offensée, et légèrement railleuse de Ferdinand : « Quand le duc d'Huescar, dit le roi d'Espagne, me donna avis de ce que Votre Majesté avait répondu à la proposition de mariage de l'infante Marie -Antoinette avec le dauphin... je jugeai que les empêchements qu'on mettait à cette union venaient seulement des scrupules non bien considérés... La lettre de Votre Majesté m'a désabusé, et j'y vois avec douleur qu'on y dit ce qu'il n'est aisé de persuader à personne, c'est que la religion défend en France les mariages qui sont permis en Espagne. J'avoue à Votre Majesté que je ne comprends pas comment on peut douter des facultés du souverain

1. Louis XV à Ferdinand VI, septembre 1746. {Correspondance d'Espagne. Ministère des afîaires étrangères.) — La lettre est de récriture de d'Argenson, mais il ne la cite pas dans SCS Mémoires^bien qu'il y insère textuellement le reste de la correspondance de Louis XV et de Ferdinand. — M. Rousset, dans sa Correspondance du maréchal de Noailles, a publié la même lettre sous la date du 31 août.

pontife pour de pareilles dispenses. Ce serait plutôt une hérésie, bien loin d'être un acte de religion. Je dois au moins le supposer ainsi tant que TÉglise n'a rien déclaré, au contraire : et cela supposé. Votre Majesté ne me marquant pas d'autre motif pour que le choix ne tombe point sur ma sœur, je ne puis donner un conseil qui s'oppose à ce que je pense. Que Votre Majesté m'en dispense et qu'elle me rende la justice qu'en ceci, de même que dans mes lettres et dans toutes mes opérations, je suis et je serai conséquent. » La fin de la lettre était destinée à affirmer (ce qui était vrai plus en apparence qu'en réalité), que toutes les opérations militaires en Italie ayant été réglées de concert entre les généraux français et espagnols, il n'y avait pas lieu de douter de la fidélité de l'Espagne à ses engagements *.

Pendant que cette correspondance aigre-douce était engagée, le château de cartes élevé par d'Argenson s'écroulait de lui-même sans qu'il fût besoin de souffler dessus. Tandis que l'on causait à Paris , les troupes piémontaises, ne

i. Roussel. {Correspondance de Louis XV cl du maréchal de Noailles, p. 245 et suiv.) — Louis XV à Ferdinand VII 31 août. — Ferdinand à Louis XV, 15 septembre 1746.

recevait aucun ordre de marquer le pas, ne se faisaient pas faute d'inquiéter la retraite de Tarmée française vers la Provence. Des escarmouches sanglantes avaient lieu journellement* Puis vint la nouvelle de la soumission de Gênes, dont les Piémontais prétendaient bien tirer leur part de profit : singuliers préludes d'une fête nuptiale! Le roi impatienté finit par dire qu'il ne pouvait être question d'un mariage puisque la fiancée serait contrainte de demander un saufconduit pour venir à la noce, afin qu'on ne tirât pas sur elle, et d'Argenson lui-même fut obligé de dire à la princesse de Carignan dans le jardin de Luxembourg, où se passaient leurs conférences : « Que voulez-vous que nous fassions quand vous recevez nos fleurettes à coups de fusil? » Et de cette chimère il ne resta d'autre trace que l'opinion plus que jamais établie à Madrid, que c'était à lui, à ses faiblesses toujours renaissantes pour l'alliance piémontaise, que les intérêts de la couronne et la dignité d'une infante d'Espagne étaient une fois de plus sacrifiés.

L'Espagne et la Sardaigne ainsi congédiées, et les familles royales protestantes naturellement écartées, il ne restait plus qu'une seule princesse,^ qui, par sa naissance et sa religion, pût être con-

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venablement destinée à partager le trône de France et était la fille de Félecteur de Saxe, roi de Pologne, Auguste III, ce débile souverain qu'on avait vu, depuis le commencement de la guerre, jouet de tant de fortunes et ballotté entre tant d'alliances contraires. Mais ce choix, au premier aspect, ne paraissait pas présenter moins d'objections que les deux autres. D'abord Auguste était le compétiteur heureux qui avait enlevé la couronne de Pologne au beau-père de Louis XV, et, quelle que fût Tabnégation de la sainte et digne reine de France, il était dur de lui demander de serrer contre son cœur maternel la fille de celui qui avait vaincu et proscrit son père. La princesse, venant d'Allemagne, n'aurait-elle pas à traverser Nancy où Stanislas régnait encore? Puis Auguste lui-même, lâche et timoré comme on le connaissait, aimant à se ménager dans tous les sens, et sa femme, archiduchesse d'Autriche, seraient-ils pressés de contracter des nœuds si étroits avec l'ennemi de Marie-Thérèse? Le comte de Bruhl, leur oracle, leur permettrait-il d'y souscrire? Un traité récent engageait bien, nous venons de le voir (moyennant finances), les troupes saxonnes à ne plus servir contre la France, mais la neutralité seule était promise, et encore

dans des conditions de réserve et de secret qui faisaient douter qu'elle fût scrupuleusement observée. Enfin qu'allait penser Frédéric, dans le silence énigmatique où il était désormais renfermé, d'une telle avance faite à un voisin qui avait toujours encouru son déplaisir et que le mépris seul sauvait de sa haine ?

Tout paraissait donc de ce côté, comme de l'autre, annoncer une négociation épineuse. A la grande surprise, pourtant, comme à la satisfaction de d'Argenson, dès que, tout autre parti étant reconnu impossible, il dut conseiller au roi de tourner ses vues vers Dresde, toutes les difficultes semblèrent aplanies d'avance. Le roi se décida tout de suite à des démarches directes, qui eussent été compromettantes, si leur succès n'eût paru déjà assuré. Nulle objection, non plus, de la part ni de la famille royale ni des autres ministres. Cette facilité ne donna-t-elle pas à d'Argenson le soupçon que l'afifaire, pour être si avancée, devait avoir été traitée à son insu et en dehors de lui? Je l'ignore; en tout cas, il n'en laisse pas percer la supposition dans ses Mémoires.

C'était pourtant la réalité; pendant qu'il suivait à Paris, avec les agents plus ou moins autorisés de

Charles-Emmanuel, des conversations qui ne pouvaient aboutir, un autre négociateur, doué assurément de vues politiques moins élevées, mais peut-être de plus de finesse pratique, et en tout cas, au lieu d'ingrates transactions diplomatiques, comptant ses années par des victoires, était intervenu sans rien dire; et, prenant un à un tous les obstacles qui pouvaient s'opposer à la combinaison de son choix, les avait silencieusement écartés. C'était tout simplement Maurice de Saxe, à qui l'idée était venue, pendant un intermède obligé de ses actions militaires, de passer son temps à mettre la couronne de France sur la tête de sa nièce.

On peut se rappeler que nous avons laissé Maurice sur la frontière orientale de la Flandre, venant de forcer le prince Charles à repasser la Meuse et commençant les travaux du siège de Namur. La tranchée ouverte, il n'avait pas cru devoir suivre par lui-même une opération dont le succès était certain, puisqu'il n'était plus disputé par personne. La direction du siège était laissée au comte de Clermont, qui s'en acquittait convenablement, n'ayant plus d'autre pensée que de témoigner (comme il l'écrivait lui-même à Pâris- Duverney), « qu'il ne ressemblait en rien au

prince de Conti, qu'il n'avait du prince du sang que le rang et la naissance, et non la hauteur où î^ouvent cet état engage. » En attendant, le maréchal lui-même restait en face de la Meuse, aux environs de Tongres, empêchant par sa seule présence l'armée ennemie de tenter une seconde fois le passage du fleuve et l'obligeant, pour se rapprocher de la Hollande, de faire un long détour en suivant la rive droite. Cette surveillance, qui exigeait une vigilance de tous les instants, n'était pourtant pas un emploi suffisant pour son tempérament dévoré d'activité. Aussi, pour tromper l'ennui, n'avait-il pas manqué de mander à son camp Favart et sa troupe, dont il prenait soin d'organiser lui-même chaque jour les représentations du soir, faisant, par occasion, à la belle Chantilly une cour dont les plaisants s'amusaient et dont son mari commençait à s'alarmer. C'est pendant ces jours de repos, qui auraient été le travail d'un autre, qu'une lettre du ministre de Saxe à Versailles, le comte de Loos, vint l'informer que, le second mariage du dauphin faisant le sujet de toutes les conversations de la cour, le nom de la princesse saxonne avait été prononcé, et qu'un mot d'une bouche qui commandait le feu à plus décent mille hommes aurait

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par la réponse, on peut voir que cetle cause fut gagnée. La marquise avait, à la vérité, pour obliger le maréchal, une autre raison encore que la reconnaissance. Attentive à se ménager des alliés dans tous les camps, elle venait de faire une concession très grave aux instances de la princesse douairière de Conti, et elle voulait empêcher que le maréchal prît la chose en trop mauvaise part. Conti, à sa demande, avait obtenu du roi une patente de généralissime qui lui donnait l'assurance que, si on recourait encore à ses services, le commandement supérieur ne pourrait plus lui être disputé par personne. C'était, en principe au moins, lui donner raison sur le point même du débat élevé entre Maurice et lui, qui lui avait fait quitter Tarmée de Flandre. Comment le vainqueur de Fontenoy s'accommoderait -il de cette prééminence attribuée à un rival si peu digne de lui être comparé? Il fallait à tout prix lui fermer la bouche, d'abord en l'assurant que cette dignité purement nominale ne pouvait l'inquiéter, puisqu'on n'avait aucun dessein de renvoyer le nouveau généralissime à l'armée; puis (ce qui serait plus efficace encore), en allant au-devant du vœu exprimé en faveur de la princesse qui lui était chère. C'est tout cela qui est renfermé dans ce

petit billet de quelques lignes, véritable chefd'œuvre de diplomatie féminine, qui montre que, dans la pratique de Tart des cours, la fille du commis Poisson n'avait plus son éducation à faire.

« Vous serez sans doute étonné, mon cher maréchal, d'avoir été aussi longtemps sans avoir de mes nouvelles; mais vous ne serez pas fâché quand vous saurez que j'ai toujours attendu une réponse que le roi voulait faire à la lettre que vous m'écriviez, f espère que ce que vous désirez réussira. Le roi vous en dira plus long que moi. Vous savez qu'il a donné au prince de Gonti une patente. Soit dit entre nous, cette patente l'a satisfait et a rétabli sa réputation, qu'il croyait perdue. Voilà ce qu'il pense, et, moi, je crois que c'est une chose^ embarrassante pour le roi et qui empêchera qu'on ne se serve de lui autant qu'il le croit. En tout cas, cela ne ferait rien pour vous, et Ton vous mettra toujours à l'abri de la patente. Ne dites mot de^ cela à âme qui vive. Adieu, mon cher maréchal j je vous aime autant que je vous admire. C'est beaucoup dire. »

Si bien dorée que fût la pilule, Maurice eut^

comme on le verra, quelque peine à la digérer;

mais il sentit que, pour le moment, se plaindre

n'avancerait pas sa grande affaire et il contint^

pour quelque temps du moins, l'expression de son mécontentement *.

Madame de Pompadour acquise, c'était beaucoup : ce n'était pas tout. Restaient toujours les partisans de l'alliance espagnole, qui, rebutés, mais non absolument découragés par un premier refus, pouvaient se proposer de tout entraver et de traîner tout en longueur, afin de lasser la résistance du roi et de revenir à la charge à un moment propice. A la tête de ce groupe actif et insistant était toujours le maréchal de Noailles, en relations constantes avec les personnages influents de Madrid et inséparable, à Versailles, de l'ambassadeur. Rien n'était fait tant qu'il n'avait pas déposé les armes.

On sait quelle était l'intimité de Noailles et de Maurice, dont ils avaient donné Tun et l'autre une preuve touchante sur le champ de bataille de Fonlenoy : c'était une amitié toute fraternelle de la part du plus âgé, une déférence presque filiale de la part du plus jeune des deux maréchaux.

Maurice se piquait de ne pas oublier qu'il avait dû à rintervention de Noailles son élévation à la

1. Auguste ni à Maurice de Saxe, 28 septembre 1746. (Correspondance de Saxe, — Ministère des affaires étrangères.) — Madame de Pompadour à Maurice de Saxe, 3 octobre 1846 (Vilzthum, p. 53).

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première dignité de l'armée françeise : il prétendait même tout devoir, jusqu'à ses connaissances militaires, aux exemples et aux leçons du dernier survivant des grandes guerres de Louis XIV. Noailles avait le bon goût de ne pas ajouter tout à fait foi à ces témoignages d'humilité; mais au déclin de la vie on aime à se laisser caresser, et il acceptait sans peine une correspondance régulière établie sur ce pied de familiarité confiante. On ne trouve jamais cette correspondance plus active (car elle devient même presque quotidienne) que pendant ces jours, où Maurice suit évidemment une pensée qu'il ne se presse pas de découvrir. Il consulte son prétendu maître sur les choses les plus insignifiantes, cède au moindre de ses avis, et ce n'est qu'après l'avoir pour ainsi dire enjôlé qu'il frappe le dernier coup en faisant appel à ses sentiments.

Voici d'abord une consultation toute militaire. Maurice, en faisant le siège de Namur, avait annoncé la décision d'arrêter les opérations actives dès que le corps de la ville serait rendu, laissant la citadelle et sa garnison simplement bloquées jusqu'à l'entrée de l'hiver et comptant sur le défaut de subsistances pour amener, sans nouvelle effusion de sang, une soumission corn-

plète. Noailles craint que ce succès ne paraisse insuffisant, comme couronnement d'une longue campagne dont on accusait déjà la stérilité et rinaction; il s'en inquiète pour Teffet politique aussi bien que pour la réputation de son ami. « La prise seule de la ville do Namur, lui écritil après d'assez longs développements, ne produira pas en Hollande le même effet que la réduction de la ville et du château. Cette entreprise une fois terminée, il n'y a plus de barrière entre nous et les Hollandais, et Ton peut ouvrir la campagne dans leur propre pays. C'est une considération très importante et qui doit porter le parti pacifique en Hollande, s'il n'est pas assez fort pour déterminer la république à faire la paix indépendamment de ses alliés, à l'obliger du moins de redoubler ses efforts pour engager le? Anglais à y entrer de bonne foi... Je ne finirais pas, mon très cher maréchal, si je vous disais toutes les raisons que j'ai pour appuyer ce sentiment... Je terminerai par les deux articles qui me touchent le plus : d'abord, le roi le désire;... le second est que je crois de votre gloire personnelle de mettre tout en usage pour y parvenir. Vous connaissez le peuple; il est ingrat et compte pour peu tout ce qu'on a fait, s'il reste encore quelque

chose à faire... Enfin, je veux et entends que vous soyez reçu aux acclamations publiques et qu'en vous voyant le parterre vous regarde toujours avec les mêmes yeux, pourvu qu'il ne vous en coûte pas tous les ans d'aussi beaux pendants d'oreilles que ceux de Tannée dernière. Pardonnez-moi, mon très cher maréchal, toutes mes réflexions et représentations; rattachement tendre et sincère que j'ai pour vous me les a dictées. »

Maurice répond, courrier par courrier : « levons prendrai le château de Namur, mon maître, ne vous fâchez pas : aux façons que le roi a avec moi, je prendrais le diable par les cornes! Si j'ai fait quelques réflexions modérées, ce n'a étéque parce que je crois que ce château se prendrait tout seul, ayant très pauvre opinion de^ leurs subsistances. Mais il n'est plus question do tout cela : le roi le désire, et tout doit céder à la puissance d'un si grand et si bon monarque. Je vous envoie copie de la lettre que j'écris à M. le comte d'Argenson... Le bien de la chose m'est toujours préférable aux applaudissements^ quoique je ne les dédaigne pas; et quant aux boucles d'oreilles, j'aime encore à en donner, sans toutefois en prétendre de rétribution : il

faut VOUS dire cela pour vous tranquilliser, et je suis fâché que ce soit la vérité *. »

Voici maintenant, deux jours seulement après, un conseil d'un tout autre genre, cette fois demandé par Maurice avant d'être donné par son ami. Une place étant devenue vacante à l'Académie française, on insistait pour la lui faire accepter. L'offre était singulière, moins cependant qu'elle ne le paraîtrait de nos jours. L'Académie française, on le sait, n'était pas alors (dans Topinion généralement admise pas plus que dans la pensée première de son fondateur) une réunion destinée exclusivement aux gens de lettres. Déjà mis suffisamment en rapport par la communauté de leurs travaux, les lettrés n'auraient pas eu besoin pour se rapprocher de cette attache officielle. Le but de l'institution, au contraire, était d'ouvrir au mérite littéraire l'entrée d'une haute société dont les différences de rang ^t de naissance, alors admises, pouvaient le tenir éloigné; c'était aussi, par un échange de relations , également utile de part et d'autre , d'apprendre aux hommes du monde à cultiver

4. Noailles à Maurice, 13 septembre, Maurice à TToailles, 16 septembre 1746. (Ministère de la guerre et Papien de Mouchy.)

leur esprit et aux hommes d'éludé à se dégager des routines de la pédanterie. C'était donc non seulement une coutume, mais une règle d'aller chercher, pour les appeler à l'Académie en même temps que les auteurs en renom, les honnêtes gens (comme on disait alors) qui avaient fait preuve de goût, sans leur demander d'appuyer leurs titres par aucune œuvre signée de leur nom. L'Académie était un terrain commun où on était accoutumé à voir se rencontrer des réputations de genres les plus différents. Dans le cas présent cependant, la politesse ainsi faite par la renommée littéraire à la gloire militaire était un peu forte : Maurice, étranger de naissance, bien que sachant manier notre langue avec une aisance heureuse et souvent piquante, ne la prononçait pas sans accent et abusait en l'écrivant (comme j'en ai déjà donné plus d'une preuve) des libertés que les gens les mieux élevés prenaient alors avec l'orthographe. Il suffit de transcrire textuellement la lettre suivante pour convenir qu'il n'avait pas absolument tort de se trouver déplacé dans une réunion où on aurait dû discuter les articles du dictionnaire.

« On ma proposez mon maitre d'aitre de lacademye française. Jay répondus que je ne savez

seulement Tortograffe et que se la malet comme une bage à un chat. On ma répondu que le maréchal de Vilar ne savet pas écrire ni lire ce qu'il ecrivet et qu'il en etet bien. Sait une persequution : vous n'en êtes pas, mon maitre, sela rend la défence que je fais plus belle; personne n'a plus d'esprit que vous, ne parle et necrit mieux : pourcoy n'en êtes vous pas. Sela mambarasse : je ne voudras pas choquer personne bien moins un corps où il y a des jans de mérite : d'un autre cote je crains le ridiqule et selui ci me paret un bien conditioné : aiei la bonté de me répondre un petit mot. »

Noailles réplique sur-le-champ avec toute la liberté que l'amitié permet, mais en exprimant une sévérité de jugement sur le compte de l'Académie dont le rédacteur de ses Mémoires croit devoir l'excuser, et qui, heureusement pour la compagnie, comme on le sait, n'a pas été héréditaire dans sa famille : « Je n'ai reçu qu'hier à Saint-Germain, où j'étais à prendre le bon air» moucher maréchal, la lettre dans laquelle vous me consultez sur la proposition qui vous est faite d'être de l'Académie française. Je pense comme vous, mon très cher comte, rien ne vous convient moins, et quand on vous cite le mare-

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chai de Villars, c'est un ridicule qu'il s'est donné avec plusieurs autres qu'il avait, malgré de grandes et bonnes qualités. J'ai toujours regardé cette affiche comme ne convenant pas à un homme de guerre, pas même à un homme sérieux. Si c'était l'Académie des sciences, encore patience, il y a des objets qui peuvent convenir à toutes les professions : mais pour s'associer à des gens qui ne savent que jouer des mots et changer l'ancienne orthographe, je vous avoue que je serais fâché d'y voir mon cher comte Maurice. Il m'ordonne de lui dire mon sentiment et je le fais avec franchise et sincérité que j'aurai toujours pour ce qui l'intéresse. C'est après demain votre fête, ajoutait-il, elle nous est commune (Maurice était aussi son nom de baptême) ; nous ne pourrons pas boire ensemble, j'en suis inconsolable : j'irais volontiers vous trouver à Tongres pour dîner avec vous et voir un peu la contenance de ces messieurs * »

Pendant que ces correspondances sur de&

1. Maurice à Noailles, 13 septembre, Noailles à Maurice,. 48 et 20 septembre 1746. — L'original de ces lettres, déjà publiées en partie dans les Mémoires de Noailles (t. IV, p. 10^ H), est aux mains de M. le duc de Mouchy. Le maréchal de- Noailles (dit Tabbé Millot qui tint la plume pour rédiger les Mémoires) paraît oublier ici ce que notre littérature doit à^ TAcadémie.

sujets si divers vont et viennent de Tongres à Versailles, Namur s'est rendu et le château , serré de près, ne va pas tarder à capituler. Maurice alors en vient ouvertement à son fait, comme s'il sentait le droit de demander sa récompense pour avoir si bien et si heureusement obéi. « Eh bien! mon maître, êtes-vous content de votre garçon? Je vous jure que ce sera la chose du monde qui me flattera le plus. On m'écrit que vous ne voulez pas que notre petite princesse épouse M. le dauphin. Si je pouvais avoir mérité par mon attachement quelque chose auprès de vous, je me jetterais à vos genoux, mon bon maître, pour vous prier de ne nous être pas contraire. Elle est jolie et vous caressera avec des petites façons charmantes : je Tai vue telle comme enfant, et on me dit que cela était devenu dangereux depuis. Vous aurez un dauphin avant la révolution d'une année, je vous le promets et vous savez que quelquefois je suis inspiré. Je ne vous écrirais pas avec cette chaleur, si je n'étais pas persuadé que vous et toute la France vous serez très contents, surtout M. le dauphin, qui trouvera cela tout à fait agréable; car elle est charmante et enjouée. Faites donc, mon maître, qu'on aille en avant dans cette affaire, du moins

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ne nous gênez pas et soyez persuadé que votre disciple vous en aura une reconnaissance éternelle *. »

Convenons qu'il était difficile de se refuser à une si aimable insistance faite par un disciple qui acceptait les conseils de si bonne grâce et en tirait si bon parti. Peut-être Noailles se sentait-il ^éjà mal engagé dans une voie où il allait à rencontre de la volonté royale. Toujours est-il qu'il saisit la première occasion pour faire savoir au roi qu'il n'avait jamais eu l'intention de s'ingérer dans une affaire aussi délicate qu'un mariage et qu'il ne faisait qu'un vœu, « c'est que M. le dauphin trouvât une princesse aimable qui pût fixer son estime et sa confiance, saine de corps et d'esprit, et pouvant donner une suite d'enfants mâles, robustes, et bien conditionnés ». Et rencontrant

1. Maurice à Noailles, septembre 1746. Celte charmante lettre fait partie de la collection de Mouchy, elle y est inscrite sous la date du 18 octobre : ce qui la ferait postérieure de huit jours à la bataille de Rocoux. Celte date m'a paru impossible à maintenir. Le 18 octobre, le mariage saxon était déjà décidé à Versailles, et Maurice, bien informé par les petits cabinets, ne pouvait l'ignorer. De plus, dès le 27 octobre, écrivant au roi son frère, il se vante d'avoir eu en son particulier une conversion à faire qui est le Noailles et d'y avoir employé des arguments qui ne figurent pas dans la lettre que je viens de citer. U y en a donc eu au moins encore une autre après celle-ci. Or entre le 18 et le 27 octobre, de Tongres à Versailles, il y avait à peine le temps d'avoir une réponse. (Vitzthum.)

quelques jours après le comte de Loos, il vint à lui en souriant : « C'est donc vous, lui dit-îl, qui me faites gronder par le maréchal de Saxe, je ne suis pourtant pas votre ennemi. »

Le nouvel ambassadeur à Dresde, le marquis des Issarts, écrivait de son côté qu'il avait vu la princesse à Féglise et qu'il était ravi de Fagrément de son visage, du charme de son expression et de la pieuse douceur de son attitude. Qui restait-il donc dans le parti de la résistance? Peutêtre la pauvre reine, qui gardait encore son petit coin de stanislaismet Mais madame de Pompadour avait entrepris de la convaincre, et, chose étrange, elle paraissait y réussir : on remarquait déjà que la reine pleurait, et les larmes étaient chez elle le signe de la résignation *.

Si quelque hésitation, du reste, durait encore, un incident inattendu et glorieux, que Maurice n'aurait pas sans doute provoqué, mais qu'il accepta peut-être plus volontiers ce jour-là qu'un autre, allait y mettre un terme. Les désastres

1. Roussel (t. II, p. 243). — Le comte de Loos écrit le 9 octobre : • On a remarqué une agitation et un air de tristesse chez la reine, qui fait présumer que le roi lui a parlé décidément du mariage de M. le dauphin avec notre priacesse. » Et Chambrier dit plus tard : u La reine a beaucoup pleuré avant d'avaler cette pilule »».

d'Italie, qu'on pouvait prévoir, avaient fait évanouir le rêve de Talliance savoyarde. La victoire de Rocoux, sur laquelle on ne comptait pas, allait emporter d'assaut le mariage saxon.

Après la prise de Namur, la saison d'automne étant arrivée (puisque le château ne se rendit que le 1" octobre), il semblait que la campagne fût finie pour cette année. Le terrain des Pays-Bas était complètement déblayé; il ne restait plus rien de la fameuse barrière. Le seul siège qu'on eût encore à faire était celui de Maëstricht, mais cette forte cité étant en territoire hollandais, c'eût été violer la consigne. Maurice croyait donc sa tâche accomplie au moins pour l'année, et il le pensait si bien que, fidèle à une habitude qu'il avait prise et dans laquelle on l'avait, au ministère de la guerre français, fort encouragé à persévérer, il présentait au roi de Prusse un tableau résumé des opérations de la campagne en sollicitant son approbation. Allant au-devant du reproche qui lui était fait, de n'avoir remporté aucun avantage éclatant et d'avoir manœuvré plutôt que combattu : « Namur est pris, lui écrivit-il... je crois avoir beaucoup fait que d'avoir obligé le prince de Lorraine de l'abandonner et de se retirer par un pays où son armée a souffert considérable-

ment, sans m'être soumis à un combat, toujours douteux, lorsqu'on n'a pas de troupes sur la discipline desquelles on peut compter. Les Français sont ce qu'ils étaient du temps de César et tels qu'ils les a dépeints, braves à l'excès, mais inconstants, fermes à se faire tuer dans un poste lorsque la première étourderie est passée... mais mauvais manœuvriers en plaine. Tous ces défauts, Sire, vous ne les connaissez pas dans vos troupes et vous savez parfaitement ce que vous en pouvez attendre... comme il ne m'est pas possible de les former comme ils devraient être, j'en tire le parti que je puis et je tâche de ne rien donner de capital au hasard... »

« Monsieur le maréchal, lui répondit sans hésiter le roi de Prusse, la lettre que vous m'avez fait le plaisir de m'écrire m'a été fort agréable; je crois qu'elle peut servir d'instruction pour tout homme qui est chargé de la conduite d'une armée : vous donnez des préceptes, vous les soutenez par des exemples, et je puis vous assurer que je n'ai pas été des derniers à applaudir aux belles manœuvres que vous avez faites. Dans le premier bouillon de la jeunesse, lorsqu'on ne met que la vivacité d'une imagination qui n'est pas réglée par l'expérience, on sacrifie tout aux actions

brillantes et aux choses singulières qui ont de l'éclat: à vingt ans, Boileau estimait Voiture; à trente ans, il lui préférait Homère. Dans les premières années que je pris le commandement de mes troupes, j'étais pour les pointes; mais tant d'événements que j'ai vu arriver, auxquels même j'ai eu part, m'en ont détaché... On fera toujours de Fabius un Annibal ; mais je ne crois pas qu'An« nibal soit capable de faire la conduitede Fabius... Je vous félicite de tout mon cœur sur la belle campagne que vous venez de finir *. »

Tout le monde s'attendant ainsi à la suspension des hostilités, il semblait naturel de croire que le prince de Lorraine aussi se le tiendrait pour dit, et que, revenu à Maëstricht en longeant la rive droite de la Meuse, par un chemin où, disait plai-samment Maurice, « il avait rencontré plus depierres que de pain », il y reprendrait paisiblement ses quartiers d'hiver. Au dernier moment, cependant, craignit-il le ridicule dont il serait couvert devant ses alliés, devant Gumberland, qui était sous ses ordres, et Waldeck, qu'il avait privé du commandement, parce retour au point de départ,

4. Maurice de Saxe à Frédéric, 21 septembre, Frédéric à Maurice, 3 octobre 1746. (Ministère de la guerre.) —- Grimoard, Lettres et Correspondances de Maurice de Saxe (t. UI, p. 181 et 240).

après des allées et venues stériles pendant lesquelles il n'avait pas regardé une seule fois l'ennemi en face? Ce qu'il y a de certain, c'est que, à la surprise générale, il se décida, à la dernière heure, à franchir une seconde fois la Meuse. A la vérité, il choisit un point un peu au-dessous de Maëstricht, où il était à peu près sûr qu'on ne lui disputerait pas le passage. Après celte opération, faite sans peine aussi bien que sans gloire, il revint se camper vis-à-vis de l'armée française, entre Tongres et Liège. Son intention ne paraissait point être, cette fois encore, d'en venir aux mains, et il ne fit aucun mouvement qui annonçât une attaque. Il prenait seulement une position qu'il jugeait avantageuse pour la reprise des hostilités l'année suivante, et, en interdisant aux Français l'entrée de l'évêché de Liège, il se réservait pour lui-même les ressources de subsistance qu'on pouvait tirer de cette contrée.

Maurice voyant, après quelques jours, qu'aucune agression ne se produisait, hésitait fort à en prendre lui-même l'initiative. Il ne trouvait pas un intérêt suffisant à engager un combat qui coûterait beaucoup de sang, quand la victoire ellemême n'avait pas de lendemain possible. En examinant, cependant, la situation qu'avait prise

le prince de Lorraine, il la trouva si étrangement choisie, que son impression changea. Le prince, en effet, s'était établi dans un angle formé entre la Meuse et un cours d*eau qui s'y jette, appelé la Jaar, sur une ligne très étendue, coupée par des ravins dont les uns tendaient au fleuve et les autres vers son affluent, et qui ne permettaient, aux deux ailes de son armée de communiquer que par une très étroite chaussée. Une attaque hardie pouvait, en séparant ces ailes sans qu'elles pussent se rejoindre, les écraser [toutes deux, après avoir jeté dans la Meuse celle qui était adossée au fleuve. Sa résolution fut prise alors. Il rappela à lui le comte de Clermont et les troupes qui avaient fait le siège de Namur et fit passer la Jaar à toute son armée ainsi réunie. II n'expliquait à personne, pas même à son chef d'état-major, le but de cette disposition, qui donna de suite lieu à beaucoup de commentaires *. Le 10 au matin, seulement, il fit venir Favart. « Je vais, dit-il, vous confier un secret que vous garderez jusqu'à ce soir : demain je livre une grande bataille; personne ne

1. On voit par la correspondance du chevalfei* do Belle-Isle avec son frère que, jusqu'au dernier moment, on doutait dans l'armée que Maurice se décidât à la bataille. Le chevalier lui reproche le 9 de ne pas proTiter de la faute du prince Charles qui s'est mis dans une pépinière de ravins,

s'en doute. Ce soir, quand le spectacle sera terminé, vous annoncerez : « Demain, relâche, à » cause de la victoire; vous ajouterez : Après- » demain, on jouera les Amours grivois et Cythère » assiégée. » Mettez-moi ce que je viens de vous dire en vers, que votre femme chantera sur un air militaire. Huit ou dix vers, pas davantage. » Effectivement, à la fin de la représentation, devant une salle comble, la Chantilly s'avança et chanta ce couplet :

Demain, nous donnerons relâche Sans que notre public s'en fâche.

Demain, bataille, jour de gloire :

Que dans les fastes de l'histoire Triomphe encor le nom français!

Dignes éternelle mémoire, Revenez après ce succès, Jouir des fruits de votre victoire.

Et en posant ses petits doigts sur ses lèvres, la jolie actrice envoya au parterre un de ses plus aimables sourires.

Bataille ! bataille! ce fut le cri de surprise et de joie qui s'éleva dans toute l'assistance. C'était le vœu formé depuis des mois par une jeunesse impatiente : on était exaucé quand on n'y comptait plus. Jamais on ne courut aux armes avec une ardeur plus gaie. « C'est la victoire, dit le mare-

chai à d'Espagnac en se couchant; le cœur va s'en mêler. Demain la poudre et les balles.

Bonsoir * ! »

Malgréle secret si bien gardé, toutes les mesures étaient prises. Le front de l'ennemi s'étendait du village de Houtain, bordant la Jaar, où campaient les Autrichiens, jusqu'aux hameaux de Grâce et d'Anse, qui touchaient à la Meuse, et dont la garde était confiée aux Hollandais. Le centre, appuyé au gros bourg de Rocoux, était occupé par les Anglais, les Hessois et les Hanovriens. J'ai dit que de profonds ravins (la plupart garnis de redoutes) séparaient chacune de ces positions; mais la ligne était trop longue pour pouvoir être partout bien gardée, et les mouvements d'un point à l'autre étaient rendus difficiles par la nature même du terrain. Maurice rangeant ses troupes

1. Mémoires de Favart, — Théâtre du maréchal de Saxe en Belgique. Emery, 1748 11 est difficile de ne pas croire que c*est le bonsoir donné à d'Espagnac par Maurice qui a inspiré au chansonnier de l'arnice ces couplets devenus si vite popu- Jaires :

Malgré la bataille Qu'on donne demain, Viens, faisons ripaille Charmante c...

Et la fin : Mais quoi, de nos bandes

J'entends le tambour; Gloire, tu commandes, Adieu les amours.

en demi-cercle en face des alliés, chargea le comte de Glermont, qui commandait sa droite, de déposter les Hollandais de la position d'Anse; luimême dut foncer sur celle de Rocoux. Quant à sa gauche, confiée au marquis de Clermont-Gallerande, elle dut, au début de la journée, se borner à observer et à intimider les Autrichiens pour les immobiliser dans leur station d'Houtain, d'où il leur était déjà très malaisé de se déplacer pour venir en aide à leurs alliés.

Le succès répondit pleinement à ses prévisions. Il eût été plus complet encore si un brouillard épais, régnant sur toute la contrée pendant la matinée, n'eût fait retarder le signal d'attaque jusqu'à midi. Anse et Grâce furent rapidement emportés par Glermont-Prince (comme on l'appelait, pour le distinguer de Clermont-Gallerande). Rocoux, couvert par une assez forte redoute (que rinfanterie anglaise défendit avec son énergie et sa solidité accoutumées), opposa plus de résistance. Maurice en vint à bout cependant; et, parvenu sur les hauteurs qui dominent le bourg, il put apercevoir Anglais et Hollandais se précipitant pêle-mêle vers la Meuse. Malheureusement, le jour tombait déjà (le soleil disparait de bonne heure en octobre), et les plis du terrain qui avaient

entravé les mouvements de l'armée alliée devenaient une gène pour la cavalerie française et lui rendaient impossible de poursuivre les fuyards pour les jeter et les noyer dans le fleuve. Deux heures de plus de jour, disait Maurice, et personne ne nous échappait. Grâce à la nuit, au contraire, la plus grande partie de Farmée alliée put se défiler par les ponts, qu'on ne put détruire à temps. Il n'y eut plus, sur la gauche du fleuve, que les Autrichiens, qui, n'ayant pas bougé d'Houtain, se retirèrent dans un camp fortifié sous Maëstricht, d'où une nouvelle bataille eût été nécessaire pour les déloger *.

Le résultat matériel était donc loin d'être complètement atteint, et le chevalier de Belle-Isle, qui était le premier lieutenant général de service ce jour-là, n'avait pas absolument tort d'écrire à son frère : « Je souhaite que le fruit de celte action soit plus considérable pour la politique que pour le militaire. » L'effet moral n'en était pas moins grand. Ce n'étaient pas seulement onze drapeaux,

1. On reproche beaucoup dans les récits milil aires du temps au marquis de Clermont-Gallerande de D'avoir pas attaqué à temps les Autrichiens dans leurs postes d*Houtain. Maurice pourtant, rendant compte de la bataille au roi de Prusse, dit en propres termes, qu'il l'avait chargé seulement d*amuserles Autrichiens.

cinquante pièces de canon, soixante officiers de marque restés entre les mains du vainqueur.

C'était le désordre jeté dans les rangs de la coalition, où les récriminations réciproques d'Anglais contre Allemands, de Cumberland contre Charles de Lorraine, et de Waldeck contre tous deux, allaient reprendre avec une nouvelle intensité de vivacité et d'aigreur. C'était aussi le prestige des armées françaises, un peu atteint par les revers d'Italie et par la timidité apparente des mouvements de l'armée de Flandre, relevé et rajeuni. Notre infanterie, en particulier, dont l'attitude avait été si faible à Dettingue et pas entièrement satisfaisante même à Fontenoy, était glorieusement réhabilitée; c'est à elle qu'appartenait rhonneur de la journée. « Je me raccommode avec l'infanterie », disait le soir le maréchal de Saxe. — Puis des traits touchants (à la vérité, quel jour de bataille en avait-on jamais manqué?) venaient rehausser le nom de cette noblesse française, dont la légèreté indocile impatientait parfois ses chefs, mais dont Théroïsme, le jour venu, répondait toujours à l'appel. Des noms déjà très illustres étaient répétés de bouche en bouche : d'abord celui du chevalier de Belle-Isle lui-même, qui s'était multiplié pendant

toute la journée par des prodiges d'activité et de valeur, oubliant toute rivalité et se faisant Taide de camp de Maurice, aussi ardent et aussi fidèle qu'il l'eût été de son frère : puis celui du duc de Boufflers, qui, n'ayant pas de commandement de son grade, était venu combattre à pied sous les ordres de son fils, jeune colonel d'un régiment, enfin, et surtout celui du marquis de Fénelon, naguère ambassadeur en Hollande, qui, le jour où la politique lui avait retiré son poste, était venu reprendre son rang dans l'armée. Blessé depuis quarante ans, il pouvait à peine marcher; mais ne voulant pas s'éloigner du feu, il avait entrepris de parcourir les retranchements à cheval. La balle qui vint le frapper le trouva fidèle ce jourlà, comme toute sa vie, aux leçons de son oncle, qui ne lui aurait pas souhaité d'autre fin. « Son extrême dévotion, dit Voltaire, augmentait encore son intrépidité. Il pensait que l'action la plus agréable à Dieu était de mourir pour son roi. Il faut avouer qu'une armée composée d'hommes qui penseraient ainsi serait invincible. »

Le succès restait donc très éclatant, et rien ne Tint troubler la représentation des Amours grivois^ qui eut lieu le lendemain à l'heure dite et suivant le programme annoncé. Favart, qui trou-

vait des rimes, bonnes ou mauvaises, pour toutes les occasions, crut devoir faire un trait de chevalerie française en rendant, dans ce couplet improvisé, hommage à la valeur des défenseurs de Rocoux :

Anglais, chéris de la victoire,

Vous ne cédez qu'aux seuls Français,

Tous n'en avez pas moins de gloire.

La joie ne fut pas moins vive à Versailles quand on y reçut le marquis de Valfons, que Maurice (sans doute pour bien montrer qu'il était pleinement réconcilié avec le comte de Clermont) chargea d'y porter les drapeaux pris sur l'ennemi. Le roi, la reine, madame de Pompadour, voulaient voir successivement et séparément le jeune officier et lui faire raconter en détail les moindre incident» de la journée, la marquise ayant soin cependant (raconte Valfons lui-même dans ses Souvenirs) de lui lire d'abord des lettres qu'elle avait déjà reçuea de l'armée pour bien voir qu'elle était au courant de tout ce qui s'y passait, et quand elle eut tout entendu et se fut fait tout expliquer : « Le marechai, dit-elle, doit être très content. Qu'il doit être beau à la tête d'une armée sur le champ de bataille! — Oui, madame, il y fait Timpossible pour se rendre encore plus digne de votre amitié..

ET LE MARQUIS d'aRGENSON. 429

— Vous pouvez lui écrire que je Taime bien *. )> On avait sujet, à la vérité, d'être bien aise : car les occasions de se féliciter devenaient rares dans ces derniers temps. Sans parler des nouvelles de plus en plus fâcheuses qui arrivaient dltalie, une alarme d'un genre tout à fait inattendu venait de faire passer des heures d'attente cruelle aux ministres de la guerre et de la marine : le 5 octobre, au matin, une escadre anglaise, forte de vingt voiles, était apparue soudainement en vue des côtes de Bretagne. S'approchant du littoral, qu'elle trouvait entièrement dégarni, elle avait débarqué, sans rencontrer le moindre obstacle, un corps d'armée d'environ cinq mille hommes. La petite troupe s'était avancée, toujours sans rien trouver devant elle, jusqu'aux portes de Lorient. Le commandant de ce port, pris entièrement au dépourvu, ne songeait déjà plus qu'à capituler, et un coup de main livrait ainsi aux Anglais toutes les richesses, les marchandises et le matériel entier de la compagnie des Indes, dont Lorient était le siège et contenait tous les magasins. Heureusement, les milices du pays, rapidement accourues, bien que dans un état d'armement le plus imparfait, aidées de

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