Journal et Mémoires de d'Argenson (t. IV, p. 338). I
sort du monde. A ceux-là, Wassenaer tint aussi un langage approprié à leurs sentiments : il leur laissa entrevoir que, pour peu qu'on lui pennlt d'offrir à l'Angleterre des conditions sortables, après que la proposition aurait été rejetée, les Élats généraux, se croyant dégagés, seraient libres de traiter séparément pour leur compte. C'est en particulier ce qu'il fit entendre au marquis de Fénelon, que d'Argenson lui avait envoyé pour le sonder, et qui avait résidé trop longtemps en Hollande, en qualité d'ambassadeur, pour qu'on pût espérer de lui faire illusion sur la vérité de la situation. « Vous le verrez, écrivait le marquis au ministre, vous attirer dans le principe d'embrasser à la fois la totalité de la paix générale : il en reconnaît cependant la difficulté et ne paraît pas éloigné de pouvoir en venir à penser que, pour y arriver, il faudra commencer par un bout *. » L'avis était donné
1. Fénelon à d'Argenson, 24 février 1746. (Correspondance de Hollande, — Ministère des affaires étrangères.) — CS*e8t probablement à cet entretien que d'Argenson fait allusion quand il ajoute au tableau que je viens de citer cette remarque : « U s'est encore engagé, dans plusieurs conversations sérieuses, & dire que si ses maîtres ne pouvaient déterminer à la paix U cour de Londres, les États généraux la feraient seuls, ce qm n'était pas vrai, » D'Argenson se trompait au moins sur les dispositions de Wassenaer lui-même; car il résulte des dép6* ches de cet agent, publiées à La Haye, que bien qu'obligé, par ses instructions, à ne négocier que sur les bases d'une paix
évidemment à d'Argenson pour le mettre en garde contre le piège qu'on s'apprêtait à lui tendre, en substituant à une capitulation particulière, qui devait être enlevée de haute lutte, une négociation générale qui traînerait indéfiniment en longueur.
Effectivement, ce dont Wassenaer était averti d'avance, même en quittant La Haye, et ce dont il ne pouvait manquer de vouloir profiter, c'était des sentiments de modération excessive dont était animé le ministre qui portait la parole au nom de Louis XV. Quand il ne les aurait pas appris par le bruit public, d'Argenson en avait trop souvent fait confidence à son ami, le bon et pacifique Van Hoey, ministre ordinaire de La Haye à Paris (dont j'ai eu plus d'une fois occasion de parler), et Van Hoey s'était trop empressé d'en faire part à sa cour dans son langage emphatique et sentimental; il avait trop souvent juré que Louis XV, servi par d'Argenson, n'était pas Louis XIV servi par Louvois, et que nulle pensée de conquête ne hantait l'esprit ni du sou-
gcnérale, il inclinait lui-môme à accepter une paix séparée avec la neutralité au profit de la Hollande, et qu'il engageait son gouvernement à s'y résigner. (Voir Jonge, Histoire de la diplomatie pendant la guerre de la succession d* Autriche^ publiée Il La Haye en 1852, p. 187 et 189.)
veraîa, ni du ministre, pour que Ton ne sût pas parfaitement, à La Haye, à quoi s'en tenir. Et, bien que Van Hoey fût complètement discrédité, bien que Wassenaer eût ordre de ne pas communiquer avec lui (ce dont le pauvre ministre se plaignait à d'Argenson dans des lettres désespérées), le renseignement, pourtant, avait été utile à mettre en note. Nul doute que Wassenaer l'eût présent à mémoire en abordant la première audience qu'il reçut de d'Argenson *.
Tout embarras, d'ailleurs, lui fut épargné : car c'est d'Argenson lui-même qui nous raconte qu'il le mit, dès les premières paroles, sur le terrain où il désirait certainement être placé. « Dans une première conférence, dit-il, je lui dis que nos affaires avanceraient bien s'il voulait m'avouer une chose, à savoir s'il était ambassadeur seulement de la république de Hollande; ou, en même temps, de Hollande et d'Angleterre, ou de ces deux puissances et de la cour de Vienne? » Wassenaer n'avait assurément reçu aucun pouvoir ni de Vienne ni de Londres dont il pût se prévaloir, pour répondre directement à cette
1. Van Hoey aux États généraux, 14 février, •— à d'Argenson, 20, 21, 23 février 1746. {Correspondance de Hollande. — Mini8« tère des affaires étrangères.)
ET LE MARQUIS D'ARaENSON. 77
interpellation : il lui était cependant trop avantageux de se voir traité, non comme le messager suppliant d'une république aux abois, mais comme le plénipotentiaire officieux des deux grandes cours belligérantes, pour qu'il ne cherchât pas à entretenir cette illusion. « Aussi, dit encore d'Argenson, il tourna autour de la question, assurant cependant que sa république ne faisait cette démarche-ci que par sa seule volonté et ses seules lumières. » A travers cette dénégation si peu positive, d'Argenson crut comprendre qu'il venait au moins de l'aveu, sinon de la part de l'Angleterre, et la conséquence, qu'il n'ajoute pas, fut que Wassenaer fut autorisé à mettre par écrit ses idées sur les conditions du rétablissement de la paix en Europe. D'Argenson, à cet endroit même de ses Mémoires, raconte que, plusieurs fois dans le cours des conférences qu'il dut avoir par la suite avec Wassenaer, celui-ci, étonné et charmé de le voir aborder si loyalement toutes les questions, s'écria : « Ah! monsieur, que vous êtes un honnête homme 1 » Il ne nous dit pas si ce fut ce jour-là que, pour la première fois, cette exclamation lui échappa ^
1. D*Argen8on. •— Chambrier à Frédéric, 4 mars 1746. -^ Ce diplomate raconte que d'Argenson lui dit à celte date, proba-
Ce qui est certain, c'est que Wassenaer sortît tellement encouragé de ce premier entretien, que le projet dont il ne tarda pas à faire remise, non seulement ne ressembla pas (comme il l'avait annoncé), à la paix telle que la France aurait pu la dicter à Amsterdam; mais que, si les alliés vainqueurs eussent été à la porte de France, ils n'auraient probablement pas élevé d'autres
exigences.
Pour commencer, avant d'entrer même en conversation avec l'Angleterre, la Hollande demandait qu'on lui promît la restitution de la totalité des Pays-Bas à l'Autriche, notamment de toutes les places fortes occupées par l'armée française, et « vous jugerez sans doute (disait la note) que les hautes puissances souhaiteraient que la France voulût bien étendre sa générosité et son affection pour elles jusqu'à rendre ces places en l'état où elles étaient au temps de leur prise », c'est-à-dire, apparemment, avec leurs remparts relevés et munis d'autant de canons qu'on en avait pris sur les bastions ou dans les arsenaux.
Ce n'était ni tout, ni ce qu'il y avait de plus
blement le lendemain de la première audience : « Quand Je parle à M. de Wassenaer, je crois parler à l'ambassadeur d'An* gleterre. »
osé. On sait que, par une stipulation spéciale du traité d'Utrecht, l'un des principaux ports militaires français de la Manche, celui de Dunkerque, d'où l'Angleterre craignait toujours de voir sortir une menace contre elle, avait dû être comblé et ses fortifications rasées, avec défense de les relever. De toutes les conditions subies par Louis XIV dans ses malheurs, il n'y en avait pas de plus douloureuse que cette empreinte d'une main ennemie et victorieuse laissée sur le sol français. La clause étant devenue caduque par ce fait même de la déclaration de guerre, on en avait fait rapidement disparaître les traces, et des travaux venaient d'être opérés à la hâte pour faciliter l'expédition confiée à Richelieu. Wassenaer exigeait que ces travaux fussent détruits, la prohibition remise en vigueur et des commissaires anglais chargés d'en surveiller l'exécution.
Une autre clause du traité d'Utrecht interdisait le séjour de France au chef de la famille déchue des Stuarts. Celle-là aussi devait être non seulement rétablie, mais étendue du prétendant luimême à toute sa postérité, afin de bien constater que le prince Edouard était abandonné à son mauvais sort.
L'Espagne, de son côté, devait accepter le rétablissement de ses relations commerciales avec l'Angleterre sur le pied réglé par le traité antérieur à la guerre, et dont l'exécution, en donnant lieu à de nombreuses difficultés, avait amené la rupture entre les cours de Londres et de Madrid.
En échange de ces concessions qui constituaient, en réalité, une retraite sur toute la ligne, quelle était Tofifre de l'envoyé hollandais? L'espérance (nullement la certitude) de la restitution par l'Angleterre du cap Breton et des points occupés en Amérique, et la promesse d'intervenir pour un établissement quelconque, dont ni l'étendue ni la nature n'étaient spécifiées, en faveur de l'infant don Philippe en Italie.
En lisant ce document, qu'on a peine à croire exact, on n'est pas surpris de trouver à la dernière ligne cette note de la main de d'Argenson : « J'en ai rendu compte au conseil, et il m'a été ordonné de dire que ce n'étaient pas là des offres. »
Ce qui étonne, au contraire, c'est qu'un autre ordre n'ait pas suivi immédiatement celui-là, et que Wassenaer n'ait pas reçu l'injonction de
quitter Versailles sans délai et de repasser la frontière flamande en avertissant sa cour que Maurice n'allait pas tarder à Ty suivre et l'y rejoindre \
D'où vient cependant qu'un parti si naturellement indiqué ne fût pas pris et que, quelques semaines après, on retrouve encore le négociateur hollandais à la même place, les pourparlers repris, et quelques-unes même des conditions si justement repoussées, acceptées pour y servir de base? Tant de versatilité et de faiblesse ne peut être seulement imputé à Tincapacité ordinaire des conseillers de Louis XV. Il y faut voir la suite de la confusion où furent jetés souverains et ministres, par la nouvelle d'un désastre imprévu arrivé à la même heure. Une autre négociation engagée sur un théâtre
1. J'ai été arrêté ici par une dirficulté que je cherche vainement à résoudre. Les dépêches de Tagent hollandais, publiées à La Haye dans le recueil que j*ai indiqué, ne parlent en aucune manière de la pièce que j'ai trouvée aux archives françaises et qui reçut du conseil du roi un mauvais accueil si bien motivé Wassenaer affirme, au contraire, que, d'Argenson Payant invité à s'expliquer sur les proposi lions qu'il apportait, il refusa de le faire, attendu que la république était dans une situation à avoir tout à demander et rien à offrir; c'était à elle à écouter ce que la France désirait pour en transmettre Texpression à ses alliés. Probablement Wassenaer, craignant de s'être trop avancé et se voyant rebuté, ne voulut pas rendre compte à son gouvernement d'une démarche, qui, ayant mal tourné, pouvait amener nne rupture qui lui serait reprochée.
différent, œuvre propre de d'Argenson, et qui honore sa mémoire, échouait misérablement, au moment où elle était sur le point d'aboutir, par une véritable fatalité. C'est du côté de l'Italie que l'orage éclatait et qu'il faut tourner nos regards.