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CHAPITRE II

PROJET DE CONFEDERATION ITALIENNE ÉCHEC DE LA POLITIQUE FRANÇAISE EN ITALIE.

Dissentiments entre la France et l'Espagne au sujet de rexécution du traité de Fontainebleau. — Caractère d'Elisabeth Farnèse, femme de Philippe V. — Violentes altercations entre elle et l'ambassadeur de France, Vauréal évêque de Rennes. — Succès remportés par les armées de France et d'Espagne en Italie pendant Tété de 1745. — La plus grande partie du Piémont est conquise. — Ce succès est compromis par rentrée de l'armée espagnole en Lombardie, et le i^ië^e mis par elle devant Milan, d'après les instructions d'Elisabeth FarnèsOf et contrairement au plan du maréchal de Maillebois commandant en chef de l'armée française. — D'Argenson négocie avec le roi de Sardaigne à l'insu de l'Espagne. — Son projet de former une confédération de tous les États italiens et de chasser les Allemands dltalie. — Entrevue secrète de Champeaux agent diplomatique français et de Montgardin, conseiller d'Etat de Sardaigne. — Montgardin repousse le projet de confédération. — Champeaux est envoyé à Turin, sous un déguisement. — 11 ne peut faire accepter le projet de confédération par Charles-Emmanuel et son ministre le marquis de Gorzegue. — Gorzegue consent seulement à une note promettant une alliance, moyennant le partage des possessions autrichiennes en Italie. — Joie de d'Argenson en recevant communication de cette note. — Embarras qu'il éprouve de la faire accepter par l'Espagne. — Vauréal est chargé de proposer l'acceptation à Philippe V pendant que Champeaux

retourne à Turin pour convertir la note en traité défîniiif.

— Colère de Philippe V et d'Elisabeth à la réception de la note. — Le roi d'Espagne envoie un ambassadeur extraordinaire pour porter à Versailles sa réponse. — Champeaux, de retour à Turin, trouve les dispositions modifiées par la nouvelle du traité de Dresde et l'annonce d'envoi de renforts en Italie. — Le ministère piémontais ne consent à la signature d'un traité qu'à la condition qu'il soit précédé d'un armistice et conclu dans le délai d'un mois. — D'Argenson consent à l'armistice malgré la résistance de son frère le ministre de la guerre, mais en y mettant des conditions qui en atténuent l'effet. — Le comte de Maillebois, fils du maréchal, et gendre de d'Argenson est chargé de porter à Turin la convention d'armistice. -— Le ministère piémontais refuse de le recevoir et se rapproche de ses alliés autrichiens et anglais. — Un détachement piémontais est envoyé pour surprendre la garnison française d'Asti, qui se rend à discrétion.

— Surprise et désespoir du maréchal de Maillebois qui croyait l'armistice signé et la paix faite. — Accusations et récriminations réciproques des commandants français et espagnols. — Déplorable impression produite en France et en Europe par la prise d'Asti. — D'Argenson est considéré comme principalement responsable du désastre.

Je demande au lecteur la permission d'interrompre ici pour un moment la suite de ce récit pour les entretenir d'un incident qu'il n'est pas sans intérêt de faire connaître, afin que je ne sois pas accusé de m'ôtre volontairement mépris sur le caractère des faits que je vais avoir à rapporter.

Appelé à raconter des actes du gouvernement du roi de Sardaigne Charles-Emmanuel III, qui sont très diversement appréciés par les historiens italiens et même sévèrement condamnés par plusieurs d'entre eux, j'avais cru ne pas pouvoir

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me confier exclusivement aux renseignements tirés des documents de la diplomatie française. Je désirais en contrôler l'exactitude en les comparant avec les documents italiens ayiant trait aux mêmes événements, et je m'étais adressé à la direction supérieure des archives royales de Turin pour obtenir communication des pièces que je croyais de nature à m'éclairer. J'avais déjà £ait, dans des cas analogues, des demandes de ce genre aux archives de Dresde, de La Haye et de Londres; partout j'avais trouvé l'accueil le plus empressé et le plus bienveillant. Ce souvenir me faisait espérer que ma prétention ne paraîtrait pas plus indiscrète cette fois que dans les occasions précédentes.

Ce qui m'encouragea encore davantage, ce fut la réponse pleine de courtoisie que je reçus, de M. le directeur des archives piémontaises. Il m'annonçait qu'il avait bien voulu faire les recherches que je sollicitais de lui, que les correspondances qui pouvaient répondre à ma curiosité, et dont il m'indiquait le nombre, la date et la nature, avaient été mises de côté pour m'ôtre expédiés en copie, aussitôt qu'il en aurait obtenu Tautorisation de M. le président du conseil, ministre des affaires étrangères et

de rintérieur. Il ne paraissait pas mettre en doute Tassentiment de M. Crispi, et de fait, l'approbation, nécessaire en tout pays, de f autorité supérieure pour les communications diplomatiques n'est en général qu'une simple formalité, quand aucune objection n'est élevée par le directeur spécial à qui le dépôt des archives est conSé.

J'attendais toujours l'envoi qu'on m'avait fait espérer, quand M, le directeur me fit savoir, dans des termes toujours très obligeants, son regret de ne pouvoir y donner suite. Un nouvel examen avait fait reconnaître, me dit-il, que les documents que j'avais indiqués étaient de nature confidentielle et secrète, et que, d'après les règlements en vigueur, on ne pouvait en laisser prendre ni communicalion ni copie.

J'avoue que cette déclaration, à laquelle je ne m'attendais pas, m'a causé une légère surprise. Comment le caractère confidentiel et secret des documents, d'abord inaperçu, était-il devenu visible? Et comment des pièces relatives à une époque éloignée de la nôtre de près d'un siècle et demi, et antérieure à toute la série des révolutions qui ont changé la face de l'Europe , peuvent-elles renfermer encore des secrets d'État?

Quelques personnes ont voulu me faire croire que rinterdiclion qui m'était opposée m'était personnelle et avait pour cause la liberté de certains jugements que j'avais pu porter dans mes écrits précédents sur la politique suivie, dans différentes occasions, par Tillustre maison de Savoie. On se serait méfié du parti que je pouvais tirer des pièces qu'on m'aurait laissé voir.

Je ne puis admettre un instant une telle supposition. Ce serait attribuer au gouvernement italien actuel des égards posthumes pour la mémoire de Charles-Emmanuel III que je n'ai trouvés ni en Saxe pour celle d'Auguste III, ni en Angleterre pour celle de George II et que personne de nous, j'en suis sûr, n'est tenté d'avoir pour la bonne renommée de Louis XV et de ses ministres. Que deviendrait la vérité historique^ si elle devait à jamais rester voilée par des susceptibilités héréditaires de cette nature?

En tout cas, jamais précaution n'aurait été moins avisée et n'aurait été plus directement contre son but. Que pouvais-je trouver, en effet, dans les documents émanés du souverain et des ministres piémontais, sinon la justification (présentée à leur point de vue) de leur conduite, et la réponse aux incriminations que je voyais por-

tées contre eux dans les correspondances françaises? C'était la défense que je voulais opposer à Taccusation. Je regrette qu'on ne m'en ait pas fourni les moyens, et qu'on ne m'ait pas mis en mesure d'atténuer moi-même la sévérité de mes appréciations.

Pour suppléer pourtant en une certaine mesure à ce qui m'était refusé, j'ai appelé à mon aide les correspondances des archives anglaises et autrichiennes : le gouvernement britannique et celui de Marie-Thérèse ayant été, à cette époque, les alliés du gouvernement piémontais et devant par là même le juger avec plus de faveur que des ennemis comme l'Espagne et la France. Je n'ai pas besoin de dire que là, du moins, toutes les portes m'ont été ouvertes. M. le chevalier d'Arnelh en particulier, le célèbre historien de Marie- Thérèse (à qui est confiée la garde des archives de Vienne), a bien voulu répondre, par une lettre toute de sa main, à une interrogation que je lui avais posée. Je suis heureux de lui en adresser ici tous mes remercîments.

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Il y a, pour une puissance engagée dans une grande guerre qui se prolonge, telle alliance dont les conditions deviennent onéreuses, à ce point qu'elle gène au lieu de servir, et que l'isolement absolu serait encore préférable. C'était le cas, au moment où ce récit est parvenu, de celle qu'un traité conclu à Fontainebleau, trois ans auparavant, avait établie entre le roi de France et le roi d'Espagne pour assurer la communauté de leur action en Italie. C'est à l'origine déjà éloignée de ce traité, qu'il faut remonter pour bien apprécier le caractère d'un acte imprudent et excessif, dont les conséquences ne s'étaient jusqu'à ce moment fait que faiblement sentir, mais allaient exercer sur l'issue de la grande lutte européenne, une influence très fâcheuse pour les intérêts de la France.

Le traité de Fontainebleau était, on peut se le rappeler, l'œuvre de Louis XV lui-même : c'était le monarque qui en avait personnellement réglé tous les détails et préparé l'exécution pendant le court intervalle de temps où, épris du désir de

régner, il voulait tenir lui seul, dans ses propres mains, les rênes de la politique.

Jusque là, en effet, c'est-à-dire pendant les premières années de la guerre, bien que les armées françaises et espagnoles combattissent ensemble, — travaillant en commun à soustraire ritalie à la domination autrichienne, — aucune stipulation n'était intervenue pour disposer d'avance, après la victoire, de la dépouille du vaincu. Philippe V prétendait encore à tout l'héritage de Charles VI, et Louis XV n'avait pris aucun engagement précis de lui en faire obtenir telle partie plutôt que telle autre. Cet état de vague et d'incertitude avait été même maintenu avec soin par la politique française tant que l'ambitieux et déjà puissant souverain qui gardait l'entrée des Alpes, le roi de Sardaîgne, ne s'était pas prononcé définitivement et mettait son concours aux enchères entre les amis et les ennemis de Marie-Thérèse. Toutes les provinces italiennes conquises ou à conquérir pouvant servir d'appât à ses convoitises, on tenait à les garder toutes en réserve pour lui permettre de faire son choix. Mais quand Charles-Emmanuel III, cédant aux instances de l'Angleterre, se fut enfin ouvertement, par le traité de Worms,

déclaré pour TAutriche, Louis XV, dépité d'avoir vu ses avances repoussées, avait cru devoir répondre en resserrant ses nœuds avec l'Espagne. Le traité de Fontainebleau était la revanche du traité de Worms; un article spécial assurait à rinfant Philippe, dernier fils du roi d'Espagne, la souveraineté du Milanais, à laquelle devaient être joints les deux duchés de Parme et de Plaisance, sous la seule condition d'en laisser l'usufruit viager à sa mère, la reine Elisabeth. LMnfant ayant épousé la fille aînée de Louis XV, Tamour paternel avait pu contribuer à dicter une promesse aussi libérale.

D'ordinaire, ces engagements pris d'avance pour escompter des conquêtes à venir n'ont pas, aux yeux de ceux qui les prennent, ni de ceux qui les reçoivent, une grande valeur : ces provinces, dont on dispose sans les posséder, ressemblent à la dépouille de l'ours de la fable, et il demeure convenu (sans qu'on le dise) que la fortme des combats décidera, à la dernière heure, dans quelle mesure il sera possible et utile de donner suite à ces paroles en l'air. Mais ce n'est point ainsi que l'entendait l'impérieuse et impétueuse Elisabeth. Dès qu'elle tint en main la promesse de Louis XV, ce fut à ses yeux

comme un billet à ordre qu'elle était décidée à ne laisser ni protester ni réduire. La possession du Milanais par l'infant devenait, suivant elle, à partir de ce moment, le principal, sinon le seul objet de la guerre, et la première clause, la condition sine quâ non à insérer en tète d'un traité de paix. Les armées françaises ne durent plus combattre qu'en vue de ce but unique, et le ministère français dut y sacrifier toute autre prétention. La France, en un mot, s'était rangée derrière l'Espagne et devait rester à ses ordres. Aussi, dans la crainte que Louis XV ne tentât de s'échapper, il était surveillé et tenu à l'œil par son oncle et sa tante, comme un débiteur dont le créancier met en doute la solvabilité ou la bonne foi. Jamais amitié ne fut plus orageuse : tout était matière à soupçons et à reproches. Les victoires mêmes que Maurice remportait en Flandre donnaient ombrage, et on n'y applaudissait, à Madrid, que pour la forme; car, une fois maître des Pays-Bas, le beau-père n'allait-il pas préférer son agrandissement personnel à celui de son gendre? Puis, dès que, sur un point quelconque de l'horizon, une conversation diplomatique était engagée par les agents français, leurs collègues espagnols accouraient, dressant

Foreille et exigeant d'être admis en tiers. Si on parlait devant eux à voix basse, c'est que la trahison était méditée, sinon déjà consommée. La méfiance, d'ailleurs, était appuyée et entrenue, il faut le dire, par le sentiment commun des Espagnols, toujours malveillants pour ce qui venait de l'autre côté des Pyrénées et, depuis qu'ils obéissaient à un petit-fils de Louis XIV, plus jaloux que jamais de se défendre de la domination française.

Les difficultés, sans cesse renaissantes, produites par une telle disposition d'esprit, sont peintes avec vivacité dans une dépêche de l'ambassadeur de France à Madrid, Vauréal, évêque de Rennes : « Je trahirais mon devoir, écrivaitil à d'Argenson, si je déguisais la vérité dans une matière aussi importante; je vous l'expose en particulier, afin que vous en rendiez compte au roi, si vous ne jugez pas à propos de le faire en plein conseil. Ce serait se tromper que d'espérer de faire sentir le prix de ce que la France fait pour l'Espagne; tout ce que nous faisons, nous y sommes obligés, ou nous ne le faisons que pour notre intérêt particulier : si les succès sont mauvais, ce sera toujours notre faute; s'ils sont bons, nous n'y aurons contribué que

faiblement, et on croira toujours que nous aurions pu faire beaucoup davantage : tout ce que nous aurons fait sera non avenu, et ce que nous aurions pu faire sera infailliblement matière à reproches. En un mot, monsieur, avarice, jalousie, ingratitude, c'est tout ce que nous devons attendre de l'Espagne tant qu'elle sera gouvernée comme elle Test présentement... Depuis que le roi a pris des engagements, il a déclaré la guerre à tous les ennemis de TEspagne; il a n'y marque d'amitié et de confiance que Sa Majesté ne lui ait donnée... Qu'en est-il arrivé? Les prétentions ont augmenté en proportion des faveurs reçues : l'insensibilité, pour tout ce qui a rapport à la France, s'est montrée à découvert. Les succès du roi en Flandre et en Allemagne ont causé la douleur la plus amère : la défiance et les soupçons ont augmenté... Tel sera toujours l'effet des complaisances, quand on ne sera pas bien sûr ici qu'elles sont accompagnées de la plus grande fermeté!... Enfin, monsieur, nous devons compter que jamais le cœur ne sera pour nous *. »

A ce tableau si bien tracé de la situation, révêque ajoute, dans le cours de sa correspon-

1. Vauréal à d'Argenson, 8 avril 1745. {Correspondance d'Espagne, — Ministère des affaires étrangères.)

dance, des portraits esquisssés de main de maître, et qu'il appelle lui-même des miniatures, des difTérents personnages auxquels il avait affaire. C'est d'abord le roi lui-même, ce petit-fils de Louis XIV et ce frère du duc de Bourgogne, si peu digne de telles parentés, qu'on avait vu autrefois, quand il arriva en Espagne, animé d'un certain feu de jeunesse, mais sans être jamais soutenu (disait déjà son précepteur Louville) par ce ressort intérieur qui fait les hommes. L'évêque nous le montre maintenant alourdi, et comme hébété, sous le poids de l'étiquette espagnole. Toujours partagé, d'ailleurs, entre une sensualité ardente et une dévotion scrupuleuse, ce mélange a fait de lui à deux reprises, dans ses deux mariages successifs, un esclave de l'amour conjugal et le tient encore en adoration devant sa seconde femme, à un âge où ce genre de séduction semblerait ne plus pouvoir exercer son empire. A côté de lui voilà la reine qui tranche sur tout, décide de tout, de la politique comme du militaire, sans se connaître à rien. Insinuante autant qu'irascible, elle passe, pour se faire obéir, de la colère aux supplications, et des larmes à la rage, et elle connaît si bien le secret de sa puissance sur son époux que, pour faire excuser ses étourderies et

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ses emportements, elle se vante, à tout propos et pour tout mérite, de sa chasteté. — « Au moins, s'écrîe-t-elle, on ne peut pas dire que je suis une p.... »

Rien n'est piquant comme la peinture faite par Tévêque de ces vieux époux ne se quittant ni jour ni nuit, donnant leurs audiences avant leur lever, dans leur chambre commune, la reine prenant la première la parole, puis entrant en fureur à la moindre contradiction et se retournant brusquement vers le roi, qui tremble et se tait, en s'écriant : « Eh bien ! monsieur, parlez donc, vous m'impatientez, il faut que ce soit toujours moi qui parle, je ne fais que vous obéir, et vous laissez tout tomber sur moi. Moi, je ne suis qu'une bête qui ne m'entends à rien et qui ne me mêle de rien. »

Autour de ces deux physionomies qui tiennent le centre du tableau, se groupent les ministres et les principaux agents, tous également bien drapés par le même crayon : c'est l'ambassadeur espagnol à Versailles : « Campo Floride, l'homme le plus méprisé qu'il y ait dans ce pays-ci, » voler pour donner et donner pour voler, « voilà les deux points cardinaux de son âme et de sa politique... » — Puis le ministre Scotti, « fou et vision-

naîre à Texcès, vendeur de mithridate, sans talent pour le débiter, géographe, mathématicien, politique : en un mot, il est de tous les arts et de toutes les professions, il commence des discours de toute sorte et finit par des ordures sur ses bonnes fortunes. » Le seul qui soit un peu ménagé, c'est le « comte de Montijo, honnête homme que la reine a fait grand maître parce qu'elle ne pouvait pas ne pas le faire... à qui elle accorde juste une demi-heure de conversation entre une heure et minuit; ce qui pèse un peu au grand maître parce qu'il aime à se coucher de bonne heure.* « — En voilà assez pour aujourd'hui, dit enfin l'évêque à la fin d'une de ses piquantes satires, sentant sa verve s'épuiser, lisez et brûlez *. »

« En vérité, s'écrie d'Argenson en recevant cea petits chefs-d'œuvre épistolaires, vos miniatures sont plus de la manière de Rigaud et de Rembrandt que de celle de Massé : le maître seul les verra, il aime les vérités, j'ai presque dit les nudités (pour suivre votre figure de peinture); mais l'idée serait peu propre pour le peintre et pour le cabinet où je les destine... Votre ouvrage

1. Vauréal à d'Argenson, 15 février 1745 et passim. {Contespondance d'Espagne, — Ministère des affaires étrangères.) I. 6

ne sera pourtant pas perdu, pour la postérité : car cela ira ensuite au dépôt du Louvre, d'où, après deux siècles, on les portera à la Bibliothèque du Roi *. »

Le compliment du ministre n'est pas déplacé, car cet artiste qui fait si bien les portraits des autres est lui-même un type original, et quand il décrit ses entretiens avec le couple royal, du trio qu'il met en scène, il n'est pas la figure la moins intéressante. Il importe même de s'arrêter un instant pour l'étudier, si l'on veut bien démêler tous les fils de l'intrigue à laquelle il va se trouver mêlé. J'ai déjà eu plus d'une occasion de faire remarquer combien étaient rares et variés les mérites des agents diplomatiques que la France avait alors à son service : excellents instruments dignes de ceux qui avaient secondé les grandes vues de Richelieu et de Louis XIV, et qui, pour être aussi utilement mis en œuvre, n'auraient demandé qu'à être guidés par des mains aussi fermes et aussi habiles. On a pu voir dans Valori le bon sens plein de finesse d'un vieux soldat, perçant à jour les artifices de Frédéric, et lui tenant souvent tête, sans cesser de se faire aimer

1. D*Argen8on à Vauréal, 18 janvier, 28 février 1745. {Covrespondance (VEspagne, — Ministère des affaires étrangères.)

de luî. Chez Chavigny comme chez Tabbé de La Ville, c'est une solidité de jugement, formée et comme aiguisée par les fortes traditions d'une excellente éducation professionnelle. Vauréal nous fait voir un caractère tout différent : c'est le diplomate resté courtisan qui, malgré Téloignement et la difficulté des correspondances, sait se tenir au courant de tout ce qui s'agite autour de son roi et des ministres, a des sentinelles aux aguets dans tous les couloirs du palais, des amis de tout rang et de tout sexe habiles à pénétrer dans les cabinets les plus secrets, pour l'avertir des rivalités ou des coups fourrés qui le menacent, comme des caprices et des faiblesses qu'il peut utilement flatter et servir. L'évêque qui ne réside jamais à Rennes est, de Madrid même, toujours présent à Versailles. La gravité de son état ne le gène dans le choix ni de ses confidents, ni des moyens de faire sa cour. N'est-ce pas lui (nous l'avons vu) qui, gardant en qualité d'aumônier du roi, même pendant son ambassade, un appartement à Versailles, l'a mis gracieusement, sur la demande de la duchesse de Brancas, à la disposition de madame de la Tournelle, pour faciliter ses premiers entretiens avec son royal amant? Et à partir de ce moment, les lettres de la vieille

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duchesse placée à la tête de la maison de la dauphine (après avoir joué ce rôle honnête d'intermédiaire), et devenue la correspondante habituelle de Tambassadeur, figurent à leur date avec sa grosse écriture à peine lisible, et son orthographe à la mode du temps, dans la série des dépêches d'Espagne. En remerclment du service qu'il a rendu, elle tient Vauréal au courant de tous les incidents de la cour. Mais c'est bientôt avec le roi lui-même que le complaisant prélat sait se mettre en relation directe sur les sujets les plus délicats. Le mariage du dauphin avec rinfante (qu'il est chargé de négocier) lui permet d'aborder avec le roi des détails de la nature la plus intime. Le père libertin s'amuse de la candeur et de l'innocence du jeune marié. L'évêque répond par des plaisanteries du même goût sur le compte de la future dauphine et des leçons qu'elle a dû recevoir de sa mère, le tout sur le ton le moins décent et le plus éloigné de toute gravité tant épiscopale que paternelle *•

Avec les ministres et les gens en puissance, Vauréal n'était pas moins empressé, ni moins

1. Le roi à Vauréal, 5 janvier. — Vauréal au roi, 16 janvier 1745. {Correspondance d'Espagne, — Ministère des affaires étrangères.)

habile à se mettre en bonnes relations. On le trouve en correspondance familière avec Belle- Isle pendant le grand éclat de la mission du maréchal en Allemagne. Il n'y a rien là qui surprenne; d'ambitieux à ambitieux, quand on suit des voies différentes où la concurrence n'est pas à craindre, l'accord peut s'établir aisément. Mais on est plus étonné de trouver la même trace d'intimité familière dans la correspondance de d'Argenson. Entre le prêtre à l'humeur souple et à l'esprit délié, et le philosophe un peu rogue, et (sauf sur l'article des bonnes mœurs) d'une honnêteté puritaine, on ne voit pas trop quel rapport de sentiment pouvait exister. L'amitié régnait pourtant entre l'ambassadeur et le ministre, et, si on ne savait qu'elle fut plus tard cruellement trompée, on la croirait des deux parts également vive et sincère. Il n'est aucun de ses agents à qui d'Argenson parle plus à cœur ouvert qu'à Vauréal, et Vauréal répond avec la même liberté. Cet échange de lettres privées, insérées entre les dépêches officielles, en forme le commentaire souvent le plus amusant. Si même, après avoir eu le regret de constater les fautes trop réelles dues au tour chimérique de l'esprit de d'Argenson elà la candeur parfois naïve de son âme, on veut,

pour être équitable, apprécier aussi ce que cet esprit avait parfois de charme et cette ème d'élévation, c'est dans la lecture de ses lettres à Vauréal qu'on peut se donner le plaisir de rendre cette justice. D'Argenson fait à son ambassadeur, qu'il croit son ami, la confidence (dont celui-ci n'est vraiment pas digne) de tous les dégoûts qu'il éprouve à la cour, sa nouvelle patrie^ dit-il, si tant est qu'il y en ait une dans cet endroit-là. Il décrit en termes touchants la douleur que lui causent les prodigalités, les frivolités qui l'environnent, mises en contraste avec les maux de la guerre et l'accroissement constant de la misère publique; et son désir de paix, qu'il laissait peut être trop voir pour un diplomate, part d'un sentiment si sincère pour les maux des peuples qu'on ne peut se défendre d'en être ému. « J'ai tant de pitié, dit-il, pour cequ'il en coûte (de faire la guerre) que le moindre bout de chandelle me semble à ménager : j'ai vu en ce genre tant de belles choses depuis deux mois, que je défierais des Pandours de n'en pas pleurer... Je sens que je deviens Fleury. Épargnons, économisons, faisons la paix» reposons-nous sur nos conquêtes. » Puis quelle bonne grâce à convenir des petites faiblesses dont les malins s'amusaient à TOEil-de-bœuf! —

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€ L'excellent tabac d'Espagne que vous m'avez envoyé, écrit-il, je l'ai donné à M. le Premier, qui m'a cédé en échange deux bons chevaux, bien doux, ne craignant pas le bruit. Vous savez que je ne monte pas trop bien à cheval (c'est la veille de Fontenoy). » — Enfin quelle finesse d'observation dans une remarque comme celle-ci : « Continuez vos fatigues de corps et d'esprit. Les unes remédient aux autres. L'esprit distrait le corps : et l'esprit fatigué dans le repos du cabinet nous tue ordinairement *. »

Le point sur lequel le ministre était le plus disposé à s'entendre avec son représentant, c'était assurément la sévérité du jugement à porter au sujet de la cour et surtout de la reine d'Espagne; seulement leur impression, pareille au fond, s'exprime sous une forme différente. Les mauvais procédés, les soupçons injurieux, la cupidité égoïste que Vauréal constate et nous décrit avec un sang-froid ironique, son supérieur (ce vrai galant homme que la mauvaise foi indignait, toutes les fois qu'il n'en était pas dupe) en éprouve une impatience qu'il ne peut contenir. L'idée qu'on

i. D'ÀPgenson à Vauréal, 28 février, 21 mars, 25 avril 1745 et pamm. (Correspondance d'Espagne, — Ministère des affaires étrangères.)

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met, sous son ministère, la loyauté de la France en doute, le fait absolument sortir des gonds. « Depuis quelques jours, écrit-il, il a plu d'Espagne un vent de tracasseries dont j'ai vu peu d'exemples : le roi de Sardaigne, que nous ne connaissons ni d'Eve ni d'Adam, qui ne nous dit rien, à qui nous ne disons rien... on nous accuse d'une négociation singulière et si avancée (avec lui) qu'on date et on articule un traité de nous avec Turin. On sème la division entre Versailles et Madrid... Nous sommes des traîtres, nous nous vendons, nous qui sacrifions nos troupes, nos généraux, nos conquêtes pour établir D. Philippe.

Je ne t'ai point aimé; cruel, qu'ai-je donc fait?

» Ou l'on radote, en Espagne, ou on assassine... Vous avez des traîtres parmi vous autres grands \ On dit que vous avez un ministère ennemi de la France et des roués qui cherchent à nous tromper : nous mériterions bien qu'on en usât autrement; c'est le moyen que tout aille mal... Je ne résiste pas à l'évidence de l'affecta-

1. Vauréal avait obtenu la grandesse à roccasion du mariage de a dauphine.

tion qu'il y a à jeter tant de défiance de nos négociations... Le roi de Prusse, tout hérétique qu'il est... se fie à nous comme à lui-même et davantage... La cour du roi (d'Espagne) nous mésestîme-t-elle davantage? »

D'Argenson, d'ailleurs, était dans son droit de maudire ces conséquences fâcheuses du traité de Fontainebleau, car cet acte diplomatique avait été conclu avant son ministère; il en avait toujours condamné l'imprudence et il considérait Talliance espagnole, payée au prix de telles promesses, comme un boulet qu'on s'était mis au pied. Aussi, pour s'en délivrer, son imagination, toujours en travail, s'épuisait-elle à chercher des expédients, sans craindre même d'aborder les idées les plus hasardées. C'est ainsi qu'on le voit un jour proposer sérieusement à Vauréal de pousser sous main l'Espagne à faire sa paix particulière avec l'Angleterre, afin que, dégagée par cette défection, la France puisse, en guise de représailles et en sûreté de conscience, se dispenser de tenir sa parole. Il est vrai que peu de jours après, passant d'une extrémité à l'autre, il l'autorise à aller trouver la reine et à la rassurer xme fois pour toutes, en lui faisant la galanterie (c'est son expression) de l'assurer par avance

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que le roi ne considère ses conquêtes de Flandre que comme un objet à échanger pour assurer rétablissement de Tinfant. Vauréal, étonné, et souriant de se voir ballotté entre ces instructions contraires, lui fait observer d'abord que, si Londres s'entend avec Madrid, la marine et le commerce français perdront un appui précieux contré les croiseurs britanniques, puis, que fût-on même bien décidé à oflrir en hommage à Finfant tout le fruit de nos victoires, il faudrait encore éviter de s'y engager d'avance, pour garder jusqu'à la dernière heure la liberté et le mérite du sacrifice. Le ministre, alors dépité de ne trouver aucune issue pour sortir d'une situation qui le gêne, n'a de ressource que de s'écrier avec un gros soupir : « Ah! cette reine d'Espagne! celte reine d'Espagne * ! »

L'écho de cette impatience trop mal dissimulée arrivait rapidement à Madrid : car entre les deux familles royales, désormais si étroitement unies par un double mariage, c'était un échange constant de correspondances, qui, de Tune à l'autre, ne laissaient rien Ignorer. La reine était donc

1. D'Argenson à Vauréal, 29 mai, 13 juillet, 6 août 1745. — Vauréal à d'Argensoa, 29 juin, 20 22 et 27 août 1745. {Correspond dance d'Espagne. — Ministère des affaires étrangères.)

parfaitement informée des sentiments que lui portait le ministre dirigeant de la politique de Louis XV, et, ne se piquant pas elle-même de ménager ses termes, elle lui rendait avec usure ses expressions d'irritation et de dédain.

L'incompatibilité d'humeur, devenant ainsi chaque jour plus prononcée et plus aiguë entre les deux cabinets, avait un contre-coup plus fâcheux encore sur le terrain militaire. Là, TefTet se faisait sentir par des conflits constants entre les généraux commandant les armées alliées. Un différend de cette nature, provenant de cette origine et d'une extrême gravité, venait même de s'élever à la fin de la dernière campagne, au moment où l'hiver devait en interrompre les opérations. De pareils débats sont fréquents entre des généraux chargés de faire accorder ensemble les mouvements de troupes marchant sous divers drapeaux. Mais, d'ordinaire, c'est dans l'adversité que la discorde éclate, alors que chacun des associés trouve intérêt à se disculper, aux dépens d'autrui, des conséquences de ses fautes ou des trahisons de la fortune. Cette fois, au contraire, c'était de la victoire même, de l'excès de confiance qui en était la suite, et à propos du parti qu'on ^n pouvait tirer, que naissait la dissidence. Jamais

campagne, en effet, n'avait été plus heureuse que celle que venaient de soutenir, pendant tout Tété de 1745, les armées espagnole et française que^ dans la langue militaire du temps, on désignait sous le nom commun de Gallispans. Les succès de Maillebois, moins éclatants que ceux de Maurice, n'avaient été ni moins complets, ni moins continus. Le vieux maréchal paraissait retrouver^ sur ce théâtre des exploits de sa jeunesse, les réelles qualités qui avaient fait sa réputation et dont la défaillance s'était fait si tristement sentir dans son ingrate expédition de Prague. Par une manœuvre, aussi bien combinée au point de vue politique que militaire, il avait réussi à concentrer toute la lutte dans le champ, d'ailleurs assez vaste, qui s'étend entre la rivière de Gênes et le cours supérieur du Pô. Il pensait avec raison que, tant que Marie-Thérèse était occupée en Allemagne, le véritable ennemi à poursuivre était le roi de Sardaigne, qui, mal secondé par son alliée, pouvait être écrasé par un vigoureux effort.

L'événement justifia sa combinaison : un mouvement de concentration très bien conduit réunit entre Gênes et Alexandrie les troupes espagnoles venant de Bologne et de Modène et les troupes

ET LE MARQUIS D'ARGENSON. i09

françaises entrées en Italie par la Provence et suivant le littoral de la Méditerranée. Devant leur attaque vivement poussée, toutes les places fortes qui garnissaient cette contrée et dont plusieurs, comme Acqui et Tortone, avaient une véritable importance, durent successivement capituler.

Charles-Emmanuel, accouru pour prendre la tète de ses troupes, mais faiblement secouru par un détachement autrichien, dut reculer jusqu'à un angle étroit de terrain formé entre le Pô, le Tanaro et la petite rivière de Scrinio, où, forcé enfin de livrer la bataille, il la perdit complètement. Rien ne put résister à Tadmirable élan des colonnes françaises, franchissant le Tanaro sous le feu de l'armée ennemie, le soldat ayant de Teau jusqu'à la ceinture. Ce combat de Bassignano, demeuré un des plus beaux faits d'armes de nos annales, mériterait (on l'a justement observé) d'être tiré de l'oubli où les imprudences et les malheurs qui suivirent l'ont malheureusement trop tôt laissé tomber. Charles-Emmanuel repassa le Pô en pleine déroute, ne songeant plus qu'à couvrir Turin, et laissant en la possession des vainqueurs Asti, Valence et Casai. Le seul point qui fit encore résistance sur la rive droite du fleuve était la citadelle d'Alexandrie, la ville elle-même

étant occupée par des bataillons français et espagnols. Les Autrichiens, non moins déconfits, se réfugièrent à Novare.

Le bon sens disait que, l'opération ayant si bien réussi, il convenait avant toutes choses de la mener à fin. On tenait le pied sur la gorge du roi de Sardaigne : en appuyant, on le forçait de demander merci. Le projet de Maillebois fut donc de maintenir, pendant le repos forcé de rhiver, les troupes des deux armées réunies sur le terrain qu'elles venaient de conquérir, achevant d'assurer la soumission d'Alexandrie par un blocus étroit, et menaçant ainsi Charles-Emmanuel de fondre sur lui, au premier jour, avec une force irrésistible et de le faire prisonnier dans sa capitale. Mais ce plan, qui était la sagesse même et auquel adhéraient le commandant de l'armée espagnole, le comte de Gages et l'infant lui-même qui l'accompagnait, dut être envoyé à Madrid, où toutes les questions (même de tactique et de stratégie) étaient remises à la souveraine décision de la reine, et n'eut pas la chance de lui agréer. La raison de son déplaisir était simple et elle n'en fit pas mystère. Le territoire occupé par les Gallispans ne faisait pas (sauf quelques parcelles de peu d'importance) partie des

provinces dont le traité de Fontainebleau avait promis la souveraineté à l'infant Philippe : or c'étaient ces possessions (dont elle se croyait déjà la maîtresse légitime) sur lesquelles Elisabeth voulait avant tout mettre la main, persuadée qu'une fois qu'elle les détiendrait, personne ne saurait plus l'en faire départir. Elle entendait donc qu'on ne perdît ni un jour ni une heure pour s'en emparer. Déjà, avant même le plein succès obtenu par la victoire de Bassignano, informée que les duchés de Parme et de Plaisance ne renfermaient plus que de faibles garnisons autrichiennes, elle avait exigé qu'un détachement de l'armée espagnole fût expédié immédiatement pour s'en rendre maître, et aux représentations que Vauréal lui faisait sur le danger d'affaiblir, ainsi, à la veille d'un engagement décisif, le corps principal de ses troupes : € Parme est ma patrie, lui avait-elle répondu, Tintant y sera comme chez lui : les habitants s'y souviennent de leur ancienne maîtresse; vous verrez comme nous y serons reçus. »

La prévision s'étant trouvée justifiée (puisque la ville de Parme et celle de Plaisance ouvrirent leurs portes presque sans résistance), la reine se trouva encouragée à exiger qu'au lieu de prendre

ses quartiers d'hiver sur la rive droite du Pô, son armée franchît hardiment le fleuve, entrât dans le Milanais et vînt, malgré la rigueur de la saison, mettre le siège devant la capitale de ce duché. Cette fois l'imprudence étant évidente et la déraison palpable, la résistance du général français sur place, et des deux frères d'Argenson (l'un chargé de la diplomatie et Tautre de la guerre) à Paris, fut des plus vives. Il y eut, un échange de correspondances très amères, et entre les deux cours Vauréal dut emprunter les couleurs les plus vives de sa palette pour peindre les scènes violentes qu'il eut à subir : « J'ai trouvé la reine, écrit-il dans un de ses récits, dans un si grand degré d'exaltation qu'il me fut impossible de dire deux mots suivis : la reine ne me laissait pas parler : il n'y eut guère plus de suite dans ses discours. Ce n'étaient que des phrases commencées et non achevées... Nous savons ce que nous avons à faire... on veut nous mener comme des enfants... il faut bien que chacun songe à soi... Enfin elle se leva une demi-heure plus tôt qu'à l'ordinaire (l'audience était donnée au lit, suivant l'habitude), le roi d'Espagne lui dit qu'il était trop tôt; elle répondit : — Je veux m'en aller, restez si vous voulez. Le roi d'Espagne me paraissant

ET LE MAAQUIS D'âRGENSON. 113

embarrassé, je crus devoir me retirer. » Bref, il n'y eut moyen de rien obtenir, et l'ordre fut envoyé au comte de Gages de marcher sur Milan {dût-il être battu). On ne laissait à Maillebois qu'un faible contingent espagnol pour continuer, sous ses ordres, Toccupation de Valence et le blocus de la citadelle d'Alexandrie. De son côté, le ministère français fit défense à Maillebois de suivre cette course imprudente.

Ainsi, la désunion était patente : la concentration, cette sage manœuvre qui avait assuré le succès, était détruite : les armées alliées, répandues sur une ligne d'opération d'une étendue démesurée, ne pouvaient plus s'appuyer ni se seconder l'une l'autre. L'armée française, laissée seule et obligée, pour maintenir ses communications, de conserver des corps détachés en observation sur les rives de la Méditerranée et en vue des passages des Alpes, ne pouvait plus elle-même pourvoir qu'insuffisamment à la défense des points occupés. En un mot, la situation, tout à l'heure si forte, redevenait très précaire : si l'ennemi reprenait ses sens, on était à la merci d'un coup de surprise ou d'audace.

D'Argenson avait plus d'un motif pour être vivement contrarié de Tenvahissement du Milanais, fait si imprudemment par les généraux espagnols. Car, quelle que fût la conséquence de cette téméraire entreprise, — qu'elle fût couronnée de succès et aboutit à mettre entre les mains d'Elisabeth la moitié de la Lombardie, ou bien que Charles-Emmanuel, averti de Timprudence, en profitât pour rétablir lui-même ses affaires désespérés par un acte de vigueur, — Tune et l'autre hypothèse contrariaient également un vaste plan auquel le ministre français travaillait au même moment avec ardeur et dont il attendait, en même temps que le bien de l'Europe et de la France, Téternel honneur de son nom. Ce projet, très largement conçu, comme on va le voir, consistait à détacher le roi de Sardaigne de Talliance de Marie-Thérèse pour le faire entrer dans une ligue de tous les princes italiens tendant à affranchir la péninsule de la domination autrichienne. Aussi, quand il affirmait à Vauréal (comme nous venons de l'entendre dire tout à

rhexire) qu'il ne connaissait le roi de Sardaigne ni d'Eve ni dAdam et n'échangeait avec lui aucune parole, ce langage, qui n'était qu'à moitié conforme à la vérité en août, ne Tétait déjà plus du tout trois mois après, en décembre. A ce moment, au contraire, une négociation était bien engagée à Turin, même très vivement poussée et à la veille de réussir.

Avec tout autre qu'un fils de Victor-Amédée, la proposition de passer, en pleine guerre, d'une alliance à la contraire aurait été embarrassante à faire et sûrement repoussée. Mais à l'héritier du prince qui avait dû son titre royal à plus d'une transaction et d'une transition de ce genre, Tofifre pouvait être faite avec une chance suffisante d'être, sinon accueillie tout de suite, au moins écoutée sans répugnance. C'était, je l'ai déjà dit, la tradition de la politique piémontaise (et ne survit-elle pas encore aujourd'hui avec quelques changements de mots et de noms?) de tenir constamment la balance égale entre les maisons de Bourbon et d'Autriche, afin de pouvoir, à chaque moment, la faire incliner au gré de son intérêt, en faveur de l'une ou de l'autre des deux puissances rivales. Et pour conduire d'une main plus sûre ce jeu délicat d'équilibre, et ne jamais

manquer l'occasion d'un changement de front opportun, la noble famille de Carignan avait soin d'avoir toujours, ou l'une de ses branches résidant auprès de chacune des deux cours, ou l'un de ses membres engagé au service de chacune des deux armées. C'étaient autant d'observateurs bien informés, prêts à devenir au premier jour des porteurs de paroles officieuses. C'est ainsi que pendant toute la guerre de la succession d'Espagne, tandis que l'illustre prince Eugène (lui-même fils, comme on sait, d'une nièce de Mazarin) était à la fois le défenseur et le conseiller du saint Empire, à Versailles, la duchesse de Bourgogne, à Madrid, la reine, première femme de, Philippe V, entretenaient avec Victor- Amédée, leur père, une correspondance dont la tendresse filiale ne faisait pas toujours tous les frais. Et depuis la mort de Louis XIV, pendant que le cabinet piémontais continuait à se livrer à ces alternatives d'hostilité et d'amitié pour la France, on n'avait pas cessé de voir à Paris un hôtel de Carignan, occupé avec éclat par un prince, proche héritier du trône. Le prince Thomas (c'était son nom), banni de sa patrie, parce qu'il y était criblé de dettes, était venu refaire sa fortune à Paris, en obtenant l'autorisation d'ouvrir

et (l'affermer une maison de jeu. Le prince venait de mourir?mais la princesse, sa femme,qui lui survivait,tenait de plus près encore que lui à la maison régnante car elle était la fille légitimée delà belle madame de Verue, noble demoiselle de la maison de Luynes, qui avait régné pendant de longues années sur le cœur deVictor-Amédée : elle se trouvait ainsi la propre sœur de Charles-Emmanuel et la propre tante de Louis XV. Avec les biens que son époux lui avait laissés, accrus par une large pension que son royal neveu lui assignait sur le trésor français, elle tenait un grand état de maison; elle avait confié l'administration de ses revenus à un conseiller d'État du Piémont, le comte de Montgardin, qui habitait en cette qualité auprès d'elle. Personne ne doutait que cet intendant, de haute volée, ne fût un agent secret dont la correspondance avec Turin traitait de tout autre chose que des affaires privées de la princesse *.

D'Argenson avait donc là un moyen tout trouvé d'avance pour entrer en conversation avec le roi

i. Sur la situation du prince et de la princesse de Carignanà Paris, consulter Saint-Simon, t. X, ch. x, et t. XVIII, ch. xva. — Luynes, t. III, p. 366. — Barbier, août 1741. — D'Argenson lui-même dit dans ses Mémoires (t. IV, p. 275) : a Le roi de Sardaigne connaît notre cour, il y a d'excellents espions, nous les souffrons & Thôtel de Garignan : ils sont très clairvoyants et rinstruisent de tout ce qui se passe ici. »

pies, dont ils n'avaient eux-mêmes qu'une conscience assez confuse et qu'ils n'exprimaient qu'à voix basse, était rarement consulté dans les délibérations dont dépendait leur destinée. Et quant aux souverains d'Italie, l'idée de d'Argenson était trop étrangère à leurs habitudes pour pouvoir être facilement agréée par eux. Peut-être même qu'un ministre moins prompt que d'Argenson à s'élever au-dessus des faiblesses de l'humanité^ et plus attentif à étudier les ressorts vulgaires de la politique, aurait deviné que de tous les princes italiens qu'il appelait à concourir à son dessein, celui qui devait s'en montrer le moins séduit, c'était précisément celui auquel il allait le proposer avant tout autre, le roi de Sardaigne.

C'eût été la première fois, en effet, qu'on aurait vu les hommes d'État piémontais, gens habiles et pratiques avant tout, se vouer avec une loyauté chevaleresque à la poursuite d'une idée patriotique. Les petits louveteaux de Savoie, comme les appelait le cardinal d'Ossat, avaient bien des dents très aiguisées pour défendre leur bien ; mais quand les avait-on vus jouer le rôle de chiens de garde pour l'indépendance de la patrie italienne? Aux temps héroïques où Florence et Milan défendaient leur liberté républicaine contre l'oppression de

Tempire, les ducs de Savoie avaient toujours passé avec indifférence, suivant l'occasion du moment, des rangs des Guelfes à ceux des Gibelins. Puis je viens de rappeler que, quand les deux grandes puissances ultramontaines avaient choisi les rives du Pô pour le théâtre habituel de leurs combats, bien loin de se plaindre de la double invasion étrangère, ons'enétait souvent applaudi à Turin, comme d'un moyen de faire acheter son alliance au plus offrant. Aussi, quand bien même il se fût réellement agi, dans le plan de d'Argenson, de chasser d'Italie toute influence extérieure sans distinction, Charles-Emmanuel aurait probablement vu avec regret disparaître une concurrence dont ses aïeux avaient si largement profité. Mais la proposition ne se présentait pas même avec ce caractère d'impartialité, car deux choses étaient également impossibles au ministre français : Tune de faire descendre, au midi de l'Italie, Tinfant don Carlos du trône de Naples où il régnait paisiblement; l'autre de ne pas réclamer, au nord, une part quelconque (fût-elle réduite) de la dépouille de TAutriche en faveur de l'infant Philippe, le gendre de Louis XV, pour qui les armées française venaient de combattre et de vaincre. En sorte que, dans le conseil fédéral où on offrait à Charles-

Emmanuel d'entrer, il se serait trouvé assis à côté de deux princes delà maison de Bourbon, passant à tort ou à raison pour inféodés à la France, soit par le souvenir de leur origine, soit par un lien étroit de parenté. L'idée d'aliéner sa liberté en faveur d'un conseil ainsi composé aurait fait reculer même un souverain moins connu pour la recherche âpre et égoïste de ses intérêts personnels. Il était certain d'avance qu'elle ne serait même pas sérieusement discutée, et c'est ce que ne se font pas faute de représenter les historiens piémontâis de nos jours, quand leurs nouveaux compatriotes s'étonnent que l'Emmanuel du xviii® siècle se soit montré moins pressé que celui du XIX® de concourir à un plan qui portait Fétiquette de l'indépendance italienne *.

Était-ce donc sous l'empire d'une véritable illusion ou simplement pour ne pas laisser tomber une négociation qui lui donnait un rôle important que Champeaux, revenant du jardin des capucins de Saint-Jacques, rendait compte dans les termes suivants de son entretien avec son interlocuteur piémontâis :

« Je lui ai proposé le beau et grand projet de

1. Carutti, Stonadi Carlo Emmanuele 111 {l. I,p. 3S0 et suiv.)*

soustraire Tllalie à la tyrannie et à ravarice des Allemands. Je lui ai expliqué en même temps que le roi se proposait de procurer aux princes d'Italie une indépendance dont les princes allemands ne les ont jamais laissé jouir : qu'il se proposait aussi de prendre des mesures pour que ces princes ne fussent plus obligés à l'avenir de prendre part malgré eux à des guerres qui leur sont étrangères et pour qu'ils ne fussent plus exposés à voir leur pays ravagé à l'occasion de ces guerres ; il m'a paru qu'il sentait toute la beauté de ces idées et m'a marqué de Tempressement pour être informé des moyens que le roi prendrait pour les exécuter *. »

La satisfaction que ce compte rendu flatteur causa à d'Argenson ne devait pas être de longue durée. Encouragé ainsi à s'expliquer plus nettement, il rédigea lui-même et fit remettre à Montgardin un projet de confédération, où, donnant carrière à son imagination, et traçant des lignes de démarcation à sa fantaisie sur la carte de la péninsule, il faisait à son gré une répartition idéale des territoires. Le roi de Sardaigne devait recevoir la plus grande partie du Milanais, mais

1. Champeaux à d'Argenson, 27 octobre ili^. (fion^espondance de Turin. — Ministère des affaires étrangères.)

céder en échange toute une lisière du territoire piémontaîs longeant la rive droite du Tanaro à l'infant Philippe dont la part serait complétée par les duchés de Parme et de Plaisance. La république de Venise aurait Mantoue, et celle de Gênes tout le littoral de la Méditerranée, jusqu'à l'entrée de la Provence ; enfin la Toscane serait attribuée au prince Charles de Lorraine.

Bien entendu que ni le beau-frère de Marie- Thérèse, ni l'infant, ni sa mère, n'avaient été consultés sur le partage et qu'il n'y avait pas la moindre raison de supposer qu'aucune des parties prenantes fût, ni satisfaite de son lot, ni pressée de le recevoir. Le tout était pourtant terminé par une déclaration que devaient signer les futurs confédérés italiens, où il était exposé qu'il y a longtemps que « l'Italie gémit sous les prétentions des Allemands, qu'enfin les princes italiens sont résolus de se soustraire à l'autorité que l'Allemagne prétend exercer sur eux, en vertu de titres imaginaires; qu'ils protestent de ne vouloir plus reconnaître que l'empire ait droit de seigneur suzerain sur aucune portion de Tltalie; qu'ils sont décidés à l'avenir de jouir d'une indépendance absolue, telle qu'ils la tiennent de Dieu et de leur naissance ; qu'enfin la dénomination de

Saint Empire romain ne peut avoir, selon eux, d'autre sens que de désigner la religion des empereurs d'Allemagne. Le roi de France déclarait, de son côté, sa résolution de prêter main-forte à ces revendications : il faudrait tâcher d'amener le pape à adhérer à ce traité *. »

La réponse ne se fit pas attendre, et fut aussi sèche que précise. Tout Téchafaudage de d'Argenson était détruit dès les premières lignes comme si on eût soufflé dessus : « Le principe, disait un mémoire remis dès le 1®' novembre par Montgardin à Ghampeaux, de mettre les Allemands hors de lltalie et de ne plus leur laisser aucune autorité, serait si odieux à toute l'Allemagne, sans exclusion, qu'il pourrait plus aisément attirer la guerre en Italie qu'assurer sa sécurité, car le corps de Tempire, qui se réunirait tôt ou tard, ne voudrait pas souffrir une telle diminution : surtout l'acte qui est proposé à l'article 9 (la déclaration d'indépendance) abolirait tous les titres anciens et primitifs de la maison royale (de Sardaigne) et renverserait les lois fondamentales du pays. De plus, cet acte serait criminel et donnerait à perpétuité aux empereurs

1. Carutti, t. I. Appetidice A. Celle pièce est aussi citée dans récrit de M.Eugène IXendu: l'Italie et Vempired' Allemagne ^pA AS ^

ET LE MARQUIS d'ARGENSON. 127

un droit légitime pour dépouiller le roi et ses successeurs *. »

Après une déclaration préalable de cette nature qui ruinait le fondement même du projet français, il n'était pas besoin de discuter en détail les dispositions territoriales proposées. Aussi le mémoire se bornait à exprimer le doute que la prudente république de Venise (qui depuis le début de la guerre ne songeait qu'à se tenir à récart et à se mettre à Fabri de tous les coups) voulût se charger de Vodiosité et de rengagement que lui donnerait l'acquisition de Mantoue contre le gré de ses possesseurs. Enfin, et comme conclusion, « le roi souhaite sincèrement, était-il dit, la réconciliation avec la France;... il sait que Sa Majesté Très Chrétienne la souhaite aussi; mais, comme elle ne pourrait jamais se faire sans détruire en grande partie le système du projet dont il est question, Sa Majesté espère que la cour de France n'y insistera pas davantage, mais qu'elle voudra bien s'expliquer sur les autres points plus favorables qu'elle a fait espérer. »

On était donc très loin de compte; mais d'Aria Caratti, Appendice, — Celte pièce n'est pas citée dans l'emrrage de M. Rendu.

i28 MAURICE DE SAXE

genson, épris de la grandeur de son dessein, n'était pas homme à se décourager pour un premier échec, et Champeaux, déçu dans les espérances qu'il avait fait concevoir, ne voulait pas non plus se résigner à sa déconvenue. L'un et l'autre se persuadèrent aisément que, s'ils étaient mal appréciés, c'est qu'ils étaient mal compris, et qu'une traduction infidèle avait défiguré, leur pensée. Champeaux oflrit (et d'Argenson se prêta facilement à ce projet) d'aller lui-môme entretenir directement Charles-Emmanuel et son ministre de ce que le plan d'une confédération italienne avait de beau en soi et d'avantageux pour la dynastie de Savoie. La difficulté était de pénétrer en terre ennemie sans être reconnu et arrêté. De plus, il importait d'aller très vite pour que le dessein ne fût pas ébruité, et surtout qu'aucun indice n'en arrivât aux oreilles de la reine d'Espagne, qui ne pourrait manquer d'entrer en fureur à la seule pensée de se voir frustrée de la possession déjà presque acquise du Milanais et remuerait certainement ciel et terre, si elle était prévenue à temps, pour faire tout échouer.

Toute une série de précautions était donc nécessaire, et le roi, en propre personne, ne dédaigna pas de régler le détail. Louis XV, en eflet(qui s'y

ET LE MARQUIS D'aRGENSON. 129

serait attendu?), si lent à s'émouvoir et si indiffèrent d'ordinaire, avait pris cette fois l'affaire singulièrement à cœur. C'était lui, nous assure d'Argenson, qui avait tracé de sa main la future répartition des territoires, se montrant très bon géographe, au fait de la nature et de Timportance de toutes les positions topographiques, et très flatté de faire voir ses connaissances. Je suis tenté de croire aussi que ce qui lui plaisait le mieux dans cette opération occulte, c'était précisément le mystère dont il était nécessaire de l'envelopper, car, par un penchant vraiment étrange pour un souverain presque absolu, il aimait à agir dans l'ombre, à faire mouvoir des ressorts cachés : penchant qu'il garda jusqu'à la fin de ses jours et qui le conduisit (j'ai eu occasion de le raconter ailleurs) à organiser toute une diplomatie secrète opérant à l'insu, et souvent à rencontre de sa diplomatie officielle. Pour le moment, il se bornait à conspirer avec un de ses ministres, en cachette de tous les autres; car il avait sévèrement défendu à d'Argenson d'entretenir du projet en question aucun de ses collègues, et d'Argenson, flatté de se trouver ainsi en tête à tète avec le maître et seul confident de sa pensée, n'en était que plus attaché à l'heureuse idée qui

i30 MAURICE DE SAXE

lui faisait faire un si grand pas dans la faveur royale *.

« Je trouve bon, écrivait le roi, que Champeaux aille à Turin, qu'il soit bien déguisé, car il doit être connu dans ce pays-là, et qu'il n'y demeure que quatre jours, après quoi toute négociation sera rompue. » Champeaux dut donc prendre un habit ecclésiastique, éviter les routes ordinaires, où des rencontres fâcheuses eussent été possibles. Le soi-disant abbé Rousset partit ainsi de Paris, le 5 décembre, franchit à cheval le grand Saint-Bernard, par un froid intense, à travers des précipices et des fondrières, et le 20 au soir, il débarquait à Turin, sans que rien eût trahi son incognito *.

Cette fois, les précautions étaient prises pour éviter les malentendus et dissiper les méfiances. Le négociateur clandestin apportait trois propositions qui, bien que liées Tune à l'autre et formant un tout complet, pouvaient être débattues séparément. La première n'avait évidemment pour but que de séduire, et, si on peut ainsi parler, d'allécher le roi de Sardaigne, car on ne lui parlait que

{.Journal et Mémoires de d'Argenson (l. IV, p. 286).

2. Journal et Mémoires de d'Argenson (t. IV, p. 286, 287). — Champeaux à d'Argenson, décembre 1745. {Correspondance de Turin. — Ministère des affaires étrangères.)

de ses intérêts, de ses droits au duché de Milan, dont il avait ajourné, mais non pas abandonné la revendication par le traité de Worms, et auxquels la France se montrait prête à apporter son appui. Elle ne demandait en échange qu'un établissement pour Tinfant Philippe en Italie, et pour ellemême une rectification de territoire peu importante sur les frontières de la Provence et du Dauphiné; de plus, la réintégration de son protégé, le duc de Modène (époux d'une princesse française), dans le petit État dont la guerre Tavait dépossédé; enfin, quelques faveurs pour la république de Gênes, que les dernières conventions avaient maltraitée. A ce prix, France, Espagne, Naples et Gênes marcheraient de concert, — on osait rassurer, — à une véritable croisade pour assurera Charles-Emmanuel la souveraineté de la Lombardie.

Le second projet avait peu d'importance : il ne s'agissait que de régler le sort du duché de Mantoue, enlevé à TAutriche, dans le cas où le sénat de Venise refuserait de le recevoir en don.

Mais c'était dans le troisième document, élaboré et développé avec un soin tout particulier et portant l'empreinte du talent comme de l'ordre d'idées favori de d'Argenson, que le ministre

français avait déployé toute son éloquence. En tête venait un véritable réquisitoire contre la tyrannie exercée en Italie par la domination allemande : « L'empereur d'Allemagne, y étaitil dit, se prétend des droits sur Tltalie, et c'est en vertu de ces droits prétendus, qu'il foule les peuples sans pitié et les pousse aux plus grands excès par une série d'extorsions et de vialeiices : il traite les souverains italiens ignominieusement. Les princes dltalie sont en droit de réclamer contre ces prétentions et de les faire déclarer nulles : ils sont fondés à prétendre qu'ils so7it absolument indépendants et ne dépendent que de Dieu seul. » Suivait alors le plan d'une confédération à établir en Italie, et dont l'organisation était prévue et décrite dans ses moindres détails. Nulle atteinte ri'y serait portée à la souveraineté illimitée de chacun des contractants. On leur demandait seulement de se regarder comme un seul et même corps dont chacun d'eux n'est que membre, et d'agir par un même esprit pour soutenir leur indépendance. Des garnisons entretenues à frais communs défendraient les places frontières et les passages des Alpes. Un contingent, fourni par chaque État, entretiendrait une armée fédérale, qui ne s'élèverait pas à moins

de quatre-vingt mille hommes, et dont le roi de Sardaigne^ comme le plus puissant prince dltalie, aurait le commandement^ s'il lui convenait de le prendre. Une assemblée, composée sur le modèle de la diète germanique, réunirait les représentants des divers États et déciderai!; tous les points relatifs aux intérêts communs. Enfin, un article spécial établissait qu'en aucun cas les possessions assignées aux deux princes de la maison de Bourbon (don Carlos au midi et don Philippe au nord) ne pourraient être réunies sur une même tête *.

Vains efforts : les séductions comme les précautions vinrent échouer contre Thumeur égoïste et méticuleuse du cabinet piémontais. Champeaux, reçu par le ministre Gorzegue, en secret et dans l'ombre, se mit inutilement, pendant les quatre jours qui lui avaient été assignés pour sa mission, en frais de rhétorique. Au bout du cinquième entretien, un mémoire lui fut remis, reproduisant les mêmes considérations que Môntgardin avait déjà été chargé de communiquer à Paris, Ce n'était presque pas la peine d'avoir fait tant de chemin. Même crainte de blesser le corps

I. Rendu, p. 151 et suiv. — Mémoire remis par M, de Champeaax au cabinet de Turin en décembre 1745.

germanique et de réunir toute l'AlIeniagne contre soi, si on semblait contester des droits reconnus depuis des siècles au Saint-Empire, et sur lesquels étaient appuyés ceux de plusieurs princes italiens, le roi de Sardaigne lui-même ne possédant certaines parties de ses États qu'à titre de fief impérial. Ce serait faire une trop grande impression de nouveauté^ et il n'était pas sûr, ajoutait le mémoire, non sans une nuance d'ironie, que la France elle-même eût à s'en applaudir, car les droits de l'empire sur lltalie étaient reconnus en plusieurs endroits dans le traité de Westphalie, dont le roi de France était garant. // semble donc que la Finance ait plus d'intérêt à conserver ce même empire dans toutes ses prérogatives que de l'en priver. N'avait-elle pas, à plus d'une reprise, cherché, et tout dernièrement encore, réussi à prendre part à l'élection de l'empereur dans un sens conforme à ses intérêts?.. Il pourrait donc arriver tel cas où elle regretterait d'avoir diminué le bénéfice qu^elle procurerait à quelque prince qui lui serait uni ou d'alliance ou de sang.

Revenant à un argument plus sérieux, le ministre piémontais concluait en disant qu'après tout, ce qui importait à l'indépendance des princes dltalie, c'était, non de contester le droit, mais

d'affaiblir, en fait, la puissance de leur voisin, attendu que, dès que V empire et son chef rC auraient plu$ de force en Italie^ l'autorité qu'il pourrait y conserver ne se réduira plus qu'à une pure formalité et cérémonie, qui ne peut faire du tort et de la peine à aucuns princes y et moins à ceux qui y sont accoutumé s depuis longtemps. L'essentiel était donc de passer à la discussion des conditions effectives de Talliance proposée et des avantages matériels que chacun en pouvait tirer. G^était le langage du sens pratique et de l'intérêt bien entendu, allant droit au solide, au lieu de se payer de paroles et de se nourrir de viande creuse * . J'ai de la peine à croire qu'en baissant ainsi de plusieurs tons le diapason auquel s'était élevée la dépêche française, le rusé Savoyard n'ait pas involontairement souri. « Si le roi de Sardaigne, dit d'Argenson dans ses Mémoires, eût pensé avec plus de hauteur, il eût embrassé mon système avec plus de chaleur et moins de défiance, il ne s'en fût pas découragé si facilement ; mais on ne saurait pénétrer l'âme de ceux avec qui on traite... Il gagnait à cet affranchissement général, à proportion de son petit État, plus que n'a jamais

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