‹ Maurice de TreuilChapitre 2 sur 3 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Six mois se sont passés Maurice et Sophie ha«* biteiit un appartement dépexidant de Thûtel de M. Sorbier. Le jeune ménage a parcouru l'Italie, d'abord seul, puis en compagnie des grands parents, qui n'ont pu rester plus de six semaines sans voir leur fille. Ils sont revenus ensemble après un assez long séjour à Naples. La famille Sorbier a rapporté des impressions diverses de son voyage sur la terre classique des arts. M. Sorbier a remarqué que la campagne de Rome avait une étendue comparable à celle de la Beauce, et qu'on pourrait y faire de belles exploitations agricoles. Mme Sorbier a surtout admiré la quantité extraordinaire d'étoffes anglaises, popeline, madapolam/ batiste, qui sont exposées en vente à Livoume. Sophie a donné une attention toute particulière à une danse napolitaine qu'elle se propose d'introduire dans les salons de Paris, où elle fera bonùe figure à côté delà redowa.

L'hôtel se ressent encore de l'arrivée toute récente de ses habitants ; des malles et des caisses ' sont dans les antichambres et dans les corridors ; les meubles ont gardé leurs housses, et les lustres leurs étuis de gaze gommée. On s'installe, et le désordre efet partout. Mme Sorbier, ivre d'un voyage que Mme Sabatîer n'a peut-être jamais fait, brûle de donner quelques dîners pour en raconter les épisodes. Dès la semaine prochaine, elle reprendra ses jeudis. M. Sorbier s'est enfermé dans son cabimet, auquel il pensait dans les gondoles de Venise comme au pied du Vésuve, devant Saint- Pierre de Rome aussi bien que sur la Lac Majeur; il compulse la correspondance et les notes de son fondé de pouvoirs de Pithiviers, et hume avec délices l'air fade et les émanations pernicieuses de ce réduit. Mme de Treuil défait et retourne dix cartons tout remplis de costumes, de châles, d'étoffes et de colifichets rapportés de toutes les provinces qu'elle a traversées. Maurice bat la ville à la poursuite de ses amis, et cherche à s'organiser dans un atelier qu'on lui a préparé sur la terrasse d'un pavillon. Ces tentatives d'organisation, à toute heure et à tout propos interrompues, durent depuis huit jours, et ne sont pas près de finir.

Au plus fort de ces apprêts, un malin, tandis que Mme Sorbier dépouillait de leurs enveloppes les candélabres qui devaient prêter leur éclat à ses ré-

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ceplions hebdomadaires, que Sophie tirait du fond d'une grande caisse un chapeau de paille d'Italie qu'elle avait choisi à Florence, et qui devait faire son apparition aux Champs-Elysées dans une calèche toute neuve, un tourbillon de soie, de dentelles et de velours, entra dans l'appartemcnl. / Deux cris saluèrent l'arrivée de ce tourbillon au-devant duquel coururent subitement Sophie et Mme Sorbier.

• Cette chère madame de Vilteaux, c'est elle ! dit la mère.

— Mathilde, est-ce bien vous ? s'écria la fille.

— Oui, c'est moi, c'est bien moi, répondit le tourbillon en les embrassant toutes deux. Vous ne vous attendiez pas à me voir, n'est-ce pas? Mon mari m'avait écrit de le rejoindre à Vienne : j'y suis allée pour lui dire que je retournais à Paris.

— Et vous l'avez laissé à Vienne ?

— Oui, à Vienne ou à Prague, peut-être bien à Pesth, je ne sais pas. Je périssais d'ennui. La fu- , mée de Paris me manquait.... Que faites -vous, donc là?

— Nous arrangeons.... Les domestiques sont si maladroits! répondit Mme Sorbier.

— Que je vous plains ! Tout est sens dessus dessous chez moi ! Comment faites-vous pour vivre î Je meurs tous les jours.... Que de tracas ! Cent personnes à voir, mille visites à rendre, et l'histoire de

tout le monde qu'on ne sait plus ! On laisse des petites filles, on retrouve des madames. Et vos amis qui sont mariés.... Que de trahisons ! Tenez, je suis en deuil d'un cousin sur qui je comptais pour me mettre au courant de tout, Une gazette de vingt-huit ans, auditeur au conseil d'État ; il avait une façon adorable de porter la barbe. Il a pris femme. Et puis' il y a les morts! Hier je vais tout affairée chez une personne que j'avais laissée rue de Vemeuil : elle demeure à présent au Pèi-e-Lachaise. J'en suis encore tout ahurie. Une blonde gaie comme une chanson ! C'est effrayant comme on meurt.... Il parait que c'est à cause d'une maladie que les médecins ont découverte depuis peu. Irez-vous beaucoup au bal cet hiver ?

— Oh ! oui , beaucoup I répondit Sophie , qui saisit une pause d'une seconde pour glisser un mot.

— Moi, je verrai; je n'ai de plaisir à rien. Si je m'écoutais, je me ferais sauvagfe; mais il faut bien s'habiller pour les autres. Que deviendraient ces pauvres faiseuses de modes , si on n'avait pitié d'elles? La mienne m'a fait dix robes de ville, dix merveilles : je vous les montrerai. Oh ! elles sont toutes fort simples : moire, velours et droguet avec un peu de dentelles partout. Elles ont fait sensation aux Champs-Elysées. La duchesse de Brécourt veut les pareilles, elle en raflble.,.. La cîûhtiaissez-vous, cette chère duchesse î

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— Non, mais une de mes amies est tout à fait des siennes, répondit avec assurante Mme Sorbier, qui n'avait jamais entendu prononcer son nom.

— Elle est charmante ; deux yeux superbes et de l'esprit comme un ange. Sa maison est une des plus agréables de Paris. Je vous y présenterai, si vous voulez.

— Gomment donc ! mais ce sera avec un trèsgrand plaisir.

— Nous ne voudrions pas cependant abuser de votre complaisance , reprit Sophie, dont le jeune cœur s'épanouissait à la pensée d'aller chez une duchesse.

— Abuser ! mais, ma chère, la duchesse et moi ne faisons qu'un. Il est singulier que vous ne nous ayez pas rencontrées ensemble au bal de l'ambassade d'Angleterre. Elle ne m'a pas quittée, et> parce que j'avais un peu mal au pied, elle n'a pas dansé.... Ah ! que de fatigues ! toujours des bals ! Si on n'avait pas le Bois, on serait morte. Montez-vous à cheval quelquefois?

— Rarement, répondit Sophie qui n'y montait jamais.

— Nous ferons quelques courses ensemble. Le vicomte de Blangy est mon écuyer ; je vous le prêterai. Seulement prenez garde. Il se moque du danger. J'avais d'abord des peurs horribles ; mais on s'y habitue, et maintenant je saute une barrière

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comme un jockey. Il y a aussi le petit deFireville qui est de nos parties, et puis M. de Marvejols.

— M. de Marvejols! dit Mme Sorbier, à qui ce nom rappelait des souvenirs confus ; ne s'appellet-il pas Guillaume ?

— Oui, autrefois il portait ce nom, reprit Mme de Vitteaux avec mi sourire ; mais j'ai arrangé tout cela : de Guillaume j'ai fait Williata , c'est plus coquet.

— Ah! M. Gui.... c'est-à-dire M. William, est de vos relations?

— Lui! c'est mon attentif. Il prétend qu'il m'aime à la folie.... C'est fort amusant; où je suis, il est. Quand il ne peut pas me voir, il m'écrit; les bou* quets pleuvent chez moi; mais à propos de William, je connais un beau jeune homme qui vous adore, ma chère.

— Moi î dit Sophie qui devint rouge comme une cerise.

— Vous rougissez!... C'est charmant!... C'est donc vrai ?

— Mais je vous assure....

— Laissez dont ! il m'en a fait confidence. Hier encore il m'a parlé de vous, et dans quels termes ! C'est un ami de M. de Marvejols.... un député.

— Ah ! fit Mme de Treuil.

— Ah ! que voilà un joli ah .'... Mlle Plessy de la Comédie-Française payerait fort cher ce petit ah ! Il

n'y a que les ingénues pour avoir de ces hypocrisies.

— Mon Dieu, ma chère Malhilde, je vous jure encore une fois....

— Oh! ne jiu*ez pas, vous allez mentir! Pourquoi d'ailleurs vous en défendre, et quel mal y a4-il à cela? Si M. de Courtalin tous aime, cela prouve tout au moins qu'il a le goût hon, et il serait fort impertinent, vous ayant connue, s'il ne vous aimait pas un peu. »

Une glace était en face de Sophie ; elle y jeta un coup d'œil, et trouva que Mme de Vilteaux avait raison.

« Ce pauvre M. de Courtalin! poursuivit Mme de Vitteaux ; il parait qu'il vous aimait avant votre mariage. Il s'est jeté dans la politique pour oublier l'amour; mais l'amour l'a suivi, et, depuis qu'il a eu connaissance de votre arrivée , il est comme une âme en peine.... Vous riez, ma chère ?... Eh bien ! vous avez raison! ce n'est pas mal que ces affreux hommes endurent quelques tourments. Depuis que je connais M. de Vitteau;c, j'ai le monde en exécration, et je crois que l'humanité tout entière serait à mes pieds que je l'y laisserais mourir. Ces messieurs s'imaginent nous faire grand honneur en nous aimant ! Est-ce notre faute, à nous« si nous sommes jolies ? Nous le sommes, tant mieux; il faut en abuser , et nous en abuserons, si vous voulez.

VOUS et moi. J ai de grands projets pour cet hiver.... Nous nous verrons tous les jours; de la rue Godol-de-Mauroy à la rue d'Anjou-Saint-Honoré, il n'y a que la main. Mes vendredis sont très-courus.... Nous en ferons les honneurs ensemble, et je veux que toutes mes amies vous adorent, sinon je romps avec elles tout net.

— Cette chère Mathilde !

— Oh ! je suis comme ça, moi ! je me sens pour vous une sympathie extraordinaire, qui a commencé le jour où je vous ai vue.... Mais, par exemple, je prétends que vous m*aimiez beaucoup.

— C'est déjà fait, dit Sophie en embrassant Mathilde.

— Nous aurons même jour aux Italiens, le mardi, si vous voulez, c'est le jour du beau monde. Je donne un bal le 14 du mois prochain.... J'inviterai mon mari, qui est en Autriche, ce çera original. Nous nous entendrons pour avoir la même toilette, un rien bien simple, par exemple une robe de dentelles sur du taffetas blanc. On soupera dans ma serre../. Ah! mon Dieu! le joli tableau que vous avez là ! »

Le tableau qui venait d'arracher cette exclamation à Fenthousiasme spontané de Mme de Yitteaux était posé sur un fauteuil dans un coin du salon. Il était de Maurice, et représentait une petite maison avec un bouquet d'arbres groupés autour

d'une source. La maison était couverte de chaume, des prés lui faisaient une ceinture, et l'on voyait la mer à l'horizon. Deux ou trois figures de femmes et d'enfants animaient ce paysage, qui rappelait un coin de terre où Maurice et Philippe avaient vécu fraternellement pendant six inois aux environs de Trouville.

« Ah! qu'il est frais et clair! reprit Mme de Vit-^ teaux. Le joli ciel! et que ce marmot à cheval sur. un tronc d'arbre est gaiemeqt posé ! Voyez ces canards, comme ils barbottenti Et ce gros buisson dans le coin, est-il drôlement ébouriffé!.., Tout cela donnerait envie d'habiter la campagne,,.. Qui donc a fait ce tableau ?

— Mon mari, répondit Sophie avec un petit sentiment d'orgueil.

— M. Maurice de Treuil! s'écria Mme de Vitteaux. En effet, voici lâchas ses deux initiales sur un caillou. Je veux que mon architecte me construise une chaumière en tout semblable à celle-là dans un coin de mon parc, et s'il me prend quelque jour envie de vivre en ermite, c'est là que je me retirerai.

— La maison sera bien petite pour les amis qui vous poursuivront dans ce modeste asile , dit alors Mme Sorbier d'un air gracieux.

— Eh bien I je ferai arranger des chalets autour de cette chaumière, et vous m'y suivrez les jours de spleen.

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— Ce paysage vous plaît donc beaucoup ? ^

— Beaucoup.

— Alors permettez-moi de vous l'offrir.

— Oh! madame....

— Je vous en prie ; il vous servira de modèle.

— C'est charmant; mais M. Maurice?

— M. de Treuil! s'il était ici, il se joindrait à moi pour vous supplier de l'accepter.... Une bagatelle.... Quatre coups de pinceau. ...

— Je ne résiste plus, mais à une condition cependant.

— Laquelle?

— C'est que vous viendrez passer un mois ou deux dans cette chaumière, aussitôt qu'elle sera terminée.

— Volontiers.

— J'ai mon projet.... Des murs rustiques à l'extérieur avec le môme lierre, les mêmes gros poiriers, le même chaume piqué d'iris en fleurs ; au dedans un boudoir, un nid ; de la brocatelle et du bois de rose.

— Ce sera ravissant.

— Adieu à présent.

— i Vous nous quittez déjà !

— Eh! ma chère, j'ai vingt courses à faire; je me suis oubliée chez vous.... J'emporte ma chaumière, et je jette en passant un mot chez mon architecte.... N'oubliez pas mes vendredis : je vous ai annoncées

à tous mes amis ; ce serait un désespoir si vous ne veniez pas.... Mille bonjours à M. Maurice.... A propos, que voulez-vous que je dise de votre part à M. de Courtalin? Un petit mot, un rien; égratignezle, mais ne le tuez pas.... A votre prochaine visite chez moi, il aura dix rivaux.... Bonsoir, je me sauve. »

Deux ou trois heures après celle visite , on pouvait voir Maurice furetant sur tous les meubles, soulevant tous les rideaux, cherchant partout, et frappant du pied chaque fois qu'en parcourant une chambre dans tous les coins ^ il ne découvrait ni cadre ni toile. < Cependant ce diable de tableau était bien ici ce matin ; je l'ai vu, de mes yeux vu ! murmurait-il entre ses dents. Où l'a-t-on fourré ?» Et il sondait les armoires et les cabinets pour voir s'il n'était pas caché sous quelque robe. Les domestiques questionnés se souvenaient bien d'avoir vu un tableau quelque part, mais ils ne savaient pas ce qu'il était devenu.

Au plus fort de cette recherche , Sophie et Mme Sorbier revinrent d'une course qu'elles avaient faite pour jeter une carte.

« Eh ! mon Dieu ! que cherchez-vous là ? dit Sophie en surprenant Maurice à genoux regardant sous un canapé.

— Pardieu! dit Maurice, qui commençait à s'impatienter, je cherche un tableau.

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— Quel tableau ?

— Le paysage qui était là ce matin sur ce fauteuil.

— Ah! cette petite'chaumière avec des canard»?. . dit Mme Sorbier.

— Justement.

— Ne cherchez plus ; nous l'avons donnée.

— Comment, donnée î

— Eh! oui, donnée, c'est assez clair.... Vous me regardez là avec des yeux tout étonnés.

— Mais à qui avez-vous fait ce beau cadeau ?

— A une très-jolie femme, dit Sophie, un peu inquiète de la tournure que prenait la conversa-i tion.

— Elle a un nom, j'imagine, cette jolie femme ?

— Cette Mme de Vitteaux ! reprit Mme Sorbier d'un air majestueux.

— C'est Mme de Vitteaux^ que nous avons rencontrée à Pise î

— Elle-même. Elle a bien voulu. l'accepter.

— Ah ! elle vous a fait cette grâce î et c'est vous, madame, qui avez eu l'heureuse idée de lui offrir ce tableau ?

^ C'est moi.

^ Sans même, me demander si cette offre me convenait, sans me prévenir ?

— Mais, mon ami, reprit Sophie, maman pensait que cela te ferait plaisir;. Mme de Vitteaux a dit

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tant de bien de ce petit paysage, il lui plaisait tant... Toi-même, si tu avais été là...

— Mais , ma chère enfant , ce tableau ne m'appartenait plus, j'en avais disposé.

— Vous l'aviez vendu î s'écria Mme Sorbier.

— Non pas vendu, mais donné.

— Et à qui?

— A mon ami Philippe.

— Oh ! si c'est M. Duverney, dit Sophie , tu lui feras comprendre....

— Mais pas du tout; il est beaucoup plus simple de dire à Mme de Vitteaux,...

— Oh ! pour cela jamais ! se hâta de répondre Mme Sorbier.

— Et pourquoi donc ?

— Faire cette insulte à une si charmante femme, à une femme du monde,, à la meilleure amie de Sophie !

— Sophie ne la connaît que depuis trois mois à peine, cette chère amie ! •

— Cela veut-il dire qu'on ne saurait aimer ma * fille qu'après dix ans ?

— Eh ! madame , il ne s'agit pas d'affection ici , reprit Maurice; il s'agit de tableau. »

Sophie comprit que la discussion courait sur un terrain glissant; une fois encore elle se jeta entre sa mère et son mari.

« Eh bien ! mon ami, reprit-elle , si tu crois que

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M. Philippe tient à ce petit tableau, il faudra le refaire....

— Voilà tout , les toiles ne manquent pas, ajouta Mme Sorbier, et vous ferez cela en quatre matinées.

— Vous croyez !

— Pardine, la belle affaire ! deux arbres et une cabane, avec un petit polisson... . six pouces de couleur en tout ! »

Maurice, sentant que la colère lui montait à la tête, prit brusquement son chapeau et s'en alla sans répondre. Il avait fait ce tableau en Italie, pendant qu'il était à Naples. Il se proposait de l'otîrir à Philippe pour l'anniversaire de sa naissance , et pour lui rappeler une des époques les plus heureuses de leur vie. Sa mémoire, en quelque sorte inspirée par le cœur, avait reproduit avec une poétique exactitude l'aspect souriant de ce petit cottage où, pendant six mois, ils avaient partagé le même pain et dormi sous le même toit. Maurice, en signant ce petit ta- *bleau, avait la conscience que c'était l'un des meilleurs qu'il eût jamais faits. Il était fier et charmé de l'offrir à un homme qui pouvait en apprécier la valeur, qu'il aimait et qu'il estimait. Toute cette joie était perdue. Au lieu de la revoir dans une maison amie, cette chaumière, accrochée dans quelque boudoir entre deux méchantes aquarelles, resterait tristement exposée aux regards de quelques sots qui n'y verraient que les arbres et les canards de

Mme Sorbier. Ce qui augmentait encore l'irritation de Maurice, c'était le peu de sympathie qu'il éprouvait pour Mme de Vitteaux.

Ainsi qu'on l'a pu voir, Maurice et sa femme avaient rencontré Mme de Vitteaux à Pise, voyageant en compagnie de quatre ou cinq personnes, parmi lesquellesonfinissaitpardécouvrirson mari. Le mari était un de ces riches capitalistes dont l'intelligence semble toujours noyée sous des entassements de chiffres qu'ils remuent sans cesse en esprit pour les besoins de leurs spéculations ; il avait quelque temps , et à la suite de sa femme , traversé l'ItaUe, et couru de Gênes à Venise, en passant par Naples et Rome, où il avait admiré les palais et les musées au point de vue du bénéfice qu'on pourrait en retirer si on les mettait en actions. A Venise, on avait perdu ses traces ; un chemin de fer l'avait emporté du côté de Vienne , où certaines mines exigeaient sa présence, et Mme de Vitteaux était revenue en France sous Tescorte d'un parent qui avait sur le nez un lorgnon d'écaillé à deux branches et à la main un jonc à pomme d'or constellée de turquoises. Pendant leur séjour à Pise, la fortunebien connue de M. Sorbier avait attiré M. de Vitteaux , en môme temps que le nom de Maurice avait inspiré à l'esprit oisif et frivole de Mme de Vitteaux la pensée de connaître un artiste. Le hasard avait voulu que les deux familles descendissent dans le

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môme hôtel. La connaissance n'avait pas tardé à se faire , et une sorte d'intimité en avait été la conséquence. Dès les premiers jours, Maurice avait deviné ce caractère tourné vers les choses mondaines et futiles, gratté cette surface polie et brillante sous laquelle il n'y avait rien. Ce ramage de linotte gazouillant sur un pommier et répétant toujours la même chanson, cette gaieté factice mêlée de fausses mélancohes, cette activité d'écureuil tournant au grand galop dans une botte, cQtte inquiétude sans cesse renaissante qui donnait à sa vie l'apparence d'un carnaval, dont les bals, les concerts, les visites et les bavardages prenaient la meilleure part , cet amour fou du partage qui la poussait à se jeter avec furie au travers de toutes les conversations, si graves qu'elles fussent , et pour le plaisir seulement de les embrouiller, toute cette nature qui tenait à la fois d'yne roue de moulin par le mouvement et le bruit, de l'oiseau par la légèreté, de l'arc-en-ciel par réclat , de la cigale par l'imprévoyance , n'inspirait à Maurice qu'éloignement et répulsion. Il craignait pour Sophie le contact dangereux d'un caractère auquel le sentiment du devoir ne traçait aucune limite, et qui sacrifiait volontiers les meilleures choses et les plus honnêtes aux feux follets d'une conversation à la fois étincelante et vide. Il ne voulait pas que la jeunesse de cet esprit , déjà faussé par l'influence maternelle, fût égarée et perdue par

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le tumulte d'une existence et d'une parole qui lui faisaient l'effet d'un orchestre dont les instruments joueraient pêle-mêle le dies ir» et une ariette d'opéra. L'expérience qu'il avait du monde lui faisait redouter ces rencontres, si communes aujourd'hui , où toutes choses sont confondues. Il avait traversé Paris et savait quelles frontières étroites séparent la femme honnête de la femme perdue.... Or, si Mme de Vittèaux appartenait au monde par sa position et sa naissance , elle avait des idées et une manière de comprendre la vie qui , à son insu peut-être, lui donnaient la plus fâcheuse et la plus triste ressemblance avec quelques-unes de ces femmes qui jouent un si déplorable rôle dans les mœurs parisiennes.

Ce n'était pas la première fois que Maurice trouvait sur son passage de ces natures dévoyées. On dirait que, fascinées par l'éclat qu'on prête au vagabondage de certaines aventurières, éblouies et entraînées par le tapage qui se fait autour d'elles , excitées par une envie malsaine d'attirer sur leurs fronts quelques rayons de cette auréole qui couronne les plus célèbres , elles s'efforcent de suivre leurs traces et de s'inspirer de leurs habitudes pour arriver à la même notoriété. Poussées par ce fatal besoin de succès et d'hommages qui domine quelques femmes , on en voit qui cherchent ,« demandent, sollicitent d'étranges rivaUtés, et se croient au

sommet de la mode et du goût, quand par hasard, grâce à leurs toilettes et à leur attitude, les étrangei^ les confondent avec les Dalila de la Chausséed'Antin. Le cercle de la famille les protège, elles le franchissent ; leur qualité de femmes du monde les couvre, elles n'épargnent rien pour faire croire qu'elles n'en sont pas. Elles ont des maris, elles les dissimulent et quelquefois les oublient; elles ont pour leur cœur la sainte garantie des devoirs, elles n'affectent de tendresse et d'enthousiasme que pour les emportements de la passion et les dérèglements du vice ; elles ont une maison et un ménage , elles ne parlent que des enchantements de la Bohème. Ce n'est rien pour elles que d'être de bonnes femmes : ce qu'elles regrettent ou feignent de regretter, c'est de n'être pas d'adorables maîtresses. Elles pourraient éclairer doucement le foyer domestique ; elles veulent faire croire que leur mission était de briller dans le monde galant. La Providence les a faites épouses et mères ; elles ne croient pas que cela suffise, et aspirent à la réputation d'esprils d'élite et de libres penseurs. Tout les convie à s'agenouiller sous le joug tutélaire de la règle et du devoir; elles se plaisent à chanter les louanges de rindépendance sur le mode pindarique, et n'ont qu'une médiocre estime* pour ces vertus que la coutume recommande aux petites bourgeoises. Ce qu'elles aiment, c'est le bruit; ce qu'elles cherchent,

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c'est le mouvement ; ce qu'elles envient, c'est l'éclat. Une littérature malsaine,' en poétisant certaines existences dont la Grèce antique a chanté les hardiesses, a contribué dans une large mesure à rendre ces imitations plus faciles et plus nombreuses. Le trouble s'est fait dans les esprits faibles et dans les cœurs irrésolus. Des femmes qui, mieux inspirées, auraient dû détourner les yeux de ces scandales, ont cru que la vie était là ; ellos en ont accepté les apparences et en attendent les réalités.

Mme de Vitteaux était de ces femmes par le langage tout au moins, et Maurice avait vu avec un chagrin réel le commencement des relations qui s'étaient formées entre elle et Sophie. Il avait essayé d'en atténuer les effets; mais Mme Sorbiei*, impatiente d'entrer dans un monde aristocratique dont Mme de Vitteaux semblait lui ouvrir les portes à deux battants, n'avait au contraire rien négligé pour rendre ces relations plus fréquentes et plus intimes. Certainement, et en y regardant de bien près, Mathilde de Vitteaux lui paraissait un peu étourdie, un peu folle ; mais elle était si jeune ! et d'ailleurs, que ne devait-on pas pardonner à une Parisienne qui faisait briller dans sa conversation comme des étoiles dans un ciel clair, les noms éblouissants de tant de marquises et de comtesses? Elle serait le guide lumineux qui introduirait

Mme Sorbier dans le faubourg Saint-Germain, et quelle humiliation ne serait-ce pas pour Mme Sabatierj

L'entrée de Maurice au sein de la famille Sorbier lui avait ouvert des latitudes nouvelles, au milieu desquelles il marchait comme un voyageur égaré par un guide au travers de marécages sans bornes et de ravins sans horizons. Il éprouv^iit des étonnements d'écolier en présence de cette vanité puéirile qui revêtait chaque jour de nouvelles formes, de cette ignorance profonde des choses qui séduisent les esprits lettrés, de ce dédain pour tout ce qui constitue la vie intellectuelle.-Il surprenait chaque jour Mme Sorbier préoccupée d'artifices et de combinaisons dont le succès devait la faire plus riche de cent écus à la fin du mois. Si l'on avait fantaisie de donner un dîner, on économisait sur les bougies, et c'étaient dans le cœur de Mme Sorbier des tiraillements qui remplissaient Maurice de tristesse ou de gaieté, suivant les impressions de son réveil. Il lui prenait quelquefois des envies de rire folles en écoutant les conversations qu'on échangeait à table et les longs débats que suscitaient certains mots, certains faits, certains événements, qui lui semblaient tenir dans la vie autant de place que des gruins de sable dans le désert. Habitué à vivre dans un milieu où les choses sontpromptement analysées et le mouvement des idées rapide, où le niveau

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de rintelligence est élevé et met la pensée en contact habituel avec le beau et le grand, il était comme un homme qu'on ferait passer subitement du Conservatoire de musique au Café des Aveugles, Quand par politesse il s'efforçait de prêter une attention soutenue à cet échange de paroles, son esprit s'embrouillait bientôt dans un flux de mots dont le sens lui échappait, et il était au bout d'un quart d'heure réduit au silence, comme le serait un voyageur assis au milieu d'un cercle d'Algonquins. Jamais un livre, si ce n'est quelque médiocre roman, n'entrait dans la maison; jamais une question d'art n'était discutée ; on savait à peine le njom des hommes les plus célèbres, et les faits politiques les plus consi-^ dérables n'étaient appréciés qu'au point de vue du rencbérissenient des comestibles.

Quelques passages d'une lettre écrite de Rome par Maurice à Philippe donneront une idée plus exacte de la situation morale que son mariage lui avait faite.

a Il y a eu grand gala hier à l'hôtel.

Mme Sorbier avait eu l'heureuse idée de traiter quelques personnes de distinction, deux manufacturiers de Rouen, un sous-préfet qui voyage en congé de convalescence, une certaine Mme de Vitteaux et son mari, dont je me réserve de te parler plus tard, et un petit baron qui a les plus jolis gilets du monde. On a été fort gai. Ces dames ont

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parlé corsages et volants presque aussi bien que l'eût fait une tailleuse à la mode. Ces messieurs ont égayé l'entretien de diverses considérations sur le rendement de la betterave et l'art de teindi'e le coton. Le petit baron a été charmant; il a élevé le dialogue à la hauteur du calembour.

•« Le lendemain, on va visiter le temple de la Concorde ; mais le plus léger incident, une amie de province qu'on a cru rencontrer, une robe bleue qu'on a cru reconnaître, devient un thème à discussions interminables. On saute du passé au présent, on suppute des bénéfices, on analyse des alliances. Nous ne sommes plus à Rome, mais à Pilhiviers, et si tu en doutais, je n'aurais qu'à te citer un mot de M. Sorbier, que je surpris il y a quelques jours en contemplation devant la colonne Trajane.

c Eh! eh! luidis-je, vous voilà comme un anti- « quaire, vous admirez cette colonne.

« — Moi! dit-il, je ne la regardais pas.... Je « pense que nous allons avoir une petite hausse sur « les blés.... J'en écrirai à Pithiviers. »

« Sophie a malheureusement trop du sang des Sorbier dans les veines; mais elle est jeune, elle est femme. Parisienne surtout : son esprit, mieux cultivé, produira des fleurs et des fruits. Elle a un charme singulier à tout ce qu'elle fait, beaucoup de séduction dans la voix, et le goût tourné vers les plaisirs. Elle est en face de la vie*commc un

oiseau qui n'a pas encore volé au bord de son nid. Je lui apprendrai à ouvrir les ailes. Sa beauté, déjà si remarquable à la Colombière, est plus complète, en quelque sorte plus féminine; le regard s'illumine, le sourire s'attendrit. Quand elle passe dans les rues de la Ville éternelle , les vieux Transtevérins s'arrêtent et la regardent. 11 me semble qu'elle m'aime un peu. Le plus triste est qu'elle soit la fille de sa mère.

« Cette chère famille s'imagine de bonne foi qu'elle voyage en Italie ! Elle me gâte ce pèlerinage.... M. Sorbier profite de toutes les occasions pour questionner les hôteliers et les marchands sur le prix des denrées et l'état des transactions commerciales, et il compare les résultats obtenus avec les renseignements qu'il a rapportés de Pithiviers. Mme Sorbier se jette avec délices dans de longues conversations sur le monde chimérique où elle espère faire admirer prochainement les fleurs mauves de ses bonnets, et ouvre des yeux éblouis toutes les fois qu'on nomme devant elle quelquesuns de ces princes qui peuplent les palais italiens.

« Les rapins auraient-ils raison quand ils parlent des bourgeois avec ces flots de railleries que rien ne tarit? Malheureusement, au fond de cette nature noyée dans un océan de choses menues et aveuglée par les plus mesquines vanités, il y a je ne sais quoi de dur et de sec où l'on se heurte aussitôt

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qu'on creuse un peu. On sent que ce caractère est mù par des opinions et des idées qui ont la fixité mécanique et Tâpreté de ces rouages de fer qui font agir une machine. Avec des apparences de rentier retiré des affaires, le père de Sophie n'a pas moins de froide rudesse et d'âprelé ; mais il a soin d'en dissimuler les aspérités sous un air d'indifférence et de philosophie qui rappelle le rat de la fable. Quelquefois le rat se fait tigre. Gomme ces terrains argileux qui reposent sur la pierre et dans lesquels la pioche se brise au second coup, il y a sous sa bonhomie d'emprunt un fond de sécheresse et d'insensibilité sur lequel son cœur s'endort comme sur un lit de cailloux.

« Quand je les regarde tous deux, je ne comprends pas comment, étant ainsi faits, ils ont pu mettre au monde une créature aussi charmante que Sophie. Tu la connais ; mais tu ne peux apprécier tout ce qu'il y a de grâce et de finesse dans cette nature exquise. Elle est comme une rose épanouie sur un chardon. Tu avais vu la jeune fille, je te présenterai la jeune femme. Elle me fait l'effet de CCS beaux paysages dont les séductions se dégagent une à une du brouillard qui les enveloppe le matin. Le mariage l'a dévoilée. Il ne lui manque que d'être laissée à elle-même pour ressembler à Laure.

« Pourquoi ne sommes-nous pas seuls!... »

Ce cri, jeté à la lin d'une lettre dans laquelle

MAURICE DE IREUIL. 167

Maurice s'épanchait après trois mois de mariage, était Texpression de sa pensée la plus intime. Selon la prédiction de Philippe, Maurice n'avait pas épousé une femme ; il avait épousé une famille, et il en sentait le poids. Deux ou trois fois déjà, en Italie, il avait eu avec Mme Sorbier des conversations délicates, où Ton devinait les froissements de deux caractères antipathiques. Au moment où la parole devenait plus amère et laissait redouter une explosion, Sophie intervenait et rendait la retraite possible. Elle était entre eux comme ces flocons de ouate qu'une main prudent^e place entre deux morceaux de cristal prêts à voler en éclats au moindre choc; mais la domination que Mme Sorbier exerçait sur l'esprit de Sophie la faisait toujours pencher du côté de sa mère.

Après la scène du tableau, lorsque Maurice revint chez lui, calmé par une promenade, il trouva Sophie qui brodait au coin de la cheminée. Efle releva la tête en le voyant et ne dit rien.

« Vous êtes seule? lui dit Maurice.

— Oui, seule, répondit Sophie avec un grand soupir.

— Ah ! mon Dieu ! qu'avez-vous? reprit Maurice. Sophie regarda son mari d'un air tout étonné.

^ Ah! reprit-elle, tant d'indifférence après tant décolère! Je n'y comprends plus rien; Maurice, c'est bien mal.

i68 MAURICE DE TREUIL.

— Comment! s'écria le peintre, c'est votre mère qui prend mon tableau, et c'est moi qui ai tort?

r- Certainement ; mais si vous vous fâchez encore, je me tais. »

Sophie inclina la tête sur sa broderie comme un beau lis, et se détourna à demi. Elle avait, sans le savoir, l'atiltude de ces belles rêveuses que les peintres flamands assoient à l'angle de ces fenêtres où grimpe un rameau de vigne, et que baigne un rayon de lumière.

Maurice l'embrassa sur le front.

« Voyons, dit-il à demi vaincu, ne boude pas, je mêlais. »

Sophie sourit et le regarda du coin de Y(fil.

« Quelle peine vous m'avez faite! reprit-elle; car enfin ce tableau n'est qu'un tableau, et ma mère, c'est ma mère.... Se mettre en colère pour un bout de toile!

— Hum ! un bout de toile qui m'a coûté six semaines de travail!

— Vilain paresseux!... Six semaines, cela fait un mois et demi.... Vous le referez. »

Et comme Maurice secouait la tête , Sophie lui passa ses bras autour du cou.

« Voyons, dit-elle, si je vous l'avais demandé, me l'auriez-vous donné? »

Que répondre à deux lèvres roses qui sourient à

MAURICE D£ TREUIL. i69

deux pouces du visage qu'elles interrogent? Sophie interpréta le regard de Maurice.

« Eh bien! mettons que je vous l'aie demandé, et c'est alors moi qui l'offre à Mme de Vitteaux. >»

A ce nom, Maurice fronça légèrement le sourcil.

« Vous l'aimez donc, cette Mme de Vitteaux?

dit-il.

— Et pourquoi ne l'aimerais-je pas?... Elle est fort gracieuse et donne des bals charmants.

— Oh 1 tous les bals qu'on donne sont charmants, c'est convenu.

— Elle doit nous présenter à la duchesse de Brécourt, sa meilleure amie. »

Maurice haussa les épaules.

« Vous croyez donc à toutes ces duchesses dont Mme de Vitteaux émaille ses conversations? »

reprit-il.

Sophie le regarda toute surprise.

« Je ne vous comprends pas, dit-elle. Est-ce que Mathilde n'est pas faite pour connaître des duchesses?

— Je ne sais pas, il y en a si peu!... Mais, quand les vraies duchesses manquent, il y a les duchesses^ d'occasion.

— Vous êtes singulier ! Mathilde voit le meilleur monde.

— Hum! il y a tant de monde! Le faux d'abord, qui est le plus nombreux..., »

Sophie frappa du pied.

a Dites-moi tout de suite que Mme de Yitteaux ne s'appelle pas Mme de Vitteaux, qu'elle n'est pas mariée et qu'elle n'habite pas la rue d*Anjou*Saint* Honoré; ce sera plus court! »

Là-dessus Sophie tourna le dos à Maurice, s'approcha du feu, posa un pied sur les chenets et s'accouda, le menton dans la main, sur le chambranle de la cheminée. Sa pose avait la molle in* flexion et cette harmonie de lignes qui ont rendu si fameuse la statue de Polymnie; Maurice regarda Sophie avec une expression dont la glace, qui était en face d'elle, réfléchissait toutes les nuances. EUe resta un instant immobile, puis, tournant la tète avec un geste mignon :

« Ne me taqtunez pas, ou je ne vous aimerai plus, dit-elle.

^ Mais, reprit Maurice les yeux rayonnantSi ne faut-Upas..*.

>^ Il faut que vous me laissiez aimer ceux que j'aime.... Prenez garde, vous perdriez trop \ me faire changer...» Puis il faut me laisser danser où il me platt de danser, et s'il me plaît d'aller au bal chez Mme de Yitteaux^ il faut me coudurre au bal.

*— C'est juste.

<— A la bonne heure, voilà comme je vous aime. Obéissez, et vous n'y perdrez rien. »

Maurice bE tRsulL. in

Sophie se dégagea de Tétreinle de Maurice, noua ses doigts sur ses lèvres, et lui envoya un baiser en se sauvant dans sa chambre. Maurice disparut derrière elle; il ne pensait plus au tableau de Philippe.

Cependant l'atelier que Maurice avait fait préparer dans un pavillon de Thôlel était prêt. Rien n'y manquait plus. Les croquis, les bustes, les étoffes, les mannequins, les plâtres, les esquisses, les tentures, qui remplissaient l'atelier de la rue de Douai, étaient transportés dans l'atelier de la rue Godot-de-Mauroy. Maurice n'avait plus qu'à travailler; mais là était le plus difficile : si les instruments ne manquaient pas, la liberté d'esprit man« quait entièrement, et non-seulement la liberté d'esprit, mais encore la liberté d'action.

Le temps' était un bien dont Maurice ne jouissait plus. Sa belle-mère et sa femme l'en avaient dépouillé à leur profit, sans mauvaise intention certainement, mais avec un despotisme dont l'innocence n'excluait pas les quotidiennes exigences. Il était pris dans un cercle de visites, de prome-

il là ^ MAURICE DE TREUIL.

nades et de soirées, dont le mouvement tyrannique ne s'arrêtait jamais. Ces vexations continuelles' quô les relations du monde vous imposent sous le nom de devoirs Tassaillaient sans relâche, et ne lui permettaient plus d'avoir l'entière disposition de luimême. Les conversations dont il était obligé de subir le renouvellement périodique bourdonnaient sans cesse à son oreille, comme le bruit insupportable et monotone de ces gammes que joue la nriain itiexpérimentée d'un écolier. Il en savait d'avance les moindres mots et jusqu'aux exclamations, et s'amusait quelquefois à parodier devant sa femm^ Je^matin, celles qu'il devait écouter le soir. Sophie riait ou se fâchait, suivant qu'elle était bien ou mal disposée; mais l'heure du dîner venue, il n'en perdait pas une seule phrase pour cela. C'était la même chanson sur un air qui ne variait point. Et il ne fallait pas songer à échapper à ces petits supplices infligés chaque jour. Pouvait-il se dispenser d'assister aux réunions de la famille et d'accompagner sa femme dans les trente salons où Mme Sorbier promenait sa vaniteuse oisiveté?

Les portes closes, Mme Sorbier ne comprenait pas qu'il ne s'intéressât que dans une proportion très-modeste aux choses qui la préoccupaient le" plus; elle ne pouvait s'habituer à ce qu'il gardât le silence aux heures des repas, ni à ce qu'il prît un hvre le soir au coin du feu. Si par lassitude il

se taisait, elle pinçait les lèvres, et jetait de petits coups d'œil significatif à sa fille.

« M. de Treuil s'ennuie peut-être, disait-elle; c'est nature] : nous autres bourgeois, pouYons-nous causer avec un artiste? »

Quand l'heure du sommeil le ramenait dans sa chambre, il n'échappait point aux remontrances de Sophie. Pourquoi ne parlait-il pas? N'était-ce pas affecter un silence au moins dédaigneux, et dont à bon droit tout le monde pouvait se fâcher? On ne lui demandait qu'un peu de complaisance. Si quelque pensée l'occupait, que n'en faisait-il part à sa famille? On s'efforcerait de le comprendre.

c Eh ! mon Dieu ! disait Maurice, il n'y a dans mon silence ni affectation ni dédain. Je me tais parce que je n'ai rien à dire.

— Qu'est-c« que ça fait? On parle toujours*

— Et puis je pense quelquefois, reprenait-il.

— A quoi?

— Au tableau que je ne fais pas.

— Et pourquoi ne le faites-vous pas?

— Dame! c'est que le temps me manque un peu.

— Dieu merci, ce n'est pas'moi qui vous dérange!... Hier vous êtes resté seul de deux heures à cinq. J'étais chez Mme de Vitteaux, où vous n'avez pas voulu m'accompagner; mais au lieu de travailler, vous êtes sorti.... Adieu le tableau I

— Encore faut-il bien y penser un peu.

— Voilà deux mois que noiis sommes de retour; c'est donc un monument que ce tableau ? »

Ces discussions , renouvelées cent fois et à tout propos, avaient toujours même dénoûment : Sophie était belle, et l'heure lui donnait raison. Maurice confessait à ses pieds qu'il avait tort, et promettait de faire tout ce qu'elle voudrait ; mais le lendemain le même aiguillon le harcelait, et il éprouvait les mêmes lassitudes, suivies des mêmes tiraillements et des mêmes révoltes.

Dans les premiers temps de son mariage, il avait espéré que son atelier serait un lieu de retraite absolue, où il pourrait se réfugier et vivre de sa propre vie ; mais les Sorbier et leurs amis le poursuivirent |usque dans son atelier. Les Sorbier, pour fairt parade de la générosité qu'ils avaient déployée en cette occasion (l'atelier avec les dépendances avait coûté quatre mille francs), ne manquèrent pas d'y conduire toutes leurs connaissances de la province et de Paris. Les jeunes amies de Sophie et celles de Mme de Vitteaux les suiviriint par curiosité, pour voir comment était faite l'habitation de ce bipède qu'on appelle un artiste. On venait y surprendre Maurice à toute heure, et les visiteurs, regardant partout les ébauches et les croquis, ne se faisaient pas faute de prodiguer les conseils. Les plus spirituels lui offraient même des sujets de composition qu'ils le pressaient vivement de traiter.

MAURICE DE TREUIL. i77

Quand ces sortes de propositions étaient faites à son gendre, Mme Sorbier ne manquait jamais de s'écrier : « C'est charmant! » et elle ajoutait que M. dé Treuil se hâterait certainement de profiter d'un si bon avis.

Quand ces tortures se renouvelaient deux ou trois fois par jour, Maurice, exaspéré, avait des envies furieuses de briser les chevalets sur le dos des visiteurs. Il y avait des heures où la conscience de son individualité lui échappait : il se cherchait et ne se trouvait pas. Selon son énergique expression, il n'habitait plus en lui-même. « Ah ! disait-il quelquefois à Philippe, je voudrais bien être avec moi....»

Il faut dire aussi que Maurice avait cédé un peu plus qu'il n'était besoin à l'influence de la nouvelle position dans laquelle son mariage l'avait mis. Ces penchants et ces habitudes auxquels Philippe Duvemey avait fait allusion durant l'entretien qui précéda la première visite de M, de Treuil à la Colombière, s'étaient réveillés avec vivacité, maintenant qu'il pouvait les satisfaire. Il ne leur résistait pas beaucoup, et ajournait facilement au lendemain les choses auxquelles il aurait pu travailler la veille dans quelques heures de liberté qu'on lui laissait. Maurice avait un joli cheval anglais que Sophie lui avait acheté à leur retour d'Italie ; il fallait bien s'en servir. Ses promenades l'avaient mis en relation avec cette jeunesse oisive qui se montre aux Champs-

Élysées chaque jour, et tout doucement Maurice s'était mêlé à des courses et à des réunions où il était question de paris perdus, de poules d'essai et de mille choses où la peinture n'avait que faire. Il ne s'y plaisait pas extrêmement, mais il y allait, et Sophie, que Mme de Vitteaux avait entraînée dans un manège, l'accompagnait quelquefois. Au lieu d'un cheval de selle, il y en eut deux (iaiis l'écurie. Plusieurs des cavaliers dont il avait fait la connaissance à la Porte-Maillot vinrent les voir, et à son tour Maurice rendit quelques visites aux riches écuries du faubourg Saînt-Honoré. On se quittait après avoir fumé force cigares et devisé sur le mérite relatif des diverses races de chevaux, et on se retrouvait sur le boulevard ou au club, car M. de Treuil avait été poussé par ses nouveaux amis à se faire recevoir membre d'un club où se réunissait alors la fleur des pois des gentilshommes français. Que devenaient l'étude et le travail au milieu de cette dissipation? Maurice ne leur donnait pas la valeur d'un jour par semaine ; il sentait bien que la pente était mauvaise, et il se faisait à lui-même de violents reproches, mais il s'y laissait aller, remettant toujours au lendemain la réforme qu'il voulait apporter dans sa vie. Quand le matin 11* avait fait quatre ou cinq tours d'averme dans le bois de Boulogne, le soir il se montrait à l'Opéra ou aux Italiens , et les personnes qu'il- y rencontrait se

gardaient bien de lui parler de son art. Ce goùl du luie qu'il avait en lui se feisait jour en toute occasion. Il rêvait pour sa femme un ameublement dont Mme Sorbier, dans ses heures de fantaisie, ne soupçonnait ni l'élégance ni la richesse , et, pour en découvrir les éléments, il courait tous le3 marchands de curiosités de Paris. Ces excursions ne le ramenai^it pas auprès de sou chevalet.

Un jour Philippe Tavait rencontré aux Champs- Elysées» achevai entre deux jeunes gens qu'il ne connaissait pas. Maurice, à sa vue, s'était rappro* ché vivement de la contre-allée.

« Que fais-tu là sur cette bëte ? lui demimda Phi* lippe.

— J'essaye un cheval que mon ami le baron veut vendre, répondit Maurice.

-^ Ah ? c'est ton ami, ce monsieur qui a un lorgnon dans l'oeil !... Je t'en féUcite. •

Maurice mordillait le bout de sa canne, un peu embarrassé.

« Et l'atelier? » reprit Philippe brusquement.

Maurice rougit très-fort, c Je pense à un tableau.... Demahi je m'y mettrai, » dit-il en balbutiant.

Philippe haussa les épaules. < M. le baron t'attend, » reprit--il. Et il passa son chemin.

Le lendemain, Maurice ne donna pas Tordre de seller son cheval : il rougissait de lui-même et pre-

i«0. MAURICE DE TREUIL.

nait la résolution de travailler vigoureusement ; mais s'il pouvait vaincre par un effort courageux le courant de ses inclinations, le courant des influences domestiques ne cessait de se faire sentir, et il n'était pas si aisé de leur échapper. Il les retrouvait dans son atelier, au salon, dans sa chambre à coucher, partout où sa nouvelle famille avait pied; et sous quelles formes diverses ne se manifestaientelles pas !

Entre tous les fléaux qui l'avaient saisi à son retour à Paris, il en était deux, l'album et M. Gloseau du Tailli, qui ne se lassaient pas de le persécuter. Il avait senti les premières piqûres de l'album en Italie ; mais les développements du mal ne devinrent sensibles qu'à Paris. L'album s'imposait à lui comme un tyran et remplissait Tatelier de son importance. C'était presque chaque jour une page blanche à noircir avec le crayon, à colorier avec le pinceau. Que lui demandait-on? Presque rien : un dessin , une sépia, une aquarelle, un croquis, la moindre des choses enfin. Ces demandes si modestes lui étaient adressées par toutes les connaissances de la famille Sorbier, et quand par hasard quelque belle visiteuse, après mille insinuations, n'osait, de peur d'être importune, exprimer le même désir, la belle-mère se chargeait volontiers d'être son interprète auprès de Maurice. Quelquefois Sophie se joignait à sa mère pour ces sortes de solUcitations ;

il lui semblait qu'il n'y avait dans ce travail ni faligue ni ennui : lorsque Muarice dessinait auprès d'elle, son crayon allait si vite, il avait à un si haut degré le don de l'improvisation ! Ces légères ébauches sfioiblaient naîtreii'elles-mêmes sous ses doigts. C'était l'affaire d'une heure ; or qu'est-ce qu'une heure dans la vie d'un artiste ?

Après la belle résolution qu'il avait prise et qui avait eu pour premier effet de le retenir plus fréquemment dans son atelier, Maurice avait essayé deux ou trois fois de faire comprendre à Mme Sorbier que tous ces petits dessins, ne prissent-ils que sept ou huit minutes, le fatiguaient quand il fallait trop fréquemment s'en occuper, que cela le troublait dans son travail, que son talent se gaspillait en puérilités, et qu'à la longue sa main se gâterait et perdrait l'habitude des choses larges et vigoureuses. Mme Sorbier ne paraissait pas mieux comprendre Maurice que s'il lui eût parlé en sanscrit. Quand il avait fini, elle poussait le coude à sa fille, et il n'était pas encore derrière la porte, qu'elle disait à demi-voix : « En bonne prose, cela signifie qu'il ne veut rien faire de ce que je lui demande !... C'est delà mauvaise volonté.... Que de paroles pour deux ou trois^méchants dessins ! » Naturellement, comme les personnes qui demandent beaucoup , Mme Sorbier oubliait le nombre et l'importance de ses demandes. Sa mémoire n'allait pas au delà de

la veille. Sophie, qui n'avait pas beaucoup plus qu'elle le sentiment du travail intellectuel, se rangeait à son avis et grondait Maurice.

Entre tous ces tiraillements, ce qui resfait de la journée appartenait à M. Gloseau du Tailli. Depuis qu'il avait marié Maurice, le rentier se regardait de bonne foi comme son bienfaiteur, et, accoutumé à spéculer sur toutes choses, il voulait que son bienfait lui rapportât quelque profit. Il était rare qu'une journée se passât sans que sa grosse voix retentit dans l'atelier de^Maurice , où volontiers il fumait son cigare en invitant son jeune ami à ne pas. se gêner pour lui. « Travaillez, disait-il, nous causerons. »

Il épiait la venue des modèles, qu'il aimait à voir dans leur costume d'ange ou de naïade, et se permettait alors mille facéties qu'il accompagnait d'un gros rire capable de rendre sinistre l'homme le plus gai. Ce vieux négociant, cet armateur orné de gros favoris grisonnants, avait des plaisanteries qui dataient de 1823, époque où il avait composé ses meilleurs couplets. Il avait des prétentions à l'esprit parce qu'il était bruyant, et se croyait le goût des arts parce qu'il avait chez lui quatre gravures d'après David. M. Gloseau du Tailli avait & un haut degré cette conviction, partagée par un si grand nombre de personnes, que les artistes ont tous un grain de folie dans quelque coin du cerveau, qu'ils

passent leurs jours dans la galanterie et leurs nuits en soupers. Il lui semblait que Torgie échevelée, telle qu'elle figure dans certains récita exceiîtriques, faisait partie intégrante de leur existence, et il avait cette croyance intime, que les comédies et les vaudevilles qui le faisaient se pâmer d'aise étaient écrits sur le coin d'une table en sablant le Champagne, au milieu des conversations les plus folles. Bienfaiteur d'un artiste, il voulait avoir sa part de la vie d'artiste. M. Closeau du Tailll, il est vrai, n'avait pas découvert la trace de ces folies dans l'existence laborieuse de son ami, mais il était plein de l'idée que Maurice dissimulait avec lui. Maintenant qu'une dôl avait mis son protégé à l'abri du travail, il comptait bien courir les aventures avec lui, se griser, battre le guet et mordre à belles dents à tous les fruits défendus de la Bohême. Le parrain de Sophie avait un appétit féroce à l'endroit de tous ces plaisirs, qu'une imagination malsaine lui représentait si vifs et si nouveaux ; il voulait en savourer les hardiesses, à la condition toutefois de ne point s'écarter d'une heureuse économie : mais de ce côtélà il était tranquille. Cette bohème, dans laquelle il cherchait à entrer comme un grand seigneur en goguette dans un cercle de villageois, ne lui semblait pas précisément riche, et il était convaincu que l'emploi de quelques louis habilement dépensés lui donnerait les magnifiques apparences d'un

JSk MAURICE DE TREUIL.

prodigue et tous les privilèges d'un Jupiter. De là ce système de visites quotidiennes faites à Maurice avec un air de bonhomie et celte habitude de s'installer dans l'atelier à toute heure; de là aussi ces demi-confidences qui en sollicitaient de pareilles, et ces aveux de fredaine qui semblaient dire : « Je suis de votre race, parlez donc à cœur ouvert.... Voyez, j'ai le pied fourchu.... »

Le chansonnier du Havre, comme M. Closeau du Tailli s'appelait lui-même dans ses heures d'épanchement, écrasait donc Maurice de son amitié ; mais si sa présence lui était pénible et lourde, elie était insupportable aux amis du peintre, qui n'avaient aucun motif de tolérer sa bruyante sottise et sa suffisance. La plupart avaient fui au bout de trois ou quatre rencontres ; quelques-uns avaient voulu résister, mais les sarcasmes par lesquels ils avaient teulé de le chasser s'étaient émoussés contre la bonne opinion qu'il avait de lui-même, comme un tourbillon de grêle sur un bloc de plomb. Le chansonnier n'avait pas compris, avait ri, avait làchff deux ou trois bordées de calembours, avait chanté une douzaine de vieux couplets, et était resté maître de la place. Cette victoire était ce qui pouvait arriver de plus terrible à M. de Treuil ; elle le livrait sans défense aux petites tyrannies de son protecteur. Privé de la présence des jeunes gens qu'il poursuivait dans l'atelier de Maurice, M. Closeau

du TaJlli imagina de remplacer leur compagnie par celle des personnes auxquelles lui-même avait affaire. Un malin, il donna rendez- vous à son tapissier chez Maurice en s'excusant un peu ; le lendemain, ce fut le tour d'un autre fournisseur, puis d'un troisième, puis d'un locataire qui demandait des réparations, puis d'un ami du Havre. Et chaque fois qu'un visage nouveau apparaissait : « Ne vous gênez pas, disait le chansonnier ; travaillez tranquillement , nous causons. » M. Gloseau du Tailli espérait gagner la confiance de Maurice par ces témoignages de familiarité auxquels se mêlaient certaines insinuations sur la nécessité de s'amuser un peu. Le premier ami introduit dans l'atelier, il eu présenta d'autres dont il vantait le goût et la gaieté. Ces messieurs, comme disait le glorieux Mécène du .jeune artiste, accablaient Maurice de compliments lourds comme des pavés. Quelques-uns, qui se croyaient élevés à la dignité déjuges, lui donnaient des conseils d'un air aimable, comme auraient pu le faire des Palagons devisant entre eux de la musique deRossini. «Ils sont charmants, » uisait alors M. Gloseau du Tailli.

Un jour, M. Gloseau du Tailli, impatient de sentir le fumet de ces festins nocturnes auxquels s'adjoignait dans sa pensée une phalange de comédiennes et de danseuses , frappa gaillardement sur l'épaule de Maurice,

«Eh bien! lui dit-il de l'air d'un roué parlant pour le cabaret de Ramponneau, quand souponsnous?

— Souper! répondit Maurice, et avec qui?

— Parbleu ! avec ces demoiselles. •

— Quelles demoiselles?

— Eh! mais les modèles, les actrices, les petites chanteuses, les amies de Mimi-Soleil enfin. »

Maurice haussa les épaules. Il était arrivé à l'état d'exaspération d'un homme aux oreilles de qui on aurait fait sonner à toute volée pendant six heures un carillon de cloches fêlées. Ilsentail que sa mauvaise humeur allait éclater, et, prétextant une affaire subite, il sortit. Le lendemain, il donna l'ordre de ne laisser entrer personne dans son atelier. Une heure après, la porte s'ouvrit bruyamment et livra passage au gros rire et à la grosse voix de M. Closeau du Tailli.

« Je sais, dit-il, que vous n'y êtes pour personne, mais moi, je ne suis personne. Vous étiez en train d'esquisser cette figure de Ruth glanant dans les champs de.... Comment diable appelez-vous ce fermier juif?... N'oubliez pas le berger agaçant une moissonneuse, comme vous l'a conseillé mon ami du Havre.... Gela égayerale paysage.... Continuez; moi, je lis le journal. »

Le premier effet de ces paroles avait été de lui gâter son tableau; Maurice le trouvait abominable.

« A propos, reprit M. Gloseau du Tailli, tattdis que Maurice donnait de furieux coups de fusain sur la toile blanclie, avez-vous organisé ce souper dont nous parlions hier?... Mimi-Soleii viendra- . t-elle?

— Mimi-Soleil est partie avec Jacques Lambert.

— Toujours ce Jaqques Lambert! G*est une maladie.... Où sont-Ils allés?

— En Chine ou à Saint-Denis, je ne sais pas.

— Et reviendront-ils bientôt de ce grand voyage ?

— Demain ou jamais. »

M. Gloseau du Tailli sourit en clignant de l'œil. « Savez- vous une chose, mon jeune ami? dit-il.

— Non, je ne la sais pas.

— C'est que vous êtes jaloux de Mimi-Soleil. » Maurice cassa le morceau de fusain qu'il tenait

entre ses doigts.

« Moi! s'écrîa-t-il, moi jaloux de Mimi-Soleil! Et pourquoi?

— Oh! faites le naïf ! Je m'en suis douté à cette persévérance que vous mettez à me la cacher....

— Vous croyez!...

— Je crois que vous en êtes amoureux; rien n'échappe à ma perspicacité. Qui vous empêche de me l'avouer? Pardieu ! je ne suis pas un croquemitaine, et une amourette n*est pas pour m'cffrayer.

— Et Sophie?

— Eh bien! quoi?... Sophie n'en saurait rien. Vous êtes marié, mais le mariage n'empêche pas la jeunesse. Ah! feu Mme Gloseau du Taillren a vu bien d'autres!... L'important est qu'on n'en découvre rien, et à ce point de vue je ne blâme pas votre dissimulation ; mais entre amis, que diable, on parle! Je pourrai vous aider dans l'occasion. Vous savez le proverbe.... Un peu d'aide fait grand bien. Prenez-moi pour confident, vous ne vous en repentirez pas. Voyons, cela dure-t-il depuis longtemps? Étiez- vous marié déjà, ou la chose a-t-elle commencé après votre retour? Lambert s'en doutet-il ? La gaieté de Mimi-Soleil se change-t-elle en tendresse dans le tête-à-tête? Elle est ravissante avec ses petits cheveux qui frisent autour des tempes!... Ma foi , Lambert et vous êtes d'heureux coquins! »

Maurice écoutait cet horrible M. Gloseau du Tailli et s'émerveillait de voir dans quelle plantureuse corruption celte âme s'ébattait joyeusement. If profila d'un moment où l'ancien négociant reprenait haleine pour Tinterrompre.

« Quand j'ai épousé Sophie, lui dit-il, je l'ai fait avec la ferme intention de la rendre heureuse ; je ne crois pas que ce soit un moyen bien sûr d'y parvenir que de courir les aventures avec Mimi- Soleil.

— Hypocrite! répondit tranquillement M. Closeau du Taiili ; mais, bah ! une autre fois vous me direz tout. »

Le jour suivant, Maurice sortit dès le matin et annonça qu'il ne rentrerait pas de la journée.

A l'heure du déjeuner, Mme Sorbier, qui avait compté sur son bras pour un concert auquel Mme de Vitteaux l'avait priée de se rendre, regarda sa fille.

« Ton mari se plaignait hier, dit-elle, ^e n'avoir pas toujours le temps de travailler.... Il travaillera beaucoup aujourd'hui.... Sais-tu où il est allé?

— Non, répondit Sophie.

— Ah! c'est juste, M. de Treuil est un artiste; la confiance n'est bonne qu'entre bourgeois.... Il est sorti de bonne heure ; il est vrai qu'il rentrera tard. »

Tandis que ces remarques, habilement calculées, aigrissaient le caractère de Sophie, Maurice était allé chez Lambert. Ce matin-là, Lambert et Mimi- Soleil donnaient à déjeuner ; le hasard s'était chargé des invitations. Un ami était venu tandis qu'ils prenaient une tasse de café, accompagnée d'un morceau de jambon ; on avait fait cuire deux œufs sur le plat. Un autre vint, puis un autre encore, deux peintres qu'on appelait Saurel et Bidois; on envoya chercher un pâté. Bidois annonça timidement que son ami Constantin le suivait avec Héloïse; Mimi-

190 MAUHIGE DE TREUIL.

Soleil déclara qu'il fallait une forte omelette. Le déjeuner en était à son troisième acte lorsque Maurice parut. Un cri le salua.

« As-tu déjeuné? demanda Lambert.

— Non, répondit Maurice.

— Je vote plusieurs côtelettes! s'écria Mimi- Soleil.

— Je vous dérange peut-èlre, reprit Maurice,

— Ah! quel mot!... Mais, mon pauvre Maurice, quand il n'y a rien pour deux, il y a assez pour buitl » répondit Mimi-Soleil.

Bidois secouait la tète d'un air tragique.

c Un mot pareil, dit-il, ne saurait passer sans être frappé par la vindicte publique. Il signale chez l'accusé une trop grande perturbation des idées morales. Il y a décadence ou corruption....

— Il faut sévir! interrompit Constantin.

— Et moi, je me condamne, poursuivit Maurice. Mimi-Soleil, que je nomme exécuteur des hautes œuvres et maître d'hôtel» donnera ordre que du vin de Champagne en quantité considérable et un vigoureux pâté de gibier accompagnent les cô* telettes. »

Une salve d'applaudissements accueillit Tarrët que MauricQ Tenait de prononcer contre lui-même ; mais» tandis qu'on cherchait une chaise pour lui faire une place autour du banquet, les plaisants» ries l'assaillaient de toutes parts»

MAURICE DE THEUIL. 191

c Bonjour, Maurice! Sois franc, es*tu mort?

*r II n'en conviendra pas; mais, pour le rappeler au sentiment de sa position, il faut l'appeler feu Maurice*

— C'est un fantôme en rupture de ban; les croque-morts vont venir le chercher.

— Comment se porte-t-on dans l'autre monde de la rue Godot-de-Mauroyî

— On dit que tu as du palissandre !

— Et du bois de rose dans les petits coins!

— Avec de la soie tout autour!

-^ Et quatre domestiques en bois très*bien articulés, qui marchent et volent comme des personnes naturelles !

— Ce pauvre Maurice! il avait du bon, -^ Il ne peignait pas mal.

^ Je me souviens d'un dîner qu*il m'offrit à Enghien : les perdreaux étaient durs, mais le vin était excellent.

^ Quel malheur que le trépas Tait fauché si jeune !

-^ Nous lui ferons un monument avec une épitaphoi

«- Si nous buvionj à la santé de cet infortuné?

— Buvons. *

On remplit les verres de vin de Champagne et on les vida.

« Mes atnis, dit alors Bidois» il mç paraît que

192 MAURICE DE TAEUIL.

nous procédons sans ordre. Puisque l'ombre de feu Maurice s'est échappée pour nous rendre visite, peut-être conviendrait-il de lui demander quelques renseignements sur l'existence qu'elle mène là-bas.

— Mais d'abord il faudrait savoir si cette ombre n'a pas oublié sa langue maternelle.... Parles-tu encore le français, pauvre ombre?

— Un peu, dit Maurice.

— Elle est modeste, reprit Mimi-Soleil; il ne faut pas l'intimider. C'est moi qui me charge de l'interroger. Dis-moi, fantôme généreux, ce vieillard hideux et galant, qui tient du danseur par le mollet et de la fouine par le regard, orne-t-il toujours ton atelier de sa présence aimable?

— Toujours.

— Ce cœur dont il voulut me faire hommage en un jour de prodigalité brûle-t-il encore des mêmes feux sous le même gilet?

— Encore.

— Et le souvenir de ce que lu devais à notre amitié ne t'a pas inspiré la pensée d'infliger à ce joli rentier quelque horrible supplice à la fois lent et cruel, par exemple l'insinuation de plusieurs insectes venimeux dans sa cravate?

— J'y songeais.

— Cette parole bien sentie émane d'un cœur que la mort n'a pas encore tout à fait corrompu. Mais dismoi, puisque tu as l'autorisation d'errer quelque-

feis parmi les vivants, pourquoi ne le voit-on jamais?

—'Je Jie l'ai jamais su, répondit Maurice, un peu embarrassé.

— Je vois ce que c'est, s'écria Bidois.... Maurice fait un chef-d'œuvre.... Il travaille..

— Alors il est perdu, répondit Constantin en soupirant,

— Pas du tout, Maurice ne travaille pas : le travail est le premier degré de l'afTaiblissement des facultés morales; mais on a vu des hommes laborieux se réhabiliter, et, par un effort soudain, rentrer dans le giron de la paresse. Maurice, hélas! est bien plus coupable : il donne des leçons à M. Gloseau du Tailli; M. Gloseau du TailU veut devenir artiste !

— Envoie-le-moi, Maurice, et je lui enseignerai à croquer des bonshommes à raison de vingt-cinq louis par minute.

— Moi je consens à le prendre pour rapin ; il fendra le bois, il portera le charbon, il frottera ' l'atelier, et il me payera une indemnité. »

Cette conversation extravagante continua longtemps sur ce ton. Épigrammes, paradoxes, historiettes, se succédaient sans relâche; tout le monde attaquait tout le monde, et personne ne se fâchait; les mots pétillaient comme la grêle sur les toits. Ce feu d'artifice de paroles entre jeunes gens qui s'ai-

maient et qui faisaient un fonds commun de leur •insouciance et de leur gaieté, rafraîchissait Maurice. Il le faisait sortir du cercle aride où les entretiens de la famille Sorbier le renfermaient. Maurice était comme un malade qui respire l'air natal après de longs et pénibles voyages. Son cœur et sa poitrine se dilataient âgalement. Plus de discuâsions sur des intérêts mesquins, plus de médisances ramassées dans de sottes visites, plus de bavardages envenimés par de ridicules passions. Ce n'est pas que les amis de Lambert se fissent faute de méchancetés : mais elles avaient ce mérite d'être spirituellement dites et lancées comme des flèches ; elles traver-» saient la conversation en traits de feu, et, si le coup piquait, on ne s'y arrêtait pas.

Maurice ne sortit de l'atelier de Lambert qu'après avoir promis d'y retourner souvent. On le menaça, en cas de négligence, d'exécuter une razzia contre son pavillon, d'y pénétrer à l'aide de moyens vio« lents, de s'emparer du nommé Closeau du Tailli, de le soumettre à utie longue série de mauvais trai-^ tements, de l'empailler et de livrer sa dépouille aux griffes vengeresses d'un marchand de curiosités. On sait que Maurice n'avait jamais fait partie de là bohème, il l'avait coudoyée tout aii plus; mais il était particulièrement connu d'un groupe d'artistes, peintres, sculpteurs, musiciens, qui se réunissaient chez Lambert et tenaient par tous les côtés à cette

vagabonde république, dont ils avaient Finsou-ciance et la pauvreté. Lambert, le chef de la bande, avait à lui une petite rente de quinze à dix--huit cents francs, qui lui donnait des airs de capitaliste et l'aidait puissamment à vivre. Le plus clair de ce revenu s'en allait en déjeuners et dîners que le sculpteur partageait avec ses amis. Ceux qui n'avaient pas de quoi payer le modeste repas qu'ils prenaient dans de sordides cabarets venaient frap-* per à la porte de son atelier et y trouvaient toujours bon accueil. Quand la rente était épuisée, Lambert, en rechignant, se décidait & prendre la terre glaise pu le polissoir, et il achevait quelque statuette d'un goût charmant qu'il était sûr de vendre, ses produits étant aussi rares que remar** quables. Bien des fois Maurice et Philippe s'étaient efiforcés de le pousser au travail, lui prédisant un magnifique avenir, s'il voulait appliquer ses facul* tés à des (Euvres plus sérieuses : Lambert promettait tout ce qu'on voulait ; puis, le conseiller parli, il allumait sa pipe, se couchait sur un tapis et n'y pensait plus.

« Nous n'y pouvons rien, dit un jour Philippe à Maurice ; Lambert est un lazzarone que le hasard a fait naître à Paris. Si je croyais à Ici métempsycose^ je dirais qu'il'a été oiseau. U s'en souvient et reste perché sur la vie comme un pinson sur une branche. Il a rencontré Mimi-Soleil au mois de

i96 MAURICE D£ TR£U1L.

mai, et ils font leur nid. Ne les dérangeons plus. »

En quittant Lambert, Maurice, le cœur et l'esprit rafraîchis, comme un homme qui a vu la campagne après un long emprisonnement, comparait son existence à celle de ses amis, et se den)andait si Lambert n'avait pas pris la bonne route, lui qui vivait dans Paris comme un écureuil dans une forêt» dormant par-ci, courant par-là, et libre toujours. « Mais, se dit-il, il iivait dix-huit cents francs dp rente! » Il aurait pu ajouter : « Et dix-huit cents francs lui suffisaient! »

Rêvant et pensant ainsi, il arriva chez Philippe, qui habitait alors rue de La Bruyère, dans un appartement dont les fenêtres, exposées au plein soleil, donnaient sur des jardins. Il trouva Laure , qui brodait dans une petite pièce au coin du feu. Elle ne put retenir un léger cri en le voyant et pâlit un peu; mais elle se leva et lui tendit la main.

€ Philippe travaille, dit-elle, mais pour vous on peut le déranger; il m'en voudrait si je ne lui donnais pas l'occasion de vous voir. »

Elle l'attira doucement vers un cabinet tout rempli de livres, au milieu duquel Philippe écrivait sur une table chargée de papiers.

« Ah! c'est toi, Maurice? bonjour, mon vieux, » dit-il en jetant sa plume.

Et le regardant l'espace d'une minute-: « Le

bonheur ne t'a pas changé, repri(-il, cependant tu engraisses un peu...- Prends garde.

— Oh! le bonheur, le bonheur! dit Maurice avec un demi-sourire, il ne faut pas le calomnier...» Je ne sais pas s'il est pour beaucoup dans mon embonpoint.

— Alors mettons-le sur le compte de la fortune.... Tu ne barbouilles pas assez de toiles, et tu manges trop d'ortolans. »

Maurice, qui, par un sentiment de délicatesse, se repentait déjà de ce qu'il avait dit, suivit Philippe dans la voie qu'il lui ouvrait.

« Il est certain, reprit-il, que je ne travaille pas beaucoup.

— Travailles-tu un peu?

— Moins que cela.

— Ce n'est pas assez. »

Philippe se leva, se rapprocha d'un grand feu qui brûlait daos la cheminée, et se mit à tisonner. Maurice, qui le connaissait de longue date, sourit.

€ Voyons, reprit-U, tu as quelque chose sur le cœur....

— Damel quand on retrouve rue Gk)dot-de-Mauroy, et millionnaire, le pauvre diable qu'on avait laissé rue de Douai, on a bien le droit d'hésiter un peu.

— De toi à moi l'hésitation est une sotte, dit Maurice.

— Eh bien! mon cher, tu sais l'ancien adage.... Noblesse oblige. Richesse oblige aussi. En acceptant une fortune, tu t'es condamné à produire un cheM'œuvre.

— Diable ! rien que cela !

— Ni plus, ni moins ; il faut vaincre ou mourir. » B{^urice comprenait fort bien que la vérité se cachait sous le pittoresque des expressions dont se servait Philippe.

« J'y tâcherai, » répondit-il.

. Et malgré lui il pensa à M. Gloseau du Tailli. « Dines-tu avec nous? reprit Philippe.

— Oui, répondit Maurice; mais laisse-moi seulement écrire un mot à Sophie.

— Dis-lui plutôt de venir te joindre.

— Oh! il y a Mme Sorbier; Sophie ne viendrait pas. »

Tout en écrivant, Maurice jeta les yeux autour de lui. Il y avait, dans ce cabinet qu'un grand jour éclairait, dans ces meubles de chône aux tons luisants, dans ces livres rangés de tous côtés, un air de calme et de tranquillité qui reposait l'esprit. Point de bruit à l'entour, point de voix babillarde derrière la cloison ; mais derrière la vitre une lumière gaie et chaude, l'espace et le bleu du ciel, et des voix d'enfants jouant dans les jardins. Devant cette table, dont le velours disparaissait sous des livres entr'ouverts et des feuilles volantes, tout invi-

tait au travail. On sentait que là, dans cette clarté et ce silence, Philippe était aimé et respecté. Laure, assise dans un grand fauteuil auprès de la cheniitiée, les yeux inclinés sur la batiste qu'elle brodait, ressemblait à l'ange du foyer domestique.

Quand Maurice eut fini d'écrire, elle se leva pour donner sa lettre à la personne qui devait la pq(r4er et sortit.

« Es-tu heureux? demanda Maurice à Philippe après que la portière du cabinet SQ fut refermée sur elle.

— Heureux! répondit Philippe, heureux I mais je ne sais pas de nom dans la langue pour expnmer tout ce que je ressens auprès de cette chère femme! Nous vivions auprès d'elle, toi et moi; elle ne nous cachait rien de sa vie honnête : eh bien ! nous ne la connaissions p^s. Une atmosphère de tendresse et de chasteté l'enveloppe ; elle est bonne, «impie, prévoyante, avec une douceur égale qui «emble lui avoir été enseignée par l'habitude de la prière et de la résignation, Elle répand la paix autour d'elle, et vous apprend à être content de vous en ne négligeant rien pour mériter son approbation. Sa journée est laborieuse comme celle d'une abeille ; elle trouve son délassement dans le travail, la musique est sa distraction, sa joie, sa fête de tous les jours. Elle serait une grande artiste, si elle n'était une charmante et modeste femme. Son cœur

cl loutela maturité de ces beaux fruits vermeils que nous prodigue l'automne, son esprit toute la fraîcheur et toute la jeunesse d'une matinée d'avril. Et quel trésor inépuisable d'indulgence et de compassion ! Son âme est ouverte à toutes les douleurs; à défaut de consolation, elle a ses larmes... Une bonne fée m'avait pris par la main le jour où j'ai rencontré Laure. »

Cette exaltation chez un homme d'un esprit aussi contenu que Philippe surprit Maurice, et lui donna de Laure une opinion plus haute encore que celle qu'il avait déjà. Il la regarda d'un air attendri quand elle rentra, et lui découvrit des grâces nouvelles qu'il n'avait pas remarquées.

« Ah! pensa-t-il, si Mme Sorbier n'était pas là, Sophie ressemblerait à Laure. »

Pendant le dtner, la conversation fut gaie, simple, intelligente, et telle qu'elle devait être entre gens de goût. Elle efQeura des sujets qni leur étaient familiers et qui maintenaient la pensée dans des régions élevées. Maurice revoyait les rivages si longtemps parcourus et qu'il avait abandonnés. Quand il sortit de chez Philippe, après une heure pleine d'épanchements où le levain de la médisance n'avait pas fermenté, il ne pouvait se défendre d'une secrète comparaison entre l'intérieur de la rue de La Bruyère et celui de la rue 6odot-de- Mauroy. Cependant il se demandait s'il avait fait

tout ce que le soin de son avenir lui commandait, et si» en opposant une main ferme aux exigences de Mme Sorbier, il n'était pas de son devoir de rétablir les choses dans l'état où elles devaient être. On avait vu l'artiste et le mari; on ne pouvait pas douter de leur bon vouloir et de leur facile humeur : le moment était venu de montrer Thomme, et Sophie, qui l'aimait certainement, ne manquerait pas de l'appuyer dans une résolution qui lui rendrait tout ensemble l'indépendance et la dignité.

Maurice avait pris 1a ligne des boulevards pour être plus longtemps avec lui-même, et il était décidé à commencer dès le lendemain l'application de soii plan de réforme, lorsqu'il rentra chez lui. La famille était rassemblée dans le salon, et une grande discussion dont il était le héros l'animait.

Mme Sorbier, debout devant la cheminée, examinait une lettre à la clarté d'une lampe. Sophie^ assise dans un fauteuil, les mains croisées sur ses genoux, regardait la flamme d'un air pensif. M. Sor-^ hier se promenait dans le salon, les bras derrière le dos; il avait ce visage austère et cette attitude ré-< fléchie que l'animation prêter aux philosophes. Mme de Vitteaux, accoudée auprès de Sophie, sem«blait la consoler du geste et de la voix.

c Ah I dit-elle en voyant entrer Maurice, voici le coupable.

— Moi, coupable! » dit Maurice.

Mme de Yitteaux se leva, et, passant rapidement près de lui, lui jeta ces mots dans Toreille :

c On vous accuse de trahison : si c'est faux, niez ; si c'est vrai, niez plus fort. »

Maurice la regarda tout étonné, et se dirigea vers

Sophie en lui tendant la main. Sophie ne donna pas la sienne. II voulut Tombrasser, elle détourna la tôle.

« Mais qu'y a-t-il donc ? » reprit-il.

Mme Sorbier plia le papier qu'elle tenait à la main et le mit dans sa poche; elle semblait triste, et on voyait cependant comme un sourire de satisfaction sur ses lèvres. Elle s'assit à côté de sa fille et faisait signe à son gendre de se placer près d'elle.

•c Monsieur de Treuil, dit-elle, que vous quittiez votre famille pour dtner je ne sais où, faisant de notre maison une auberge où vous rentrez quand il vous plaît, j'y consens, bien que mon cœur souffre d'un tel oubli des convenances; mais je ne croyais pas que ce dédain de la vie intérieure allât jusqu'à rendre votre femme malheureuse. »

Mme Sorbier s'arrêta après cetexorde et soupira.

« A qui parlez «vous donc, madame? répondit Maurice froidement.

— Mais à vous, ce me semble, s'écria Mme Sorbier, indignée de ce sang-froid; je n'ai pas, j'Imagine, d'autre gendre que vous, et ce que j'apprends aujourd'hui me fait bénir Dieu de n'avoir qu'une fille 1« '

Maurice, on le sait, avait pris la résolution d'en finir avec cette tyrannie dont le dur réseau s'enroulait autour de lui. Une occasion se présentait de s'expliquer franchement, il la saisit,

Maurice de treuiu 205

« Je suis charmé de ce que vous voulez bien me dire, madame, repriUil; tout cela me prouve qu*il est des points sur lesquels nous ne nous entendons pas. Si je ne prétends pas faire de votre maison une auberge, vous n'avez pas de votre côté, je l'espère, la prétention d'en fairç une prison.

— Une prison ! s'écria Mme Sorbier.

— C'est pourquoi, ajouta Maurice, s'il m'est ar« rivé rarement de sortir seul et de dtner atec mes amis, cette liberté, je la prendrai désormais aussi souvent qu'il me plaira.

— C'est-à-dire que vous vivrez dehors.

— Je vivrai comme je crois devoir vivre, sans rien oublier de ce que je vous dois. Si fna femme trouvait cette résolution mauvaise, quelques mots lui feront comprendre, j'en suis sûr, qu'elle ne l'est pas. J'ai besoin d'une certaine indépendance, ma«> dame, et je la réclame.

. ~ On se doute assez de l'usage que vous en voulez faire. »

Maurice salua légèrement Mme Sorbier.

« Un usage utile ou agréable selon le temps, re-* prit-il sans répondre à l'insinuation de sa bellemère. Vous avez vos concerts, vos bals, vos visites, vos promenades : usez de tous ces plaisirs à votre guise ; mais ne trouvez pas désobligeant que je cherche mes distractions ailleurs. Vous avez vos amis en grand nombre, laissez -moi les miens.

â06 MAURICE DE TREUIL.

Vous avez voire boudoir et votre salon ; je demande que la romance, la polka et la conversation, ne fassent pas irruption dans mon atelier.

— Voulez-vous faire entendre par là que nous vous gênons?

— Point du tout, mais il serait bon qu'une cloison respectée séparât la vie mondaine du travail, rappariions un peu à tout le monde ; je désire que mon atelier soit à moi, et que mille importuns ne disposent pas à leur gré de mon temps et de mes pinceaux.

— Dés importuns! c'est-à-<lire nos amis! » s'écria la belle-mère.

Maurice se tourna du côlé de M. Sorbier : « Monsieur Sorbier, j'en suis sûr, me comprend et m'approuve, reprit'il.

-^ Sans doute, sans doute , répondit le vieillard un peu embarrassé. Quand je suis dans mon cabi* net, en train d'établir le compte d'un débiteur, si . quelqu'un entre brusquement, je perds le fil de mon addition, et c'est à recommencer. Je ne blAme donc pas ce désir que vous avez d'être tranquille ; mais là n'est pas la question.

'- Où est-elle donc î répliqua Maurice ; car malgré tout mon respect pour Mme Sorbier, je ne peux pas prendre au sérieux cette accusation qu'elle porte contre moi de rendre sa fille malheureuse.

— Vous avez tort, cependant, répondit sèchement Mme Sorbier.

MAURICE DE TftEUIL. 207

— Il s'agit donc de Sophie ?

— Oui. »

Maurice. tourna les yeux vers Sophie, qui baissa la tète et fondit en larmes.

« Ah ! dit-elle en cachant son visage entre ses mains, ce n*est pas là ce que vous m'aviez promis! »

Mme de Yitteaux, qui jusqu'à ce moment était restée nonchalamment auprès de Maurice, se pencha à son oreille, tandis que Mme Sorbier se précipitait vers sa flUe.

« La bombe va éclater, lui4it*elle vivement, niez ferme. »

Elle se leva et s'approcha de Sophie, qui semblait menacée d'une crise nerveuse. Les sanglots Tétouf- . faient à demi.

« Ma chère madame de Vitteaux, lui dit Mme Sorbier, emmenez Sophie dans sa chambre, je vous en prie ; cette pauvre enfant ne serait pas en état de supporter une explication. >

Mma de Vitteaux souleva Sophie et Tentratna.

« Venez, ma chère, venez, dit-elle en jetant un regard d'intelligence à Maurice ; je persiste à croire, malgré les apparences, que M. de Treuil n'est pas coupable. »

Elle sortit là*dessus, et laissa Mme et M. Sorbier en présence de Maurice. Mme Sorbier porta son mouchoir à ses yeux.

â08 MAURICE DE TREUIL.

« Ah ! monsieur , dit-elle d'une voix attendrie , quelle scène après quelques mois de mariage!

— J'en attends encore Texplication , répondit froidement Maurice» qui voyait bien que Mme Sorbier ne pleurait pas.

— Vous allez l'avoir, » reprit-elle.

Elle s'assit, s'essuya les yeux, soupira, et, regardant Maurice :

« Vous êtes sorti depuis ce matin, dit-elle ; vous avez déjeuné et dtné dehors... •

— Oui, répondit Maurice en l'interrompant. Si j'avais affaire à un juge d'instruction, je pourrais ne pas répondre; mais à vous je veux bien dire que j'ai déjeuné chez Lambert et dtné chez Philippe. Croyez-vous que ce soit un crime ?

— Ohl je ne vous demande pas de renseignements. Les juges d'instruction » comme vous dites, savent qu'ils ne peuvent pas compter beaucoup sur l'exactitude de ceux qu'on leur donne.

— Soit, madame. Vous comprendrez alors que»

mon intention n'étant pas de m'abaisser jusqu'à une justification, j'ai bien le droit de me taire.

— Il est f&cheux cependant que ce déjeuner chez M. Lambert et ce dîner chez M. Philippe coïncident avec une lettre qui a été ramassée à la porte de votre ateUer, lettre sans enveloppe, et qui a été lue par ma fille.

MAURICE DE TUEUlt. 20U

— C'est un tort qu'elle a en, puisque la lettre ne lui était pas adressée.

— Je conçois que cette action vous paraisse blâ* mable; mais la lettre, étant chez vous, pouvait être à vous, et ma fille, qui vous aime, a cédé peut-être à un mouvement de jalousie bien naturelle à son ftge, mais qu'une minute après elle a dû regretter bien amèrement.

— Ce mouvement dont vous parlez ne liii a-t-il été inspiré par personne, madame?

— Oh! je ne m'abaisserai pas à mon tour à nier ce que vous cherchez à me faire entendre : oui, monsieur, j'ai eu la première -pensée d'ouvrir cette lettre. Ma confiance en vous était si entière, que j'étais bien loin d'imaginer qu'elle pût vous intéresser en rien. Ah! cette confiance a été singulièrement trompée.

^Mais enfin, madame, que disait donc cette terrible lettre î s'écria Maurice impatienté,

— Oh ! rien de bien grave peut-être au point de vue des artistes. Le» artistes ont des mœurs avec lesquelles je ne suis pas bien familiarisée, je l'avoue, et il se peut que les choses qui nous paraissent trèsgraves, très-fâcheuses, à nous, n'aient, pour les personnes habituées à vivre dans votre monde , qu'une importance tout à fait secondaire. Il s'agit en somme d'un rendez-vous, d'un dîner, d'une partie fine, d'une petite trahison enfin. Si vous

ilO MAURICE DE TREUIL.

trouvez mon émolion et celle de ma fiUo ridicules, ne nous en veuillez pas, nous péchons par ignorance. «

H. Sorbier, qui ne soufflait mot et poursuivait sa promenade, approuvait le petit discours de sa femme par de légers mouvements de tète pleins d'onction.

« Peut-on voir cette lettre? demanda Maurice,

— La voici. »

Maurice prit le papier des mains de Mme Sorbier , et le parcourut rapidement d'un coup d'œil.

« Ohl rien n'y manque, reprit Mme Sorbier, ni le rendez-i-vous au Palais-Royal, ni le dîner aux Frères-Provençaux, ni les mots vifs. Ces personnes ont l'appétit ouvert et le style décolleté.... »

Maurice partit d'un grand éclat de rire qui interrompit Mme Sorbier au milieu de sa tirade.

« Ah! dit-elle, c'est indigne!... Vous riez quand Sophie pleure î

— Écoutez, mon gendre, dit alors M. Sorbier : je ne suis pas rigide comme un quaker, bien qu'à Pithiviers nous n'eussions pas l'idée de mœurs pareilles, Dieu merci; mais qu'après six ou huit mois de mariage vous ayez l'indélicatesse d'en* tretenir des correspondances avec des personnes de vie aussi légère, c'est ce que je ne puis excuser.

MAURICE DE TREUIL. 2il

— El VOUS auriez mille fois raison de m'accuser, s*écria Maurice ; mais encore faudrait il que je fusse coupable.

— Comment? Cette lettre....

— Ne m'est pas adressée. »

Mme de Vilteaux, qui se mourait d'envie de savoir comment la scène entamée devant elle finirait, rentra sur ces entrefaites dans le salon, et entendit les dernières paroles de Maurice.

« Très-bien ! » dit-elle à demi- voix en passant devant lui.

Et tout baut elle ajouta : c Sophie est plus calme; elle m'a priée de venir vous le dire. »

Mme Sorbier la remercia par un signe de tête et regarda Maurice.

« Quoi ! vous assurez que cette lettre n'est pas pour vous?

— Je le dis parce que c'est vrai.

— Elle a été trouvée chez vous, au pied de ce tableau auquel vous travaillez avec tant d'assiduité.^.. Elle est datée d'hier.

— Qu'importe la date? Suis-je donc le seul à entrer dans mon atelier?

— Cependant une personne qui vous connaît baucoup affirme qu'elle est pour vous.

— Ah !... Et le nom de cette personne si bien informée, s'il vous plaît?

— M. Gloseau du Tailli. »

212 NAURIGE DE TREUIL.

A ce nom, Maurice, qui jusqu'alors avait conservé son sang-froid, le perdit.

« Ah! c'est M. Gloseau du Tailli qui m'accuse, s'écria-t-il.

«r- Oui. Il était ici tout à l'heure , nous lui avons montré la lettre : il a balbutié un instant ; puis enfin, poussé à bout par nos questions, il a fini par avouer que la lettre vous était destinée. Il voulait d'abord qu'on n'en parlât pas et cherchait à vous excuser, mais le chagiin de ma fille a été le plus fort.

— C'est M. Closeau du Tailli?... répéta Maurice.

— C'est lui.... Vous ne niez plus à présent! » Maurice sauta sur son chapeau et courut vers la

porte ; il semblait hors de lui.

« Mais où donc allez-vous? s'écria M. Sorbier.

— Où je vais? reprit Maurice, je vais chez M. Gloseau du Tailli, et je lui ferai bien confesser la vérité, car cette lettre, c'est lui qui l'a perdue.... »

Mme Sorbier changea de visage.

« Quoi! vousdites...?

r- Je dis que toutes ces sottises-là, c'est lui qui lésa inspirées!... Et puisqu'il mêle mon nom à ses facéties, je trouve le procédé de mauvais go^t, et cours de ce pas lui dire nettement son fait. S'il vous reste à tous quelque doute sur le véritable héros de cette aventure, que Mme Sorbier daigne m'accompagner, et elle ne tardera pas à se convaincre qu'il tient un rang distingué parmi ses connaissances. »

Mme de Yitteaux sourit du coin des lèvres, et, s*approchânt de Maurice, elle lui glissa ces mots à Toreille : Sinon èvero^ è ben trovato.

Maurice la regarda sans répondre ; il avait la main sur le bouton de la porte, et allait sortir lorsque Mme Sorbier l'arrêta.

« Un instant, monsieur ! » dit'-elle.

Mme de Vitteaux partit d'un fou rire.

« Quoi ! dit-elle, ce n'est vraiment pas vous, et le beau don Juan qui a inspiré cette épltre galante, c'est M. Gloseau du Tailli ? Où diable la séduction va-* t-elle se nicher! Un homme qui a tant d'habits bleus et tant de pantalons gris ! On ne peut donc plus se fier à rien I Je le prenais pour un rentier un peu gros, et j'avais affaire à un Lovelace I Que de dangers ne courais-je pas sans le savoir !..• Ah ! qu'il vienne maintenant ; je sais de quel nom il faut vous appeler, monsieur Gloseau de Faublas. »

Mme Sorbier froissait son mouchoir dans un accès d'impatience qu'elle ne dissimulait pas.

« Non, dit-elle , vous n'en ferez rien , chère madame...

— Et poupquoi? Je jouirais de voirie timide em-* barras de ce conquérant démasqué...

— Je vous en prie , M. Gloseau du Tailli est de nos amis... Faut-il l'accabler pour une peccadille? Ge ne serait pas généreux, et vous ne refuserez pas de vous taire à ma sollicitation.

2i4 MAURICE 0£ TREUIL.

— Mon Dieu, si vous l'exigez absolument, j'y couj sens ; mais vous me privez là d'un grand plaisir : j'aurais voulu voir la confusion de M. CloBeau du Tailli pris en flagrant délit. »

Mme Sorbier saisit les mains do Mme de Yitteaux entre les siennes.

« Eh bien I oui, je vous en supplie ; ne parlez pas... J'ai des motifs sérieux pour vous engager à nous garder le secret , je vous les expliquerai plus tard. Retournez auprès de ma fille ; elle a peut-être besoin du secours de votre* amitié, triste comme elle l'est. Vous ne lui direz rien de ce que vous avez appris, je me charge de tout arranger* Vous me le promettez, n'est-ce pas ?

•— Puisqu'il le faut , je le veux bien , tnâis c'est fâcheux. M. Gloseau du Tailli faisant le mauvais sujet, tant de rouerie cachée sous de si gros favoris, qui l'eût cru ? »

Et, entraînée par Mme Sorbier, Mme de Vitteaux sortit en riant.

Aussitôt qu'elle fut seule entre son mari et son gendre, Mme Sorbier se tourna vers Maurice : « Je suis bien Contrariée , dit-elle , que vous ayez parlé de tout cela devant Mme de Vitteaux.

— Vous m'y avez contraint , madame , répondit Maurice.

— Il fallait attendre, Inventer, me parler bas, que sais-je ?

— Mais , ce me semble , vous ne vous gêniez guère pour parler haut !

— N'importe, il fallait surtout ne pas nommer M. CloseauduTailli. '

— Lui ! l'auteur de tout le mal, le coupable I et pourquoi î »

Mme Sorbier fit un léger mouvement d'épaules, comme si Timpatience l'emportait.

« Il est singulier, reprit^elle, que vous ne com^ preniez pas !

— Non, en vérité.

— Mon Dieu, c'est fort simple, cependant; M. Gloseau du Tailli est le parrain de Sophie, vous le savez.

— Oui.

*- Il est très-riche , plus riche qu'on ne croit ; il n'a pas d'enfants, pas de neveux, il aime beaucoup sa filleule, et son intention est de lui laisser toute sa fortune.

— Eh bien î » dit Maurice.

Mme Sorbier le regarda avec stupéfaction. L'idiotisme le plus absolu succédant sans transition à l'intelligence la plus vive ne lui aurait pas causé plus d'étonnement.

« Comment, eh bien ? reprit-elle.

— Si vous voulez que Je comprenne , expliquezvous nettement. Je ne vois pas ce que la fortune de M. Gloseau du Tailli, parrain de ma femme, peut avoir à faire dans toute cette histoire de lettre... »

Mme Sorbier leva les yeux en Taîr. Elle renonçait à s'entendre avec un esprit aussi obtus. M. Sorbier intervint alors.

« Il ne faut pas lui en vouloir, dit-il d'un air bon et conciliant ; Maurice est artiste, et ce n'est pas sa faute si, comme toi, il ne saisit pas du premier coup d'œil l'ensemble des choses et leurs conséquences. La langue des affaires lui est inconnue ; je vais essayer de la lui faire comprendre. »

M. Sorbier se tourna du côté de Maurice , et comme un avocat qui cherche à convaincre la partie adverse : « On vous a dit , mon gendre, reprit-il , que mou ami M. Closeau du Tailli est fort riche. •• C'est la vérité , j'en sais quelque chose , moi qui pendant de longues années ai été son correspondant , alors qu'il était au Havre : c'est un homme qui achèterait la plaine Saint-Denis , s'il voulait ; mais ce qu'on ne vous a pas dit, c'est qu'il est extraordinairement susceptible, et qu'il ne pardonne jamais^ une fois qu'on Ta blessé. Vous entendez bien cela, n'est-ce pas ? Qui n'a pas son petit défaut ? Or, si vous allez dire à Sophie et à cette folle de Mme de Yitteaux que la lettre est adressée à M. Glo-» seau du Tailli, c'est absolument comme si vous le disiez à tout le monde. On rira , on se' moquera,, et notre ami sera la victime de mille quolibets. Vous venez, comme moi , d'en entendre un petit échantillon. M. Closeau du Tailli ne manquera pas de

sâYoir que rindiscrétioii vient de vous, qui êtes notre gendre ; son ressentiment rejaillira sur Sophie, et Dieu sait alors où ira l'héritage !... Vous n'êtes pas homme, j'imagine, à jeter à l'eau deux hôns petits millions , car il a tout au moins deux millions, le cher parrain,, pour le mince plaisir de raconter les fredaines du bonhomme à tout venant ; je ne vous crois pas si artiste que cela. 11 suffit que nous ayons clairement la preuve que vous n'êtes pas coupable, le reste importe peu.

— Permettez, dit Maurice, le reste est votre fiHe,

— Oh ! ma fille n'y pensera plus dans quatre jours. Si elle boude , vous lui donnerez une bagatelle , un châle ou quelque bracelet. On m'a dit qu'il n'y a pas de désespoir qui tienne contre ces choses-là. Au besoin , ma femme lui dira qu'elle s'est trompée, et que vous êtes innocent comme l'enfant Jésus. »

Maurice secoua la tête : « Au fond du cœur, Sophie m'en voudra toujours, reprit-il avec force.

— Bah ! bah ! un peu plus, un peu moins, qu'estce que ça fait en ménage ? L'important est que les deux millions ne s'en aillent pas. »

Maurice se leva ; à son tour, il était stupéfait.

ft Monsieur, dit-il en dissimulant l'indignation qui l'animait, je ne voudrais rien faire qui pût vous contrarier dans vos projets ; mais j'ai le regret de vous en avertir, au premier mot qui me prouvera

ii9 MAURICE DE TREUIL.

que Sophie garde quelque soupçon, je dirai toute la vérité. Dix millions ne m'arrêteraient pas. »

Maurice sortit à ces mots, laissant M. et Mme Sorbier muets d'étonnement.

« Eh bien ! que vous avais-je ditî s'écria enfin Mme Sorbier.... Ce peinlriîfera notre malheur I

— Dame ! est-ce ma faute ? répondit M. Sorbier de l'air d'un enfant qu'on gronde. Tu sais bien que, si M. Gloseau du Tailli ne s'en était pas mêlé , jamais je n'aurais pensé à Maurice.

• î— C'est vrai, mais dès le premier met tu as cédé.... C'était M. de GourtaUn qu'il nous fallait. Ce gendre-là , vois-tu , je le regretterai toute ma vie. C'était un homme, celui-là, un homme qui nous aurait fait honneur, tandis que l'autre , un artiste....

— A présent, c'est fait, il faut en prendre son parti.... Tu sais le dicton : comme on faitsonlit,on se couche. Le lit est mal fait, essayons de dormir.... Maurice est jeune; il a vécu comme l'oiseau sur la branche... On lui apprendra ce que c'est qu'une famille, et avec le temps on le formera.

— Lui ! répondit Mme Sorbier avec une extrême violence. Tu ne vois donc pas qu'il abuse de toutes nos bontés? Nous sommes pour lui comme un caissier ; pourvu qu'il dtne bien et qu'il ait des gants, il ne s'informe pas comment on paye.... 11 atoujours l'air de s'ennuyer avec nous.... Il nous quitte dès

MAtJRieE DE TREUIL. ^f%

qu'on a le dos tourné.... On dirait qu'il nous méprise.... moi, je le hais !

— Et moi, croifr-tu donc que je l'aime ? »

Les deux époux venaient de se comprendre d'un mot. De ce moment , Mme Sorbier vit bien qu'elle pouvait tout contre Maurice ; elle était assurée de trouver un complice dans ïe chef de la femille.

De nouveaux incidents , amenés tout ensemble par le hasard et par d'habiles combinaisons , ache* vèrent de compliquer cette situation déjà si difficile. Sophie ne parlait plus ouvertement de la lettre que Mme Sorbier ayait découverte dans l'atelier; mais, iière de sa jeunesse et des succès qui avaient salué son apparition dans les salons où Mme de Yitteaux l'avait introduite, elle ne pardonnait pas à Maurice d'avoir pu l'oublier un instant. C'était moins une blessure faite à son cœur qu'un outrage fait à sa beauté. Son amour-propre s'en souvenait et le fai* sait sentir à Maurice par mille allusions piquantes qui naissaient d'elles-mêmes dans la conversation. Si l'on parlait de trahison : c Oh I disait Sophie , la trahison va de soi, ce n'est rien; Timportant, quand on trahit, est de ne pas être maladroit, et c'est ce qu'on oublie trop souvent, i Puis iine autre fois : •I Ohl les lettres!.... Il faudrait toujours les brûler.... Il y a tant de poches qui les laissent tomber !,.. 9

Le cœur de Maurice ressentait chacun de ces coups. Par un sentiment de délicatesse, il répugnait

d20 MAUBICË DE TREUIL,

à dénoncer M. Gloseau du Tailli ; mais la constance des récriminations de Sophie, Tindiscrète et fatigante amitié de son parrain, pouvaient le pousser à bout. Un matin, M. Gloseau du Tailli, qu'on n'avait pas vu depuis quelque temps, entra chez Maurice comme un coup de vent.

« C'est moi, s'écria-t-il, j'arrive de Ghaillot.... Ça, mon cher, il faut que nous dînions ensemble de ce c6té-là.... Il n'y a pas que les sculpteurs qui sa-chent dénicher les fauvettes, vous verrez !... Arrangez-vous pour être libre un de ces jours.... Tenez, ce soir, je dînerai ici , et je dirai que vous m'avez invité.

— Moil

— Eh ! oui , vous ! Ce sera mon tour une autre fois.... Si Mimi-Soleil veut être de la partie, vous la conduirez. . . . J'ai découvert un cabaret où il y a du vin de Pomard comme on n'en boit pas aux Frères-Provençaux.... A propos, l'autre jour, j'ai mis sur votre compte une maladresse de cçtte folle d'Aglaé, vous savez, la petite brune si grassouillette ?. . . Entre amis, on s'aide..*. J'arrangerai tout ça dans l'occasion.

— Si bien que jai eu, à cause de vos fredaines, plus d'ennuis que vous n'avez de cheveux! «répondit Maurice d'un ton sec.

M. Gloseau du Tailli le regarda d'un air tout surpris.

« Vous vous fâchez avec moi ! La bonne plaisan-

Icrie !..; Ah ! je comprends, vous avez eu, m'at-on dit , une algarade de Mme Sorbier. Êtes-vous jeuj^e !.•. mais, mon cher, si vous lui faisiez la cour, tout irait pour le mieux. Parlez-lui de ses rubans jonquille et déclarez qu'ils sont les plus beaux du monde. Vantez hardiment sa rare distinction et Texquise finesse de son esprit. La bonne dame n'a jamais, tant s'en fiaut, détesté les compliments. Abreuvez-la de miel : elle en avalera plus que vous ne lui en donnerez. Au besoin, un peu de galanterie ne serait pas inutile. Elle a pratiqué la vertu ; que faire à Pithiviers ? Laissez-liii croire qu'il n'eût dépendu que d'elle de mettre la ville et les faubourgs en rumeur!... Quand vous aurez la mère, toute la maison sera à vous. A quoi diable employezvous cette intelligence dont on m'a dit que vous ne manquiez pas? Mais c'est l'enfance de l'art. Si Mme Sorbier est pour vous, Sophie déclarera que vous êtes le meilleur des maris. Si la mère dit amen^ la fille dira ainsi soU-il ! Et c'est alors que nous nous réjouirons.... Ainsi c'est convenu î Demain nous dînons en mauvais sujets. »>

Maurice avait repris ses pinceaux et n'écoutait plus ; mais dès le soir même M. Closeau du Tailli fit faire un crochet à la conversation , et déclara qu'il ne pourrait pas le lendemain accompagner Mme Sorbier à l'Opéra , Maurice ayant disposé de sa soirée.

n% MAURICE DE TREUIL.

M Hein? fit Maurice.

— Bon ! toilà que vous oubliez ce dîner auquel vous m'avez eng8tgéi..i

— Un dîner de garçons I dit Mme Sorbier, déjà aigre.

— Dame ! ce ne sera pas , j'imagine, un dîner de pères de famille ; mais j'ai accepté. C'est ddns ton intérêt, petite ; je veillerai sur ton mari.

— Oh I il n'«n A plus besoin, répondit Sophie. -^ Très-bien, dit Maurice, nous verrons demain»

— A quatre heures , je serai chez vous , » reprit lé rentier.

Après lô dîner, qui fut contraint, M. Gloseau dli Tailii glissa son bras sous celui de Maurice : c Yous voyez , dit-il , là chose a passé comme Une lettre à la poste. ^

Lelendetnain, un peu avant qtiatre heures, Sophie et Mme de Vitteâux entrèrent dans l'atelier de Maurice^ Mimi-Soleil posait, vêtue dé lambeaux d'éloffes éclatantes.

« Mathilde est venue me prendre pour voir une exposition d'horticulture qui est fort b^Ue* Voulpz* vous nous accompagner î dit Sophie.

-^ Impossible à présent , répondit Maurice en se tournant à demi; Mme de Vitteâux voudra bien m'excuser, mais je tlené ma tête et je ne veux pas la laisser échapper.

— Puis il y a le rendez-vous dont on ne parle

pas , et l'heure va sonner, reprit Sophie. Tenez , Mathilde, il ne faut gêner personne» »

Maurice jeta vivetneht son pihceau.

« Ainsi , dit-il en prenant la main de sa femme» vous croyez toujours à ces sottises qu'on tous a dites î

— Ah ! ne recommençons pas ; vous savez que ma conviction est faite. »

fin ce moment, on entendit un pas lourd sur l'escalier et le bruit d'une canne qui ea frappait les marcheis.

« Eh bien ! entrez là, » dit Maurice eii poussant Sophie et Mathilde dans un cabinet , dont il rejeta sur elles l'épaisse portière de tapisserie»

Use rassit devant son tableau , et M. Glosé&u du Tailli enti^a.

« Eh ! eh ! Mimi-Soleil I » s'écria-t-il tout jbyfeUx.

iMimi-Soleil fit un moqvement comme pour* se lever; un regard de Maurice, dont elle deviilà la signification, la retint à sa place.

« Tiens ! pensa-t-elle une scène de vaudeville i ■'

— Mademoiselle Mimi-Soleil viendra*t-ellè ftVëfc nous ? reprit M. Gloseau du Tailli.

— Avec voiîs, c'est bientôt dit ; mais avec qui f

— Oh 1 les personnes que vous rencontrerez lie vous valent certainement pas ; mais il en est Uhé que j'ai choisie , et qui peut paraître jolie même à côté de vous.

224 mai:rige de treuil.

— Aglaé, sans doute, toujours Aglaé !...

— Oh ! non , cela date de quinze jours.,.. Je ne poussa pas si loin le culte de la fidélité ! répondit le rentier d'un air leste.... Mais si une personne que je connais voulait m'entendre.... >

Maurice fit ui> signe à Mimi'-Soleil et se leva. « Ça, dit-il , j'ai une lettre à écrire.... Je vais et je reviens. »

A peine Maurice eut-il quitté l'atelier, que M.Gloseau du Tailli entreprit un cours complet de séduction. Il avait pour Mimi-Soleil un goût d'autant plus vif qu'elle se moquait de lui en toute occasion et qu'elle avait dans le visage un coin de ressemblance avec cette Marcelle qu'il avait tant aimée. C'éUiit encore elle sans être elle. Il s'anima en parlant et s'oublia dans des promesses dontrexécutianluieût arraché les entrailles. Mimi-Soleil n'avait qu'à commander : le palissandre, une corbeille , un chalet, les cachemires et les bijoux, tout était à elle. A chaque oflre nouvelle , Mimi-Soleil secouait la tète : « Bah l bah ! disait-elle, est-ce qu'on peut se fier à vous ?... A combien d'autres n'avez-vous pas tenu ce langage ! • M. €loseau du TailH prit le ciel à témoin de sa sincérité , et, la croyant à demi vaincue , redoubla d'éloquence ; mais à ce moment de grands éclats de rire à demi étouffés l'interrompirent, M. Gloseau du Tailli se redressa et vit la tapisserie du cabinet qui s'agitait.

« Qui donc est là ? » s'écria-t-il en jetant un regard furieux sur Mimi-Soleil.

Le rire Tavait gagnée, et, la tête à demi cachée dans ses mains, elle ne pouvait plus répondre. Cette fois, Sophie et Mme de Vitteaux sortirent.

« Ne vous fâchez pas , cher parrain , dit Sophie ; nous étions là par hasard, nous avons tout vu, tout entendu, mais malgré nousl... »

Elle ne put pas continuer, un fou rire lui coupa la parole.

Mimi-Soleil jeta un chàle sur ses épaules, prit son chapeau et se sauva au moment où Maurice rentrait.

On ne voyait plus une goutte de sang sur le visage de M. Gloseau du Tailli, si ce n'est dans les yeux, qui semblaient rouges. Un petit rire nerveux faisait trembler ses lèvres. Il regarda Maurice.

« L'idée est de vous, dit-il ; merci...»

— Il fallait bien convaincre Sophie....

— Vous avez réussi.... J'ai fort amusé ces dames ; voyez, elles en pleurent. M. Closeau du Tailli aux pieds d'un modèle.... comme un acteur sur un théâtre, c'est fort drôle ! »

Sophie ne reconnaissait plus la voix de son parrain ; elle cessa de rire et le regarda.

« Vous m'en voulez? dit Maurice.

— Moi, point. Vous avez ri, c'est au mieux ; chacun rit à son tour. »

226 MAtIHIGE DE TREUIL.

M. Closeau du Tailli prit sa canne et rajusta son habit.

• Au revoir, monsieiir de Trueil > % dit-il, et il Bohit.

Sophie s'élança derrière lui.

« Hum ! murmura Mme de Vitteaux, ou je me trompe fort, ou le cher homme ne vous pardonnera jamais.

— Que m'importe, si Sophie m'aime encore ? »

s'écria Maurice.

Quand Sophie reparut, Maiirice, les yeux brillants de joie, s'élança à sa rencontre*

o: Eh bien ! dit-il, ètes-vous sûre à préseht de la vérité ?

— Oui, oiii, répliqua Sophie sans répondre à Télan de son mari , mais peut-être avons-noUs eu tort.... Mon parrain est parti fâché* •

Un frisson saisit Maurice au cœur ; il laissa tomber ses bras et n'embrasëa pas sa femme.

Ce fut bien pis encore lorsc^ue la nouvelle de la scène qui s'était jouée dan^ l'atelier arriva aux oreilles des épouX Sorbier. Le mari joignit les mains d'un air désolé, la femme poUsdà de grands cris et demanda si Maurice était deVehU fou.

« Il veut nous ruiner! disait-elle. Se moquer du parrain de Sophie.... un homme si riche! »

Elle courut chez Mme de YitteauX et la supplia de garder pour elle seule l'histoire de la dèclâra*-

MAURICE DE TBEUIL. 2^7

tion; malheureusement Mme de Yitteaux, qui ne pouvait se souvenir de M. Gloseau du Tailli aux pieds dé Mimi-Soleil sans rire aux larmes, la ra« contait à tout venant. La porte fermée^ elle oubliait son serment et ne tarissait pas en récits sur Tincroyable éloquence et le feu pathétique de l'armateur, rajeuni par Tatmosphëre de Paris. Sophie aussi, entraînée par l'exemple, riait quelquefois dans un petit cercle d'intimes, et bientôt toutes les personnes qui fréquetrtaient l'hôtel de la rUe Godotde-Mauroy furent informées de l'aventure dans ses moindres détails. Des allusions transparentes et une légère rumeur en instruisirent M. Gloseau du TaUli.

tin matin, il 6e présenta chez Maurice; rien en apparence n'était changé en lui, il avait le même habit et le même sourire.

« Votre femme n'est pas làî dit*iL

^ Ici non, mais chez elle, je crois.

— Oh! j'en viens.... J'avais à lui parler, mais vohs pouvez vous charger dé la commiséloti.... Avez-vous du papier et de l'encre î

— Oui ; pour quoi faire?

— Pour écrire et signer un reçu de trente mille dt quelques cents franc» que je vais vous remettre.

— -Amoi?....

— Ils appârtietitiént à Sophie, tnais eti son absence la signature du mari suffira. Voici les billets

de banque. Comptez et écrivez le chiffre de la somme en toutes lettres....' Bien; à présent le compte est fait, et entre nous tout est dit.... Eh! eh! trente mille francs qui vous lomberit du ciel, cela ne vous fait pas rire, vous qui riez si bien? » Maurice était mal à Taise ; cette somme qu'il touchait des doigts et dont il ne connaissait pas Torir gine, l'air de M. Closeau du Tailli et un certain sourire qu'il avait au coin des* lèvres, tout le surprenait. Il craignit d'avoir offensé un homme qui l'avait obligé, et par un mouvement subit il lui tendit la main.

« Mon cher monsieur Closeau du Tailli, dit-il, il se passe quelque chose que je ne comprends pas.... Vous avez un poids sur le cœur.... Si je vous ai fait de la peine, dites-le-moi.

' — Et qu'ai-je à vous direî... Vous êtes jeune et vous aimez à rire, tant mieux.... Quand l'occasion s'en présente, je ris aussi.... Donc prenez cet argent et ne pensez à rien. »

M. Closeau du Tailli plia le reçu que Maurice venait de signer et le glissa dans sa poche.

« Au revoir, reprit-il; vous direz à Sophie que je suis venu. »

Il donna une vigoureuse poignée de main à Maurice et sortit. Aussitôt que sa femme Ait rentrée, Maurice lui parla de la visite de son parrain et de la somme qu'il avait laissée.

« Je sais ce que c'est , dit Sophie; mais pourquoi donc l'a-t-il apportée? »

Sophie lui raconta que cet argent provenait de petites sommes qui avaient été économisées sur les cadeaux qu'elle recevait tous les premiers de l'an , aux anniversaires de sa naissance et dans d'autres circonstances solennelles. M. Gloseau du Tailli s'était chargé de les faires travailler. De temps en temps il lui tapait sur la joue :

« Sois tranquille, mignonne, tes économies font des petits, » disait*il; et les jours de gala il lui appor* tait des bagatelles qu'il payait avec sa part de béné^ iice dans les affaires où il l'intéressait.

Avec le capital acquis, il voulait acheter plus tard aux environs de Trouville une maison de campagne où il était convenu que Sophie lui réserverait une chambre dans la saison des eaux.

« Qu'allons-nous faire de cet argent? dit Maurice.

— Gardez-le toujours, on verra. »

M. Sorbier ne partagea pas l'indifférence de Sophie. Il était dans sa chambre, occupé à lire le journal du soir, quand la nouvelle de cette restitution lui fut annoncée. Il sauta de son fauteuil.

« Il a rendu les trente mille francs ! tout est flni*!» s'écria-t-iU

Sophie le regarda d'un air stupéfait.

« Tu ne comprends pas cela, toi ! reprit-il. C'est

ââO MAURICE DE TftEUIL.

cette sottise de l'atelier qui Fa conduit là..». Ah! vous avez ri à ses dépens, vous vous êtes moqués de lui...» C'est une belle idée que vous avez eitej Cours après l'héritage maintenant, cours doncL^^ Les oiseaux sont dénichés.

— Mais.»., balbutia Sophie*... jene savais pas....

-^ Tu né savais pas!;.. Ton mari le savait bien, lui!... M*étais-je exténué à lui dire!..« La belle affaire, quand tu aurais été un peu jalouse ! T« n'en serais pas morte^ et M. Closeau du Tailli, que nous avions un intérêt si clair à ménager , serait encore de nos amis. Perdre une succession pareille pour un méchant billet ! La vertu de M. de Treuil est donc bien susceptible, qu'elle s'effarouche pour quatre lignes de gnffonnage ! Elle te coillte deux millions, ma chère, cette vertu I »

M. Sorbier était hors de lui ; il marchait à grand» pas«

«Hein! que dis-tu de cela? ». reprit-il en se tournant vers sa femme.

Mme Sorbier, qui faisait de la tapisserie au coin de la cheminée, et qui n'avait pas bougé, leva les -yeux«

< Moi!... Je m'y attendais. é^. De la part de M. Maurice de Treuil, rien ne petit plus m'étonner; mais je m'en lave les mains, ce n'est pais moi qui l'ai choisi ! *

Le fameut àe rieit pas mei qui Vai chaistl était

dans la bouche de Mme Sorbier comme un fouet dans la main d'un roulier; elle s'en servait pour frapper son mari et l'exaspérer.

« Eh bien! s'écria-t-il furieux, si on a fait une sottise, on peut la réparer. »

Le résultat le plus clair de cette aventure fut de ranger violemment M. Sorbier dans le parti de Mme Sorbier. Maurice était atteint et convaincu d'ingratitude envers l'homme à qui il devait tout. Aussi longtemps que les choses étaient restées dans le domaine des idées, le banquier de Pithiviers n'avait rien dit. Maintenant qu'elles se traduisaient par la perte d'une succession si longtemps espérée, le vieux sang de Sorbier-le-Loup se révoltait dans ses veines. Il était blessé au vif, et la blessure saignait. Dans ce gendre qu'il avait accepté en considération de l'héritage assuré à sa fille par M. Gloseau du Tailli, il ne voyait plus qu'un ennemi employé à la ruine de sa maison. Dès ce jour, il se souvint des sommes qu'au dire de M. Gloseau du Tailli Mau* rice tirait jadis de la vei\te de ses tableaux. Où étaient-elles, ces sommes fabuleuses que le gouvernement et les amateurs s'empressaient à lui of«

frir, et pourquoi ne lui en pârlait-on jamais? Était-ce à dire que M. Maurice de Treuil, maintenant qu'il avait tout à souhait, se réservait de vivre sous le toit des parents de sa femme comme le rat de la fable dans son fromage? Les aU usions ne tardèrent pas à jaillir de tous côtés, et tout était prétexte pour leur donner cours. La présence d'un tiers ne gênait ni M. ni Mme Sorbier.

Au plus fort de cette irritation, M. de Gourtalin se présenta un soir chez M. Sorbier, qui compulsait un livre de notes auprès de sa femme. Ils étaient seuls, et le député le savait bien ; mais il feignit un grand étonnement.

ft Ohl dit Mme Sorbier, Sophie ne voulait pas sortir ; mais son mari Ta entraînée. Il s'agit d'un dîner avec M. Duvemey et d'une première représentation je ne sais où.

— Et M. de Treuil a payé la loge et le dîner avec le prix des tableaux qu'il ne fait pas, dit M. Sor^ hier,

— C'est un artiste ! » répondit M. dé Gourtalin. En venant troubler le tète-à-téte des deux époux,

M. de Gourtalin avait un plan tout fait. Ge qU'il avait vu de l'intérieur de la famille Sorbier et la faveur marquée avec laquelle Mme Sorbier l'accueillait toujours lui avaient fait croire que le moment était propice pour entretenir le vieux banquier des mines de houille et de plomb argentifère dont il avait ob«

iklAUHIGB DE TREUIL. 235

tenu la concession, et pour lesrjuelles il avait besoin dl' capitaux^ comtne les grains conttés au sillon ont bësoiil d'eàu et de isoleil. Il aborda résolument la question.

« Je viens réclamer vos bons conseils, dit-il en ^'adressant à M. Sorbier et en tirant un papier de sii poche. Je me suis chargé d'une affaire de mines très-importante sur le bien qu'on m*en a dit* Quelques personnes qui tiennent à l'administration supérieure et touchent au gouvernement, sachant que vous m'accordiez une part de votre amitié, m'ont vivement engagé à vous consulter, intéressées qu'elles sont elles-mêmes dans cette afiaire. On Vous regarde comme l'un des flambeaux de la!

finance, et, ma foi, au risque de vous importuner, j'âl cédé à leurs instances. Voici une note et quelques chiffres qui vous donneront une idée de ces mines et de ce qu'elles rendent. Ceci est pour l'enseinblë de l'opération ; quant aux détails, je suis là. »

Gè petit discours produisit uû excellent effet. La maison de Pithiviers et les occUpatiohs qu'elle procurait à M. Sorbier îie sUffisaieut (las à sOn activité. L'ennui le gagnait souvent le soir. Rien alors ne pouvait mieux le réveiller qUe la vUe d'Uti dossier criblé de Chiffres. U tendit la maitt et prit le mémoire que lui offrait M. de Gourialin avec la vivacité gourmande d'un enfant qui saisit une friandise.

« Madame Sorbier me pardonnera-t-élle mou in^

discrélion ? reprit le député. Si j'osais l'espérer, je viendrais demain solliciter ma grâce en lui offrant la loge du ministre au Théâtre-Français. Ce n'est pas une première représentation, mais on fait ce qu'on peut, et Mlle Rachel jouera. »

Paraître dans la loge du ministre ! Mme Sorbier éblouie pensa tout de suite au bonnet qu'elle mettrait pour cette soirée solennelle, et le regard qu'elle jeta à M. de Gourtalin fit bien voir qu'il aurait en elle une fidèle alliée.

Le député ayant ajouté qu'il craignait de fatiguer Mme Sorbier en parlant devant elle de l'opération projetée : •« Oh! dit M. Sorbier, Agathe s'entend aussi bien que moi à ces sortes d'affaires; nous pouvons causer. »

Il était déjà comme un vieux procureur flairant parmi de nombreux dossiers les éléments d'un long procès. Ses yeux brillaient, et ses lèvres semblaient caresser en les épelantles chiffres soumis àsonexa* men. Rien ne pouvait plus le distraire de son étude. Il tira de sa redingote un calepin et un crayon,' et se mit à prendre des notes, travail muet qu'il entremêlait de petites exclamations où le doute et la satisfaction avaient une part égale.

« En principe, l'affaire me paraît bonne, dit-il enfin, si toutefois les chiffres sont exacts : car, vous le savez, tout dépend des chiffres, et il y a l'art de les grouper; mais avec les pièces que vous m'ap-

MAURICE DE TREUIU 237

porterez, nous y verrons clair. Je crois bien d'ailleurs que celui qui m& fera prendre un 3 pour un 6 n'est pas encore né. »

M. Sorbier se mît à rire 4'un petit rire sec qui ressemblait au bruit d'une lime criant sur du fer*

« Avez-vous quelque intérêt sérieux là dedans? reprit-il en poussant les feuillets du mémoire dû bout des doigts*

— Oh ! une centaine de mille francs peut-être^ qu'il dépend de moi de tripler ou de réduire à rien*

•— Hum ! cent mille francs, c'est quelque chose...* J'avais cent mille francs chez ce coquin qui m'en a fait perdre dix mille, et dont je vous ai peut-être raconté l'histoire*

— Oui, répondit M* de Courtalin, qui la savait par cœur.

— Le misérable ! que de choses il m'a empêché de faire faute de ces dix mille francs!... En affaires, l'argent est tout, et vos mines, si belles qu'elles soient, ne vaudront quelque chose qu'en raison du capital employé. Demandez à ma femme.

— Serons-nous seuls dans la loge du ministre? dit Mme Sorbier.

— La loge est à vous tout entière, et, s'il vous plaît d'y inviter quelques personnes, vous en êtes la maîtresse*

— C'est cela! j'écrirai à Mme de Vitteaux et à

celte comtesse chez laquelle elle nous a présentées hier, ma fille et moi. »

M. Sorbier faisait une addition. M. (Je Courlftlin voulut frapper un grand coup.

« Papôou, mon cher monsieur Sprbier, diHl; permettez-moi une question. CofumPUt se fait-il que vous n'ayez pas le ruban rouge à la boulQu^ nière de cette redingote?

-^ La croix d'honneur !

-^ Oui, la croix d'honneur. Il m'pst revenu qpp vous aviez rempli à Pithiviers des fonctions administratives qui n'avaient pas été sans utilité ppur la ville. De plus, on m'a raconté que vous avieis pwWié sur le commerce des grains, h propos de la der^ nière crise, un mémoire qui a fait sensation» On y trouve des documents précieux, et chacun-^e consulte avec fruit. Je m'étonne qu'ayant de pareita tilres à. faire valoir, personne n'ait songé à demander pour vous une récompense que voui niéritei: si bien, i

M. Sorbier posa le crayon à côté du calepin.

« Je ne sais, dittil avec émotion; il paratt que c'est fort difficile,

— Difficile, soit; impossible, non. BicTi d'iUl^BR qui ne vous valent pas ont bien su l'obtenir,

r* C'est vrai, dit Mme Sorbier.

■— Je ne dîs pas non, reprit M. Sorbier t et peutêtre, en y réfléchissant mieux, aurai^^^je trpuyé que

MAURICE DE TRfiUIL. 239

ce petit bout de ruban ne ferait pas plus mal à cette boutonnière que sur Thabit de tant de gens qu'on sait; mais je suis absorbé par les afibires, et puis il aurait fallu la demander....

— Ah I mon cher monsieur, je copnais quelqu'un qui saura bien vous éviter cette peine, si vous l'y autorisez. »

La joie et la surprise faisaient trembler les mains ridées du banquier, f Vous? s'écria Mme Sorbier.

— Et dès demain j'en parlerai au ministre, si vous voulez bien m'^ccepter pour parrain.

— Ah! de bon cœur je vous embrasserais si j'avais l'âge de ma fille!

— Eh! mais, répondit M. de Gourtalin en embras-^ santMmeSorbiersurlesdeuxjoues, si vousaviez l'âge de Mme de Treuil, je vous disputerais à M. Sorbier, »

Cette galanterie d'un goût douteux plut infiniment à Mme Sorbier, fille jeta à son mari un coup d*œil qui semblait dire : « Et voilà l'homme à qui nous avons préféré un petit peintre! Il se venge de vos dédains par des bienfaits!

— Gàl continua M. Morbier un peu reipis de son trouble, comment avez-vous appris que j'avais dans le temps rédigé ce mémoire sur le commerce des grains?

— Je n'ai eu qu'à écouter. On en parlait encore l'autre soir dans une réunion de députés. Il n'est

^240 MAURICE DE TREUIU

pas un chef de service au minislère de Tagriculture et du commerce qui ne Tait sur son bureau, »

M. de Gourtalin mentait comme un programme.

Le hasard avait tout fait ; c'était un jour qu'en bouquinant sur le quai d'Orsay il avait mis la main sur le mémoire de M. Sorbier , enfoui dans un amas poudreux de brochures. Le nom l'avait frappé ; il l'avait ouvert et avait acheté, moyennant dix centimes, le droit de l'emporter,

— Tenez, ajoula-t-il en riant, vous ne savez pas vous-même le prix de ce que vous avez fait, »

M. Sorbier resta convaincu qu'en écrivant ce mémoire, destiné dans l'origine à élucider un procès pendant devant la cour royale d'Orléans, il avait fait un chef-d'œuvre.

Comme un orateur habile, M. de Gourtalin se leva pour ne pas amoindrir l'effet qu'il avait produit.

« Demain donc je me mets en campagne, dit-il; je ne doute pas du succès, mais ne m'accusez pas si je ne réussis pas du premier coup...* La justice aie pied boiteux. »

Au moment de passer la porte, il s'arrêta : « Çà, reprit-il, je vous laisse ces quelques notes; si l'affaire vous va, mon cher monsieur Sorbier, vous savez qu'elle vous appartient.

— Ah! s'écria Mme Sorbier quand il fut parti, ce n'est pas M. Maurice qui aurait pensé à la croix d'honneur pour vous! »

MAURICE DE TREUIL. 24i

M. de Courtalin vit bien les jours suivants qu'il avait frappé juste et fort. Il était le bienvenu à toute / heure dans la maison; il n'y avak pas de bonne réunion sans lui; Mme Sorbier le choyait et le citait en exemple à tout moment. En même temps que la femme vantait son bon goût, son esprit et l'élégance de ses manières, le mari donnait à entendre que c'était un homme habile et capable. Chose étrange! M. Closeau du Tailli, qui jusqu'alors avait combattu sourdement son crédit dans la famille Sorbier, se montrait son partisan bien plus que son adversaire. De ce côté-là, M. de Gourtalain était donc à peu près sûr de réussir; mais, tout en ne négligeant rien pour l'exécution des projets auxquels l'avenir de sa fortune était attaché , le député ne perdait pas de vue le côté aimable de la doublé campagne qu'il avait entreprise. II s'était bien vite aperçu du peu d'affection que M. de Treuil inspirait à sa belle-mère, et il connaissait trop le monde pour ne pas prévoir que Mme Sorbier lui serait, à son insu peut-être, bien plutôt une alliée qu'une ennemie. Il avait pour le servir toute la haine qu'elle nourrissait contre Maurice, et c'était beaucoup déjà. Cette faveur éclatante dont il était l'objet lui permettait de visiter à toute heure la famille Sorbier sans exciter de soupçons, et de pénétrer dans l'intimité de Sophie, auprès de qui il était prôné comme le phénix et la fleur des pois. Celle-ci, il est vrai, avait 265 k

bien une part d'influence dans l'issue de cette expédition galante dont elle était le but; mais M. de Gourtalin ne se préoccupait guère des difficultés qu'il pouvait trouver de ce côté-là, la tendresse que Sophie portait à Maurice ne lui j)araissant ni bien vive ni bien solide. C'était ce sentiment tiède et banal qu'une jeune femme accorde toujours au mari qu'on lui a donné à la condition qu'il ne soit ni trop mal tourné ni trop sot

A mesure que M. de Gourtalin affermissait son empire, Maurice, par l'effet palurel de cette situation même , perdait le terrain sur lequel il n'avait jamais été solidement établi. On ne le consultait plus dans aucune des petites circonstances de la vie quotidienne où la famille était mêlée, bals, excursions, concerts et dîners. Il était prévenu seulement que tel jour on irait danser chez Mme de Yitteaux, et tel autre entendre de la musique à la salle Herz. Le soir, au moment de se mettre à table, Sophie l'avertissait qu'il eût à passer un habit noir : on avait du mopde à dtner. Le matin, au saut du lit, il apprenait qu'on avait disposé de sa femme et de lui pour une messe de mariage ou une assemblé^ de charité. Le plus souvent Maurice nouait une cravate blanche et montait en voiture sans répondre; quelquefois cependant il poussait une légère exclamation. « Ah! disait-il, encore un concert! sonate sur symphonie, Ossa sur Pélion.... Si ça t'amuse,

MAuaicE DP nwiu ^w

va, moi je reste. » Peut-être Mme Sorbier, qui meuait tout, inspirée sans le savoir par M. de Gourtalin , eût-elle désiré plus de résistance , une lutte qui aurait pu déterminer un choc et une explosion ; mais la patience de Maurice était inaltérable : il laissait faire et ne se fâchait pas. C'était moins encore de la patience que de TindifiFérence. Quand les choses ne touchaient pas directement à son honneur ou à certaines délicatesses intimes qu'on ne devinait pas, rien ne pouvait le tirer de sa tranquillité. Les menues sottises de la vie de tous les jours, les petites misères, les tracasseries, les contrariétés de toute sorte que suscite le contact habituel des esprits vulgaires ou méchants, ne faisaient pas plus d'impression sur lui que n'en font sur le cristal le piétinement et l^s inurmures de mille insectes. Ce n'est pas qu'il ne vît ou ne comprît rien ; mais il donnait aux puérilités et aux impertinences de Mme Sorbier une latitude où elles étaient libres de se mouvoir à leur aise sans le heurter jamais. Au delà du cercle qu'il avait tracé, il se réservait d'aviser. Néanmoins ces tciquineries et ces attaques si peu ménagées avaient une autre portée. Beî^ucoup de personnes les comprenaient, et qxï s'étonnait de l'indifférence de Maurice. Ces bonnes, âmes qui abondent daps le monde voulaient y yoir autre chose que l'insouciance spirituelle d'un caractère qui n'a pas cie goût pour la discussion. « Il faut

bien qu'il supporte tout, disait-on, il a épousé une femme riche ! » Maurice laissait faire et laissait dire; il avait toujours Tespoir de ramener Sophie , et en attendant sa propre estime lui suffisait.

Depuis la scène qui avait chassé M. Closeau du Tailli de l'atelier de Maurice, Mme Sorbier affectait de n'y plus reparaître, et, à l'exemple de sa mère, Sophie ne s'y montrait pas beaucoup. On avait voulu amener Maurice à présenter, sinon des excuses, tout au moins des explications à l'honnête et bon parrain; mais sur ce point-îà on Tavait trouvé intraitable, et Sophie n'avait pas osé lui en reparler. « Diable ! avait -il dit en riant , il n'aurait qu'à me pardonner, et ce serait à recommencer. » Les amis de Maurice , assurés de iie plus rencontrer l'odieux rentier et ses gilets jaunes, étaient revenus les uns après les autres. Leur présence avait ramené un peu de vie et de gaieté dans cet intérieur, la veille encore tout assourdi de Caquets inutiles et de conversations insupportables ; mais ces visites nouvelles furent pour Mme Sorbier un sujet précieux de récriminations. Les amis de Maurice crottaient son escalier : ceux-ci ne s'étaient pas rangés quand ils l'avaient rencontrée sous la porte cochère ; ceux-là fumaient toujours , et répandaient dans son hôtel les parfums d'un estaminet. Il y en avait un surtout, un certain Lambert , qui portait un paletot qui ne serait toléré dans aucune antichambre. Il était

MAURIGE DE TREUIL. â(i5

vraiment impossible de recevoir ces messieurs. On voyait bien qu'ils n'avaient jamais mis le pied dans un salon. Un jour qu'elle revenait sur ce chapitre avec plus de vivacité que jamais : « Ne craignez rien , belle-maman , répondit Maurice ; ces messieurs , comme vous diles , ne sont rentrés dans mon atelier qu'à la condition expresse que je ne les mènerai pas plus loin. »

Mme Sorbier devint pourpre. Ce nom de bellemaman lui déchirait les oreilles. Maurice le savait, et c'était la seule épigramme qu'il se permît.

Un matin , Philippe entra brusquement avec Laure dans son atelier. « Çà, lui dit-il, nous ne sommes pas contents de toi.... Que fais-tu depuis trois mois?

— Mais je travaille.... »

Philippe haussa les épaules.

« Tu barbouilles tout au plus , reprit-il. Que vois-je là sous ton pinceau ? Un méchant bout de toile avec deux arbres et un moulin, une babiole bonne à suspendre dans le salon de quelqu'une de ces baronnes dont Mme Sorbier cultive les bonnets à fleurs ! As-tu pris le coffre-fort du père Sorbier pour t'y coucher comme dans un fauteuil ? >•

Maurice traversa une partie de l'ateUer, fit tourner un chevalet, et, tirant une toile de serge verle qui le couvrait, montra aux regards surpris de Philippe un grand tableau à demi ébauché.

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Laure poussa un cri d'admiration : « Ah ! que c'est beau! » dit-elle.

Philippe frappa sur l'épaule de Maurice : « A la honne heure! reprit-il, voilà ce qui s'appelle du travail ! Mais que ne parlais-tu plus tôt?

— Je voulais attendre encore un mois ou six semaines , et puis te dire : « Regarde ! *> répondit Maurice.

— Y a-t-il longtemps que tu as commencé ce tableau?

— Depuis que je suis libre!... Ah! tu ne sais pas, Philippe, je vis ici comme dans un blockhaas.... Personne n'y entre plus, ni Mme Sorbier, ni M. Sorbier, ni les amis de M. et de Mme Sorbier, pas même le baron Giraud de Marvejols. La présence de mes amis a fait décréter le blocus continental autour de mon atelier, et je n'essaye aucune sortie pour m'en délivrer.

— Et Sophie? demanda Laure.

— Sophie? reprit Maurice avec une certaine hésitation, elle vient quelquefois, souvent même.... Elle s'assied là , près de moi ; elle me regarde travailler, tandis que sa main agîle pousse l'aiguille dans la trame. Elle m'encourage d'un sourire, et je rînitie aux choses qu'elle ne sait pas. Quand je la vois, je ne regrette rien. Le sang des Sorbier n'a pas étouffé ce cœur jeune et confiant; elle me comprend, elle me devine, et je trouve une douceur

singulière à oublier le temps près d'elle. Sophie était encore là tout à Theure....

— Ainsi elle connaît cettç esquisse?

— Oui , j'étais avec elle quand l'idée m'en est venue, elle était ici tout à l'heure; sa mère l'a envoyé chercher pour une promenade; elle m'a quitté à regret. Mme Sorbier l'absorbe un peu et la tyrannise. Si elle était seule, livrée à ses propres instincts, elle serait près de moi toujours.

— ' Il ment J » pensa Philippe, dont les regards plongeaient dans les yeux de Maurice.

Tout ce qu'il venait d'entendre lui faisait TefiFet de joyeuses paroles sur lesquelles un musicien fantasque aurait appliqué un air funèbre. Il voulut rompre la conversation et proposa à Maurice de dîner chez eux le samedi suivant avec Sophie.

« C'est Tanniversâire de la naissance de Laure , ajouta-t-il; je veux le fêter avec ceux de mes amis que j'aimci II y en aura quatre, c'est pourquoi je n'invite ni M. ni Mme Sorbier; ma faïence leur ferait peur. Est-ce dit?

— C'est dit. »

Le soir même , Maurice fit part de ce projet à Sophie , qui accepta sans hésiter. Jamais Maurice n'avait été plus heureux ; il lui semblait qu'il rentrait en possession de lui-même et de sa femme. Avec quel délire ne la prit-il pas dans ses bras pour l'embrasser sur le front! avec quelle expansion et

248 MAUBICE DE TREUIL.

quel enthousiasme ne lui parlait-il pas ! Dieu ne lui avait pas donné des yeux si rayonnants, un front si pur, un profil si fin et si doux , une grâce si charmante, pour éteindre dans son cœur le sentiment du juste et du beau ; il n'avait pas enfermé un caillou sans chaleur et sans vie dans ce corps si plein de jeunesse et de fraîcheur. La mission de Maurice était de réveiller ce qui dormait en elle , de réchauffer ce qui était encore silencieux et glacé.

« C'est singulier, ce que vous me dites là! répondait Sophie, qui écoutait Maurice sans le comprendre beaucoup ; jamais M. de Yitteaux n'a rien dit de seniblable à sa femme !, »

Elle éprouvait un singulier mélange de surprise et de plaisir; à demi craintive, à demi charmée, Sophie subissait la double influence de la jeunesse et de l'amour, et croyait aimer à son tour.

A la première nouvelle du dîner auquel Maurice et Sophie étaient invités, Mme Sorbier déclara que c'était impossible et que Sophie n'irait pas.

« Et pourquoi? demanda Maurice.

— Sophie a-t-elle donc oublié que nous allons ce soir-là chez Mme de Vitteaux ? Nous avons donné parole.

— Pour samedi prochain ?

— Eh! oui, pour samedi.... Il est singulier que tu ne t'en souviennes pas, ma fille; M. de Gourtalin

a promis de l'envoyer un bouqueL... Tu vois bien que tu ne peux pas aller chez M. Duverney. »

Maurice insista. On pouvait passer dix soirées chez Mme de Vitteaux, et un anniversaire ne se remettait pas. Deux personnes de moins dai^s les vastes salons où la foule la plus brillante était certainement appelée, qui s'en apercevrait ? L'absence de deux amis ferait un vide affreux à la petite table où Laure attendait Sophie.. Mme Sorbier porterait leurs excuses à l'hôtel de la rue d'Anjou ; on n'en pouvait faire admettre au cinquième étage de la rue de La Bruyère.

« Quant au bouquet de M. de Courtalin, ajouta Maurice en finissant, il en envoie assez pour que l'un deux au moins rester, dans l'antichambre.

— Que voulez-vous dire? s'écria Mme Sorbier.

— Oh ! rien que vous ne compreniez à merveille, répliqua Maurice. Tenez Sophie, qui ne dit rien, m'a parfaitement entendu.

— Moi ? dit Sophie toute rouge.

.— Oui, vous, ma chère Sophie; mais je vous connais et je sais que ce n'est pas votre faute si M. de Courtalin vous trouve la plus séduisante des femmes qu'il rencontre chez Mme de Vitteaux. Tel est aussi mon avis; je trouve seulement qu*il met trop d'insistance à me prouver qu'il partage ma conviction. »

Mme Sorbier joignit les mains.

« Oubliez-vous que vous parlez devant la mère de Sophie, monsieur? s'écria-t-elle.

— Je l'oublie si peu, que, sans l'incident du bouquet que vous-même avez rappelé , je n'aurais fait aucune allusion aux assiduités de ce cher député. En somme, il s'agit de Philippe, et non de M. de Courtalîn. Vous voudrez bien exprimer nos regrets à Mme de Vitteaux, chez qui nous n'irons pas. Quant aux bouquets, j'imagine qufe Sophie n'y tient pas beaucoup; dorénavant on pourra donc les rendre à leur propriétaire. >»

Mme Sorbier fit une petite moue que Maurice connaissait bien, et répliqua vivement. Elle trouvait que M. de Treuil tranchait promptement la question, qu'il était cependant facile, avec un peu de bonne volonté, d'écrire à Philippe qu'un engagement antéi^ieur les priverait du plaisir de se rendre à son invitation, comme on le lui avait promis. Mme de Vitteaux était une femme du monde, son mari appartenait à la haute banque et pouvait être utile à la famille; fallait-il se brouiller avec elle? car certainement elle n'accepterait aucune excuse, pour le dtner de M. Philippe. D'ailleurs la vraie place de Sophie était dans le monde , auquel elle appartenait par sa naissance et son éducation, et non au milieu de personnes comme M. Lambert.

En outre, Mme Sorbier était sa mèrCj et il suffisait qu'elle [exprimât [le désir d'avoir sa tille auprès

MAURICE DE TREUIL. 2Si

d'elle pour que Maurice dût y consentir sur-lèchamp.

A ce point de la discussion, Sophie intervint.

« Eh bieni dit-elle, j'irai d'abord dtner.cbez M. Philippe, après quoi J'irai passer la soirée chez Mathilde. »

Maurice secoua la tète.

« C'est impossible, reprit-il ; ce serait traiter Philippe en grand seigneur, et Philippe est mon ami.... Le dîner fini, nous resterons. »

Mme Sorbier s'écria que c'était de la tyrannie. Tout le monde savait qu'à Paris on est libre de se retirer de bonne heure. Après la concession faite par Sophie à son mari, il eût été de bon goût de céder; mais M. de Treuil croyait sa dignité engagée à ne céder jamais, et il ne savait qu'inventer pour contrarier les» gens.

Maurice ne répondit pas, et la discussion en resta là; mais on se sépara fort mécontent les uns des autres, Mme de Vilteaux, prévenue par Mme Sorbier, jeta les hauts cris. En un instant, elle eut épuisé tout le vocabulaire des grands mots employés par certaines femmes du monde dans les circonstances les plus puériles. Elle ne se consthlerait jamais de l'absence de Sophie, ce lui serait une douleur effroyable; elle n'aurait jamais soup^ çonné Maurice, qu'elle prenait partout, d'une si noire ingratitude; rien de si fâcheux ne pouvait lui

25» JIAURIGË DE TREUIL.

arriver; sa tête était perdue. L'atelier de Maurice, dans lequel elle fit invasion, retentit de ses repro-r ches et de ses lamentations pendant un quart d'heure, et elle ne partit qu'en emportant l'assurance que M. de Treuil ne persisterait pas dans son odieuse résolution.

« Eh mon Dieu! s'écria Maurice, à bout de patience et quand la robe à six étages de Mme de Vitteaux eut disparu de l'atelier, ne pouviez-vous me débarrasser de cette fojle? >

Mme Sorbier, à qui cette interpellation était adressée, regarda Sophie. Mme de Yitteaux, une folle I cette femme si aimable, si gracieuse, si distinguée, le modèle de l'élégance parisienne! Qu'espérer d'un homme qui traitait Mme de Villeaux de folle? « Après tout, ajçula-t-elle, il a bien accusé M. de Courtalm de te faire la cour ! »

Sophie était bien loin d'avoir oublié Tallusion directe que Maurice lui avait faite au sujet des galanteries du beau député , mais elle n'avait pas osé ramener l'entretien sur ce chapitre délicat. Elle ne se sentait pas, comme on dit,, tout à fait franche du collier de ce côté-là. Mme Sorbier, qui n'avait pas les mêmes raisons de se taire, et qui était harcelée par le besoin de taquiner Maurice, ne manqua pas d'y revenir à l'occasion d'une visite que lui fit M. de Courtaiin dans leur loge & rOpéra,

MAURICE DE TREUJL. 253

« Prenez garde, dit-elle à son gendre, il a offert des bonbons à Sophie: cela ne vous offusque pas?

— Qu'est-ce? demanda Mme de Yilteaux, qui était assise à côté de Sophie.

— C'est M. de Treuil qui s'avise d'être jaloux t Et de qui? bon Dieu! De M. de Gourtalin, qui ne vient chez nous que pour nous!

— Bah ! est-ce que vraiment vous êtes jaloux?

— Comment, jaloux ! reprit Mme Sorbier avant que Maurice pût répondre; mais c'est un Orosmane, un Othello ! Sophie a«peur la nuit ; si jamais M. de Courlalin perd son mouchoir, elle est morte.... »

Sophie agitait vivement son éventail et affectait de lorgner une dame anglaise qui avait ressuscité la mode des turbans; Mme de Yitteaux, qui savait à quoi s'en tenir sur les intentions de M. de Courr talin, se mit à rire en regardant Maurice.

« Quoi ! de menues galanteries, quelques propos en l'air effarouchent un artiste !... Que diriez-vous donc si vous étiez à la place de mon mari ?

— Je n'ai pas l'honneur de m'appeler M. de Vitteaux, dit Maurice.

— Sophie vous a gâté avec son adoration et sa soumission.... Mais, mon chep monsieur, c'est notre droit, à nous, qu'on nous fasse la cour.... Que deviendrions-nous sans cela? Si Mme de Treuil a subjugué M. de Courtalin, vous devriez la féliciter,.

Quelle victoire ! Un homme jusqu'alors invincible et tout bardé de projets de loi qui lui font une cuirassa. ... Il a traversé trente salons sans que personne ait fait brèche à son cœur!... Ahl Sophie! s'il est vrai que vous l'ayez soumis; c'est un beau début ! »

La position d'un mari qui s'eflfraye de quelques galanteries à l'adresse de sa femme est toujours un peu ridicule. Maurice se tut, mais le lendemain il prit sa belle-mère à part.

< Vous ne croyez rien de ce que je vous ai dit au sujet de M. de Gourtalin? %

Mme Sorbier haussa les épaules.

« Voilà une folie dont M. Gloseau du Tailli s^est bien gardé de nous parler quand il vous a présenté à la Golombièrc! reprit-elle.

— Eh bien ! je me charge de vous faire voir, que je n'ai pas tort.... Seulement, obligez-moi de ne pas parler de ces détails intimes en public.

— Qu'appelez-vous le public? Mme de Vitteaux, sans doute? Hier c'était une extravagante, à présent elle est le public. Vous êtes poli pour mes amis. Ah! si j'en disais autant de M. Philippe ou de M. Lambert? »

Maurice sortit brusquement.

Le jour où devait avoir lieu le dîner chez Philippe, Sophie, ébranlée par sa mère, dit à Maurice que, puisqu'il ne voulait pas aller chez Mme de Vitteaux, elle renonçait» de son côté, à l'accompai-

MAURICE DE TREUIL. 2bb

gner; elle n'irait ni chez l'un ni chez l'autre. Maurice insista. Sophie resta inébranlable.

« Vous me feites plus de peine que vous ne croyez, dit Maurice.

— Et vous, si vous m'aimiez, vous consentiriez bien vite à un arrangement qui concilie tout. »

Une larme vint aux paupières de Sophie. Maurice, qui ne pouvait voir sans émotion l'ombre d'une tristesse sur le front de sa femme, hésita. Sophie vît cette hésitation et en profita.

* Philippe est intelligent, reprit-elle; il comprendra cette fantaisie d'une fille qui cède au désir de sa mère.... Un jour nous irons le prendre, et nous dînerons avec Laure au pavillon d'Henri IV. Si vous vouliez, ma toilette serait bientôt faite. Quelques fleurs à mettre dans mes cheveux, c'est l'affaire d'un instant. >

Sophie, tout en parlant, 'avait posé sa tête sur l'épaule de son mari. Sa voix était si tendre et son regard si caressant!... Maurice céda. Quelques minutes après, Sophie reparut resplendissante de beauté. Elle sauta dans la voiture en battant des mains. A la bonne heure, dit-elle, voilà comment je vous aime ! »

Mais la gône Rassit avec eux au dtner dé Philippe. La brillante toilette de Sophie avait jeté une sorte de malaise et de glace autour de cette table modeste; la bonne humeur de Laure et la verve de

230 MAURICE DE TREOIL.

Philippe ne purent rien pour l'égayer. On parla du tableau auquel Maurice travaillait. A l'étonnement de Sophie, on comprit qu'elle ne le connaissait pas. Cette découverte inattendue fit nattre un nouvel embarras au milieu des convives. Sophie bouda, et Maurice se sentit rougir. Il avait trompé Phir lippe, et le voile derrière lequel il avait essayé d'abriter Sophie était en partie déchiré. A neuf heures, Sophie avait regardé la pendule deux fois. A dix heures, au moment où Maurice causait vive-r ment avec Philippe d'une comédie qui avait fait sensation, elle se leva.

c Nos amis nous excuseront, dit-elle; la soirée de Mme de Yitteaux finit par un bal, et il est temps de partir.

r>AJi! c'est pour Mme de Yitteaux que tu nous quittes! dit Philippe.... Amu^e-toi bien.... »

Le retour fut embarrassé. Maurice n'était pas content de lui; Sophie sentait vaguement qu'elle avait eu tort, et en voulait à Maurice de ce (orl même. Elle pensait, en outre, que sa robe serait peut-être chiffonnée. L'effet qu'elle produisit en entrant chez Mme de Yitteaux la rassura et lui rendit une partie de sa gaieté. La première valse acheva de la consoler. Dix chSchotements entendus au passage lui avaient dit qu'elle était belle. Les regards de M. de Gourtalin ne tardèrent pas à la convaincre de son triomphe. Le coin où elle

rejoignit Mine Sorbier fut bientôt entouré par un groupe de danseurs. Elle oublia entièrement Phi* lippe et un peu son mari.

L'accueil de Mme de Yitteaux et les compliments de Mme Sorbier, où perçait une pointe d'ironie, n'étaient pas faits pour disposer Maurice à une gaieté bien vive. Il se retira dans une pièce voisine et regarda autour de lui ; il ne vit que des visages inconnus, si ce n*est celui de M. de Gourtalin, qui faisait le beau. « C'est à périr ! » se dit*il.

Comme il causait plus tard avec M. de Marvejols, il aperçut M. de Courtalin qui écrivait avec un crayon sur les branches d^un éventail que Sophie venait de poser sur le coin d'un meuble pour suivre son danseur. Maurice ne remua pas; mais, aux derniers accords de la valse, il s'approcha du nieuble et prit l'éventail déposé par M. de Courtalin auprès du bouquet de Sophie.

€ Pouvez- vous me lire ce qu'il y a d'écrit là? ditil à sa femme. La chose vous est adressée, je crois, par quelqu'un que vous connaissez, et c'eût été commettre une indiscrétion que d'y regarder avant vous. »

Dès le premier regard que Sophie arrêta sur l'éventail, elle devint pourpre.

« Je ne sais pas, je ne comprends pas.... » ditelle en balbutiant.

Maurice retira l'éventail des mains de sa femme.

« Mon ami, murmura-t-elle, je vous jure....

— Que craignez-vous?.... Je n'ai rien lu et ne lirai rien. »

Le regard de Maurice arrêta Sophie, qui voulait se lever. Il chercha M. de Courlalin, et l'abordant :

« Pardon, monsieur, dit-il avec un grand sàngfroid, Mme de Treuil m'a chargé de vous montrer cet éventail.... Vous avez écrit. là quelques mots qui ne sont point à son adresse; elle vous le renvoie pour que vous puissiez en prendre copie.... si besoin est. »

Maurice souriait, mais M. de Gourtalin lut dans son regard. Que devenait l'affaire des mines, s'il se redressait fièrement pour répondre à cette impertinence si bien emmaillottée? La tradition ne permettait pas non plus qu'on se brouillât avec le mari. M. de Gourtalin s'inclina :

« Vous voudrez bien remercier Mme de Treuil, répondit-il.... J'espère que ces quelques mots ne seront pas perdus.... »

Il passa légèrement son mouchoir sur les branches de l'éventail et fit disparaître l'autographe qui l'avait trahi.

« Certainement, dit Maurice; mais croyez-moi : lorsque vous écrirez, ne vous trompez plus. »

Quand il retourna auprès de sa femme, Maurice vit bien, au regard que lui jeta Mme Sorbier, que Sophie lui avait tout dit

« Qu'est-ce, et qu'avez -vous fait? lui demandal-elle.

— Rien Sophie vous dira seulement si je me

suis trompé.

— Oh ! des mots en l'air, des compliments, de ces choses que tout le monde dit au bal.... Sophie m'a tout coHté.... Ce n'était pas la jîeine de prendre ces airs terribles.... Où donc avez- vous vécu? »

M. de Marvejols vint se jeter au milieu de l'entretien, et l'arrêta.

<E Étourdie! murmura Mme Sorbier dans l'oreille de Sophie, si tu avais tort, il fallait te fâcher !... »

fel^

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