TROISIEME PARTIE
Maurice n'avait pas volilu lire ce que M. de Courlalin avait écrit sur l'éventail de Sophie. On lui soutenait à présent qu'il n'y avait là rien que de fort innocent ; sa délicatesse tournait contre lui. Mme Sorbier parlait de tout cela avec un petit air leste et dégagé qui aurait fort étonné ses vieux amis de Pithiviers, peu accoutumés à des manières aussi badines. Certes, elle était femme honnête autant que la plus irréprochable, et personne n'avait à dire un mot sur son compte ; elle n'avait pas eu le temps de penser à autre chose qu'aux affaires de sa maison jusqu'à quarante ans, et à quarante ans elle avait abdiqué sans avoir régné; mais entraînée et comme séduite par Mme de Yitteaux, qui représentait pour elle ce monde d'élite oid elle brûlait de pénétrer, Mme Sorbier en avait adopté le langage et les idées. Il lui semblait qu^ cette société, qui était FËden de
Paris, devait parler et agir comme parlait et agissait Mme de Yitteaux. Il était donc horriblement bourgeois et d'une désespérante vulgarité de se révolter contre des habitudes admises par les boudoirs les mieux hantés et les salons les plus élégants. Mme Sorbier habillait son esprit à la mode et prenait le ton du persiflage et de la légèreté/ comme elle avait adopté les manches pagodes et la crinoline. Elle n'avait pas manqué de raconter à M. Sorbier la petite scène du bal, et l'avait fait à sa manière, ayant bien soin de rendre M. de Gourtalin plus blanc que neige et de transformer Maurice en un farouche personnage toujours prêt à mordre les gens. M. Sorbier ne vit dans toute celte histoire que sa croix d'honneur compromise, et sut très-mauvais gré à son gendre d'avoir failli le brouiller avec l'homme de qui il l'attendait.
H. ^e Gourtalin, qui n'était pas sans inquiétude de son côté sur l'issue que pouvait avoir son imprudence, se présenta bientôt chez M. et Mme Sorbier. L'accueil qu'il en reçut le rassura pleinement. On lui parla en riant de l'aventure du bal , et M. Sorbier déclara que» toutes réflexions faites, il consentait à apporter l'appui de son nom et de ses capitaux^ dans l'affaire des mines de houille et de plomb ; on prit même rendez-vous pour la traiter à fond. }i. de Gourtalin répondit à cette ouverture par l'assurance que le ministre avait donné parole pour le
ruban rouge. « Demain, ajouta-t-il, nous irons à sa réception, et je vous présenterai. »
Le cœur de M. Sorbier se gonfla de joie ; mais rhomme d'affaires perça dans l'expression de sa reconnaissance. « Eh bien, dit-il, pour vous faire honneur, je signerai le contrat qui me fera votre associé aussitôt que nous serons confrères en chevalerie. » *
H. de Gourtalin, connaissant le terrain sur lequel il marchait, voulut faire preuve de magnanimité, et parla de certains travaux de peinture que le gouvernement faisait exécuter dans un palais ; il avait nommé M, de Treuil, et une galerie lui avait été réservée : c'était une affaire de trente mille francs.
« Qu'il gagnera ? s'écria M. Sorbier.
— Oui, s'il accepter
— Oh! » fit M. Sorbier avec le geste d'un homme qui n'a jamais conçu l'idée qu'on pût repousser l'occasion de gagner une somme aussi forte.
A l'heure du dîner, M. Sorbier regarda Maurice d'un air narquois.
« Que diriez-vous, monsieur mon gendre, si on vous annonçait que le ministre qui â les travaux d'art dans ses attributions vous accorde une galerie dans un palais ?
— Une galerie à moi? s'écria Maurice, dont les yeux brillèrent d'un feu subit.
— Oui, à vous.... Et savez-vous à qui vous devez
Digitîzed by VjOOQ IC
cdtte faveur, monsieur le jaloux ? ajouta Mme Sorbier ; à notre ami M. de Gourtalin, qui est venu ce malin même nous en apporter la nouvelle.
— Vous voudrez bien le remercier de ma part , dit Maurice, mais je refuse. »
La foudre tombant aux pieds des deux époux n'aurait pas produit un trouble plus violent. L'un bondit sur son siège, l'autre regarda le ciel avec stupéfaction ; un instant ils manquèrent de voix pour répondre ; mais bientôt ce fut un déluge de questions et de remontrances. Pourquoi Maurice li'acceptait-il pas cette bonne aubaine? Ce n'étaient certainement pas ses occupations qui l'en empêchaient. Quelle mouche l'avait soudain piqué ? Il reviendrait certainement sur cette résolution, et répondrait avec plus d'empressement à la bienveillante amitié d'un homme qui portait un si vif intérêt à toute la famille. C'était comme une mercu^ riale ; un mot n'attendait pas l'autre.
c Sérieusement , vous ne comprenez pas ? dit enfin Maurice.
— Non, répondirent deux voix ensemble.
— Alors je n'ai rien à expliquer. »
A peine se fut-on levé de table que Maurice se retira dans son atelier. D'un commun accord la famille le déclara fou* < C'est l'orgueil, dit l'un. ' —C'est la paresse, » diCl'autre. Sophie seule devinait vaguement la cause de ce refus ; mais, bien
loin d*approuYer la conduite de Maurice, elle lui en voulait un peu. N'était-ce pas beaucoup de roideur pour une de ces galanteries que le monde consacre , et fallait-il donc vivre en plein Paris comme une nonne dans un couvent?
Maurice était entré dans son ateliei le cœur tout frémissant. * Àh ! quelles âmes ! » murmurait-il. n n'y était pas depuis cinq minutes, cherchant à calmer son émotion, lorsque Mimi-Soleil parut tout à coup.
« Ah ! je vous trouve, dit-elle ; Dieu soit béni ! »
Le visage si gai de Mimi-Soleil était bouleversé, ses yeux semblaient gros de larmes. Maurice lui prit les mains.
« Eh I- mon Dieu, qu'avez- vous î s'écria-t-il.
— C'est un grand malheur!... mais peut-être pdurrez-vous nous en tirer.... Lambert est perdu.
— Lambert ?
— Vous savez comment nous vivons.... Vous connaissez Bidoîs, ce brave garçon que vous avez vu cent fois chez nous....
— Oui, oui !
— Eh bien ! Bidois s'est trouvé il y a trois mois dnas une position embarrassée.... Oh! il n'avait pas fait de folies, allez ; c'était un malheur de famille. Il s'est adressé à Lambert, qui a endossé des lettres de change après lui avoir donné tout ce qu'il avait. Bidois avait un parent sur lequel il comptait. Le
parent meurt tout à coup, et la fortune va à une servante, une espèce de Babet, comme dans la chanson. Voilà que les lettres de change arrivent à échéance, il faut payer ; tout passe chez Thuissier, et nous n'avons plus rien.... Ce pauvre Bidois fait pitié. Lambert est allé chez Philippe, mais Philippe est en voyage pour quinze jours avec sa femme. On va tout saisir, tout vendre. Moi, j*ai pensé à vous, et je me suis échappée malgré Lambert, qui me disait: « Bah! il est riche à présent I... > Est-il bête ! Mais c'est justement parce que vous êtes riche que je suis venue.
— Que vous faut-il ?
— Oh! la somme est très-forte !... trente mille francs.
— Diable!.... trente mille francs.... où les prendre ? »
Mimi- Soleil regarda Maurice avec étonnement; une larme tomba le long de ses joues. Elle ramena par un mouvement fébrile sou châle autour de ses épaules.
« Dame! si ça vous gêne.... dit-elle, je ne croyais pas.... il faut me pardonner. »
Elle ne put pas continuer et éclata en sanglots.
« Mais ne vous tourmentez donc pas, reprit Maurice. Êles-vous folle de pleurer ainsi ! Cet argent, je le trouverai. Pardieu! il faut bien que je le trouve.»
Tout à coup il poussa un cri. « El moi qui n'y
pensais pas! dit-il; où diable avais-je l'esprit? Tenez, mon enfant, prenez cet argent et portez-le à Lambert. »
En parlant ainsi, Maurice avait ouvert le tiroir d'un meuble où jadis il avait l'habitude de serrer son argent, et dans lequel il avait enfermé la somme remise par M. Closeau du Tailli. Les billets de banque étaient encore en liasses, retenus par des épingles. Il ramassa quelques pièces d'or qui formaient l'appoint de ce petit capital, et glissa le tout dans une poche de la robe de Mimi-Soleil.
« Prenez et partez vite. Plus tôt vous arriverez,, et plus tôt ce pauvre Lambert sera tranquille, » dit-il.
Mimi-Soleil riait et pleurait tout à la fois. Elle sauta au cou de Maurice et l'embrassa sans pouvoir paler; puis tout à coup, fourrant ses mains dans ses poches : « Ma foi , tant pis ! je vais prendre une voiture.... Va-t-il être content?.. .»Et elles'échappa en courant.
« Ah ! dit Maurice en respirant à pleine poitrine, voici la première fois que je suis heureux dans cet atelier. »
Il travaillait avec une ardeur incroyable au moment où Sophie, qui lui avait donné rendez-vous, vint le surprendre pour essayer un cpupé tout neuf, dont la forme et les couleurs lui aVaient été recommandées par Mme de Vitteaux.
« Vous avez l'air tout joyeux ? lui dit-elle.
— Aussi bien le suis-je de toute mon àmel... je viens de tirer un ami de peine, et cela gr^ce k vous. Vous savez ces trente mille francs que votre parrain m'a remis ces jours derniers.... je les ai prêtés.
— Ah ! fit Sophie d'un air singulier.
— Est-ce que cela vous contrarie ?
— Moi, non.... mais c'est à cause de mon père, qui peut-être vous demandera compte de cet argent.
—Il n'y pensera seulement pas, cette somme n'est pas à lui ! Et d'ailleurs, pouvais-je m'arrèter à cette considération quand il y allait du repos d'un vieil ami?... Vous auriez fait comme moi, et bien sûr vous m'approuverez..».
— Sans doute , répondit Sophie ; cependant le mieux sera de n'en pas parler.... S'il n'y avait que moi, ce ne serait rien ; mais il y a mon père. »
Le roulement du coupé qui tournait dans la cour de l'hôtel l'interrompit. Elle courut vers une fenêlre pour le voir.
« Qu'il est joU l dit-elle.... Je me fais une fête de l'essayer par ce beau soleil.... Venez vous T
— Sommes-nous seuls ?
— Tout seuls!
— Alors je vous suis, et, s'il vous plaît d'aller jusqu'en Chine; je ne vous quitte pas. »
Il y avait beaucoup de monde aux Champs- Elysées ; toutes les connaissances de Sophie trou-
vèrent le coupé charmant, les trente mille francs de M. Gloseau du Tailli furent oubliés, et la promenade se prolongea jusqu'à la nuit.
Le soir même, M. de Courtalin, en traversant le foyer de l'Opéra, rencontra Guillaume de Marvejols, qui marchait d'un air vainqueur. Le Jeune dandy passa son bras sous celui du député.
« Vous me voyez en joie, lui dit-il. Mme de Vitleaux est là ; elle m'a renvoyé de sa loge avec une familiarité qui prouve que je suis au mieux avec elle. Et vous , comment conduisez-vous cette campagne où la finance et la galanterie se mêlent amoureusement, et dont vous m'avez entretenu jadis ?
— Oh ! il y a beaucoup à dire là-dessus. Du côté de la dame tout va bien.
— Déjà î
— Eh! mon cher, que vos idées n'aillent pas plus vite que mes paroles 1... On m'accueille favorablement, et j'ai dans k maison droit aux grandes et aux petites outrées. La mère et la fille ne voient que par mes yeux ; j'approuve et je condamne. On n'oserait pas mettre une robe sans mon avis.
Mme Sorbier surtout déclare qu'en toutes choses je suis infaillible. Or, Mme de Treuil est une ville dont Mme Sorbier est la citadelle.
— Bon ! vous avez mis le siège devant la citadelle.
— Je n'avais dans la place qu'un ennemi, M. Closeau du Tailli. Pour une cause que j'ignore, je ne l'y rencontre presque plus. Maintenant, M. Maurice de Treuil me fait l'honneur d'être jaloux de raoi. Il serait homme à pousser les choses jusqu'au bout, et à me mener au bois de Vincennes, si je voulais me prêter à cette fantaisie ; mais on n'est pas assez jeune pour ramasser de ces gants-là. Jaloux, il fera des sottises ; harcelé de tous côtés, un jour il se compromettra vis-à-vis de sa femme en exigeant d'elle des concessions que Mme Sorbier l'engagera à ne pas accorder. Ce qui lui reste de crédit s'épuisera dans ce suprême effort. Pendant cette lutte, qui a déjà commencé, je saurai m'efîacer ; mais au dernier acte je serai là.
— Bravo !
— J'accepte vos éloges, mon cher Guillaume.
— William ! mon ami, habituez-vous donc à dire William ! s'écria M. de Marvejols.
— Eh bien ! mon cher William, si du côté féminin je n'ai pas lieu d'être mécontent, il y a le c6té masculin. Ah ! quel homme que le père Sorbier ! On a beau lui parler avec du miel et la toucher avec du coton , c'est une lime, et lime il reste. J'avais fait luire à ses yeux le ruban rouge pour l'éblouir ; aujourd'hui il est convaincu qu'il le mérite, et, le jour où je le lui apporterai, il me dira que le gou-
^vernement lui rend une justice un peu tardive. Il
MAURICE DE TREUIL. â73
n'a pas diminué d'une unité le chiffre de ses prétentions. Il m'a présenté son ultimatum financier sous forme de note. Ah ! le Tartare ! Il n'a peut-être jamais lu la fameuse fable, mais d'instinct il se fait la part du lion. J'ai dû en passer par là!... Pour faire leur chemin dans le monde, mes pauvres mines ont besoin d'un nom, et je me rappelle ces mots d'un prince de la banque : c Dans toute affaire où M. Sorbier mettra dix mille francs, je mettrai cent mille écus. »
Le député tira sa montre.
« Est-ce que vous partez? Mme de Treuil est ici avec sa mère, dit Guillaume.
— Oui, mais M. Sorbier est dans son cabinet et il m'attend. A demain les affaires amusantes! »
Une semaine ou deux après cette conversation, qui peut donner une idée du point de tension où les choses étaient parvenues entre Maurice et la famille dans laquelle M. Closeau du Tailli l'avait fait entrer, M. Sorbier chargea Sophie de demander à Maurice la somme de trente mille francs qui lui avait été confiée il y avait déjà quelque temps. La commission ne laissait pas d'embarrasser beaucoup Sophie, qui se souvint tout à coup de la confidence que lui avait faite Maurice. Elle n'osa pas répondre et se rendit dans l'atelier de son mari.
* Tu le sais bien, je ne l'ai plus, » dit Maurice.
Sophie regarda Maurice d'un air un peu inquiet;
mais, voyant qu'il travaillait, elle n'insista pas et rapporta, fort perplexe, cette réponse à son père.
M. Sorbier était avec Mme Sorbier et M* Gloseau du Tailli au moment où Sophie reparut. A la nouvelle que l'argent n'existait plus, le père Sorbier se dressa sur ses maigres jambes.
« Hein I dit-il, et il regarda tour h tour sa femme et M. Closeau du Tailli.
— Obi cane m'étonne pas, dit celui-ci, un artiste!...
— Mais cet artiste, c'est vous, parrain, qui nous l'avez présenté.
— C'est qu'alors M. <lloseau du Tailli ne le connaissait pas comme il le connaît à présent, se hâta de répliquer Mme Sorbier. Et puis Sophie aura peut-être mal entendu. Il est impossible que M. de Treuil ait gaspillé une somme aussi importante.
— Impossible est le mot, dit M. Sorbier; avec trente mille francs, j'ai fait aller ma maison de Pitbiviers pendant dix ans!
— Peut-être a-t-il des dettes, » murmura Mme Sorbier.
M. Sorbier sonna sur-le-champ, et fit prier Maurice de passer chez lui.
« Sophie a certainement mal compris ou s'est mai expliquée, dit-il à Maurice aussitôt que son gendre eut paru; je l'avais priée de vous demander en mon nom une somme que son parrain vous a
remise.... Elle nous a rapporté que vous ne l'aviez plus.... Il nous a semblé qu'elle devait se tromper, et c'est alors que nous avons pensé à vous demander l'explication de cette réponse. »
M. Sorbier était placé au centre d'un demi-cercle dont sa femme et M. Gloseau du Tailli occupaient les deux extrémités. Sophie était sur le second plan» un peu à l'écart, chiffonnant une plume devant une table chargée de papiers. Elle était pourpre, et jeta un regard suppliant sur son mari ; Mme Sorbier avait toute la gravité sèche et froide d'un greffier.
« Est-ce un interrogatoire? répondit Maurice.
— Nous aurions bien le droit de vous adresser des questions, » s'écria Mme Sorbier.
Le vieux banquier lui fit signe de se taire.
« Mon Dieu ! mon cher Maurice, nous sommes en famille, nous pouvons causer, poursuivit-il; une somme de trente mille francs n'est pas une bagatelle qu'on puisse oublier au fond d'un tiroir ou dépenser en déjeuners de garçons.... Vous savez certainement ce qu'elle est devenue.
— Parfaitement, en effet.
— Voilà ce que nous vous prions de nous expliquer.
— Sophie ne vous i'a-t-elle pas dit?... Je ne l'ai plus.
— Il l'avoue! s'écria sa belle-mère.
— Mais puisqu'elle n'est^ pas entre mes mains ,
aimeriez-vous mieux que je vous fisse un conte?..* J'en ai disposé, voilà tout.
— Permettez, reprit M. Sorbier, tout le monde sait que je n'ai jamais attaché un prix immense à l'argent; mais enfin, trente beaux billets de banque de mille francs ne sont pas pour être perdus avec tant d'aisance, cela ne disparaît pas tout seul. En disposer, c'est bien; mais comment? Moi aussi j'en avais disposé. Une affaire excellente se présente^
* où je voulais placer quelques petits capitaux. Les trente mille francs que M. Closeau du Tailli a eu si grand tort de restituer pouvaient y figurer; ils auraient rapporté de quinze à dix-huit pour cent.... Si votre placement esl meilleur, je n'ai rien à dire, mais j'en doute. »
Maurice frappa du talon avec impatience.
« Il ne s'agit pas de placement, 'dit-il.
— Ah ! peut-être alors avez-vous acheté cette maison de campagne que notre ami voulait offrir à sa filleule?
— Pas davantage.
— Qu'est-ce donc?
— Eh ! mon Dieu 1 il y a le, chapitre des dettes, s'écria Mme Sorbier; on est jeune, messieurs les artistes le sont toujours, on oubUé de travailler, on soupe, on court, on prend du^bon temps, et, quand vient le quart d'heure de Rabelais, on paye avec ce qu'on a sous la main*
— Rassurez- VOUS , madame ; voilà M. Closeau du Tailli qui me comiaissait alors, il vous dira ce qu'il sait.
— Moi, je ne sais rien, » répondit le parrain.
Et froidement il croisa de gauche à droite ses jambes, qui étaient placées de droite à gauche.
« Puisque M. Closeau du Tailli me refuse son témoignage, reprit Maurice, j'affirme donc sur l'honneur que je n'avais de dettes d'aucune sorte.... li me répugne d'ajouter que, dans le cas contraire, vous auriez été les premiers à le savoir. >
Chaque mot de cette conversation était gros d'un orage; la plus petite étincelle pouvait le faire éclater. Une force mystérieuse, et qui agissait en quelque sorte* en dehors de leur volonté,* poussait les acteurs de celte scène vers un choc que Maurice prévoyait et que Mme Sorbier espérait. L'entretien avait mal commencé; chaque repartie en augmentai l'âcreté. Sophie seule aurait pu l'arrêter, mais elle manquait entièrement d'initiative : troublée par la présence de sa mère, elle se sentait prête à défaillir à chaque réplique, et gardait un silence plein d'embarras.
« Je n'en doute pas, je n'en doute pas, poursuivit M. Sorbier. J'ai pris des renseignements, de ce côté-là je suis tranquille; mais enfin ces trente mille francs ne se sont pas envolés.... ils ont eu un emploi quelconque.
— Autrefois, quand une pareille somme sortait de notre maison, on savait où elle aUait, » poursui* vit aigrement Mme Sorbier.
Maurice se leva.
« Et puis il y a dans Tatelier de M. de Treuil de jolies femmes, des modèles, » dit M. Gloseau du Tailli.
Maurice se retourna. « Monsieur!... » s*écria-t-il.
Il regarda M. Gloseau du Tailli en face, avec une telle expression que le rentier se troubla.
« Je veux dire seulement que de telles personnes sont bien capables de tout, murmura-Ml.
— J'étais décidé à ne pas parler, reprit Maurice; mais, en présence de si sottes insinuations, mon silence pourrait être mal interprété. Sachez donc qu'un de mes amis, Jacques Lambert, avait besoin de cette somme.... je l'ai prise et je la lui a| donnée. »
Jamais dans la famille Sorbier on n'avait ouï parler d'une personne qui avait donné trente mille francs.
« Ah! c'est à M. Lambert, murmura M. Sorbier avec un soupir.
*- Que M. Lambert en ait besoin ou non, cela ne justifie rien, répliqua Mme Sorbier.
— Aussi, madame, ne cherché-je pas à me justifier.
— Sans jdoute! prendre trente mille francs dans un tiroir pour les donner» cela se fait tous les jours» ajouta ironiquement Mme Sorbier. On ne vous en veut pas, quoique ce soit agir un peu lestement.... Ëh! eh! monsieur Maurice, une fortune de millionnaire n'irait pas loin avec ces grandes façons. Il ne faudrait pas beaucoup d'amis comme M. Lanobert pour mettre un ménage sur la paille.
— Oh ! M. de Treuil n'en a que sept ou huit, murmura M. Gioseau du Tailli d'un air naïf.
— Peut-être eût-il été convenable d'en causer d'abord avec ma fille, poursuivit Mme Sorbier. Son parrain lui avait promis une maison de campagne.... je ne sais quoi, un chalet à TrouvîUe ou quelque villa à Ënghien.... La somme rendue, peut-être l'auraitelle employée autrement. Qu'en dis-tu, petite?
— Je ne sais, dit Sophie, qui balbutiait et passait du rouge au blanc à toute minute; j'avais envie d'une parure, perles et rubis, comme celle que porte Mme de Vitteaux, et je comptais, il est vrai, y appliquer cette somme; mais, puisque Maurice en a disposé, je ne la regrette pas....
— C'est bien, ma fille; trës-*bienl reprit M. Sorbier, tandis que Mme Sorbier serrait Sophie sur son cœur avec un élan d'amour maternel; mais ce désintéressement dont tu donnes un nouveau témoignage n'autorisait pas M. Maurice à agir comme il l'a fait.... Avec ton consentement, c'était possible;
mais avant même de l'en avoir parlé.... c'est au moins singulier, car enfin cet argent ne lui appartenait pas! »
Maurice devint blême. Il regarda sa femme. Sophie tourna la tôle du côté de sa mère comme pour l'interroger. Au fond du cœur, elle aurait voulu intervenir pour mettre un terme à un entretien qui la faisait souffrir ; mais elle rencontra un visage si sec et si plein d'irritation, qu*une fois encore cette influence à laquelle elle était accoutumée de céder remporta, et elle baissa timidement les yeux.
« Monsieur, dit Maurice, vous êtes le père de Sophie, je me retire; nous reprendrons cet entretien plus tard.
— Qu'a-t-il donc? » demanda M. Sorbier pendant que Maurice quittait le salon.
M. doseau du Tailli haussa les épaules. « C'est une lubie, dit-il.
— Quel est donc ce M. Lambert à qui M. de Treuil a remis les trente mille francs de Sophie ? demanda à son tour Mme Sorbier.
— Oh ! un sculpteur qui vit avec une petite blonde très-jolie, ma foi, et qu'on voit souvent dans l'atelier de Maurice.
— Alors tout s'explique! ^ reprit Mme Sorbier. Elle embrassa deux ou trois fois Sophie avec passion.
« Ah ! pauvre enfant ! » murmura-t-elle.
MAURICE DE TREUIL. 28i
Sophie rentra chez elle et s'enferma, persuadée que Maurice la trompait.
Cet- entretien avait fait une profonde impression sur l'esprit de Maurice; Il comprenait bien que le moment d'une crise décisive était proche, et il avait un vague pressentiment que, si elle éclatait, le résultat, quoi qu'il fît, ne lui serait pas favorable. Il la redoutait donc et ne se pressait pas d'en déterminer Texplosion. Maurice d'ailleurs répugnait par instinct et par habitude aux grandes explications et aux partis extrêmes; il était d'un caractère à se soumettre à mille ennuis et à se plier un peu à tout plutôt que de courir au-devant d'une scène où des paroles blessantes pour tout le monde ne pouvaient manquer d'être échangées. Cependant un reproche lui avait été adressé, si grave, qu'il lui devenait bien difficile, pour ne pas dire impossible, de demeurer plus longtemps dans la situation qui lui était faite, sans manquer entièrement au soin de sa propre dignité.
Avant de rien faire, il voulut réfléchir et bien s'assurer si par quelques mots M. Sorbier ne reviendrait pas sur ce qui avait été dit II voulait en outre pressentir les dispositions de Sophie dans la conduite d'une afiaire qui la touchait autant que lui; mais le père ne rétracta rien, et la fille ne s'expliqua pas. L'embarras de Maurice s'en accrut, et il se sentit gagné par une sourde irritation. Ct^
28â MAURICE DE TREUIL/
n*était pas dans un pareil moment qu'il voulait se décider à parler, dans la crainte que les choses n'allassent trop loin. L'explication entamée,. peutêtre ne serait-il pas maître de ses paroles, et il désirait ne rien dire qu'il ne pût répéter.
Le hasard voulut qu'au plus fort de cette situation, habilement exploitée par Mme Sorbier et envenimée tous les jours par de petits mots, Maurice rencontrât Philippe, qui se promenait un matin; ils poussèrent dans la campagne, et arrivèrent à Bougival, dans ce même cabaret où ils avaient déjeuné le jour où M. Gloseau duTailli avait conduit Maurice à la Colombière. Que de choses s'étaient passées depuis lors, et quelle distance le séparait de cette époque I Bien peu de mois s'étaient écoulés depuis le premier jour de son mariage avec la riche héritière de M. Sorbier, et déjà il voyait les prédictions de Philippe justifiées par une réalité poignante. Ce n'était pas une femme qu'il avait épousée, c'était une famille ! Maurice regardait le paysage qui l'entourait, et chaque accident de terrain lui rappelait par une mystérieuse influence un lambeau de cette longue conversation où l'amitié de Philippe s'était montrée si clairvoyante dans sa rudesse. Il se souvenait à la fois du mot^ du regard, du geste. La campagne n'était plus la même qu'à cette époque, déjà lointaine : maintenant les arbres de la rive étaient dépouillés de leur parure ; des vols d'oiseaux
VAURICE DE TREUIL. 283
voyageurs traversaient le ciel gris. L'horizon était triste et répondait par son aspect mélancolique aux pensées accablantes qui se succédaient dans le cœur de Maurice.
« Qu-as-ttt donc? lui dit Miilippe.
— Je rae souviens, répondit Maurice avec un son de voix qui fit tressaillir son ami.
— Y a-t-il quelque chose de nouveau rue Gk)dolde-Mauroyî demanda Philippe vivement.
— Oh! non.... rien.... Aujourd'hui ressemble à hier, demain ressemblera à aujourd'hui l »
Maurice pensait bien aux trente mille francs qu'il voulait rendre à M. Sorbici*, et au sujet desquels on ne lui épargnait pas les allusions. Il savait bien qu'il n'avait qu'un mot à dire pour que Philippe les mît à sa disposition; il avait soif aussi d'épancher son cœur trop plein et de demander conseil à l'ami qui si longtemps avait marché côte à côte dans sa vie. Un sentiment indéfinissable, mais plus fort que son angoisse, l'en empêcha. Il le regarda plusieurs fois et se tut. Peut-être lui répugnait-il d'accuser ImpU* citement sa femme par le récit de ce qu'il avait à souffrir dans son ménage ; peut-être aussi craignait-il de raviver le souvenir du passé par cet aveu, et de lire dans le regard de Philippe ce tu Vas voulu! que sa conscience lui répétait sans cesse.
Il chercha à détourner le cours de ses pensées en demandant à Pliilippe des nouvelles de son travail
284 MAUBIGE DE TREUIL.
et en s'informant de ce que faisaient leurs vieux amis. Ceux-ci espéraient, ceux-là craignaient; l'un avait fini soii tableau, l'autre allait avoir son opéra joué; un troisième partait pour l'Orient, où il voulait retremper son inspiration engourdie ; un autre encore mettait la dernière main à une grande comédie qu'il destinait au Théâtre-Français. Il y avait travaillé toute Tannée.
« Ils luttent! ils vivent! »» dit Maurice.
Le nom de Bidois vint à être prononcé.
« A propos de Bidois, dit Philippe, j'ai appris par Mimi-Soleil ce que tu as fait en faveur de Lambert. La richesse sert donc à quelque chose! Ce qui me fait plaisir là dedans, ajouta-t-il avec un sourire» c'est de voir que l'habitude de vivre en compagnie de l'argent ne t'a pas gangrené. Diable ! c'est un miracle.... Sais-tu bien, reprit-il après un moment de silence, qu'il n'est bruit que de cette belle action dans tous les ateliers? Mimi-Soleil l'a racontée partout, et te voilà passé à l'état de grand homme et de Mécène. Si tu veux me donner la moitié de ta réputation pour la moitié de ton sacrifice, parle et je t'apporte quinze mille francs.... Sérieusement, le père Sorbier n'a pas grondé?
— Non, » répondit Maurice.
Ils se séparèrent là-dessus, et Maurice rentra dans cet hôtel de la rue Godot-de-Mauroy, où tant de soucis l'assaillaient. Quelques jours se passèrent en-
MAURICE hR TREUIL. 285
core avec des alternatives de crainte ej, d'espérance, d'appréhensions et de sourdes colères. Maurice voyait bien que Sophie était embarrassée, et que tout ce qui se passait lui causait quelque regret; mais il était clair aussi qu'elle n'était pas d'une nature assez énergique pour secouer la domination maternelle et prendre résolument la défense de son mari, à qui elle recommandait toujours la patience* et la modération. Un soir, après une journée plus contrainte encore que les précédentes, un de ces financiers qui ont pour métier de lancer des affaires proposa à M. Sorbier de prendre un intérêt dans une entreprise de charbonnage qu'on venait de créer.
« Je le voudrais, dit M. Sorbier, mais je ne le puis pas; une somme sur laquelle je comptais m'«»t échappée.... M. de Treuil en a disposé. »
Le lendemain matin, Maurice passa chez M. Sorbier, et, sans revenir sur ce qui avait été dit la veille, il lui fit part de l'intention où il était d'adopter un nouveau genre de vie et de renoncer à l'habitation en commun avec la famille de sa femme*
« M'enlever ma fille ! s'écria Mme Sorbier. Me priver de sa tendresse, l'arracher de mes bras!... Jamais.
— Votre fille restera près de vous, mais ne vivra plus chez vous. Il se peut que j'aie des défauts incompatibles avec vos habitudes, je veux bien même
admettre que tous les torts soient de mon côté; mais je crois que la vie eii commun est devenue impossible.
— Est-ce une résolution arrêtée? demanda M* Sorbier.
— SI bien que Je vais m'occuper aujourd'hui du choix d*tîn appartement. En attendant, Sophie el moi vivrons à la campagne. Quant à cette somme de. trente mille francs à laquelle vous a,vez fait allusion hier devant un étranger, n'ayez là-dessus aucune inquiétude; elle vous sera rendue en totalité. »
La détermination de Maurice, qui se relira sur ces mots, effraya M. Sorbier. Après l'argent, sa fille était ce qu'il aimait le plus au monde,
« Peut-être avons-nous été trop loin, dît-il à sa f^me. J'ai lu dans ses yeux.... il est décidé à emmener Sophie.
— Oui, mais Sophie ne le suivra pas, » dit Mme Sorbier.
Elle monta chez sa tille précipitamment et se jeta dans ses bras avec de grands cris.
« Ah! mon enfant, c'est le dernier coup! dit-elle. Maurice veut t'éloigner de nous! y consentiras-tu?»
— Moi ! s'écria Sophie, que le désespoir bruyant de sa mère affectait vivement; le croyez- vous? »
Elle était restée, à son insu, sous l'impression des quelques mots dits par M. Closeaudu Tailli avec une si perfide habileté lors de la grande explication qui
avait eu lieu entre M. Sorbier et Maurice, et cette jalousie qui l'avait égarée une fois déjà troublait encore son imagination. Bile était en proie à des inquiétudes vagues qu'elle n'aurait pas su comment définir, et peut-être même n'aurait-il pas fallu beaucoup d'efforts pour lui persuader que toute cette histoire de Lambert n'était qu'une comédie dont seule elle avait été dupe.
M. Closeau du Tailli, mis au fait des projets de Maurice par M. Sorbier, s'assit nonchalamment dans un fauteuil.
« Et c'est là ce qui vous inquiète! dit-il. A votre place, je serrerais le bouton à monsieur l'artiste.... Sophie est mariée sous le régime dotal, je crois, et, par un article du contrat, vous vous êtes réservé l'administration des revenus jusqu'à concurrence d'une somme assez maigre.... A tous ses discours répondez par des chiffres, et vous l'amènerez à capituler. Gardez l'argent, vous gardei'ez l'homme.
— Bon! j'essayerai, » dit le banquier en se frottant les mains.
A son tour Mme de Vitteaux fut instruite par Sophie de ce qui se passait dans l'hôtel de la rue Godot-de-Mauroy. Mme de Treuil était fort hésitante ; elle était irritée contre son mari, mais elle craignait cependant dé pousser la résistance jusqu'à une rupture. « Il est si violent ! dit-elle.
-T Vous êtes une enfant, répondit Mme de Vit-
teaux. Pai vingt-huit ans de Paris sur les épaules que voilà; or cela fait soixante ans au point de vue de Texpérience. Les maris, ma chère, menacent beaucoup et agissent peu. Tenez tête à Maurice, et il fera comme le Sicambre de Thistoire,... Toute question dans la Ghaussée-d*Ânlin se réduit à une question de budget. Avec la dot que vous avez, pouvez- vous recevoir, donner des bals en hiver, voyager en été, avoir une voiture sous la remise et une loge à rOpéra, mener en toutes choses une vie large et facile? Non!... Alors tout est dit. Il faut rester ici et le signifier tout net à M. Maurice. A ce que j'ai pu voir, il vous aime. Un homme qui aime est vaincu d'avance.... Vous déclarerez le blocus conjugal, et il se rendra sans conditions. Ah! si j'avais cédé dans les premiers temps, où en serais-je aujourd'hui? De bonne foi, que feriez-vous dans un cinquième étage où personne ne pourrait monter? Ces dévouements ne sont plus de mode, ma belle ; ça ne se porte pas plus que les manches à gigot. Ici toutes les commodités de luxe, des diamants, des cachemires, une calèche ; là-bas des robes de stoff ou de popeline et l'omnibus.... choisissez.
— Mais il m'aime tant ! murmura Sophie, déjà convaincue.
— Eh ! ma chère , l'amour s'accommode d'un hôtel encore mieux que d'un grenier.... Et quand l'amour s'en va, l'hôtel reste. »
MÀURtCË DE ThEUlL. â8d
Quand Maurice rentra , il trouva Sophie endurcie dans la résistance. Elle ne comprenait pas pourquoi il voulait la séparer de ses parents. Les mots qui Pavaient blessé étaient peut-être un peu vifs, mais enfin ce n'étaient que des mots. Elle ne croyait pas qu'il fallût y répondre par une sorte de coup d'État et rompre avec tant de violence. Elle espérait que Maurice reviendrait à d'autres sentiments, et que, mieux inspiré , il renoncerait à des projets que rien ne justifiait; mais, s'il y persistait, quel que fût son regret, bien certainement elle ne le suivrait pas dans une voie où, tout le monde le blâmerait d'être entré.
« Vous avez vu votre mère? dit Maurice.
— Ma mère a pleuré. Est-ce un crime ? » répondit Sophie.
Arrivée à ce point d'acrimonie , toute discussion devenait impossible. Maurice le comprit et se tut. Il ne voulait pas, même par un mot, autoriser Sophie à se retrancher derrière le rempart du respect filial et lui donner l'apparence du droit. Gomme il la quittait , il rencontra sur l'escalier M. Gloseau du Tailli, qui s'en allait en sifflotant. Le rentier lui fit un petit salut de la main d'un air gai. « Que m'a-t-on dit? s'écria-l-il; il y a des nuages dans le ménage ! Moi qui vous croyais unis comme les deux doigts de la main! Mais ça passera.... On ne quitte pas ainsi un hôtel tout doré et une petite 265 m
â90 l»AiniCE DE ÎREiaL.
femme qui a ses poches bourrées de billets de banque. »
Maurice passa sans répondre et monta chez M. Sorbier. M. Gloseau du Tailli le suivit du coin de l'œil : « Va, va, raurmura-t-il , je m'acquitte I Tu as ri, je ris! »
Maurice annonça à M. Sorbier qu'il avait fait choix d'un appartement. « Bien l répondit le beaupère; moi, je fais nos comptes.... Vous me donnerez bien vingt-quatre heures.... Je les ai toujours données à mes débiteurs. »
Le lendemain , dans la matinée, M. Sorbier introduisit Maurice dans cette pièce obscure où il vivait au milieu d'une atmosphère de chiffres. Après l'avoir fait asseoir sur une chaise de paille, il ouvrit lentement un grand livre, et relevant sur le front une paire de luneUes montées en argent qu'il portait quand il travaillait :
« Vous avez certainement pris connaissance du contrat de mariage de ma flUe, mon cher Maurice?
— A peu près, répondit Maurice.
— Vous n'ignorez pas alors qu'elle est mariée sous le régime dotal, ce qui signifie que vous ne pouvez disposer en aucun cas de la dot qui lui a été ct)nstiluée en terres et en rentes sur l'État.
— Je le sais.
— Très«bien. Sophie a reçu une somme de deux cent vii>gt- cinq mille francs représenta par la
MAURKË DE TREtllL. 291
ferme de la Bossette, sise à Ghevilly, canton de* Toury, laquelle ferme représente par bail authentique, joint au contrat, un revenu annuel de sept mille deux cents francs, payables en deux termes, et, de plus, une rente en trois pour cent de trois mille francs, qu'elle tient comme épingles de sa mère. Le tout ensemble, joint au produit d*une petite métairie, qui provient de la succession de son grand-père et dont nous lui avons fait abandon de notre vivant , Mme Sorbier et moi , fait une somme totale de onze mille trois cent cinquante francs de rente, dont j'ai le maniement et que je lui paye par portions égales de trois mois en trois mois. *>
Maurice avait signé le contrat sans le lire. Il était pauvre , sa fiancée était riche ; il croyait sa délicatesse intéressée à ne pas s'enquérir des questions d'argent , et , à vrai dire , il ne savait rien de la position qui lui avait été faite. Il commençait à présent & y voir plus clair.
M. Sorbier tourna un feuillet du grand livre sur lequel il appuyait le doigt. « Voici , reprit-il , le chiffre des sommes que j'ai remises à Sophie et à vous en diverses fois, ou que j'ai payées pour votre compte. Il se monte en totalité à vingt-trois mille sept cent quatre-vingt-deux francs cinquante-cinq centimes, ce qui, pour dix-huit mois, vous constitue en déficit d'une somme de six mille et quelques centaines de francs, que vous me devez l'un et l'au-
Mi MAURICE DE TREUIL.
Ire. Vous pouvez vérifier vous-même rexaclilude de ces comptes , dans lesquels ne figure pas la somme des intérêts. »
Maurice fit uri geste d'assentiment, et le vieillard ferma le livre.
« Vous comprenez, mon cher Maurice, que je-ne prétends pas exiger le remboursement de ces avances, si vous restez avec nous, continua M. Sorbier; mais si nous nous séparons, il sera bon, je crois , de s'entendre. Vous savez le proverbe : Les bons comptes font les bons amis. Je dois vous faire remarquer, en outre, que le maniement des revenus m'appartient de droit par suite de nos conventions écrites. Si vous nous quittez, comment procéderons-nous ? Vous pouvez plaider pour revendiquer l'administration des revenus ; mais, si telle est votre intention , quel motif ferez-vous valoir devant le tribunal? J'ai-pour moi le précédent de cette somme de trente mille francs dissipée en une heure et les dettes contractées par la communauté alors que vous viviez sous mon toit. Il est douteux que vous gagniez, mon cher Maurice.... Ah 1 vous pouvez , en vue de l'avenir, et sûr de la fortune qui doit appartenir un jour à Sophie , contracter des engagements dont, par faiblesse, elle acceptera la responsabilité ....
— Monsieur ! » s'écria Maurice en se levant.
M. Sorbier appuya légèrement la main sur
l'épaule de son gendre. « Ne nous fâchons pas, et rasseyez-vous, reprit-il. Nous parlons d'affaires : il faut bien tout prévoir et dire les choses comme elles sont. Admettons que , pour éviter un procès pénible , durant lequel on pourra m'accnser de n'avoir pas suffisamment réfléchi quand j'ai marié ma fille, je fasse abandon de mes droits de gestion : il vous restera pour la première année un revenu bien sec de cinq mille francs à peu près....
— Je travaillerai.
— Oh ! Ton peut calculer par les dix-huit mois qui viennent de s'écouler ce que peut rapporter ce travail. Vous tressaillez! reprit M. Sorbier en voyant le mouvement de Maurice ; n'oubliez donc pas que nous sommes ici comme un créancier et son débiteur dans le cabinet d'un agréé.... Vous avez donc tout net pour vivre les onze mille trois cents francs de votre femme. C'est bien quelqixe chose, et beaucoup d'artistes qui ne font rien ont moins que cela. Sophie vivra dans la gène, mais c'est voire droit. Vous me direz que, lorsque j'ai commencé , je n'avais pas autant. Oui , mais j'habitais Pilliiviers, et j'économisais un petit écu quand je gagnais quatre francs. Croyez-moi donc , mon cher Maurice, réfléchissez avant de prendre ce grand parti.
— C'est bien, je réfléchirai, » répondit Maurice . Après le départ de Maurice, Mme Sorbier en-
294 MAtJRIGE DE TREUIL.
tra chez son mari , qu'elle trouva se frottant les mains.
«Eh bien? dit-elle.
— Oh ! il a du plomb dans Faile ; le conseil du parrain était bon, répliqua le banquier. Je lui ai présenté son petit compte, et je lui ai fait entendre qu'il n'avait rien à espérer de moi. Il a pu voir ce qu'il lui en coûterait de nous quitter. Je crois qu'il n'est pas encore parti. »
Deux jours s'écoulèrent, et Maurice ne revint pas sur l'entretien qu'il avait eu avec son beaupère. Sophie, questionnée par sa mère, répondit qu'il n'avait plus ramené la conversation sur le terrain de la séparation. On put croire dans la famille qu'il n'y pensait plus. Sauf ses absences un peu plus fréquentes, on ne remarquait rien de changé dans sa conduite.
c Bah! il ronge son frein, lé voilà maté! dit la mère.
—Vous voyez, ma belle, il a cédé, » reprit Mme de Vitleaux,
Le même soir, Sophie embrassa Maurice avec une effusion à laquelle il n'était pas accoutumé. Il la prit dans ses bras, et, la regardant avec passion :
« Ainsi , tu viendras avec moi , dit-il tout bas.
— Quoi! vous y pensez encore? » répondit Sophie.
Elle chercha à se dégager des bras de Maurice,
mais il la retint. « Écoute, reprit-il, j'ai trouvé un appartement voisin de mon ancien atelier; nous serons près de Philippe et de Ijaure : je travaillerai et nous vivrons libres, heureux, Tun près de l'autre. Tu ne sais pas quel courage et quelle ardeur me donnera cette pensée que tu tiendras tout ^e moi. Ici j'étouffe. Tu verras quelle bonne vie je te ferai, J'ai parlé à ton père , nous lui devons quelque argent ; ne crains rien» tout sera payé. Qu'il garde sa fortune, je ne veux que toi. Ya! le bonheur vaut bien un peu de luxe. Là-bas il me semble que je renaîtrai. »
Tout ce que l'amour a de plus tendre, la passion de plus véhément , Maurice l'employa pour ébranler Sophie et la conquérir. Deux fois elle parut hésiter; mais la pensée de ce que dirait sa mère et le souvenir des conseils de Mme de Vilteaux l'arrêtèrent. Ce fut comme une flamme éteinte par une goutte d'eau.
« Ah ! voua ne m'aimez pas ! dit-elle enfin , en employant ce mot suprême des femmes qui savent •jusqu'où va leur empire.
— Je ne vous aime pas ! » reprit Maurice avec exaltation.
Deux larmes brûlantes jaillirent de ses yeux, et il cacha son visage entre ses mains. Sophie , qui lui avait tourné le dos , le regardait dans la glace.
« Si vous m'aimiez, reprit-elle, vous ne me par-
leriez plus de quitter ma famille , nous vivrions ici toujours. Que nous manque-t-il? qu'avez-vous besoin de travailler? Vous parlez de dettes ; laissez là vos pinceaux , et mon père me donnera tout ce que je voudrai.... L'été nous voyagerons, l'hiver nous danseçpns, et, si l'envie vous prend de peindre quelques tableaux, c'est moi qui vous les achèterai; j'en ferai un musée....
— Et mes amis? et ma conscience? et tout ce monde odieux qui nous entoure? s'écria Maurice. Est-ce que je puis ne pas voir, ne pas entendre, ne pas sentir?
— Je vous disais bien que vous ne m'aimiez pas, répliqua Sophie. Que serait tout cela si vous m'aimiez ? »
Maurice tenta un nouvel effort pour ramener Sophie, mais elle le repoussa. « Non, laissez-moi , tout est inutile à présent, » dit-elle.
Elle étouffa un léger bâillement et regarda la pendule. « Comme il est tard! reprit- elle; et maman qui donne un bal demain.... J'aurai le teint battu , et vous dites que vous m'aimez ! »
Elle s'endormit en boudant. Le lendemain, à son réveil , elle trouva sur sa toilette un écrin renfermant une parure de perles et de rubis pareille à celle que portait Mme de Vitteaux. Sophie devint rouge de plaisir. Il y avait dans l'écrin un petit billet qui contenait ces quelques mots : « Je ne veux
MAURICE DE TREfilL. 2d7
pas que tu perdes rien. » Ils étaient de Mme Sorbier.
« Et voilà les parents qu'il veut me faire quitter! » dit Sophie.
Ce bal, où Sophie craignait si fort d'avoir le teint battu, était le plus beau de ceux que Mme Sorbier donnait pendant la saison. Il répondait à l'anniversaire du jour de son mariage. Le matin, à midi, un dragon était entré dans la cour porteur d'une dépêche ministérielle avec ce timbre : Cabinet du mi" nistre, en relief sur le cachet de cire rouge. M. Sorbier rompit l'enveloppe d'ufte main tremblante et y trouva l'amplialion d'une ordonnance qui le nommait chevalier de la Légion d'Jionneur. Mme Sorbier se leva et courut à M. de Courtalin, qui était venu demander à déjeuner à la famille. « Ah! dit-elle, c'était une surprise que vous nous ménagiez... Il faut que je vous embrasse. »
Mme Sorbier força Sophie de l'imiter. « Tu lui dois bien cela ! dit-elle.
— Ah! murmura le député en posant ses lèvres sur les joues brûlantes de la jeune femme, avezvous compris que c'était pour le père de Sophie que j'agissais, et non pas pour M. Sorbier? »
Mme de Treuil rougit plus fort. Cette sottise lui parut d'un goût charmant. Pour récompense^ 'elle lui accorda la première valse, car M. de Courtalin valsait encore.
Maurice parut au bal, où M. Sorbier figurait avec un large ruban rouge à la boutonnière. Poursuivi qu'il étfiit par les idées les plus tristes, il n'y prit pas garde tout de suite et ne le complimenta qu'un peu tard, c C'est le dernier qui t'en a parlé, souffla Mme Sorbier dans l'oreille de son mari-... On dirait que l'envie le ronge! >•
Maurice pensait à Sophie, qui se promenait au travers du bal, montrant avec orgueil les perles et les rubis maternels. 11 salua Mme de Yitteaux, qui le pria à danser, ce qu'il fît de bonne grâce.
< Entre nous, vous êtes un enfant, lui dit-elle; est-ce qu'on se brouille avec un cofîre-fort, surtout quand il est si facile d'en prendre la clef î... Mme de Yitteaux prononça ces derniers mots en désignant Mme Sorbier de son éventail. « Venez me voir, ajouta-t-elle ; je vous donnerai de bons conseils.
— Des conseils dans un boudoir? répondit Mau-i rice d'un air galant. Votre bienveillance ne sauraitelle être plus charitable?
— Que me disiez-vous donc? dit Mme de Vitteaux à Sophie; mais M. de Treuil est charmant.... Ce n'est pas un mari qu'il faille perdre. »
Philippe avait conduit Laure au bal de M. Sorbier. Avec l'instinct d'un cœur qui aime, Laure remarqua que le visage de Maurice avait une expression singulière. Elle glissa doucement son bras sous le sien. « Qu'avez-vous? » lui dit-elle.
Maurice la regarda tristement ; îl sentait son cœur baUre auprès du sien.
« J'ai la mort dans Tâme, répondit-il.
— Ne puis-je rien pour vous? reprit-elle vivement. Et Philippe ne peut41 rien non plus? »
Maurice secoua la tête. « Non... Demain vous saurez tout. »
La présence de Maurice au bal avait achevé de dissiper les craintes que M. Sorbier pouvait avoir conservées sur le départ de son gendre. Il ne doutait plus alors que ce projet ne fût comme ces orages d'été, que le soleil dissipe après deux coups de lon^ nerre et dix gouttes de pluie. Mais le lendemain, après le déjeuner, au moment où M. et Mme Sorbier étaient avec Sophie dans le salon, Maurice entra tout à coup. Il était si pâle que Sophie se leva comme poussée par xui ressort.
« Qu'est-ce? » s'écria-t-elle.
Sans lui répondre, Maurice posa sur une table un petit portefeuille qu'il tenait à la main.
« Vous trouverez dans ce portefeuille, dit-il à M. Sorbier, une somme de trente mille francs que je dois à Mme de Treuil, et de plus une somme de six mille sept cents francs à peu près que vous avez avancée à mon ménage.... Nous sommes quittes à présent, et je puis me retirer.
— Trente-six mille francs ! s'écria M . Sorbier ; mais où avez-vous trouvé celte somme? »
Maurice se tourna du côté de Sophie.
« M'aimez-vous assez pour nie suivre? » dit-il.
Sophie voulut parler, mais elle chancela et tomba à demi évanouie dans les bras de sa mère. Maurice fit un pas vers elle, mais Mme Sorbier l'arrêta.
« N'approchez pas, monsieur, n'approchez pas; vous la tueriez! »
Sophie souleva ses paupières.
« Ah! Maurice, je vous en prie
— Me suivrez- vous? » reprit Maurice avec force.
Sophie cacha sa tète dans le sein de Mme Sorbier sans répondre.
M. de Treuil salua et sortit.
« Eh bien! qu'il s'en aille! s'écria Mme Sorbier; ce n'est pas nous qui l'avons voulu! »
Tandis que la mère étendait son bras menaçant vers la porte, M. Sorbier comptait les billets de banque apportés par Maurice et les serrait dans un grand portefeuille.
« Trente-six mille francs! murmurait-il. Où diable les a-t-il pris? »
<gg§>
Pendant les quelques jours qui avaient précédé sa sortie de Thôtel de la rue Godot-de-Mauroy ^t avant les derniers efforts qu'il avait tentés auprès de Sophie, Maurice de Treuil avait vendu son atelier à un marchand de tableaux avec lequel il était en relatÎQns d'af&ires à Tépoque où il habitait la rue de Douai. Ce qu'il avait ne suffisant pas pour la somme totale qu'il voulait rembourser à M. Sorbier, il avait pris des engagements que son travail devait acquitter plus tard. Il l'avait fait sans hésiter et sans prévenir aucun de ses amis. On l'avait froissé, humilié dans les parties les plus intimes de son être ; tout était dit. Une heure après son départ, il était installé dans son atelier, où l'on ne voyait plus que les meubles indispensables et le grand tableau auquel il travaillait en secret. Les objets d'art, les croquis, les ébauches, les dessins,
les études ramassées ,çà et là dans ses promenades, ces mille choses trouvées une à une et qui rappellent des souvenirs de jeunesse ou de voyage, avaient été emportés pêle-mêle sur les épaules des commissionnaires. Sa chambre de garçon seule était intacte. De tout ce qu'il avait dans son appartement de la rue Godot-de-Mauroy, il n'avait emporté qu'un portrait de Sophie. Ce portrait, il Tavait fait un matin aux premiers jours de son mariage, pendant qu'elle dormait. Ce n'était qu'une esquisse, mais l'amour lui avait donné la main d'un mattre.
Quand il fut seul en face de ce portrait et dans le silence de l'atelier désert, il soupira : quel abtme depuis le jour où il en était sorti pour conduire Sophie à la Madeleine! Ses yeux se mouillèrent, mais il saisit le pinceau d'une main ferme et s'assit devant le chevalet. « Le passé est mort, » murmurat-il. Il voulut passer sa première soirée seul, pour rentrer en possession de lui-même et s'habituer du premier coup à cette solitude à laquelle il s'était condamné ; il travailla fort tard, et se promena, le soir venu, dans les tristes campagnes qui avoisinent la butte Montmartre. Il cherchait & assoupir par la fatigue la fièvre de son cœur, et, malgré lui, sa pensée le ramenait toujours vers Sophie. Le ciel était noir, une pluie fine commençait à tomber; il ne voyait pas plus dans son âme que dans la nuit.
Il rentra dans Paris, et, suivant l'impulsion de ses jambes, il descendit la rue Blanche dans la direction de la Chaussée-d'Antin. Une force secrète le poussait vers la maison de la rue 6odot-de-Mauroy. Un grand coupé était à la porte. Il reconnut celui de Mme Sorbier; c'était l'heure où elle allait à l'Opéra. Sophie était peut-être derrière la glace; Maurice passa. Gomme il suivait le boulevard lentement, un de ses amis l'arrêta sous un bec de gaz dont la lumière, fouettée par le vent, tremblait sur l'as* phalte miroitant. Maurice leva les yeux. Deux grosses larmes roulaient le long de ses joues sans qu'il pensât à les essuyer. Son visage exprimait une douleur si navrante, il était si morne et si pÂle, que Fami s'éloigna sans parler, comme s'il avait craint d'interroger ce chagrin muet. Maurice le reconnut à peine et poursuivit son chemin. Vers minuit, il rentra rue de Douai. Il était comme un homme qu'un choc violent aurait renversé ;.il ne sentait rien. Il se coucha et s'endormit d'un sommeil de plomb.
A son réveil, il faisait grand jour, et le ciel était bleu. Philippe, prévenu par un des gens de l'hôtel, était dans son atelier. « Tu le vois, dit Maurice, je suis sorti du mariage plus pauvre que je n'y suis entré. »
Philippe se fit expliquer tous les petits incidents qui avaient déterminé celle rupture et la cause finale qui l'avait précipitée. Il approuva sans ré-
304 MAURiaS DE TREUIL.
serve la conduite de Maurice. » A présent, dit-îl, il faut tirer une barre sur le passé et travailler comme si tu débutais. Le travail te sauvera. » Philippe vit bien cependant que la blessure était profonde. Le regard de Maurice était inquiet comme celui d'un homme qui attend quelque chose. Il cherchait de tous côtés. Chaque fois qu'on entendait un bruit de pas dans l'escalier, ou que le. passage d'une voiture ébranlait la rue, il tresisaillait, et ses yeux se tournaient vers la porte. Philippe rentra chez lui douloureusement ému. Laure, qui l'attendait, le questionna.
« C'est fini, lui dit-il, ils ont rompu,
— Mais lui! lui! s'écria-t-elle avec une voix où vibrait la tendresse d'autrefois.
— Lui! Le malheureux, il aime sa femme! »
Le départ de Maurice avait jeté un grand trouble dans la famille Sorbier. Pendant les premiers jours, on parut croire qu'il reviendrait, Mme Sorbier elle-même n'ayant jamais supposé qu'il en arrivât à cette extrémité ; mais quand on fut bieri convaincu que cette séparation si violente était moins le fruit du f aprice que le résultat d'une détermination bien arrêtée, Mme Sorbier s'appliqua à rendre plus profond le fossé creusé entre Sophie et Maurice. Elle fut merveilleusement servie dans ce travail par toutes les personnes qui approchaient sa fille. M. de Gourtalin par intérêt, M. Closeau du
MAURICE DE TEECIL. 308
Tailli par rancune, Mme de Vitleaux par légèreté, M. Guillaume de Marvejols par sottise, entourèrent Sophie et ne lui permirent pas de réfléchir. On employa à détruire les restes d'une affection qui n'avait jamais été bien vive, toutes les armes que fournissent la vanité, Tamour-propre et ces mille petites passions qui agissent comme ces insectes qui percent le bois le plus dur. Quel crime avait donc commis Sophie pour que son mari la quittât Subitement? Maurice l'aimait donc bien peu, pour n'avoir pu supporter quelques contrariétés légères? Gommant M. de Treuil avait-il oublié à ce point tout ce qu'il devait à M. Sorbier? Certainement on ne voulait médire en rien de la position que lui avait faite son talent ; mais enfin il vivait dans un petit appartement au cinquième étage de la rue de Douai, au moment où l'amitié de M. Gloseau du Tailli l'avait introduit à la Golombière. On sait comment il avait récompensé le dévouement tout paternel de l'ancien armateur ! N'avait-on pas refusé pour lui les meilleurs partis? En quoi Sophie avait-elle manqué à ses devoirs? On lui avait fait, il est vrai, quelques observations au sujet d'une somme importante dont il avait disposé légèrement ; mais quel père de famille, sans oublier tous ses devoirs, n'aurait pas agi comme M. Sorbier? et fallait-il, pour obéir aux lois d'une fausse chevalerie décrétée par la bohème , abandonner sans^ contrôle
306 MAURICK DE TREUIL.
aux mains d'un prodigue la fortune amassée par Tordre, le travail, l'économie? Tout le monde savait comment M. de Treuil était dans riiôtel. Il avait la libre disposition des voitures, des gens» des chevaux. Si on ne voyait pas ses amis aux réceptions de la famille, ne fallait-il pas en accuser ses amis eux-mêmes, qui préféraient la vie décousue des coulisses et de Tatelier aux réunions de la bonne compagnie ? Quel motif si pressant pouvait-il faire valoir pour obliger une fille à se séparer <l'un père et d'une mère qui la chérissaient et qui ne cessaient pas de lui donner des témoignages de leur tendresse? Était-ce là ce qu'il avait promis? Les arguments ne manquaient pas sur un tel chapitre, ils arrivaient en foule, chacun en faisait valoir 4e nouveaux comme à l'envi, et bientôt il fut clairement démontré que Maurice était un ingrat, un dissipateur, et pour tout le moins un mauvais fils et un. mauvais mari: Sophie ne fut pas la dernière à en être convaincue. JLe soir, quand elle défaisait ses cheveux devant la glace, il n'était pas de preuves d'amour prodiguées par Maurice qui tinssent devant le crime de l'avoir abandonnée. Sophie le condamnait au nom de sa beauté.
Sous l'effort de ces accusations, portées par cent bouches, un cri de blâme s'éleva contre Maurice dans tous les salons qu'il avait traversés. Celte hostilité sourde qu'on sent partout dans le monde
contre les artistes, et dont la bourgeoisie subit Finfluence peut-être à son insu, se fit jour de toutes parts. On ne chercha pas, on n'examina pas : Maurice était peintre, il avait abandonné sans cause éclatante une femme jeune et jolie qui lui avait apporté une dot considérable ; il était donc le seul coupable. L'ostracisme fut prononcé.
Un mois après la rentrée de Maurice dans son atelier de la rue de Douai, les habitants de l'hôtel de la rue Godot-de-Mauroy vivaient comme si rien d'étrange' ne se fût passé dans l'intérieur delà famille. C'étaient les mêmes dîners, les méme&bals, les mêmes promenades, les mêmes réceptions : il n'y avait qu'un mari de moins. M. Gloseau du Tailli triomphait, et M. de Gourtalin, ami intime de la maison et" conseiller privé de Mme Sorbier, voyait se lever l'aurore d'un nouveau jour. Un soir qu'il la ramenait d'un bal officiel où il l'avait fait . inviter, elle ne put s'empêcher de s'écrier en lui pressant le bras dans nn bel élan de tendresse rétrospective : « Ah! si l'on m'avait écoutée I... » Le reste de la phrase se perdit dans un regard dont le député comprit la muette éloquence.
Tandis qu'à l'inquiétude des premiers jours succédait dans Tbôtel de la rue Godot-de-Mauroy une sorte de placidité, Maurice s'efforçait de travailler et d'oublier; maisFoubU ne venait jamais, et. le travail ne répondait pas toujours à son appel. L'image
808 MAtlRlCE DE TREUIL.
de Sophie flottait presque constamment entr^ son tableau et lui. D sortait peu de son'' atelier; mais, chaque fois qu'il en sortait, ses pas le ramenaient comme malgré lui aux lieux où il avait l'espoir cruel de la rencontrer. Ces apparitions lointaines, où il entrevoyait Sophie dans la coquette insouciance d'une promenade ou la magnificence dédaigneuse d'une, toilette de bal, élargissaient sa blessure et la faisaient saigner. Il rentrait dans sa solitude éperdu et comme fou. Le lendemain, c'était à recommencer. Quelquefois il s'enchatnait lui-même à son chevalet et se reprenait à cet art qu'il avait tant aimé, et dont il rêvait l'expression si haute et si large. Alors son pinceau, animé d'une puissance fébrile, faisait en une matinée l'œuvre d'une semaine ; mais le jour suivant un accablement profond s'emparait de lui, et il passait de longues heures dans une immobilité profonde, 4out entier par la pensée à celle qui n'était plus là. Il se souvenait du temps où le piano de Laure l'appelait, où, sur ce balcon voisin dont il voyait les rideaux blancs, séjour à présent d'une inconnue, une figure aimée lui apparaissait entre les liserons verts et les pois de senteur. Où étaient la paix et l'animation laborieuse de ces jours heureux? Le silence était partout autour de lui maintenant, et il avait la fièvre dans le cœur. La gaieté et l'expansion de son caractère avaient fait place à une préoccupation que rien
MÀUhlCE DE TREUIL. 30»
ne pouvait alléger. Ses amis, et parmi eux Philippe et Lambert, lui tenaient fidèle compagnie; mais ils voyaient avec une douleur profonde que leur présence et leur amitié ne guérissaient pas cette plaie invisible qu*U portait en lui. Philippe, inquiet des progrès de ce mal, dont les ravages éclataient sur le visage de Maurice, avait voulu l'emmener loin de Paris. Il pensait que le mouvement d'un voyage ouïe séjour de la campagne lui serait favorable. Maurice refusa, si pressantes que fussent les sollicitations de Laure. Il avait, disait-il, son tableau à terminer. Il ne disait pas que, semblable au naufragé qui attend une voile, il attendait Sophie. Souvent, au milieu d'une promenade, cette pensée que Sophie était chez lui le saisissait brusquement. Il s'éloignait à grands pas, courait vers la rue de Douai, ouvrant son cœur, ouvrant ses bras ; il montait l'escalier plein de cette conviction chimérique qu'elle allait l'accueillir sur la porte ; il la voyait souriante et la main tendue; c/était une ivresse, une folie : il entrait et ne trouvait rien. La semaine n'était pas écoulée, que là même hallucination s'emparait de son esprit. D'autres fois, il se révoltait contre ce fantôme et s'efforçait, par une application plus soutenue au travail, par une fréquentation plus régulière de ses amis, de se vaincre lui-même; mais ces luttes, où il n'était pas toujours le plus fort, épuisaient sa jeunesse et son talent
310 MAURICE DE TREDlL.
Ses nuits étaient sans sommeil et ses jours sans repos.'
Sur ces entrefaites, une afiTaire dans laquelle il parut à M. de Marvejols que M. de Courlalin ne se conduisait pas en parfait gentilhomme brouilla le député et le jeune lion. M. de Marvejols chercha une vengeance et se souvint de Maurice, qu'il avait fort négligé depuis qu'il ne le rencontrait plus dans les salons où lui, Guillaume, portait les arrêts de la mode en matière de gilets et de cravates. Il sortit un matin et se rendit à la rue de Douai. La pensée de Maurice, constamment tendue vers le même objet, lui fit croire qu'il était porteur de quelque message de Sophie.
« Vous êtes rare I » lui dit-il d'une voix émue et un peu sans savoir ce qu'il disait.
M. de Marvejols lui expliqua qu'il était accablé 4'aflfaires, et qu'entre le bois de Boulogne, où il passait la matinée, et le club, où il passait la nuit,^ il ne lui restait pas le temps de voir ses amis; puis, par un détour maladroit, il en vint à lui parler de sa femme. Le cœur de Maurice battit à coups pressés.
< Je l'ai vue hier, dit Guillaume; elle était aux Italiens, toute en blanc, comme un flocon de neige.. . . Elle est vraiment charmante, et je ne comprends guère que vous l'ayez quittée.
— C'est un ambassadeur, » pensa Maurice, et il tendit l'oreille. Il trouvait bien que le choix de
HAUftIGE DE TREUIL. 3ii
M. de Marvejols était singulier, mais il ne s'arrêtait pas à ce détail.
Guillaume se jeta dans un fauteuil et déclara que la conduite de'son ami Maurice était tout au moins imprudente. On n abandonne pas ime femme de rage et de la figure de^ Mme de Treuil dans un monde où rôdent tant de désœuvrés. Un mois se passe, puis deux, et on oublie. Le cœur de la femme est ainsi fait. Certainement Mme de Treuil avait pour se défendre sa mère et ses principes, elle n'était pas seule et livrée à elle-même au milieu de Paris; mais enfin il était clair pour tout le monde que M. de Gourtalin allait beaucoup chez Mme Sorbier. M. de Marvejols était trop Tami de Maurice pour ne pas lui en donner avis. Cela dit^ M. de Marvejols se jeta dans une foule de cqnsidérations d'un ordre supérieur sur la conduite des femmes dans le monde ; du général il passa au particulier, et, emporté par le flot de son éloquence, il fit entendre à Maurice qu'il était bien temps que son intervention se fît sentir, s'il ne voulait pas que Mme de Treuil fût compromise*
« Vous insultez iSlme de Treuil 1 » s'écria Maurice.
M. de Marvejols fit un bond. Il éprouvait la sensation d'un homme qui, maniant un ballon de caoutchouc, le verrait tout à coup se transformer en obus. Il restait comme pétrifié.
diâ UAtJMGE DE TREUIL.
« Après ce que vous venez de dire, reprit Maurice, blanc de colère, un mot de plus serait *une insulte nouvelle; Mes témoins seront chez vous dans une heure. »
M. de Marvejols se retira bouleversé. M. de Courtalin seul était coupable, et c'était lui, Guillaume, que Maurice provoquait! C'était à dégoûter de rendre service aux gens. Quelqu'un lui aurait dit qu'il venait de commettre une bonne petite infamie, que M. de Marvejols ne l'aurait pas compris. II se donnait à lui-même un brevet d'innocence. Le lendemain il avait un coup d'épée au travers du bras, et ce n'était pas la faute de Maurice si son adversaire ne restait pas sur le carreau. Ce coup d'épée ouvrit les yeux de M. de Marvejols sur les bénéfices de l'amitié; mais il lui donna en même temps le vernis d'un héros mis en péril de mort, et ce lui fut une compensation. >
Maurice s'était bien gardé de s'ouvrir à Philippe de cette rencontre. Il avait fait choix de Lambert et d'un autre de ses amis pour témoins, et les avait chargés de régler uniquement les conditions du combat, sans entrer dans aucune explication. Le soir même il écrivit à Mme Sorbier une lettre où, en la prévenant de ce qui venait de se passer , il l'adjurait en termes pleins de dignité de veiller sur la réputation de sa fille. Cette lettre, où rien n'était à reprendre, ni les sentiments ni les mots, fut
pour Mine Sorbier un texte à de nouvelles récriminations. M. de Treuil prétendait-il lui donner des leçons? S'il était si chalouilleux de Thonneur de sa femme, lequel, Dieu merci, ne courait aucun danger, devait-il compromettre son nom au sujet de méchants caquets colportés par un étourdi? Un homme de tact et d*esprit aurait ri de ces sottises et ne les aurait pas ébruitées en leur accordant une si haute importance ; mais Mme Sorbier ne s'apercevait pas qu*en lisant cette lettre à tous ses amis, et en l'accompagnant de commentaires, elle répandait plus qu'il n'était besoin l'histoire de la rencontre de son gendre et de M. de Marvejols. Tout ce bruit donna à Mme de Vitteaux le désir de revoir Maurice, et du désira la visite il n'yeut qu'un pas. Un mari qui se -bat pour sa femme après l'avoir quittée est à Paris un objet de curiosité assez rare, et qui vaut bien la peine qu'on fasse une course pour l'aller voir. Mme de Vitteaux entra donc d'un petit air délibéré dans l'atelier de Maurice, et lui tendit la main comme à une vieille connaissance.
« Je fais comme Mahomet avec la montagne, ditelle : puisque vous ne voulez pas vous déranger pour moi, c'est moi qui me dérange pour vous, »
Maurice n'avait jamais aimé Mme de Vitteaux, on le sait; mais, dans la disposition d'esprit où il était, il accueillait volontiers tout ce qui pouvait lui rappeler Sophie. Il oublia ses préventions, 265 n
Bik MAURICE DE TREUIL.
espérant que dans cette visite il y avait peut-être une tentative de rapprochement, et répondit à Mme de Villeaux que, s'il n'avait pas craint de l'importuner, depuis longtemps il serait allé la voir. La conversation engagée, Mme de Vitteaux l'amena tout doucement sur la question qu'elle voulait débattre, non pas qu'elle eût aucun projet, mais simplement parce que tout ce qui apportait une distraction nouvelle dans l'oisiveté de sa vie était une bonne fortune. Maurice la laissa faire complaisamment; peut-être allait-il apprendre que Sophie lé regrettait.
« Tenez, reprit Mme de Vitteaux, mettez-vous là et faites mon portrait ; j'en parlerai à une pei*sonne de ma connaissance, et peut-être un jour ne reviendrai-je pas seule. »
Mme de Vitteaux jetait tous ces mots en l'air sans y attacher une grande importance. Si elle ne réussissait pas, tant pis, et elle laissait là son portrait; si elle réussissait, elle aurait une scène de comédie jouée pour elle seule, et ce lui serait un excellent sujet de conversation* Il faut ajouter que sa présence dans ce grand atelier lui semblait originale, et que Maurice, dans sa vareuse, lui paraissait assez bien tourné. Gela la reposait des habits et des redingotes, et le tout la disposait à lui rendre service dans l'occasion.
c Si vous m'aviez consultée, continua-t-eile quand
MAURICE DË TtŒUlL. 315
Maurice eut saisi ses pinceaux avec une ardeur
qui la fit sourire, je crois que vous ne seriez pas
parti.
• — Etqu'aurais-jefaitî
— Tout, excepté cela. Quand on occupe une place forte, le moyen de la conserver n'est pas, j'imagine, de la quitter.
— A moins, pour continuer votre métaphore, que la ville ne soit inhabitable et n'offre aucune ressource à la garnison.
: — Il y a toujours des ressources. Mme Sorbier, j'en conviens, est maussade, prétentieuse, un peu avare, et médiocrement accommodante. Remarquez bien que je n'en dis pas de mal, Dieu m'en garde! la bonne femme m'adore; mais enfin il n'est si méchante auberge où l'on ne puisse s'arrêter un temps, et deux ou trois millions valent bien la peine qu'on se baisse pour les ramasser. Voulezvous que je vous dise toute ma pensée, mon cher monsieur de Treuil ? Vous n'avez pas su vous y prendre.
— Je le crois bien, je n'y songeais même pas.
— Vous aviez fait un beau mariage, ce qui, pour le dire en passant, m'avait donné une haute opinion de votre esprit.... Et puis, la chose faite, pour un mol, une vétille, un rien, vous cassez tout! Et, pour couronner l'œuvre, vous croisez le fer avec un étourneaul M de Marvejols me fait la cour, ce qui
3i6 MAURÏCE DE ThEUa.
est une circonstance atténuante, mais enfin je le connais, et l'on sait ce qu'il vaut.
— Pouvais-je laisser le nom de ma femme, le mien, traîner dans toutes les sottises qu'il plaît à ce monsieur de débiter?
-rAb-l oui, à propos de M. de Courtalin.... La belle affaire!... Qu'est-ce que cela prouve, sinon que Mme de Treuil est jolie, qu'on le voit et qu'on le lui dit? Mais toutes les femmes en sont là. M. de Vitteaux, mon cher mari, ne s'est jamais battu pour si peu.... il se battrait donc tous les jours, le pauvre homme! Par hasard, les croyez-vous bien dangereux, ces messieurs qui prennent des poses au<;oin des portes? C'est trop d'honneur que vous leur faites. Fiez-vous à eux pour n'avoir rien à craindre, et laissez là votre rapière. Ainsi fait M. de Vitteaux, et il ouvre à deux battants la porte de mon boudoir à tous les oisjfs de Paris.
— Eh! madame, si j'étais M. de Vitteaux, je consentirais bien à faire de votre boudoir un paradis, à la condition seulement que tous ceux qu'on y verrait entrer auraient gravées dans le cœur les paroles que Dante a écrites sur la porte de l'enfer. »
Mme de Vitteaux sourit. « Soit, reprit-elle; mais voyez où toute celte poésie vous a conduit.... Vous êtes seul.
— Oh! non pas seul; môme de loin, je vis près d'elle : regardez. »
Maurice alla détacher du coin mystérieux où il le cachait ce portrait de Sophie qu'il avait emporté , et le présenta à Mme de Villeaux. Son regard était si triste, et il mit tant d'abandon dans ce mouvement, que Mme de Vitteaux en fut émue.
« Ça, reprit-elle, vous l'aimez donc bien?... mais là, sérieusement?
— Si je l'aime ! s'écria Maurice; mais c'est pour elle seule , rien que pour elle que je me suis montré si patient.... Il lui suffisait d'un mot, d'un sourire, pour me faire trouver des charmes aux choses qui m'attristaient le plus!... J'ai tout oublié pour elle pendant un an; pour elle, j'aurais tout supporté; pour elle, j'aurais vécu jusqu'à l'épuisement de mes forces dans celte maison où tant d'humiliations m'ont été prodiguées! Avec elle, cet atelier désert, cette solitude profonde, seraient le paradis.... Ah! je l'aime ^ent fois plus qu'elle ne s'en doute ; mais par la force de cet amour, jugez du mal qu'on m'a dû faire pour me contraindre à cette rupture ! Lui ai-je jamais adressé un reproche ? Ne lui avaisje pas donné toute mon âme? ma vie s'écoule à l'attendre , à l'appeler ! Je tressaille au moindre bruit qui trouble le silence de cet atelier ; on n'ouvré pas cette porte que tout mon être ne soit bouleversé. Si elle apparaissait tout à coup, je tomberais à ses pieds, et, quand je la vois de loin, car pour la voir une minute je me cache et j'épie foîî
passage, alors le sang me reflue vers le cœur à m'ëtoufifer. L'autre jour, à la sortie de TOpéra, j*étaîs si près d'elle que j'ai entendu le son de sa voix, sa robe m'a frôlé; un nuage a passé devant mes yeux.... Toute la nuit j'ai embrassé ce portrait, toute la nuit j'ai pleuré sur cette image I »
Mme de Vitteaux écoutait Maurice tout étonnée ; il parlait un langage qu'elle entendait pour la première fois et qui la troublait. Jamais, dans l'atmosphère de serre chaude où sa vie était enfermée, l'expression passionnée d'un amour jeune et douloureux ne^ s'était fait jour ; c'était comme un rayon de soleil entrant tout à coup dans un caveau et l'éclairant. Elle n'avait jamais eu Toccasion d'observer que des sentiments étiolés, malingres et chétifs ; cet amour tout enflammé se dressait devant elle comme une aurore. Elle se leva et prit les mains de Maurice sans savoir ce ç^u'elle faisait : « Ah ! mon Dieu, dit-elle, vous m'avez bouleversée! Se peut-il qu'on aime ainsi ? >
Ce n'était plus la Parisienne à la mode, c'était une femme ; elle oubliait d'être spirituelle et distinguée ; de vraies larmes mouillaient ses yeux, une émotion sincère faisait battre son cœur.
« Ah! reprit-elle, si j'avais su !... Mais peut-on croire que de tels sentiments existent à Paris? Tenez, vous m'avez fait pleurer ! Est-elle heureuse d'être aimée ainsi ! Comptez sur moi; je verrai So-
phie, je lui parlerai. Ah ! il faudrait qu'elle M sans âme pour vous laisser malheureux plus longtemps ! »
En sortant de chez Maurice, Mme de Vitteaux courut chez Sophie. « Tenez, lui dit-elle, je viens de voir votre mari ; il m'a fait pitié : j'ai juré de vous ramener à lui, et je vous ramènerai. »
Elle lui raconta alors avec une volubilité extrême et un grand feu ce qu'elle avait vu et entendu. Ce récit toucha Mme de Treuil, mais elle n'osa prendre aucun parti sans avoir consulté sa mère. « Eh bien! répliqua Mme de Vitteaux, parlons-lui-en tout de suite. »
Elles passèrent toutes deux chez Mme> Sorbier ; celle-ci n'y était pas. « Alors venez, reprit Mme de Vitteaux ; vous consulterez Mme Sorbier sur cette visite après l'avoir faite. »
Sophie hésita; elle était comme une branoke courbée par le vent et qui, un instant redressée par un effort violent, revient bien vite à sa forme première; elle essaya de se révolter contre là domination maternelle, mais elle retomba dans sa soumission.
Mme de Vitteaux retourna dans la soirée chez Mme Sorbier, que Sophie cette fols avait prévenue. Cette intervention en faveur de Maurice, de la part d'une personne qu'elle mettait ail rang de ses amies jes plus solides, avait profondément irrité Mme Sorbier; elle n'en laissa rien voir cependant, Mme dç
Yitteaux étant alors à la veille de la produire dans un des salons les plus aristocratiques du faubourg Saint-Honoré. Elle ne refusa même pas positivement de se prêter à une réconciliation ; mais, avant de pousser à ce rapprochement, qu'elle désirait au fond du cœur, dit-elle, il était bon d'en causer avec M. Sorbier, le chef de la famille, et il ne fallait pas se dissimuler que le procédé de M. de Treuil l'avait froissé au plus haut point.
« Que Sophie l'embrasse,. et il n'y pensera plus, » dit Mme de Vitteaux.
Mme Sorbier secoua la tête d'un air de doute. On ne connaissait pas W. Sorbier comme elle. Après toutes les bontés qu'il avait eues pour Maurice, le coup l'avait atteint au cœur ; Sophie était là pour le dire. Sophie soupira.
^ Mais qu*a-t-il donc fait? » demanda Mathilde. * A cette question, Mme Sorbier leva les yeux au ciel. Elle ne voulait certainement pas rappeler l'affaire des trente mille francs si follement perdus, il ne s'agissait là que d'argent ; mais en dehors de cette étourderie, qui avait bien son importance, quelle susceptibilité, quelle roideur dans la vie de tous les jours Maurice ne montrait -il pas? Il blâmait tout, il frondait tout, il n'élait aucune des connaissances de Mme Sorbier dont il ne critiquât la conduite, et l'on pouvait citer de lui des mots qui prouvaient son opinion sur les personnes qui
MAURICE DE TREUIL. 3ii
le servaient le plus. A cette insinuation, dont Mme de Vitteaux comprit la portée, elle répondit par un léger mouvement d*épaules.
« Bah ! dit-elle, s'il ne m'aimaitjpas, il ne faisait que me rendre le sentiment que j'avais pour lui... Franchement, je lui en voulais de ne pas faire attention à moi; mais si je devais me fâcher pour quelques mots dits au hasard, moi qui parle un peu à tort et à travers de tout et partout, ce serait plaisant! Allons voir M. Sorbier. »
Repoussée de ce côté, Mme Sorbier se- retranchait d'un autre : elle ne pouvait pas déranger son mari, qui était en conférence avec M. de Courtalin et le notaire chargé de rédiger l'acte de la nouvelle société des mines de houille et de plomb. Il fallait qu'elle sondât ses dispositions à l'égard de Maurice, et préparât M. Sorbier à cette réunion, pour laquelle elle promettait d'avance son concours; mais c'était de ces choses qui ne se décidaient pas en vingtquatre heures.
Mme de Vitteaux partit sans avoir rien obtenu. Les jours suivants, ellerevint à la charge, mais sans plus de succès. On lui objectait mille petites difficultés de détail, devant lesquelles tous ses efforts restaient impuissants. Ce n'était plus la brutale résistance d'un bloc de pierre contre le boulet de canon ; c'était la force inerte d'une balle de coton, que rien ne brise et tie déchire. Mathilde n'osait
pas relouraer chez Maurice. Elle avait bien certainement la résolution de lui venir en aide ; mais elle était du monde, et les distractions lui venaient de toutes parts. «
« Tenez, dit-elle un jour à Sophie, si j'avais été à votre place, j'aurais pris mon chapeau et grimpé quatre à quatre Fescalier de Maurice.... Tous nos châles et tous nos bals ne valent pas une heure de véritable amour. Cela vous étonne, ce que je vous dis là ! C'est mon idée cependant. Ah! si Ton avait eu la bonne inspiration de m'aimer comme on vous aime, je l'aurais saisie au vol I »
Sophie soupira, changea le tour de la conversation, et au bout d'un mois Mme de Vilteaux ne lui parla plus de la visite à Maurice.
Un matin, Philippe entra chez Mme Sorbier, qui discutait avec Sophie l'ordonnance d'un dîner auquel devaient assister quelques grands financiers el le secrétaire général du ministère de Tinlérieur, introduit chez M. Sorbier par M. de Courtalin.
« Madame, dit-il à Mme Sorbier, si vous ne vous hâtez pas de réconcilier Mme de Treuil el son mari, peut-être sera-t-il bientôt trop tard.... Maurice se meurt.... »
Sophie poussa un cri. Mme Sorbier la prit dans ses bras. « Ah ! monsieur, s'écria-t-elle , pouvezvous dire de pareilles choses devant cette enfant ?
— Je dis la vérité, répliqua Philippe sèchement.
MAURICE DE TREUIL. 92è
L'amitié que je porte à Maurice m'a conduit vers vous. Sî Mme de Treuil éprouve à cette nouvelle un si vif saisissement, elle ne s'évanouira pas et ira voir Maurice. »
Philippe sortit là-dessus.
te Est-il grossier! » murmura Mme Sorbier.
* M. Gloseau du Tailli arriva sur ces entrefaites et trouva Mme Sf)rbier en train de prodiguer ses conseils à Sophie, que la visite de Philippe avait tirée de sa torpeur. On agita la question de savoir si on enverrait aux informations. Sophie penôhait pour f courir sur-le-champ. Quelques mots mirent M. Gloseau du Tailli au fait de la situation.
« M. de Treuil 7 dit-il en ricanant. Il est au plus mal en effet ; je l'ai rencontré hier aux Champs- Elysées.. . Il fumait son cigare. »
Mme Sorbier fut saisie d'indignation. « Quelle odieuse cotnédie! n s'écria- t-elle.
Et la conférence sur l'ordonnance du dtner reprit son cours.
Voici ce qui s'était passé*
Depuis la rencontre de Maurice et de Mme de Vitteaux, eette espèce d'abattement, mêlé d'excitation nerveuse, dans lequel le jeune peintre était tombé, avait fait de nouveaux progrès. Il avait conçu des espérances qui ne s'étaient pas réalisées. Le. chagrin qui le dévorait, sans qu'il osât, par orgueil peut-être, en parler, même à Philippe, s'en augr
menta. Il passait quelquefois des jours entiers immobile devant son tableau inachevé, le regardant sans voir, ou se promenant de long en large dans son atelier, la porte fermée, et seul avec le souvenir poignant du passé, sur lequel il revenait sans cesse. Par un étrange retour d'esprit, il s'accusait lui-même, et se complaisait à raviver le mal qui le rongeait par de véhéments réquisitoires tout empreints de colère e), de désespoir. Il était tout ensemble le juge et la victime. N'était- il pas seul coupable et seul responsable de tout ce qui était arrivé î Pourquoi n'avait-îl pas écouté les conseils de Philippe le jour où, à Bougival, il lui avait fait confidence de ses projets î Pourquoi avait-il cédé, artiste sans courage, homme sans énergie, à ce besoin d'aisance qui lui avait fait rechercher la fortune au détriment de sa liberté ? Si maintenant il était châtié, devait-il s'en prendre à un autre que lui ? C'était la juste punition de son orgueil et de l'abandon qu'il avait fait de sa dignité. Mais pourquoi fallait-il que la main même du bourreau qui le frappait fût celle de Sophie? Comme certains héros de tliéâtre, il lui arrivait alors de parler à haute voix, et il ne s'arrêtait plus que l'écho de ses propres accents ne le surprît tout à coup. Alors il tressaillait et se jetait sur un fauteuil avec des larmes dans les yeux. Souvent il s'acharnait au travail, mais Je pinceau tremblait dans sa main , et le sentiment
de ce qu'il faisait lui échappait. Il redoublait d'efforts; de longues heures s'écoulaient dans cette lutte, qui chaque jour emportait quelque chose de son énergie et ne lui laissait que la conviction de son impuissance. Il se prenait la tête entre les mains et pleurait avec accablement. « Rien ! plus rien ! » murmurait-il. A ces misères de l'âme, qui témoignaient de la profondeur de ses blessures, se joignaient d'autres angoisses qui ne lui étaient pas moins douloureuses. Les quelques ressources qu'il avait rétirées de la vente de sen atelier étaient épuisées; il sentait la gêne autour de lui, et ne voulait s'en ouvrir à persanne. Après le luxe dans lequel il avait vécu, la pauvreté lui semblait plus horribla encore qu'autrefois. Il ne se sentait plus la force de supporter les privations, et ne savait comment, les éviter. Le flol des dettes montait rapidement. Par quelles ressources pourrait-il un jour le conjurer? Il n'en savait rien, et allait à la dérive comme une épave.
Philippe, qui l'avait surpris deux fois dans ces accès de désespoir et qui devinait à demi ce qu'il ne voyait pas, amena chez Maurice, sous prétexte de réunir dans un dîner quelques amis du temps passé, un jeune médecin avec lequel ils avaient été en relations intimes au temps des premières luttes et des premiers travaux. Ernest Albin, alors médecin à la Pitié, passait pour une des lumières de la
science. Des éludes persévérantes, une intelligence vive, un coup d'œil sûr, lui donnaient, quoique jeune, un rang considérable parmi ses confrères de la Faculté de Paris. Les hasards de la vie Tavaient éloigné de Maurice et de Philippe, sans qu'ils se fussent oubliés. Un mot, une rencontre, l'échange d'une lettre, avaient renoué à intervalles inégaux la chaîne des vieilles relations.
Maurice reçut Ernest avec un vif plaisir. Ernest jeta sur l'atelier ce coup d'œil attentif de l'ami qui se souvient, et la conversation effleura le passé pour entrer de plein vol dans les choses du présent. Ernest avait dans le visage et le regard UM assurance mâle et franche, quelque chose de net et de bienveillant qui indiquait le calme de l'esprit. On y voyait comme le reflet du bonheur intérieur. L'expression de cette physionomie ouverte frappa Maurice.
« Tu es heureux, toi? dit-il.
— Je travaille, répondit Ernest; je vis au milieu des hommes comme au milieu de problèmes que j'étudie, et j'y prends un plaisir extrême. •
Maurice regarda Philippe à son tour. La vue de ces deux hommes qui marchaient résolument dans une voie droite, où ils trouvaient la satisfaction de leurs besoins intellectuels, amena l'artiste à faire un retour sur sa situation. Il compara leur existence à la sienne ; ils avaient démandé à la vie ce qu'elle pouvait légitimement leur donner, et à leur
profession un aliment journalier pour cette activité que tout homme porte en soi. Leurs efforts mêmes avaient été leur récompense; ni l'un ni l'autre n'avait voulu être riche. Était-ce bien ainsi que luimême avait agi? Le rayon de gaieté que la présence d'Ernest avait allumé dans les yeux de Maurice s'éteignit.
On dîna à la campagne, dans un petit restaurant où Ernest avait jadis arrosé de quelques bouteilles de vin de Champagne son diplôme tout neuf de médecin. Philippe les réunit à son 4our le lendemain avec Lambert, et pendant trois ou quatre jours on se vit assez souvent.
« Eh bien î demanda Philippe à Ernest, quand il pensa que le professeur avait eu le temps d'examiner le malade.
— Maurice est perdu, répondit Ernest. Il est atteint d'un mal qui a de grands points d'affinité avec cette souffrance intolérable qui pousse les montagnards de l'Ecosse à se tuer quand par hasard les sons du pibroch viennent les surprendre sur les rives du Saint-Laurent : c'est une sorte de nostalgie. Maurice est marié, n'est-ce pas? il a épousé une femme très-jolie, et très-riche aussi, m'a-t-ondit? Ce mariage d'argent est devenu un mariage d'amour ?
— Oui.
— Un événement que je ne connais pas a séparé les deux époux; voilà quelque temps déjà que cette
rupture est arrivée, et rien n'indique qu'un rapprochement doive avoir lieu prochainement ?
— Rien.
— Eh bien ! un mot me fera comprendre mieux que de longs discours : on a exilé Maurice de sa femme. Je ne connais pas de remède à ce mal.
Tout la lui rappelle, et rien ne la lui rend. Sa pensée est tendue violemment, comme la corde d*un arc, vers un but qu'elle n'atteint pas. C'est le supplice du proscrit.
— Je verrai Sophie, murmura Philippe, comme s'il se fût parlé à lui môme.
— Il faut ajouter à cette disposition, qui a sur l'âme l'action corrosive d'un acide sur la chair vive, l'influence dissolvante de certaines habitudes dont Maurice n'a jamais pu se défaire : une certaine horreur de la gêne, un certain besoin de luxe, une appréhension excessive de la lutte qu'une extrême irritabilité nerveuse a fait arriver à l'état aigu. Des choses qu'il nous est impossible d'analyser et de combattre, un son, une odeur, un mot dit par hasard, une date, le moindre fait de la vie de tous les jours, le ramènent fatalement dans un courant d'idées qui l'énervent et le tuent. Il court droit à la mort par un chemin tout hérissé de ronces et de cailloux.
— Mais la guérison, la guérison?
— S'iloubliait,il serailguéri....Tu connais Mme de
Treuil,repritErnestaprèsun silence. QuVt-elIe donc pour être aimée à ce point par ce pauvre Maurice ?
—Je ne sais. Elle est jolie, très-jolie même; elle a surtout un son de voix charmant : c'est un timbre d'or, on dirait une perle sonnant dans dû cristal ; mais il n'y a entre eux aucune affinité de caractère, et elle n*a dans l'esprit aucune élévation. Elle est née le cœur vide et le cerveau éteint ; je concevrais qu'elle plût un jour, un mois, un an si l'on veut; mais qu'elle soit aimée avec cet acharnement et ce désespoir, c'est ce qui me passe.
— Oh ! reprit Ernest, il y a un vers de Racine qui pourrait expliquer ce phénomène. J'ai déjà vu plus d'un exemple de ces amours en quelque sorte inextinguibles. Maurice a pris la main de Sophie ; il y a eu entre leur épiderme un contact mystérieux , un échange de fluide , et tout a été dit. On ne combat pas de tels amours. Une certaine disposition à la tendresse et à la concentration les exalte et les rend plus forts : Maurice en était là quand il a quitté sa femme.... Et puis Sophie ne l'aimait pas, ou du moins l'aimait peu, et c'est une grande raison pour qtfil l'aime toujours. Je te l'ai dit, j'ai bien peur que ce pauvre Maurice ne soit perdu. La vie s'en ira goutte à goutte par la blessure. »
Ce fut à la suite de cet entretien que Philippe se rendit chez Mme Sorbier. Le hasard voulut que ce jour- là même M. Closeau du Tailli rencontrât Mau-
rice aux Champs-Elysées , où il se promenait avec Lambert. On a vu comment Mme de Treuil avait répondu à l'appel de Philippe.
Un matin , à quelque temps de là , Maurice , qui avait travaillé la veille et une partie de la nuit, se trouva si mal, qu'il ne put saisir sa palette. Les mains lui tremblaient comme s'il avait eu un accès de fièvre. Il voulut sortir, pensant que le grand air le remettrait; mais dans l'escalier il fût pris d'un éblouissement subit, et se retint à la rampe pour ne pas tomber. Il remonta chez lui, se traîna jusqu'à un fauteuil et s'y jeta. Il ne voyait plus et n'entendait plus. Philippe , qui vint dan» la matinée , le trouva couché par terre sans mouvement.il le porta sur son lit et fit appeler Ernest Albin
A la première nouvelle que Philippe donna de cet événement à sa femme , Laure tressaillit. Par un mouvement plus prompt que l'éclair, elle mit sa main dans celle de Philippe :
« Vous ne m'avez jamais rien dit, mais vous avez tout deviné , dit-elle ; je souffrirais trop si je savais Maurice seul ; voulez-vous me permettre d'aller à son chevet et de le soigner comme une sœur ? »
Le regard de Laure était tout brillant de larmes. Philippe lui présenta son bras : « Venez, » dit-il.
Laure lui sauta au cou : « Ah ! dit-elle, vous êtes bon I »
Après que Maurice eut rouvert les yeux , Ernest prescririt un repos complet et le séjour à la campagne aussitôt que le malade serait en état d*étre transporté.
« Me reposer ! vivre à la campagne ! Mais je n'ai rien, » dit Maurice.
Pliilippe frappa du pied.
« Tu es bête, dit-il, ce que j'ai esta toi. »
Maurice sourit et se tourna vers Laure , qui était debout auprès de son lit. /
« Dites-lui de ne pas se fâcher ; j'accepte. »
Laure détourna la tête pour ne pas laisser voir qu'elle pleurait. Rien ne la pouvait toucher plus que cet abandon naïf de la part d'un homme qu'elle savait si fier.
Philippe regardait le tableau, auquel il n'avait pas fait attention depuis plusieurs jours ; ce que
Maurice y avait ajouté le frappa : « Le malheureux, dit-il à demi-voix, quel épuisement ! »
C'était d'une part le travail d'un maître, de l'autre celui d'un écolier : « Elle ne lui aura rien laissé, reprit-il, rien !... »
Il se souvint alors de la visite qu'il avait faite à Mme de Trejiil , et se reprocha la sécheresse des paroles qu'il lui avait adressées dans un moment d'irritation. Il se promit d'y retourner et de tout mettre en œuvre pour la rapprocher de son mari , dût-il aller jusqu'à la prière. L'intérêt de Maurice passait avant son ressentiment. Il fut servi dans cette nouvelle négociation par Mme de Vitteaux , dont le cœur s'émouvait facilement, s'il oubliait de même. Un sourire d'incrédulité erra sur les lèvres de Mme Sorbier à la peinture que Philippe lui fit de l'état de M. de Treuil. « La première fois que vous êtes venu , dit-elle , nous avons appris que 'M. de Treuil fumait un cigare à la promenade. » Sophie gardait le silence.
Le cœur de Philippe sauta dans sa poitrine , et toute patience lui échappa : « Mme Duverney est auprès de lui, dit-il; à défaut de sa femme pour le soigner, il aura la mienne.
— C'est un ours ! » s'écria Mme Sorbier en le voyant sortir.
Cependant on prit des informations , et cette fois M. Closeau du Tailli ne vint pas donner un démenti
MÂUmCE DE TREUIL. 333
au récit de Philippe. La famille se réunit en conseil pour savoir ce qu'on ferait. Maurice malade et au lit, pouvait-on l'abandonner î ne fallait-il pas compter avec le monde , dont l'opinion varie selon les circonstances î Mais, si Mme de Treuil se rendait auprès de Maurice, un rapprochement complet ne pouvait-il pas être le résultat le plus clair de cette réunion momentanée ? et dads ce cas que devenait l'omnipotence de Mme Sorbier? On consulta M;Closeau du Tailli. Le parrain de Sophie déclara que , pour sa part, il ne voyait aucun inconvénient à ce que sa filleule retournât auprès de Maurice. Cette démarche était peut-ôtre commandée par la situation , mais il ne voyait pas en quoi ces visites pouvaient amener une réconciliation. Sophie aurait rempli ses devoirs jusqu'au bout. Le malade rétabli, elle retournerait auprès de sa mère, et il ne serait pas autrement question du passé. En quoi la maladie de Maurice pouvait-elle avoir modifié sa conduite et réparé les torts qu'il avait envers la famille ?
« Si cependant M. de Treuil rentrait dans l'hôtel de la rue Godot-de-Mauroy, ajouta-t-il en forme de péroraison , ne soyez pas étonnée de ne m'y revoir jamais.
— Jamais ? dit Mme Sorbier.
— Non , jamais ; ma dignité me commande cette réserve. Je ne puis pas oublier ce que M, de Treuil
Digi^zed by
^»4 MAURÎGE DE TftEtllL.
^'est permis à mon égard. Peul-ôlre avais-je eu quelques petits torts dans la forme ; mais ces torts bien légers, et qu'un mot aurait expliqués , mérir taient-ils le châtiment qu'il m'a fait subir en présence de Mme de Yitteaux ? Fallait-il exposer le parrain de sa femme, celui-là même à qui il la devait, aux rires et aux sarcasmes d'une coquette qui s'est fait un malin plaisir de colporter l'aventure en mille endroits? »
Sophie objecta timidement que telle n'avait pas été l'intention de Maurice.
« C'est ton devoir de le défendre, et tu fais bien , petite, reprit M. Closeau du Tailli^d'un air doucereux ; aussi me gardé-je bien d'incriminer l'intention : je juge le fait seulement, et il est tel que je ne puis pas reparaître dans une maison où je rencontrerais M. de Treuil et Mme de Vitteaux ensemble. »
Sophie prit sur elle d'affirmer que Mme de Vitteaux, pas plus qu'elle-même, ne pensait encore à cet incident.
« TaMmfB de Vitteaux est une fine mouche, reprit M. Closeau du Tailli ; ce grand attachement qu'elle fait voir pour M. de Treuil me semble bien vif, tout en étant de fraîche date. On pourrait, en cherchant bien, lui trouver un motif; mais ce n'est pas mon affaire, et je m'en lave les mains. Au demeurant , agissez à votre guise.... Si M. de Treuil
^rentre ici, èh bien! vous viendrez me voir rue Suint- Lazare. »>
L'a]lusiou de H. Gloseau du Tailli n'avait pas été perdue. Sophie s'étonna du changement que montrait Mme de Vitteaux et craignit de passer pour dupe. Son premier mouvement fit place au soupçon. Mme Sorbier de son côté trembla à la pensée de voir disparaître en fumée cette fortune qu'elle espérait pour sa fille, si on se rendait trop aveuglément à rappel de Philippe. Il fut décidé d'un commun accord qu'on enverrait demander des nouvelles de Maurice, et qu'on attendrait au lendemain pour savoir si on irait ou si on n'irait pas.
Le hasard voulut que M. Sorbier toussât dans la soirée. Mme Sorbier vit dans cette toux les symptômes d'un catarrhe qu'il fallait combattre au plus vite. Elle ordonna de la tisane, des bains de pieds et le lit. Toute la maison fut en l'air, le vieillard se laissa faire, et Mme Sorbier déclara qu^elle passerait la nuit auprès de lui. Elle trouva dans cette maladie improvisée un prétexte merveilleux pour ajourner toute visite. L'indisposition du père répondait à l'indisposition du mari.
Laure ne quittait presque plus Maurice; Philippe, Krnest Albin, Lambert, se relayaient auprès de lui. La jeunesse luttait contre le mal , et l'on ne savait pas encore si elle serait la plus forte. On devinait que Maurice faisait des efforts incroyables pour se
336 MAUBIGE DE TREUIL.
rattacher à la vie ; il rougissait lui-même de souffrir si cruellement pour une femme qui l'écrasait , de son oubli ; mais les* racines du mal étaient au cœur, et il ne pouvait les en arracher. Quelquefois, quand il tournait les yeux vers son tableau , il voyait clairement son impuissance et s'effrayait du peu de chose qui restait en lui. Il avait traversé le mariage , et il en était sorti dépouillé comme un naufragé. Un matin que Tair était tiède , on avait laissé la fenêtre de son atelier ouverte ; le vent agitait les rideaux blancs sur le balcon oii jadis Laure arrosait ses ifleurs. Maurice le montra du doigt à sa gardienne.
« J'avais deux routes devant moi, j'ai pris la mauvaise, dit-il.
— Oh ! la mauvaise , répondit Laure en affectant de rire, il faudra voir un peu plus tard. »
Maurice secoua la tête.
« Je ne puis pas regarder ce balcon, reprit-il, sans penser à cette soirée qui nous réunit tous deux pendant de si douces heures ! J'avais l'âme ulcérée et le cœur mécontent ; je ne sais quel levain fermentait en moi, et cependant je vous disais tout. Pourquoi n'ai-je pas compris cet instinct qui me poussait à m'ouvrir à vous avec une si profonde confiance, comme si j'avais cherché dans votre courage et votre droiture uû appui contre ma propre faiblesse ?... Vous étiez pour moi comme une pro-
vidence visible. Avec quelle fermeté 'douce et vaillante ne me montriez- vous pas le sentier où vous marchiez vous-même !... Que n'ai-je alors gardé la main qui m'était confiée !
— Maurice! s'écria Laure, toute bouleversée de ce souvenir.
— Que craignez-vous de moi? poursuivit Maurice ; je me confesse à vous comûie un frère qui parle à sa sœur au moment de partir. Je vois clair à présentdans ma vie.... Et puis, ce que je vous dis, je le dirais devant Philippe ; vous êtes de ces femmes à qui Ton n'a rien à cacher.
— Écoutez, Maurice, répondit Laure, qui s'efforçait de rester calme, vous êtes un peu comme un enfant et poussez bien vite les choses à l'extrême. Ce grand voyage auquel vous faites allusion , sans pitié pour ceux qui vous aiment, vous mènera tout au plus dans quelque campagne , à dix lieues de Paris; nous irons ensemble, si vous voulez. »
Maurice regarda le balcon.
« Le ciel a la même couleur que le jour où je revins du Louvre, reprit-il sans s'arrêter aux paroles de Laure ; je fiie rappelle encore mot à mot tout ce que vous m'avez dit ce jour-là.... Il y a des heures où je me plains, où je maudis la destinée ; j'ai tort, et ma raison me crie que le châtiment qui me frappe est juste. <
— Si vous vous condamnez si cruellement , c'est
838 tfAUHlGE DE taEUÎL.
que vous êtes guéri, Maurice ; vous vous relèverez donc , et des mains dévouées seront là pour vous soutenir, celles de Philippe, les miennes....
— Il est trop tard.... Tenez, je lis dans vos yeux que vous n'espérez pas plus que moi ce réveil.... Vous êtes trop franche, Laure, rien en vous ne sait mentir.... Ah! si une autre vous ressemblât» si une autre avait cette âme qui réchauffe et fortifie, alors peut-être, épuré par tout ce que j'ai 80ufi^l1, je serais ce que vous auriez voulu que je fusse!,.. Mais cette autre, où est-elle , et sait^^elle seulemeul que j'existe? Ah! ce cher et pauvre balcon, que n'y suis-je encore, et qu'on serait heureux d'y respirer I »
Laure n'y tint plus. L'émotion la gsii;nait de mi^ nute en minute çomnie un flot, Elle sortit, laissant Lan)bert auprès du m^ade, et, au risque d'être repoussée, elle courut chez Sophie , péuétra jusqu'^ sa chambre, et lui parla avec tani de chaleur et de force qu'elle la détermina à la suivre sans prévenir Mme Sorbier.
« La voilà I » cria'-trelle w ouvrant la porte, et elle POUSSA Sopbi§ vers le lit de Maurice,
L'émotion de Maurice ftit si violente, qu'il ne put parler. Il saisit la main de Laure et la couvrit de baisers avec unç effusion qui montrait ass§? la force de son amour pour Sophie. Lauii^e s'épbappa* Elle riait et pleurait tout à la fois. ^ Si vous avez besoin
MAUBICË DE tREUIL. 830
de moi, je suis là, » dit- elle en montrant une pièce voisine où elle se sauva.
La p&leur de Maurice et son épuisement étonner rent Sophie, Dégagée de Tinfluence de sçt mère, elle s'attendrit et reprocha à Maurice de ne Tavoir pas appelée directement. « Un mot de vous , dit-elle , eût fait plus que cent visites. »
Maurice crut qu'il avait retrouvé sa femm^;. Il oublia tout ce qu'il avait souffert. « Je savais bien que ta présence me guérirait, > dit-il.
Sophie, entraînée par l'influence d'une situation qui la tirait de ses habitudes et du courant d'idées où elle vivait, lui prodigua ces menues câlinerieg qui semblent si douces quand elles viennent d'une femme aimée. Maurice la surprit regardant autour d'elle avec curiosité. Un clair rayon de soleil égayait le ciel.
c Ne serait-on pas bien ici ^ deux 1 lui dit-il.
Le front de Sophie se plissa.
a Hais, dit-elle avec hésitation, on est bien partout où l'on s'aime ! »
Maurice vit dans ces paroles un peu banales l'expression d'une âme conquise à l'amour, et non Tem'barras d'une femme qui cherche à détourner la conversation. Il fut pris d'une joie folle.
« Ah ! j'étais bien sûr que tu me comprendrais i » s'écria-ît^il,
Toutes lefi femmes, même les plus simples, et
340 MAURICE DE TREGIL.
Sophie ne l'élail pas dans un certain ordre d'idées, ont une habileté qui les sauve aussitôt qu'une situation devient critique. Sophie, qui redoutait une explication, parla de tous les chagrins que le départ de Maurice lui avait causés. Elle ne comprenait pas comment il avait pu se décider à lui faire tant de peine. Maurice, qui se plaignait, ne savait pas tout ce qu'elle avait souffert! Peu s'en fallut que Maurice ne fût persuadé qu'il avait agi avec trop d^ précipitation et sans ménagement. Sophie et lui retrouvaient pour causer ensemble ces expressions mignardes qui sont les caresses de la langue et qu'ils employaient dans les premiers temps de leur mariage. Une vie nouvelle circulait dans les veines de Maurice. Un mot suffit cependant pour interrompre l'entretien. « Si vous pouviez rester ici ! » dit Maurice. Sophie eut peur. Sa mère n'était pas prévenue, et elle redoutait l'explication qu'elle aurait à donner à son retour. Pour s'excuser, elle parla de l'indisposition de son père et de la nécessité où elle était de rentrer chez elle ; mais elle promit de revenir dès le lendemain.
Mme Sorbier connaissait par une femme de chambre la visite de Laure ; il ne lui avait pas été difficile de deviner où sa fille était allée. C'était donc une nouvelle phase de la crise qu'elles traversaient toutes deux. Elle dissimula son ressentiment contre la femme de Philippe, et se garda bien d'adresser
aucun reproche à Sophie. Elle feignit même de Tapprouver et lui demanda avec un intérêt apparent des nouvelles de Maurice. Sophie, encouragée par cet accueil, ne lui cacha rien des ouvertures que son mari lui avait faites au sujet d'une réunion. « Nous verrons ! » répondit Mme Sorbier.
M. de Gourtalin vint dans la soirée et fut informé de ce qui s'était passé rue de Douai. Au grand étonnement de Mme Sorbier, il lui conseilla de se rapprocher de Maurice.
< Est-ce bien vous qui parlez? lui dit-elle.
— Ainsi tomberont d'elles-mêmes les sottises auxquelles M. de Treuil a eu le tort de s'arrêter. Il faut sacrifier quelque chose à l'opinion du monde, qui pourrait, le sachant malade, se prononcer pour votre gendre.
— Mais c'est me séparer de ma fille !
— Je ne vois pas pourquoi.... Vous rouvrirez votre maison à M. de Treuil, vous lui rendrez son appartement, et rien ne sera changé chez vous. Ah ! si par impossible M. de Treuil venait à refuser, vous n'auriez nul reproche à vous faire, et les choses resteraient ce qu'elles sont. »
Mme Sorbier regarda M. de Gourtalin et le comprit.
« Vous êtes un homme de bon conseil, repritelle ; il y a toujours profit à causer avec vous. »
Sophie, qui ne voyait aucun inconvénient à faire
cette proposition à Maurice, fut chargée de la lui communiquer; Pour elle; il n'y avaitNCU dans le fait de leur séparation que le résultat d'un rtlométit dé mauvaise humeur et d'un malentendu: Habituée dès l'enfance à nk TOir que par les yeux de sa mèt*e et à ne comprendre les choses que parla traduction Qu'elle en recerait) il lui arait été itlipossible d'apprécier dans leur gravité les actes qui avaient motivé le départ de Maurice. Elle se rendit donc chez lui avec la ferme conviction qu'elle ramènerait son mari à l'hôlel de là rue 6odot-de-Mauroy; Il faut dire à sa louange qu'elle en éprouvait même une certàihe joie. Elle voulait aller aux eaux^ et ëllë pensait que le bras d'un mari ne lui serait pas inutile. L'air de gaieté qui paraissait sur son visage frappa Maurice.
« Vous êtes l'atlgé des bontifes noiiVellesj lui dit-il; laquelle m'àppdrtez-votisî
-^ La nlèilléUt-e.... Il dépend de vous que liouS hé nous qtiittionë plus.
^— De moi î
— Ma mère (felle est bdtine^ et voils avez bieh tort de ne pas l'aimer ! ) a été au-dfevant de liidti désir. Elle rie detnânde qu'à vous .Otlvrir ses b^ds. Notre appartement à la Colombière est toiit prêt. Elle y a fait poser une petite perse tért-d'éâli trèsjolie. Nous nous y irlstallerons pour un mois ou deux, après quoi tious irons aux Pyrénées.
MAURICE DE TREUtL. 348
— Et au retour sans doute nous rentrerons rue Godot-de-Mauroy ?
— A moins que la saison ne nous permette de rester quelque temps encore à la Golombière.
— Ne pourrions-nouS pas rentret* rue de Douai î
— Ici ! Vousdubliez que inon père n'est pas bien portant.
•^ Vous iriez le voir tous les jours;
— O'est-à-dire que vous refusez de l^evenir chez nous. »
L'illusion de Maurice s'en allait à chaque itiot de Sophie ; il retrouvait tout entier devant lui le même obstacle contre lequel il s'était heurté fané première fois.
* Sophie^ reprit-il d'un air sérieux^ une femme n'est chez elle que chisz son mari.;, ûhéz vousi comme vous dites, nous serions chez Mme Sorbier.
— Mme Sorbier est ma mère, ce me semble, répondit Sophie; chez elle, je suis chez moi. »
Posée eh ces termes, la cdfaversation ne pouvait pas aboutir; Au moment où il vit que Sophife s'apprêtait à sortir^ Maurice hésita; ^
« Ne resterez-vous pas! dit-il en prenant sa âiain;
— îl est tard, et l'on m'attend; » répondit-elle tristement.
Quelques instant après, Laure trouva Maurice seul; et plus mal qu'il ne l'avait jamais été. Il pèi-
su MAURICE DE TREUIL.
gnait d'une main aclîve. Un feu âpre et violent brillait dans ses yeux.
« Voyez, dit-il à Laure, je peins.... Je la forcerai bien à me regretter ! »
Le pinceau volait. Maurice avait retrouvé la force et l'inspiration des anciens jours. Les contours et la couleur apparaissaient sur la toile avec une fermeté et un éclat inaccoutumés. L'œuvre se dégageait à vue d'œil du milieu confus où elle était encore engloutie.
« Prenez garde, dit Laure, vous vous fatiguerez.
— Moi! jamais je ne me suis senti plus fort! » Après quatre heures d'un travail opiniâtre, Mau-^
rice porta tout à coup la main à son front, ir éfait d'une pâleur de mort. « Ah! dit-il, elle ne m'a jamais aimé! »
Il cacha sa tète entre ses mains ; les sanglots l'étoufîaient.
De retour à la rue Godot-de-Mauroy, Sophie raconta les choses comme elles s'étaient passées. Mme Sorbier donna à sa joie intérieure toutes les apparences de l'indignation.
« Quelle humiliation ! s'écria-t-elle; il refuse, et tu dis qu'il t'aime! Mais demande donc à M. de Courtalin ce qu'il en pense !
— Oh ! s'écria M. de Courtalin avec tous les témoignages de l'enthousiasme le plus vif, si j'avais
été à la place de M. de Treuil, j'aurais suivi ma femme chez des sauvages. »
Sophie rougit jusqu'au blanc des yeux, et Mme Sorbier regarda le député d'un air att^endri.
Un matin que Maurice sommeillait, un garçon de caisse arriva avec un billet à ordre portant sa signature ; c'était le premier de ceux qu'il avait souscrits pour rembourser M. Sorbier. Lambert était là ; il pria tout bas le garçon de caisse de le suivre, ramassa le peu d'argent qu'il avait, et le remit en à-compte au négociant à qui le billet appartenait. Il luf demanda jusqu'au lendemain pour le reste. Dans la journée, Maurice s'informa si on n'avait pas présenté un billet.
« Il est payé, dit Lambert.
— Payé ! et avec quoi?... Il n'y a pas d'argent ici.
— Je n'ai pas cherché.... Tu dormais, et on aurait pu te réveiller.
— Mon pauvre ami, si tu veux payer mes dettes, tu seras bientôt ruiné I »
Maurice affectait de rire, mais la pensée de vivre aux dépens de ses camarades d'atelier lui était à charge.
•c Écoute, reprit-il, un second billet échoit dans quinze jours. Fais-moi le plaisir de voir là personne entre les mains de laquelle il se trouve, et prie-la de me donner un mois. D'ici Jà je travaillerai, et m'acquitterai.
346 MAURICE DE TftEUlL.
— Ouï, » dit Lambert.
Lambert avait son idée. Au lieu d'aller chez tin négociant qu'il ne connaissait pas, et qui prôbablenientne lui accorderait aucun délai, il trouva plui^ simple de se rendre chez M. Sorbier, iie doutant pas que le vieux banquier ne lui avançât la somiiie nécessaire au t-emboursemenl de ces billets. M. Sorbier était dans son cabinet. 11 reçut Lambert debout, i'écouta froidement et lé congédia.
« Ma maison est ouverte à M. de Treuil, dit-il ; rien ne l'obligeait à là quitter. S'il lui convient dé vivre en dehors de nous, je ne suis pas responsable des dettes qu'il a contractées et de celles que prdbablement il contractera plus tard. »
Cette histoire, racontée dans lé cercle de la famille et des amis intimes, fut commentée de mille inanières, et on y vit la preuve qûé Maurlte était retombé dans ses habitudes de désordre et de dissipation que la bourgeoisie économe reproche aux artistes. A cette occasion M. Closeail du Tailli ne manqua pas de rappeler l'énergique et vieux proverbe : « La caque setit toujours lé hareng. »
Après la crise qui avait suivi la dernière conversation de Maurice et dé Sophie, l*état dli malade devint tel qu'Ernest Albin jugea qu'un prompt changement d'air était indispensable. Philippe avait sur la lisière de la forêt dfe Oompiègne, près de Pierrefonds, une maisonnette tout entourée flë si-
MAURICE bÈ TliËtJlLi â4?
lerice et tfombrè. Il s*y reposait quelquefois durant la belle saison avec Laure. Il offrît de s'y féiidré àTéc Maurice. Pendant huit jours, Maurice s'y refusa aVëc une opiniâtreté qu'on ne s'expiliquàit t)â§. *i II attferid toujours Sophie, i Bit Làute, ^ùi lisait dans sbh coéiii*.
Le dixîèriie jout*, cotnnie on insistait encore : « Bhbien! dit-il, demain, nbus partirons; Si tbîié; vôulèî:. i»
n était coitlnle un nageur qui tie (leut piiis foire aller sëà bras; les forçais lui manquaient. Immédiatement Laure fit tout préparer pour le cléj)art. Pi-bfitàht d'uli moment où il était seul, Maurice saisit Une plilmé et écrivit à Sophie la lettre que Voici :
^ Dans quelques hettrés, j'aurai qitittë Paris. Je ne sais si j'y rentrerai janiâlà; je tié le dèsii-ë inênië pas. A quoi bon^ si je ne dois pas voiià y rélroùter? Or quelque chofee nie dit que tout est rom^Ju eiitrë iioUs. Voilà iiiiit jôiiriS qti'on me prfesse de parlîiP, et on is'ëtonnë de tiion èb^tinatioh à deineurer; C'est qiie jte voùà altehdais. Laure l'a bi^n eohaprlè^ je l'ai vil dans sôh regard. Il nie semblait Ijuè chaque heure était celle c[iii devait voiis ramétier à itiôi; Combien n'ont pas sonné sàils que lé bruit dé vos pas m'ait fait tressaillir! Je voie bien à présent que c'est fini, et qUe vDtis né viendrez plus.... Qlië vrtril; tll-je dohe fait ?
« On dit que celui qui n'est pas aimé a tort. J'ai donc tort, et cependant Dieu m*est témoin que j'ai fait tout ce qui dépendait de moi pour toucher votre cœur et vous rendre heureuse. Peut-être est-ce là ma faute ; Dieu ne récompense pas les dévouements si absolus. Je vous avais mise sur un autel dont mon cœur était le sanctuaire vivant. Je rêvais, vous voyant si jeune et si belle, que vous seriez tout ensemble mon but et mon guide, mon inspiration et ma récompense. Je vous mettais si haut, que je n'ai pas pu atteindre jusque-là.... Ah 1 si vous aviez voulu !
« Si vous étiez née pauvre, peut-être m'eussiezvous mieux compris; vous n'auriez pas eu cet éblouissement que cause la fortune et qui fait qu'on ne voit rien ni au delà ni au-dessus. Tout ce qui vous entourait faisait une barrière entre nous. Je me suis efforcé de la renverser ; je m'en vais avec le regret de n'y avoir pas réussi. Est-ce la patience, est-ce le courage qui m'ont manqué? Il jne semble que non. C'est l'habileté sans doute; ceux qui aiment n'en n'ont jamais. Vous m'avez offert de nous réunir, vous l'avez fait avec une joie dont je vous remercie. C'a été mon dernier bonheur! Un instant j'ai senti ma résolution fléchir ; mais je ne pouvais pas vous faire le sacrifice d'une dignité qui prend sa source dans la partie la meilleure et la plus infime de mon être. Ce sacrifice d'ailleurs
n^eût pas comblé Tablme que mille circonstances où vous n'êtes pour rien ont creusé entre nous. Il Faurait au contraire élargi, en vous enlevant peutêtre l'estime que, quoi qu'il arrive, vous me garderez,
« J'aurais souhaité que mon départ vous coûtât quelques larmes. Il y a toujours de l'égoïsme dans Tamour le plus sincère. Si vous ne pleurez pas, je m'efforcerai de me consoler par la pensée que vous êtes heureuse. L'êtes-vous vraiment, Sophie, et ne regrettez-vous rien, loin de l'homme qui vous a tout donné? Cela est-il possible que votre pensée ne cherche pas la mienne quelquefois, et que rien en vous ne rappelle celui qui vous appelle toujours?
a Vous ne savez pas tout ce que j'ai enduré depuis le jour fatal qui me vit sortir de cet hôtel où vous étiez à moi. Quels jours amers et quelles longues nuits ! Je vous demandais partout, et tout ce qui n'était pas vous m'importunait. Ne m'avezvous donc jamais vu derrière les arbres du bois de Boulogne? Ne m'avez-vous pas découvert, caché parmi la foule des curieux, au coin d'une porte, quand vous passiez sous le péristyle de l'Opéra? Que de larmes j'ai dévorées en vous regardant alors ! Une seule pensée me consolait : vous ne souffriez pas de ma gène et de mon abandon. J'ai voulu me rattacher au travail; mais, ô misère! j'en avais perdu l'habitude. Le pinceau était lourd à ma main,
880 MAURICE DB TRBUlL;:
Fattention me fatiguait de son pdids; De longs aècàblemenis succédaient à des accès fiéTt*eux; je lie me sehtais plus mbi-méme^ et bien des fbis; pâle» trfemblatit, épuiséi presque fbu, je me suis surprix en face du vide et de Timpuissance.... Ma tète était comme uù trou nbir où tourbillonne une eau invisible. J'étais hiort..;.
« Ge i[|ue j'avais de jeunesse et de talentjf si ce mot peut s'appliquer à ce quelque chose qui était en moi, s'en est allé. Retrouverai-je ce qiie j'ai perdu? Oui, peUi-êlre, mais à une corlditiotl qui ne se réalisel*a jamais, et en dehors de cfeltê condition je ile le désire pas. Les soins dont m'entourent Laure et Philippe m'attendrissent; la SOfeur la plus aimante, le frère le pliiS dévoué, n'ont pas plus de tendresse; ils mé traitent comme si j'étais leur étifânt, mais je suis itigrat; quand je rencontre la main de Lauré, j'ai le ctfeùr gros, et je pensé à la vôtre!
« Adieu, Sophie!... L'autre jour j'àî surpris tin regard d'Ernest Albih ; ce regard ne disait rleh de bon. Je m'en suis réjoui. Je ne me j^fens plus la force ni la tolonté de rentrer dans la lutté ; lés ressorts qui me faisaient agir Sont cassés. Je le comprends troj) bieil, et je puis l'avbuer à présent qud je lolichë au dénoûmént : je Suià puni pâf où j'ai péché.... Pardonnez -moii SOphie; lejouroûjc tous ai été présenté, je Cherchais là fdrtUné plus encore
que la femme qui me l'apportait. Cette richesse^ Térâ laquelle më poussaient je ne sais quels mau-^ vais iristinctSj je l'ai effleurée un instant, et mft itîàin eri â été brûlée; elle à détruit eii moi Tardéur au travail et la persévérance, sans lesquelles rien n'est possible. Maintenant j*âi peur dé la niisèrej cbtiiine uti ènfàiit a jieur d'un fantôme; Voyei jusqu'où je suis tombé !
« Bien des fois^ quand mes amis sont dans ma chambre, je ferine les yeux pour rêver à vous. Je m'isole alôt-s avec une telle puissance que rien de ce qu'on fait n'arrivé jusqu'à moi. Je vous vois, je vous entends, je suis tirés dé vous ! Longtemi^s je poursuis cette illusion si éMère ; vous liie parlez eh esprit, et je vous réponds; puis tout à coup la pensée de la vérité ttie Sàièit avec la violeiice d'Une tenaille de fér. J'ouvre les y eut, une stleiir glacée baigne mon front, et je crois sentir autour de moi les fraîcheurs du tombeau.
« La derhièrè fois qtiè je Vous ai vue^ Vous avez laissé toriibét* sur mdn lit un petit ruban de velours que vous porûét autour du poignet. Je l'emporte avec inbi; me ie donnez-vous? Il a une odeur dotice qui vous est particulière et qiie je recorinaîtrais entre mille. Le Sang se précipite dans mes veities quand je la respire; ce souvenir au moins ne me quittera jamais, w
Quand cette lettre parvirit à Mille dé treuil; U
famille était réunie à la Colombière. Sophie en fut remuée, et se sauva dans sa chambre toute en larmes. Sa mère ramassa le papier qu'elle avait laissé lomber dans sa fuite, et Texaminant : « Bon ! quatre pages, » dit-elle. Cependant, inquiète de la sortie si rapide de Sophie, elle la suivit.
« Il faut que je parte, il faut que je revoie Maurice, » dit Sophie à sa mère.
Mme Sorbier lui prit la main. « Mais tu as la fièvre, s'écria-t-elle, ta main brûle! »
Sophie avait jeté un chàle sur ses épaules et faisait quelques pas vers la porte. Un tremblement nerveux la saisit, et elle s'appuya en chancelant contre un fauteuil. < Ah! comme il souffre! » dit-elle.
Mme Sorbier se suspendit au cordon d'une sonnette. Ce fut un tel bruit que toute la maison accourut.
« Qu'est-ce? dit le père effrayé.
— Ma fille est malade.... elle vient de s'évanouir.... C'est la lettre de Maurice.... Vite, un médecin! »
Sophie eut beau répéter que ce n'était rien, qu'elle voulait sortir; rien n'y fit. Il fallut céder aux instances de ses parents et se mettre au lit. Mme Sorbier ordonna tout de suite qu'on fermât les fenêtres et qu'on ne reçût personne. Les domestiques eurent pour mot d'ordre de répondre à tout le monde que Mme de Treuil était malade.
Maurice veilla toute la nuit. Le matin, quand on le mit en voiture, il regarda de tous côtés. Il lui semblait toujours que Sophie allait paraître au coin de la rue. Il n'espérait plus et il attendait encore. On le conduisit à la gare du chemin de fer du Nord, où Philippe avait fait retenir un compartiment pour qu'il fût seul avec eux. Il se jeta dans .un coin, un mouchoir sur les yeux. « Vous emportez un cadavre, » dit Ernest.
Maurice n'avait plus alors d'autre chance de salut que l'oubli. Ernest le savait bien, et, s'il l'envoyait à la campagne, c'était dans l'espérance que l'éloignément le débarrasserait de cette fièvre à laquelle il aurait donné volontiers le nom de fièvre de l'attente. « S'il parvient à n'y plus penser, disait-il, Maurice peut être sauvé ! »
Philippe, à quî Lambert avait tout conté avant leur départ, mit les affaires de Maurice en ordre.
« Si nous avons une fille, dit-il à Laure, eh bien! sa dot sera plus faible de quelques milliers de francs.
— Elle vous en remerciera, » répondit Laure.
Quand elle vit Maurice et Philippe ensemble dans sa petite maison de campagne, qu'égayait un vif rayon de printemps, elle se sentit plus joyeuse qu'elle ne l'avait été pendant tout l'hiver à Paris. Elle allait par toute la maison avec la légèreté d'un oiseau, et rentrait à toute minute dans la pièce où
dS4 MAUftlCE DE TREUIL.
se tenaient les deux amis, pour voir si rien ne leur manquait.
« Ah! miirmurait-felle, on serait trop heureuse, si on pouvait conserter toujours uti mari comme Philippe et un frère comme Maurice. »
Peut-être, au fond du cœur, aurait-elle volontiers interverti les rôles qu'elle leur donnait ; tuais c'était une de ces féttimés flêres et droites qui cherchent leur bonheur xlans Taccomplissement de leur devoir et qui l'y trouvent.
Cependàht Philippe observa dahs sa conduite avec Maurice une nuancé qui lui donna & penser que quelque chose qii'il ne savait pas s'était t)assé dans la journée. Un sentiment de pitié se mêlait à là tén* dresse Tîgilante dont elle ne cessait pas de l'entourer. On aurait dit qu'elle avait quelque chose à lui faire oublier. Philippe àe réserva d'interroger sa femme quatid ils Seraient seuls.
« C'est vrai, dit Laurë. Je le voyais si malheureux que je n'ai pu résister à l'envie de Mve Une dernière tentative auprès de M. et de Mme Sorbier; Ce matin, au point du jour, je suis partie pour là Colombière.... On m'a bien introduite auprès d'eux; malheureusenlent ils avaient du monde à déjeuner.
— Alors ils n'ont pas eu le tetnps de tous écouter?
— Maurice nb le sait pas, et faialgré mol cependant je cherche aie consoler. *
MAURICE DE tftEUIL. 358
Pendant quelques jours, Maurice parut mieux et setnbla reprendre un peu de force. Seulement il demandait presque chaque jour si lé facteur n'avait rien apporté pour lui ; mais au bout d'un mois Ernest reconnut les prertûers symjitômes de cette maladie terrible que lés niédëcihs appellent là pHthisie galopante, et que de longs ennuis et de cruels chagriné peuvent déterhiiner. Il s'en ouvrit à Philippe. « Il n'y a pas de remède, dit-il ; le mieux qui puisse arriver^ c'est qu'elle aille vite, il souffrira moitiS; »
Philijjpë crut de son devoir de demander à Maurice s'il voulait faire appeler Sophie. Au nom de sa feltinle, Maurice eUt encore la force de pâlir. Il se recueillit un instant. « Non, dit-il ensuite; si elle ne venait pas, cela me ferait trop de mal. i»
Là saison devint pllivieusê. Quihzè jours après, Maurice fut au plus niai. Il ne pouvait presque plus se lever. Oh voyait bien que feeô heures étaient con}t)têes. Un soir, au soleil couchant^ il pria Laure d'outrir la fenêtre, d'où la vue s'étendail sur la forêt de Oëmpiêgne. La fclme des arbres était éclairée, ainsi que les tours écroulées de Plerrêfbnds. Une bande de Huées violettes fermait l'horizon. Toutes les teintiBS du soir se fondaient dans le dël, pteiil tout à la fois d'ombre et de lumière. « Que c'est beau ! » dit Maurice.
Il prit la main de Laure et l'attil^ vers lui.
356 MAURICE DE TRELIL.
« Vous souvient-il de ce jour où je passai à votre doigt cetle bague qui me venait de ma mère ? dit-il. Vous l'avez donnée, et cependant seule vous étiez digne de la porter.
— Ahl répondit Laure, pouvais-je la garder?
— Je ne veux pas m'en aller sans vous laisser quelque chose qui vous rappelle ce jour. Pourquoi n'ai-je pas entendu le langage que vous me teniez alors? Je sens encore vos doigts s'appliquantà nouer à ma boutonnière ce ruban rouge qui m'arrivait tout à coup. Tenez, j'ai là, dans cette boîte, la croix qui me fut envoyée ; prenez-la, et gardez-la en souvenir de moi.... Je n'ai plus guère que cela. »
Laure ouvrit la boîte et la, prit sans répondre. Maurice y jeta les yeux.
« A présent que je suis au bout de la route, reprit-il, je puis bien avouer que cette croix me rendit bien heureux j quoique ma conscience me dit tout bas que je ne la méritais guère. Et puis elle me devint chère par le bonheur que je vis briller dans vos yeux.... Poussé par votre voix, je me promis de m'en rendre digne.... Hélas! vous savez comment j'ai tenu cette promesse ! »
Il appuya son front sur les mains de Laure et resta quelque temps silencieux ; il écoutait les longs gé-' missements du vent dans les arbres. Laure avait le cœur serré : elle n'osait pas plus parler que Philippe. Au moment où le soleil allait disparaître.
MAUIUCE DE TUEUIL. 357
Maurice se lit apporter le portrait de Sophie et le regarda. Il l'enveloppa de papier, le cacheta, et écrivit dessus : Maurice à Mme de Treuil^ et il signa. Cela fait, il pria Laure et Philippe de s'approcher. Il les entoura de ses bras.
« Embrassez-moi, leur dit-il; peut-être demain n'en aurai-je pas là force. »
Laure sanglotait.
« Ne pleurez pas , reprit-il ; je suis plus heureux maintenant que je ne l'étais il y a six mois. »
L se pencha doucement vers elle et ajouta : « Je ne vous demande pas de penser quelquefois à moi.... Je ne comprends bien tout ce que vous valez que depuis que je m'en vais. »
Philippe se tourna vers la campagne. De grosses larmes qu'il n'avait pas pu contenir coulaient sur ses joues. « Il était jeune, il était bon, et il meurt! » murmura-t-il.
Au commencement de là nuit, Maurice se fit ap<^ porter le portrait de Sophie, et, détachant le ruban de velours noir qu'il avait au bras, il le piqua contre le papier avec une épingle. Il prit une plume ; et d'une main toute tremblante il écrivit à" côté de son nom ce seul mot : Adieu. Un grand soupir souleva sa poitrine, et il remit le tout à Philippe. Rien ne le. retenait plus à la vie.
Laure voulut allumer une lampe. Maurice la pria de n'en rien faire. Il regardait du côté de la fenêtre,
SH8 MAURICE DE TtlEUlL.
par laquelle on voyait de grandes nuées sombres courir dans le ciel. Un profond silence les entourait; on n'entendait que le brviit d^ sa respiratiop. « Qu'il fait pofr! ? dit-il.
11 se tut et tomba dans une sorte d'assoupisser ment. P}iiUppe et Laur^ étaient assis auprès d^ lui. Vers minuit, Maurice agita les bras, se leva h d^pii et retomba sur l'oreiller. Laure saut^ sur sa n^ain. Elle était presque froide, et Maurice ne respirait plus.
Deux jours après, Mme Sorbier ouvrit upe lettre encadrée de noir que lui remit le facteur de la poste « Elle contenait ces quelques mots :
« M. Philippe Duverney a la douleur de vous faire part de I4 mort de M. Maurice de Treuil, décédé à trente-trois ans à Pierrefonds , près Gompiègne.
« Priez pour lui. » * -
La lettre était adressée à M. ^ Mme et Mlle Sorbier*