‹ MauriceChapitre 6 sur 8 · UT · texte numérisé non relu

UT

—Bah ! dit le banquier en rejetant la lettre sur la table, entre amis !

En Ce moment IVÏaurice entra ; îl etàîi pâle, abattu ; ses traits boiiteverséè étaient ceux 3'iin coupable, et oii l'aurait cbiidàinnë siir sa seule physidhbinie, quand mième îl n'y aiiràit pas eu contre liii des preuves Écrites. Le déjeuner né aura pas long-temps j tsn se leva, midi vénàîi de soniiei', et le banquier avait des affaires, l^àurice, toiit en sentant bien que la vérité êUli impossible à dire, avait cèpendàtii plus qùé jamais besoin de se justifier, et d'iine voii Umide et mal assurée il rappela à madame d'Havrecoiirl qu'elle avait uiié coniiiiission a lu! donner et qu'il était à ses ordres.

— Je vous reiriercie, monsieur, dé né in'âvoir pas oubliée. Là pauvre fenâmé que vous ayez secourue m'avait suppliée 3e vouloir bien être la niàrraine de son eniÉ^t ; je l'aurais voutii ! mais vraiment, et toute réflexion faite, cela m'est impossible ; soyez assez dod, monsieur,

pour lui porter mes excuses et mes regrets.

Elle salua et sortit.

Ce fut là le terme des prospérités de Maurice. A dater de ce jour, madame d'Havrecourt ne'^t plus attention au pauvre jeune homme. Elle le traitait, chaque fois qu'il venait, comme un invité, comme un étranger, et elle avait repris avec lui ses manières polies et désespérantes. — Elle me méprise ! se disait-il ; et perdre l'estime d'une femme pareille , c'est avoir tout perdu ! Vingt fois il lui vint à l'idée de lui demander un entretien et de tout lui avouer, mais c'était une lâcheté qui le déshonorerait aux yeux du monde, une trahison gratuite qui ne le rendrait pas plus heureux... Porter le désordre dans cette maison où il avait été traité en ami ! découvrir à cette femme les torts de son mari ! Et si elle aimait ce mari, quelle reconnaissance porterait-elle à celui qui venait troubler le repos et le bonheur de son ménage?

En supposant même (et c'était là Thypothèse

la plus favorable) qu'elle n'eût que de l'indifférence pour le baron^ sa jalousie, que celui-ci redoutait, et sa fierté blessée, ne pouvaient-elles pas amener un éclat dont tout l'odieux retomberait sur Maurice ? Le malheureux avait beau faire, de quelque côté qu'il tournât les yeux, il ne voyait pour lui que le blâme, la honte et la ruine. Sa fortune compromise par de folles dépenses ou des spéculations téméraires, son état perdu, son avenir sans considération, un amour insensé et sans espoir dont il se mourait et ne pouvait guérir, telle était sa position lorsqu'il vint à notre dîner du 4 décembre, le jour de la Sainte-Barbe, telles étaient les causes de cette sombre tristesse que nous ne pouvions nous expliquer. Sans force et sans courage contre les maux qui l'accablaient, il avait résolu d'en finir et de se tuer.

On a vu comment nos instances, notre amitié et surtout le souvenir de son père l'avaient décidé à différer ses projets et à nous accorder une

^ij^pe. l\ y (jqnfpntitj et Jfjut e» pej^sant l^ien

iffj'j*

Un an apxis.

Ce voyage, qui, autrefois, l'aurait enthousiasmé, qui lui aurait rappelé les études et les admirations de son jeune âge, le laissa froid et indifférent; son imagination était morte ainsi que sa jeunesse ; il ne voyait rien sur sa route, et n'avait qu'un désir, celui de s'éloigner de

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Paris, car il sentait bien qu'il n'y pouvait plus rester. Mais une fois arrivé à Constantinople, il ne rêva plus qu'à la France et à Paris, Il lui semblait que de si loin il pouvait le faire sans danger, et les souvenirs qu'il avait voulu fuir revinrent en foule auprès de lui. C'était elle, toujours elle, qui l'accompagnait dans toutes ses excursions ; elle ne le quittait point, et lorsque dans les rues de Gonstantinople, dans ses palais, dans ses mosquées, sur les rives mêmes du Bosphore, on lui disait: Regardez!... son œil distrait ne voyait en ce moment que le salon et le boudoir d'Amélie.

Et cependant Maurice avait rencontré à Gonstantinople des amis, d'anciens camarades de S^inte-B^rbe. Où n'y ei^ a-t-U pas ? Uif J)arbiste étai|;alprsle pl}afg^ d'affajres^ îtujouffl'liui l'amb^çsad^Vff* fie 1^ France aup]:ès de la SubUme-^Rqrte. J'*î fait m^9 étujipg avec luj^ il était d^e, mon t^rjfifs^ et daf^s }a bpuchp fl'u^ .^* ])i^ra4p V^pg^ ^^^ sfispept. Jp i^t t^fai dj^c;

mais ceux ^ui Topt cqjifju sur h gfil ^tf apger d|rpiit, pomb^^ji son ^icçuefl ptjiit pgrdi^l et sa maison hospitalière pour tous les Français, à jjIjjs for);e raison pour uf} barbjstfi.

])f a.i}rjifiç trquva ^i>pr^?, de i»i coi}§gf J^^, protection .et aniitié. Dan» le plu3 beau payp du rnoii4,e pt ^ou? cp piçl QpcJ^aptejjr, i| ^-ur^jf J)}i YJyr^hçijreux. Pft |ui pppoçait niêmp de r^i^r tfiç q^ttaché à TambassÉ^de, p\ avec 30^ |ï^ptf uqtion, son aptitudp à tous Ije? gpnre^ 4p tF^-T^?^ dans s^ position surtqpt, c'jétait upç f^rtiji^e à tpnter, une nouyell^ p^rrijbyp qiji §'|[j}jyrait jje.yaiit lui. Mais toutes les çarrièrj^s étaient finiç^ ppur Maurice ! A yingt-cinq ans, il regardait sa taohe comme tern^iuée, et ^a prpmpsse cqmiftp accomplie I L'anpée s'avançait, et xp-aiptepapt sa seule idéjB étaij dis retQurçi.qf en Frî^j^fJ? pt d'y être avant le 4 décepibrp? ^9,^W^ H l'^THyurp. Sentait bien qu'il pp pouvait vivre ainsi et que spp existence ne serait pas longue, c'était ep France, du fliioins, qu'i| vpulait mpuw !

Il débarqua à Toulon vers la fin de novembre, et le 3 décembre dans la matinée il était à Paris.

Maurice^ en arrivant, s'était bien promis que sa première visite serait pour le docteur et pour moi, ses deux meilleurs amis. Mais le sort en avait décidé autrement. Quoique fatigué d un long voyage, il se hâta de s'habiller et il sortit. Son intention, comme je l'ai dit, était de venir en droite ligne chez le docteur et chez moi, mais il calcula en route qu'il ne s'éloignerait pas de son chemin en passant devant la porte d'un certain hôtel qu'il voulait voir, le voir seulement! pas autre chose. Aussi je n'ai jamais compris, ni lui non plus, comment il se trouva dans la cour de lliôtel, puis sur Tescalier, et enfin dans le cabinet du baron, lequel poussa un cri de }oie en Tapercevant.

— Halabalbalachou! s'écria-t-il, en citant les vers turcs du Bourgeois Gentilhomme dans la cérémonie ! Halaba ! balachou ! vous voilà

donc revenu, mon cher, du pays des mamamouchis ! Vous ne pouviez pas mieux arriver qu'aujourd'hui> et vous allez nous en raconter de belles... sur les odalisques et le harem du grand-seigneur. Je vous emmène.

— Où donc?

— A une partie charmante, délirante, que j'ai méditée, créée, inventée, et qui semble faite exprès pour célébrer votre retour.., une partie de campagne.

— Le 3 décembre ?

— Précisément ! c'est là l'original ! Si c'était au mois de juin je ne voudrais pas y aller... C'est à six lieues d'ici, dans la vallée d'Orsay.

— Impossible ! répondit Maurice, bien décidé à ne pas accepter, j'ai des affaires; je voulais seulement vous voir.

— Ainsi que ma femme, dit gaîment le banquier.

— Oui, monsieur, répondit Maurice avec émotion.

-^ Ëh bien ! en restant à Pari^ vdua ne la verrez pas; elle va partir aussi.

— Pour la vallée d'Orsay ! s'écHà Maurice qui ne trouvait déjà plus le projet de campagne aussi impraticable.

— Oui, mon cher..., un petit Trianon, un thantèloup, une petite maison de grand seigneur que je viens d'acheter, et ou nous pendons aujourd'hui la crémaillère.

Et il partit d'un grand éclat de fîre, sans que Maurice pût comprendre d'où provenait èe surcroît de gaîté. Ces dames, continua le banquier, s'occuperont de notre dîner et- de nos logemens pendant que nous chasserons.

— C'est donc pour chasser! s'écria Maurice; c'est bien différent.

— Eh oui! nous partons dans Tinstant, après la bourse. Nous trouverons là-bas nos fusils, nos chiens... et un gibier! quel gibier, mon cher! Et le baron recommença ses éclats de rire. Nous couchons là-bas ; nous y cou-

cï8tiè tcùâ ; et demaîfa mâtin noiis àéroiis re- Visritis à PèiHs pour no^ plàidrs ou nos affaires. Ça vous va-t-il , mon cher MâiïiàràoUchi , mon jeune Bajazët ? ftépoiifléz.

— Au fait ^ personne encore lië Sait que je suis de i'etôur, et pourvu q[ûe j'arrive , coiiime je VU promis, derilain 4 décemibi^é pouf la Sàinfè-Battiè...

^— Vous y serez, je vous le jure. Je vous raiiièneraî moi-niêine.

Et Maurice sentait battre èon cœur èh se disant : Toute une soirée, toute une matinée avec elle , et puis après cela mourit ! qu'importe ! les derniers momens de ma vie en auront été les plus doux.

En ce moment on vint annoncer au baron qiië sa toiture était prêté.

— Partoiiâ ! s'écria Maurice, à qui il tardait maintenant d'arriver.

Cinq lieues éû poste, iî'était l'affaire d'un instant. Ib mbhtèreiif tous les deux dans un éi-

cellent coupé, et, avec le sentiment d'autorité et d'égolsme que donne la richesse , d'Havrecourt s'écria :

— Postillon , mène*moi vite !

— Et moi aussi, postillon I ajouta modestement son compagnon de voyage. Et ils partirent comme le vent. Maurice craignait d'avoir à subir en route la conversation et la gaité du baron. Il n'y a pas de plaisir sans peine, et il se résignait déjà; mais au bout de quelques tours de roues, le baron s'endormit profondément.

— Allons, se dit Maurice, j'ai aujourd'hui du bonheur! Ce commencement-là est d'un bon augure pour la fin du voyage.

Le banquier dormait, Maurice rêvait et la voiture roulait toujours. Ils changèrent de chevaux à la Croix-de-Berni , et une demi-heure après ils arrivaient à la villa du baron.

Celui-ci n'avait pas eu tort de la vanter.

Malgré la neige qui couvrait les toits et les ar-

brés, c'était un endroit délicieux; une maison admirablement bien distribuée et où rien n'a-- Tait été oublié pour Télégance Qt le confortable!... Des calorifères répandaiait à tous les étages et dans tous les appartemens une douce chaleur^ des corbeilles de fleurs y brillaient de toutes parts, comme au cour de l'été , des 8a«^ Ions et des chambres tendus en soie, des ta«^ pis moelleux, des divans à Torientale, des vases de la Chine et du Japon, et toutes les re** cherches du luxe et de la mode faisai^it de cette retraite mystérieuse un séjour magique et enchanté. ,

Le baron jouissait avec orgueil de .la surprise de Maurice, qui louait et admirait ; c'était pour cdla que le banquier l'avait amené. Il y a des gens dont le bonheur est fastueu:^ et a hesoia de téiinoins. Depuis le départ de Maurice, la fortune de M. d'Havrecourt s'était encore aug^ mentée : presque toutes les affaires qu'il avait

entreprises avaient mal tourné pour les antres,

maii noft . pas pour Ihi* Lé tout .eil d^acheM etâe Tendire à propM^ et tel bbnqimr^ le prb-» mi»' initmit ^ par sa poûtion, dee chances heureofteè on mblbranuses de Topératiou c^u'il diii^, a.BMiveBt fdaa gagné dans léB niaiaYai»* aee ^SSs^tim qne dadfi lea bbnàea« Les aietions da rûBie âiLaneiar > toyageaat aasoB oeB^e ^ avàieid^ été Tendaisfc^ raobeléea «t rârdadiaee plnâ^lir^ fots^ tetjoun avec bénéfice^ tandia qveeellesqu'ilavaitoédéeéàMasirliciB^ reetéea ftëdMAàârea dans le. portef^ûlte du pauvi^ jeiia^ lopDmmiQ^ n'avaieiiit gtriA^ aloi» d'autre va^ leur que celle du papier sur lequel «dleiitaieilt imptfiiiiéea.

ptbdigitlilés d)i èa^ron^ qm^ Nabtdioéei^oiBiôi» èaiafinaiioe^ «» ta^it plus de tètrfile à 4ed dé^ iâirs «I i w»ft o^^gàaii^ S^ass «k goûts defifii«lia> e^^ «i^votta i'tàmea «iieif&> de f ^mief» ^éûé^al> il «wit èiMiiié à ^ iéjoiâr volup^ueûf uâ^ dM tiaottioa èqèa uttjua isomlàteoAa ^na tacd^ jSfii ce

xnomenl^ il venait d'ouyfir la porte d'u» charmant salon Fompadour, et Mmviee ^ntendilt partir de» m^ de »urpri&e, Plu«î(9Ujr« jeunes gen« àU mode^ 0e» aoci«OA i^ama/^dM 4» pl»^ fiirs^ Vaccueillirent par d^ hpuro^» #{ Al£ml G. • . lui sauta au cou.

— Quoi I te Toilà d« ret(Hur I te voilà l

«--Ouiy messieurfil s'écria b baron, il nrnrt de Gonstantinopla, et je voua ramèii:e pctar qu'il nous dise si lei^ beautés du séml vident les nôtres , et si oa entend la vie m Ormii aussi bien qu'ici.

Puis regardant autQH^ d^ hii d un W 4?

surprise :

•«- Noua ne awirne» pas encore au complet^ et quelque aimable qi^ foU notne réunion....

rij»n que des Jeunes geaii, c'est on printentps sans roses.

«^ Sh! mou DÛBU oui ! dit Alfred arree un souptr... U ne manque rien à votre pandiil rien que des houidsi

— Nos déesses ne viennent pas ! s'écria le baron avec effroi.

-~ Rassurez-vous ! elles viendront, mais pas pour dîner. Nous avons eu beau faire, impossible autrement ! Palmyre et Cléofé jouent dans la première pièce, et quant à ces autres demoiselles, qui sont toutes de l'Opéra... il y a répétition générale ce soir; mais comme elles ntf dansent que dans le premier acte , elles seront encore ici de bonne heure. Nous en serons quittes pour dîner sans elles.

— Dîner sans elles ! répéta le baron ; cela dérange toute notre partie.

— Soyez tranquille, elles souperont.

— Je le sais bien ! mais quand on a réglé une fè n, rédigé un programme, on veut que rien ne .ixianque, et voilà déjà un dîner désorganisé.

— Nous boirons du Champagne pour ces dames, nous en boirons à Tamour et au plaisir. . . Elles nous rendront cela ce soir !

— Eh bien ! messieurs^ dit le baron, quittant son air désespéré et prenant tout à coup un air de triomphe et de contentement intérieur, eh bien ! que vous ai-je dit vingt fois ?... Vous qui vous laissez séduire par des beautés de théâtre, vous le voyez! on ne peut jamais compter sur leur exactitude, pas plus que sur leur constance. Four moi, je ne veux blesser ici les opinions de personne, mais depuis trois mois j'ai renoncé à TOpéra. L'opéra s'en va!

Et cette infidèle , cette coquette de Fœdora ^ qui nous devait sa réputation et sa fortune, je l'ai quittée Cette fois pour jamais, et vous verreZ; messieurs, vous verrez aujourd'hui celle qui va lui succéder, et qui est deux fois plus jolie qu'elle ! Voilà comme je me venge des perfides!

Un houra approbatif couvrit la voix du barron, et chacun s'empressa de le féliciter sur la manière philosophique dont il prenait les choses !

Mais pendant ce temps^ Maurice^ qui ne savait pitis où il en était, cherchait à rassembler

ses idées. H n'avait accepté l'invitation du ba- Ton que poUlf pMser la Jdumée avec Mme d'Ha-

vrèconrt, et, d^aprèà Cé qu"îl venait d'entendre, il s'agissait tout uniment d'une soirée de jeunes gens aveè des loi^ttes ou des demoiselles d^opéra , genre de plskisir dont il se souciait fort peu. Mais comment partir? comment retourner à Paris ? ïl n'avait ni chevaux ni voiture, et par un tempo semblable on ne fait pas cinq lieues à pied. Pendant que les Jeunes gens parcouraient les apptrtemens ou fumaient des cigares, pendant que le baron veillait avec gravité aux apprêts du dîner, Maurice avouait franchement à Alfred le dégoût et l'embarras qu'il éprouvait.

^— Que diable ! lui dit celui-ci, reste toujours à dîner... Il faut bien que tu dînes ! et ce ne sera qu*un repas de garçons, puisque ces dames n'arrivent que ce soir... je mettrai alors

à ta disposition mon chçval et mon cabriolet. Je vais donner à John l'ordre d'atteler à dix heures, et tu retourneras si tu le veux, tout seul, à Paris.

— Grand merci ! Mais toi, Alfred?

— Moi ! . . . ne t'inquiète pas ! Je couche ici et reviendrai demain dans la voiture du baron, où je prendrai ta place.

— S'il en est ainsi, j'accepte. Mais dis-moi donc quelle est cette maison, cette fête dont le baron a eu l'idée ?

Et Alfred lui raconta en peu de mots ce qui suit.

Il»'

ff9xiit^

Quoique le baron se souciât peu àei convenances^ il avait des ménagemens à garder avec sa femme^ que tout le monde honorait et a^mirait^ et à qui il devait une grande partie de sa fortune ; elle avait eu de lui jusqu'alors une excellente opinion que pouif mille botines iai-

— .«tisons il tenait a conserver, sans vouloir cependant renoncer à ses plaisirs , et pour concilier tout cela , il avait voulu, comme les grands seigneurs d'autrefois , avoir loin de Paris sa petite maison. La mode avait fait revivre les habits et les meubles du temps de nos aïeux ; pas un bourgeois qui n'eût son boudoir à la Dubarry ou son salon à la Choiseul ! Le banquier avait fait mieux encore; il prétendait imiter non pas le siècle de Louis XY, mais le souverain lui-même, et avoir, comme lui, son parc aux cerfs. Il avait donc en secret, sans que que sa femme s'en doutât, et sous un nom supposé, acheté dans la vallée d'Orsay cette habitation de prince créée jadis par un fermier général, folies d'un autre âge, qu'il avait trouvées trop raisonnables pour le nôtre, et qu'il venait de surpasser en faisant restaurer et meubler à neuf cet élégant pavillon, qu'il se proposait d'maugurer le soir même, 3 décembre; et vpici pourquoi il avait choisi ce jour.

Sa femme avdit une grand'tante de soixante** dix*hait ans, sa seule parente, avec laquelle le baron était brouillé, et qu'il ne voyait jamais* Cette tante, pour laquelle Mme d'Havrecourt conservait une tendre affection et un profond respect , habitait hiver et été une fort belle maison à quelques lieues de Paris, dans le bourg d'Antony, et elle avait reçu autrefois sur les fonts baptismaux, de M. le duc de Soubise^ son parrain , les noms de Barbe , Catherine y Perpétue. Or, tous les ans, le 3 décembre, veille de la Sainte-^Barbe, Mme d'Havrecourt se rendait le soir chez sa grand'tante pour lui souhaiter sa fête. Elle passait la soirée et la nuit chez elle, et ne revenait à Paris que le lendemain pour dîner. Le banquier ne pouvait donc pas choisir pour la joyeuse fête qu'il méditait une occasion plus favorable, un jour et une nuit où il était entièrement libre et maître de ses actions. Il avait dit à sa femme qu'il irait pendant son absence à la chasse avec quelques

Mkm; puis, avant de partir^ il avait àaonÉ Torare à ion coeher, qui lui était dévatté^ de^^ea*duire madame à Antony^ chez aa tante^ da l'y laisser, pliia, au lieu de revenir à Paris^ d'al^ 1er le rejoindre à Orfiay, 6ù le banquier pré^ voyait avoir besoin de son cocher^ de son lao^ dâw ot de ses 4^evaux, ne fàt^-ee que pour ra^ «Muer le matin «o Toiture les ByipWdes légères dont les ailes pouvaient être fatiguées.

Antony est d'aiileurs sur la route d'Orsay^ et Jérôme, le cocher, appartenait corps et ame à 8on mi^tre , qui lui donnait beaucoup plus d'argent pour être fidèle que personne n'aa*rait pu lui en donner pour trahir. C'était une fidélité pure comme Tor. Le banquior avait donc ainm tout combiné et tout arrangé; tout devait se passer comme il Tavait prévu l

Et rien de imi œla n'arriva.

Nous avons va d'abord que^ par un premier contpe»4)emps, h dtner si fin, si déltcat, si re^ necberdué, qui devait être saTOUi^ {mr des ap^

huit jeunes beautés aux propos ^y^t «t atift reganlit âg«^)^ , Alteil être la proie di^estomacs masculins et aviçles^ qui demandÀiè^it déjà à graûdd mi^ qut l'oû êel!^> tout Àinpo- 9èèy pottf im que te dtnei ArA^^ à s^ t^igtie]^ auxtoansieiis de l'abëenoo. Main èelui dô %im qui ««mibla^ mftintênailt avoir pfis le plw gaîment son parti était le maître 4e là maison , ^aA, torti petidaut qu^lquM instails> Tenait de rentrer aveCJUB air dé triomphi^.

--*• Emoôt^ ttli cftomeïit, «ftfe^sifitirs, s'écriat-il, le temps seulement de rajuster titte ^fftire que la bride dé décembre a èMommagée. . . ear no^s bé (Uli^rôtoa p^ muI^ t tious aùrbUfi au moins une dame. ^

-M* If m dàiûe ! sV6(!!rièf>eÂt t^s lès jeunes gèi» ; Que ^daxMi M laquelle?

«^ Um ttultane À moi ^ nui fâwrite ; Wl^ n^mpbênaiv^ et pufè^ <{ft« jèû'ai pas démaâéte' au bM^ttMft d^ rO^^ia^ maîa'qtiefai Mnlé^

couvrir dans les sommités de la me Notre-Da* me«de-Lorette.

— Une lorette ! répétèrent gaîment tous les convives.

— Oui, messieurs ; vous rappelez-vous que Tinfidèle Fœdora ayait une amie, une jeune Ungère plus jolie qu'elle, à telles enseignes que vous aviez tous juré de faire sa conquête.

— C'çst vj^ai.

— Et qu'aucun de vous n'a réussi, et que vous m'avez défié d'être plus heureux, et qu'Horace de Nanteuil, ici présent, a parié deux cents napoléons...

— G est vrai, répondit Horace, que tu ne serais pas son premier vainqueur, et je les parie encore !

— Je les tiens! s'écria le banquier, et je n'aurai pas de peine à les gagner, car cette beauté si coquette, et pourtant si sauvage, s'est enfin décidée à venir aujourd'hui dans ma petite maison, 4^^^ <^e hareng que sa défaite doit

inaugurer! C'e&t elle qui sera la reine de la fête^ et demain je la ramène à Paris !

— Ce n'est pas possible ! cria Horace, car elle m'a résisté, à nioi ! II faut donc qu'il Tait couverte de diamans, et encore I ... ce ne serait pas une raison. « ^ car elle est si bizarre, si originale* . . à moins qu^elle ne cède au baron par originalité. . . mais cela n'estpas. . .Je ne le puis croire . , — Eh bien donc I s'écria le banqui^, puisqu'il faut TOUS convaincre, paraissez.^ m^s amours!

Et courant ouvrir la. petite porte d'un boudoir qui donnait près de la cheminéci il amena par la main une jeune fiUe dont les joues ^aîches, vermeilles et veloutées auraient défié le duvet et les couleiirs de. la pêche, brune, piquante, au pied mignoq , à la taille leste . et bien prise, qui, d'abord interdite et les regards baissés, n'osait regarder l'à^vide et bruyante société qui l'entourait... Maiq tout à cofip, à un cri qui retentit dans le salon^ ell^ levai ses ,yevx

noiîB aux Idngs eils... «t MànTice d'éériâ:

C'est elle ! la fille du taitleur Athénaîs Tricot 1

*— Oëiî, moBsienr^ c'est moi, reprît Athéntfs, qui semblait pluB rassurée en retrouvant quelqu^nn èe* sa ^eonnaissanee ; puis> tel fàî^ sant uno référence, elle ajouta : Vous Vous portM bieii, monsieur? -

^^ fis M connaissent , s'écria le banqfuier en riant

— Oui, dit Maurice froidement, nous è»ffienrions dans la mtoie liaison.

— Et je me rappelle très bien, teprit AâiéutSA afcc un peu d'émotion , avoir vu moïi!sieur?

— C'est bien flatteur pour moi, mademoiselle, car je n'ai eu le plaisir de vous rencoiitrcir qu'une fois.

— Ab î bien plus que cela î buît ou dix fois au mùins, sur l'escalier, continua Aâ^énaïs.

Vous ne m'aviee pas remarquée, vous aviez

fouj[otiTs Tair si occupé!... Aussi je me disais : Il faut que ça soif un savant, ça ne regarde personne... ce qui ne m'empêchait pas de tous faire chaque fois une révérence; vous me les devrez, voilà tout.

En ce moment, les deux battans de la porte de la salle à manger s'ouvrirent, un domestique en grande livrée s'^avança et dit : Madame est servie.

Âthénaïs, étonnée, regarda autour d'elle pour savoir à qui ces paroles s'adressaient. Quant au banquier, fl s*élançait gaîamtewrt ponr donner le brsw à la jeune fifle, qui, voyant tous !e* jcfunes gens hri cfffrir la ttaîn , avait sur-Iediamp feit son choix et pris sans fkçon ceBe de Maurice.

Le banquier fit la grimace. Mais un parfum de truffes, qui s'eîlrakîl de la pièce voisine, vint en ce moment embaumer Fiajçartefflent, et chacun s'écria : A tabfe? à table ! On se précipita e» tumulte dans la salle du festin , et

comme il n'y avait que des hommes, chacun s&

plaça au hasard et selon sa fantaisie. Seule-.

ment, vis-à-vis du maître de la luaison s'était assise Âthénaïs, reine de la fête et souveraine

du lieu. Maurice, qui lui avait donné la main, se

plaça à sa gauche , et Horace de Nanteuil s*em-

.pressade s'asseoirde l'autre côté; quantàÂlfred,

il s'était emparé d'un boutde la table pour décou-

per les morceaux d'apparat et faire circuler le Champagne , qui rafraîchissait devant lui dans de grands vases du Japon de porcelaine dorée.

Tous les dîners commencent d'ordinaire d'une manière froide et silencieuse, mais non pas les dîners de garçons, surtout quand ils sont présidés par une jolie fille. La gaîté, la bonne chère et la jeunesse sont amies du bruit, et dès les premiers mots,; dès le premier verre de Madère , on se serait cru au dessert. 11 y avait déjà l'intervalle d'une heure et de vingt bouteilles de Champagne. Alfred avait dans le commencement lancé quelques

mots assez spirituels^ que la joie bruyante des convives avait empêché d'entendre et surtout d'apprécier; il s'était alors donné à lui-même l'avertissement qu'une dame donnait tout bas à Rousseau : Tais-toi , Jean-Jacques, ils ne te comprendront pas, et avait pris le parti de manger et de ne rien dire, se réservant seulement le droit de crier de temps en temps aussi haut que les autres. Quant au banquier^ sa voix dominait tout ; c'était l'ivresse de l'orgueil, de la fortune et du vin. . .Tout en buvant et mangeant, il trouvait le moyen d'adresser aux autres des épigrammes et à lui*même des éloges, racontant ses conquêtes, ses paris , ses bons mots , auxquels il riait et applaudissait le premier ; il n'était donc pas étonnant que ni lui ni les convives du bout de la table n'entendissent pas les phrases que pendant tout le temps du dîner Âthénaïs échangeait avec ses deux voisins. — Âh ! c'est bien mal à vous, lui disait Horace de Nanteuil , moi qui vous aimais tant,

Athénaïs, avoir été aussi cruelle pour moi !

^ Ce n'est pfi«k ma fimtei on u'eet pas Huatree^ de son eœur.

— £t vous doQuer à quelqu'un que vous n'aîmez pas...

— Je ne voua aurais pas sûmé davantage!

. — Mais c'est tromper le^ baron.

-<- De quoi vous plaignez-vous alors ? 11 vaut mieui^ que oela tomba sw lui que sur vous,

A œ singulier raisonnement^ Maurice^ qui jusque-là avait écouté d un air distrait , prêta une oreille plus attentive.

— Mais ras8i)rez-vouSy continua Âthénaïs en répondant à son voisin de droite » je ne veux tromper personne; j'ai dit à M. le baron que je ne Taimais pas^ que je détestais tout le monde^ & commencer par lui.., ça lui a suffit.

— Quoi I vous n'aimez rien au monde^ mademoiselle, lui dit MauricQ^ qui pensait en

ce momeat à maître Trioot et à ^ai» feom^.

— Nou^ Oionsieur, ré]^0Q4it Athéa^ #si baissant les yeuX;, riao au moude! c'eat^^ iivB p^uMtre autref^is^ je ^e dis p^ia» aiirajii^ je eu des idées... parce ({u uae idédi ç^ you^ vient malgré vous et s^aa qu'on s'explique comment. , • Mais quand j'^ii vu qu'on ne faisait pas même attention à| moi^ qu'on ae i^e regardât seulement pas> et que je perdais mon

Ënce chôment elle leva les yeux^ ^ire?icon* trant ceux de Maurice^ elle s'arrêta^ rçu^t et ne finit point sa pturase.

-*- Et M. ASathi^j^ reprit Maurice, ce brave gwçon tailleur qui tous aimait tant et v^iuliût vous épouser«

— Je ne Paimais pas.

— Et il votre père, e^n i^prena^t oe que votts êtes devenue» allait mourir de cbiigrin I

— Ah ! ne me dites jpa» ^, monsieur. C'est, au contraire» pour fave un aovt è^ m^ j^ens,

pour leur donner le repos et l'aisance, pour que sur leurs vieux jours ils ne soient pas obligés de travailler encore. Et puis^ s'il faut vous le dire, je voyais Fœdora , qui logeait dans la même maison que nous, si heureuse et si estimée de tout le monde, à commencer par Mme Galuchet, la portière, qui avait tant de considération pour ellel

— Et c'est là ce qui vous a déterminée ?

— Ah! autre chose encore... Dans le magasin de lingerie où j'allais, toutes ces demoiselles se moquaient de moi et cherchaient toujours à m'humilier sur ma tenue et sur ma mise ; elles étaient pimpantes et brillantes , elles avaient des chapeaux et des cachemires, une surtout, Cléofé, qui était d'une insolence ! . . . . Elle plaisantait toujours . sur mes socques et mes bas crottés, et c^-est pour Thumilier à mon tour que j'ai voulu avoir une voiture ; c'est là surtout ce qui m'a décidée*

i— Ah! l€f bafêii votts donne voiture! s'éeria

»on voisin de droite, qui, au milieu du tumulte, avait saisi ces derniers mots;

— Oui, monsieur, un coupé!... et me ée la Bruyère, no 33, une pefflemaison clHirmabfte à moi toute seule, que j'habite depuis hier ; car jusque-là, dit-elle en se. tournant vers son voisin de gauche, je n'étais pas eneore dé»^ dée. Et même aujourd'hui c'est tout au plu»

si je le suis.

— Eh bien I puisque vous vous appaa^eoes encore, puisque vous ne voiisétea-pas donnée^ dites un met, et je vous reoosdiiiftcasoir laêTme chez votre père.

— Chez mon pèire! dit la Jesune fillië avec el^i.

— Oui, n'êtes-*vou8 pas • libre 7

' -*-;Nob, non... après ce que j'ai déjà reçu, je suis engagée;., j'ai promâs au baronl.. ije suis une honnête fille.. .r et à moins qiie luimême ne me rende ma parole. . .

En ce moment, le bruit, qui depuis) qàélque

— . in — temps redoublai^ était armé k mu apogée ; des acclamatioiMi el «b l^ngs éclift» de rire pÉrtairat du bOM die la tajile* Allred, (pii ve- Mît de aé leivef ^ avait obtenu «e kuatoal de ailenoe, et il ea i»tfeflta peur S'éerier c Je dois^ BMiesîeurs^ ireua sigoaior un Biit iiB|ieftaiit : B^tre auj^tryosi diaait tout à L'keurd qu'i) y ▼e^ifit double, et il ne voit pas qu'eu faee de lui, et sous ses yeux> Maurice lui ealàve sa iBiltette,

^^ hm, Maurice! dit le baaquiet eu riaat j il u'est pas Fedevtable I il u- entend rien aux conquêtes !

«Mr U eet ¥mi^ dit Alfred^ que je ne Im en ai jamais connu; mais s'il est comme le fier Hippolyte, s'il n*^ pas de paaaîenw.

-^ Il en à I s'éqria la banquier^ e^^aki' par le tin, le brait et la dialeur de la «tteu

*^ Il n'en a paa \ cria Atfrftd suir te mkae ton.

l\ ea a i»nie> rçpliqtta le banquier^ ttne

incoDiMie que jA cofti^^b ti que je vous; nom- «fiema si jc^ to vQUJiais.

— Je vous» ^n (U^j wprit froide» wtMwir

rice.

~ Ah I il m'w déft«^.^ fou* Qiitaitdff qu'il m'«^ (IMe*. . £h biei;il ctniian» k ))suroii> doojt 1« x^soa QonnmnQikii à 9e ttofibler iwi peu^

et malheu?eufi« qu'U épiwii^f» «'«fit. p«ur (BfL

feima^. -

^ û« V mit propn foioilifi I iéfétotebwwi

rière sur sa chaise.

MaorÎM^ 4'aborà «ttéré d'wi onuii^ ^«M» imprévu^ essayiîi w tain d^ «i^ rtinettrft «I d^

en 4éi%nàwps^ U fautdaa 4|^u:4s «wUf avis> et je déclare iei| meweurt» qu0 je Ifii |Mm^ d'aîmer tept m' il T^^idi:»-

<— Bravo ! s'écrièrent tous tes oonvives.

— Et que s il réussit ^ s'il peut réussir^ je donne d'avatiee mou approbation.

— Bravo ! cria-t-on de nouveau.

'^^'Et moi, ait AUred en élevant son verre, je bois à fanriHé et aux> maris philù^ophes !

— Vivent VamiHé et la philosophie ! répétèl^nt tous les eoiivives,^ qui s'étaient levés de table dans un désordre inexprimable.

Âthénaïs, effrayée de ce tumulte, et voulant d'ailleurs s'habiller pour le soir et pour les dames qu'on attendait^ saisi* . ce momeût pour quitter la isalle du festin et pour remonter dans son appartement.

biins ce mùmidnt un bruit de voiture se fit entendre sur les pavés d^ la c6ur.

— Vivat ! s'écrièrent les jeunes gens ; ce soiit nbs divinités qui arrivent. En voici déjà une !

La bande joyeuse s'élança de la salle à ma gei* daùs le isalon, dont une autre porte venait de s'ouvrir, et tous, à commencer par le ban-

.4 «M- • ,^m ■ '«v^^^^^H^^a^^miv^^^^^M^v^^M^w^p^nOTqw

— m — quier^ s'arrêtèrent comme frappés de la fondre en apercevant la personne qui entrait...

C'était la femme du banquier !

Tn

CHatU )tt mari.

Jérôme, le cocher de M. d'Havrecourt, devait , le soir même du 3 décembre , conduire Mme d'HaVrecourt^chez sa grand'tante, à Antony, c*était sa mission avouée... Puis ses ins-« tructious secrètes portaient que de là il irail rejoindre son maître à Orsay. •• Tels étaient les

ordres qu'il avait reçus et qu'il élait bien décidé à exécuter fidèlement; il était à croire qu'il y réussirait; il y avait pour cela mille chances contre une , et ce fut justement cette dernière qui prévalut. Après avoir disposé sa voiture pour le soir et donné à manger à ses chevaux^ Jérôme sortit au milieu de la journée pour quelques commissions à faire; il était alors près de trois heures et il retournait à l'hôtel , débouchant par la rue de la Michodière. Placé à ce point du boulevard , deux chemins également sûrs vous conduisent au quartier Saint-Georges.

Jérôme pouvait prendre la rue Laffitte ou la rue du Helder^ il en était le maître^ et le caprîce, fe hasard ou la fatalité (car Jérôme n'a jamàiè pubien expliquer cette circonstance importante de sa vie ) , la fatalité fit qu'il choisit là rue du Helder, et tous les projets du baton furent renversés , et il en résulta une foule dé catastrophes et de péripéties plus terribles

lès unes que les autres, et sans lesquelles n'aurait pu avoir lieu Thistoire que je vous raconte en ce moment.

A l'angle où la rue du Helder se croise avec la rue Taitbout, Jérôme rencontra Trilbv, cocher, comme lui, de bonne maison, le cocher d'Horace de Nanteuil, qui lui proposa un déjeuner, lequel, vu Theure avancée de la journée, pouvait s'appeler déjeuner dînatoire. Je-

rôme n'avait aucune raison pour refuser, il accepta. Horace de Nanteuil ne rentrerait plus chez lui, il était sorti et devait plus tard partir eti poste avec quelques amis pour la vallée d'Orsay, où il passerait la nuit et la matinée du lendemain. Il laissait donc ses domestiques, à commencer par son cocher, maîtres de Thôtel et , bien mieux encore , de l'office. Alors , et comme dans la fable de La Fontaine :

Je laisse à penser la vie Que firent ces deuVi amis*

Horace de Nanteuil avait de fort bons vins,

que Trilby offrit généreusement à son collègue Jérôme, qui y fit honneur, et à la deuxième ou troisième bouteille de médoc , les confidences intimes commencèrent. L'amphitryon (je parle du cocher d'Horace) raconta qu'il devait, le soir assez tard , aller rejoindre son maître à Orsay.

— C'est { omme moi, dit Jérôme.

Mais il devait auparavant aller attendre avec la voiture, rue Grange-Batelière, 3, que la répétition de rOpéra fût finie, pour emmener Mlle Lolotte.

Jérôme raconta aussi comment il devait d'abord conduire madame à Antony ; mais après cela les deux amis se rencontreraient à Orsay, où M. Jérôme espérait bien à son tour recevoir et traiter M. Trilby. La chère serait fine et délicate et les vins choisis, car M. d'Havrecourt n'épargnait rien quand il avait à dîner des dames de l'Opéra, et puis ces dames, qui ne reviendraient que le lendemain, amèneraient sans

doute avec elles leurs femmes de chambre, et il y aurait partie fine à l'office comme au salon. Les deux amis, déjà ravis de leur matinée, burent encore à Tespoir de la soirée, et burent tant et si bien que Jérôme eut grand'peine, sur les six ou sept heures , à retrouver le chemin de l'hôtel ; ses jambes ne le soutenaient plus , mais cela Tinquiétait peu... c'était à ses chevaux à le conduire. Mme d'Havrecourt monta dans sa voiture , et le digne cocher sur son siège.

Une lueur de raison qui éclaire encore , par intervalles, les cerveaux les plus avinés le guida avec assez de bonheur dans Paris, mais dès qu'il eut franchi la barrière d'Enfer et fut sur le chemin d'Antony, qui est aussi celui d'Orsay, l'air de la grande route, plus vif que celui de Paris, acheva de le griser si complètement qu'il voyait autour de lui danser en rond les maisons et les arbres. Une seule idée lui restait, une idée fixe comme en ont tous les ivrognes :

w Aller retrouver a, Orsay Trilby et ces demoi- » selles! aller à Orsay le plus vite possible... » en passant par Antony. » Telle était la phrase qu'il se répétait sans cesse, à part lui;^ ou à demi-voix pendant une grande partie de la route.

Et puis> par un raisonnement qui lui parut lumineux (les ivrognes aiment beaucoup à raisonner), il tira de sa proposition première les conséquences suivantes : «Aller à Orsay, par » Antony, le plus vite possible... c'est une ab- » surdité; car em allant tout droit à Orsay, on » arriverait plus. vite. Certainement ! (criait-il avec force sur son siège, comnie un homme aussi convaincu de sa découverte que Galilée Tétait de la sienne en soutenant que la terre tournait)} « certainement on arriverait plus vite ! » En ce monient, on traversait Antony à la nuit pleinej Mme d'Hçtvrecourt dormait dans ^a voiture, les chevaux allsiient comme le vent, Jérôme étg^jt mv ?Qn siége^ tenant les rênes et

po^v9l^t„ comme Ifi ]f royid^nce, dirjgev ft S^a gré le^ çvénemensf... 4^ li^u^e preudre TOP allée 4o pçiupliers à çlçoite qui cap^ui^ait ^^ 1§ graA^'tfi^ute, il l^i^sa sea çfeeYaui^ pautinu^r leur course au galop sur la grande roi^t^^ et fiAe demi-he\ire apr^s la vpit^Jirç f^i^it sou fjutpée trio^phs^le dai^s 1^ cour d'Q^ 3fiy.

Amélie a'éyeiUe, se çroi^ayrivép che« sa ^ï^^e et se hâte de descendre^ mais l'endroit qx\ §Ue s^. t](*ouve lui est totftleipent inconnu. Slle se croira^ chez des étr^gers , si le pre^iier (Ipmes|ique qui frappe ^a vvie n'était ua dpmefkti- (}Ue 4^ sa maisQT^» le valet de confiance de «on mari.

— Vous, Jpseph l s'écria-relle, pamment êtes- Yous dans ces lienx ?

— ]\îai§ , madame , répond le domestique , pâle, stupéfait et perdant complètement la tête, mais, madame, j'y suis avec mon maître.

— Mon ms^ri pst çlo^ic ici I s'^éiei^ie yivement Açfiplie , et , eptçiçida^it des cjâs iàe j^ie et de

bruyâns éclats de rire partir d'un riche pavillon splendidement illuminé^ elle s'élance de ce côté et tombe au milieu de la troupe joyeuse, qui sortait de table et entrait dans le salon. Vous décrire la stupeur générale est impossible. La commotion fut si violente que le baron en fut presque subitement dégrisé, ou retrouva du moins assez de raison pour comprendre qu'il y avait de quoi la perdre totalement, et que c'en était fait de lui s'il ne sortait de là par un coup de maître. Or^ ce n'était pas une bête que le baron , c'était un sot; et il avait, comme tel, un aplomb imperturbable et une confiance immense en lui et en son étoile, et comme sa femme continuait à le regarder d'un air interdit lui et tous ses convives j demandant ce que cela signifiait et d'où provenait l'effroi empreint sur tùvn les visages :

— Parbleu! s'écria-t-il, tu viens trop tôt... Nous ne . t'attendions pas encore , et tu nous

surprends à Timproviste... nous qui voulions te surprendre.

— En vérité, monsieur, balbutia Amélie...

je ne vous comprends pas et ne puis m'expliquer comment le cocher, au lieu de me mener chez ma tante, à Antony, m'a conduite ici...

Le baron le comprenait encore moins qu elle.

Mais, sentant tout le danger de la position désespérée où il se trouvait, il se décida, comme on dit, à brûler ses vaisseaux, et continua gaîmen t :

— Cela veut dire que j'ai fait ici , et sans t'en parler, une acquisition nouvelle, une maison charmante que tu ne connais pas et où je voulais, pour jouir de ta surprise, te faire une réception royale... Tu devais nous trouver, à Ion entrée, tous ici rassemblés avec des fleurs , des bouquets, pour t'offrir, comme aux souverains , les clefs de ce domaine dans un plat d'or.

— En vérité! s'écria Amélie, toute émerveil-

lée d'une attention si galante et si délicate, qui n'était guère dans les habitudes de son niari.

— Nous voulions même,^ contii^ua le banqviier, improviser une petite fête... de la danse, de la musique, quelques chœur? ^e VOpéTa. que nous attendions; mais je ne comprends pas comment cet imbécile de Jérônie , à qui je vais parler, a exécuté mes ordres. Ton fi^rriyée subite ne nous a pas même laissé le temps de nous organiser.

— L'intention suffit , mon ami , lui dit-elle en lui tendant la main d'un air de reconnaissance.

: — En attendant, continua le banquier avec embarras, voici plusieurs de nos amis , tft les connais presque toi|s... qui ont vo^lu s'çi,ssocier à moi pour te fêter. . . Voici mèvçiç quel- (ju'un qui arrive exprès pour cela de Çpnstaptinople... Une surprime!... Celle-rlà du moips ne manquera pas son effet. En parlant aiiisi , \l écartait de la main les jeunes gens ani les

entouraieat et montrait Maurice, qui, se, déro-» bant à tous les regarda, s'était tenu caché Jusque-là derrière te foule, L apparitio^ subite d'Amélie Tavait tellement ému que , sentant ses genoux fléchiri il Sr'etait laissé tomber dans un fauteuil ; le sQuvenir de la scène inçonv^ nante qui venait de se passer au dessert , J'apostrophe du baron en pleine t^ble, la décQUverte de son amour et plus e^coi^e, l'idée que les regards railleurs de tous ses çpmpagnQup ét?dent m ce momeftt fi^és çur lui , topt cela n/élait p^is fait pour diminuer spi^ tfQttblç 3^ et qe fut en rougissant qu'il s'approcha d'Amélio. — Je suis charmée de vous revpir^ monsieur^ lui dit-elle avec un peu d'émotion, çiiçisi que tous les ë^misde mon marii ici rassemblés !,t« Cette surprise-là vaut toutes celles que l'oçi avait la bonté de me préparer, et je n'eu désire pa^. d'autre. Permettez-moi doue, messieurs,^ puisque je suis ici chez moi, de reptrer daus mes droits de maîtresse de ma^ison. Et à

l'instant, avec cette grâce et ce charme qu'elle seule possédait, elle se mit à faire les honneurs du salon. Il était trop tard pour visiter la charmante habitation qu'elle devait à la générosité de son mari ; mais elle espérait le lendemain tout admirer en détail.

En attendant, elle se hâta de mettre la conversation sur les sujets qui pouvaient intéresser les jeunes amis de son mari. Ceux-ci d'abord, déconcertés et désappointés, avaient commencé par maudire une arrivée qui dérangeait leurs joyeux projets, et maintenant, se remettant peu à peu de leur embarras et se laissant aller à la séduction que leur causait cette femme si aimable et si belle, si confiante pour son mari iBt si gracieuse pour tous, ils comprenaient presque qu'une soirée intime passée auprès d'elle pouvait offrir autant de charmes que les plaisirs bruyans qu'ils étaient venus chercher. Le baron lui-même, commençant à respirer, reprenait courage et renaissait à l'espoir de

voir la soirée se terminer^ pour lui^ sans catastrophe, lorsque la porte du boudoir s'ouvrit^ et Athénaïs Tricot parut. Un frisson involontaire parcourut toute rassemblée. Soit que sa toilette élégante lui eût donné plus d'aplomb , soit que le dîner Teût enhardie, Athénaïs n'avait plus Tair gauche et timide qui avait signalé sa première entrée. Elle était déjà presque à la hauteur de sa nouvelle position, et dans l'aisance de sa démarche , dans la manière dont elle portait la tête, dans un sourire tant soit peu sans façon, tout trahissait la femme qui se croit chez elle. En apercevant une dame dans le salon , elle courut à elle d'un air familier ; puis , ne reconnaissant ni Palmyre ni Cléofé , ni aucune de celles qu'on attendait, elle s'écria :

— Qui êtes-vous, madame ?

— C'est ce que j'allais vous demander, madame, rép ndit Amélie en souriant.

Le banquier, redoutant l'explication qui allait le perdre et qui semblait inévitable, se liâta

de prendre Amêlîd par la main, et dit à Âtbétiaïs : Cest ma femme /...

Ce mot de femme produit sur toutes les lorettes, grisettes et sur tous les amours généralement quelconques , un effet convulsif et répulsif, mêlé cependant de respect... ascendant irrésistible de la légitimité 1 Aussi Atliénaïs , surprise et confuse et ne trouvant rien à dire , se contenta de répondre par une révérence embarrassée qui semblait moins une politesse qu'une reconnaissance de principe.

Mais il restait la question la plus difficile à traiter et à résoudre.

— Quelle est madame ? demanda gracieusement Amélie à son mari en lui montrant Atbénaïs.

Et le banquier, semblable aux gens d'esprit auxqtiels il ne faut que du temps pour réussir dans les inpromptus, le banquier, qui avait eu le loisir de ï^eprendre son aplomb, répondit hardiment :

— Madame est. . . où plutôt étaîl la prophëtaîi*e cle cette itiàison que je Viens d^acheter . • . Fille d'uti négociant qui a eu des malheurs.., elle est obligée de se défaire de tous les biens de la s'uiccessiôn paternelle, à commencer par cette propriété, qui ne rapporte rien et qui est tout entière de lùxè.

— Âhl mademoiselle est orpheline, dît Amélie en ïâ regardant avec intérêt.

— Oui, madame, répondit la fille dii négociant, q\ii évidemment était fort mal à son aise.

— Et si jeune encore , vous votis occupez vous-même de vos affaires... d'affaires aussi importantes?

— Madame est mariée , reprit vivement ïè baron, mariée depuis peu... à un homme...

qui est très bien... et que madame doit rejoindre ce soir même à Paris.

— Oui , vraiment , s'empressa de répondre Athénaïs, qui, les yeux fixés sur ceux du ba-

ron^ cherchait à y lire toutes ses réponses.

— Madame^ continua le banquier, avait jusqu'ici habité cette maison. C'est elle qui^ à notre arrivée^ nous en a fait les honneurs ; mais , comme je vous l'ai dit, son intention est de repartir ce soir.

— J'espère qu'elle n'en fera rien , reprit Amélie. D'abord il est déjà très tard, et puis j'aurai à demander à madame, sur cette maison, une foule de renseignemens et de détails que la propriétaire seule peut donner, et qu'elle ne me refusera pas.

Le banquier était sur les charbons et bien décidé dès ce moment à ne pas laisser sa maîtresse en contact avec sa femme et à renvoyer la première à Paris; mais il fallait pour cela donner des ordres et prendre des arrangemens que la présence de Mme d'Havrecourt rendait bien difficiles. D'un autre côté, il croyait à chaque instant entendre le roulement des voitures ; il tremblait de voir arriver l'Opéra. Ses

compagnoDs de plaisir partagaient la même crainte. En vain, par une préparation adroite, le banquier avait parlé des artistes qu'il attendait, il serait bien aisé de voir que ces dames n'arrivaient point en costume et pour un divertissement , et puis on avait pu jusqu'à un certain point compter sur la coopération d'Athénaïs, laquelle ne manquait ni de tact ni d'esprit et avait compris à demi-mot. Mais faites donc entendre raison à une douzaine de jeunes filles folles et rieuses qui se précipiteraient dans le salon en dansant, et qui, loin d'entrer dans l'embarras de la situation^ s'amuseraient beaucoup des infortunes conjugales du baron; sans compter que ces demoiselles venaient pour, souper et qu'elles ne s'en iraient probablement pas sans avoir obtenu satisfaction. Le banquier, malgré son génie inventif, ne voyait guère moyen de se soustraire aux dangers immenses qui le menaçaient de toutes parts , lorsque sa

femme elle-même vint à son secours.

Amélia n^aYait point oublié l'excellente tante

dont elle devait^ le soir méme^ eélébrer la fête, et qui, sans doute, serait inquiète de son absence; privée de la voir, elle voulait du moins lui écrire et lui annoncer sa visite pour le lendemain. Bon mari approuva fort cette idée : un domestique monterait à cheval et porterait sur-^ le-champ cette lettre. Il y avait dans le petit boudoir à côté du salon tout ce qu'il fallait pour écrire, et Amélie demanda à ses hétes la permission de les quitter un instant, proposition qui comblait dans ce moment tous les vœux du baron. U s'empressa d'ouvrir la porte du boudoir, tandis que Maurice, prenant une lampe sur la cheminée, éclairait M. et Mme d'Havrecourt.

Tous les jeunes gens s'élancèrent à l'instant hors du enlon , Horace et quelques uns pour prévenir l'arrivée de ces demoiselles et donner oontre-ordre , Alfred et les autres pour fumer l'indispensable cigare. Maurice, M. d'Havre-

~in -

court et -sa femme venaient d'entrer dans un boudoir Pompadour du dernier goût; aaile enchanté et mystérieux dont les panneaux offraient les dessins les plus bizarres ou des tableaux d un pinceau un peu hardi, mais délicieux. Dans un enfoncement, un divan moelleux, entouré de glaces; en faee, une cheminée de marbre carrare , où une main habile avait sculpté des amours un peu nus, mais que réehauifait en ce moment la flamme brillante du foyer. Cette petite pièce était du reste éclairée par une seule fenêtre, donnant sur le jardin. Amélie venait dé s'asseoir devant une table et une écritoire de Boule ornées de ciselures et d'incrustations en or , et Maurice posait sur cette table la lampe qu'il tenait à la main^ lors** qu'un bruit lointain de voiture se fit entendre, bruit imperceptible encore, mais non pas pour Portille effrayée du baron , qui se dit en luimême : «Ce sont elles! c'est l'Opéra qui arrive ! il était temps ! » Et, sans réfléchir au mau-

vais effet que pouvait produire une sortie aussi brusque, il s'élança hors du boudoir, laissant en tète-à-tète sa femme et Maurice.

Maurice, depuis Tarrivée de Mme d'Havrecourt, avait été tour à tour en proie aux sentimens les plus opposés : la surprise, la joie... et l'indignation, en voyant la manière audacieuse dont le baron se jouait de sa femme et là trompait sans respect et sans crainte, aux yeux de tous. Il s'était contenu pour ne pas démentir les mensonges impudens qu'il entendait ; mais c'était surtout à l'arrivée d'Atliénaïs qu'il lui ava.it fallu toute sa modération pour ne pas éclater, et lorsque Mme d'Havrecourt avdit souri et tendu la main à cette fille, maîtress dun mari, il s'était levé et avait

fait un pas dans le salon pour empêcher ce qui lui semblait un sacrilège!... Et maintenant il se trouvait senl avec cette femme, que depuis un an il n'avait pas revue, et qui, à travers les mers et sous,un ciel étranger, ne l'avait pas

— ±\s — quitté un instant. Il était là ^ le cœur plein d'amour, de désespoir et de regret, devant elle... qui écrivait sans lever les yeux sur lui... sans penser même qu'il existât au monde quelqu'un qui se mourait pour elle ! Et depuis qu'il la connaissait et l'adorait, il en avait toujours été ainsi. Cet amour malheureux et secret qu'il avait cru cacher au fond de son cœur, tout le monde le connaissait maintenant... excepté elle! et se rappelant alors, avec rage, la scène du dîner, les railleries dont il avait été l'objet, le défi... et plus encore la permission insolente du baron...

— Eh bien ! se dit-il en lui-même, puisque ce mari, aux mœurs si pures et si vertueuses, me permet d'aimer sa femme, puisque le ciel, qui le protège en tout, le rend si sûr de lui et de son étoile... qu'est-ce que je risque? Je revenais en France pour me tuer... Eh bien!

avant ma mort elle saura du moins combien je l'ai aimée ! Sa haine est pour moi si grande ,

que^ grâce au oièl, elle ne peut pM s'en âtigmeQter! .

En ce moment Amélie leva les yeux et fut 6ffrayée de sa pâleur.

— Les fatigues du Toyi^e vous ont bien changé^ monsieur^ lui dit-elle avec intérêt.

-^ Non i madame ^ non , l'absence ne m'a point changé ; je suis toujours k même, mal^ heureux pour tous et par vous.

*— * Que Voulez-vous dire î s'écria-t-elle en se levant vivement.

-—Que je ne puis vivre ainsi^ et ce sera, envers vous, ma première et ma dernière oflfense.

Puis, sans savoir ce qu'il faisait, hors de lui, en délire^ il tomba à ses genoux et s'écria en sanglotant :

— Maudissez-moi , iUadame> car je Vous aime !

Ace cri insensé, mais qui partait du coeur, à eette action aussi imprudente qu'imprévue^ Afflélie tressaillit ; ses lèvres si ff aîehes et si

anuu y iiiw I . — " -r^^^^r^mm^^^i^mm^mmmmm^mm^imm^fmmm

Y€rineiU6s devinfent blanehea et tremblèreni ; 868 joues se couvrirent d'une pâleur mortelle ^ et elle fut obligée^ pour se souteoir, de s'appuyer sur la table qui itait prèd d'elle^ Maks cette émotion si vive et si poignante ne dura qu'uu instant : comme si la noble femme eût puisé dans le sentiment de ses devoirs une force surnaturelle^ comme si elle eût commandé aux battemens de son cœur et au trouble de ses troits , ses joues reprirent leurs vives cduleursy et son front ^ sa fierté. Regardant le eoupable prosterné à ses genoux :

— Monsieur , lui dit-elle avec dignité ^ vous êtes Tami de mon mari^ il ne saura rien^ ni moi non plus , de cet aceès de folie ; tâchëE vous-même de l'oublier^ sinon ne me revoyez jamais !

Et elle sortit du boudoir > laissant le mal^heureux Maurice accablé de honte et de douleut^ Il y resta quelques minutes insensible et muet^ ne trouvant pas une plainte , et persuar*

dé que , parvenu au dernier degré de l'infortune; rien ne pouvait y ajouter désormais...

Il se trompait. Des pas se firent entendre. C'était Alfred G... qui entrait vivement dans le boudoir.

— Relève-toi , Maurice, relève-toi , et prépare-toi à Torage qui te menace.

— Que veux-tu dire ?

— On t'a vu , nous étions là, dans le jardin, à fumer nos cigares, et le baron avec nous.

— Tant mieux ! s'écria Maurice avec rage , tant mieux! il va me demander raison... c'est ce que je veux.

— Lui ! il est ravi > enchanté et plus glorieux que jamais ; ce n'est pas avec Tépée qu'il songe à t'attaquer ^ c'est avec ses plaisanteries, tu sais quelle est leur trempe : ne lui donne pas^ à lui, ainsi qu'à nos compagnons, la joie de te voir confondu et accablé comme tu Tes en ce moment. Allons, du cœur, du courage ! ne suis-je paslà, moi, un camarade, un barbiste!

je ne t'abandonnerai pas dans le danger; mais pour braver celui-ci, il faut aller au-devant de leurs plaisanteries et les défier le premier.

Maurice , étourdi du nouveau coup qui le frappait, avait peine à reprendre ses sens.

— Quoi! disait-il à son ami en balbutiant, on m'a vu?

— Oui , par la fenêtre du boudoir , qui était éclairé , on t'a vu tomber aux genoux de Mme d'Havrecourt ; et celle-ci , avec la dignité d'une reine offensée , te faire de la fnain un geste majestueux et dédaigneux qui voulait dire :

Vous perdez votre temps^ mon cher ami. Et elle a raison, poursuivit Alfred avec chaleur, je t'en avais prévenu depuis long-temps, il n'y a rien à faire de ce côté ; laisse là cette prude et cette bigote , moque-toi d'elle et de son mari, en commençant par celui-ci.

— Oui, oui, tu dis vrai, reprit Maurice, qui sentait le sang lui remonter avec force à la tête et au cœur. Oui, c'est une duperie qu'un

amour Téritable* On ne réussit à rien quand dn est vertueux et honnête ; voyez plutôt le baron : tout lui sourit/ rien ne résiste à son étoile. Parbleu 1 continua-t*-il avec ra|^, je veux faire comme lui > je veux essayer aussi du vlee et de la débauche > et montrer à la fortune^ qui les protège^ que moi aussi, si je voulais , je swais digne de ses faveurs*

— Bravo ! s'écria Alfred, brâvô ! Voilà comme je t'aime pour ce soir.

— Pour ce soir ! reprit Maurice avec fureur ; dis pour toujours !

— C'est ce que nous verrons !

— Mais où sont-ils donc tous ? poursuivit Maurice avec une espèce d'agitation fébrile ; que sont-ils devenus? faut '-il les aller chercher?

— Us congédient ces demoiselles, qui viennent successivement d'arriver.

— Tant pis I s'éeria Maurice^ tant pis ! Voi-

^^^^'^^^w^mimmmmimmfmmmwm

là les beautéâ qui me plaisent et que je veuiE adorer désormais.

-^ Il a fallu les faire repartir Tuné après Fautre^ et partir sans souper I iséUit là le dif^ floile. L'éloquence du baron y aurait peut-ètre échoué^ mais Horace de Nanteuil a trouvé un moyen vainqueur et terrifiant : il doit leur âire> Je crois^ que le jardinier et deux ou trois pér^ sonnes de la maison sont atteints de la petite vérole... en dépit de la vaccine! Cette phrase seule doit suffire pour mettre en fuite ces pâu^' vres filles, qui tiennent à être jolies... e'est leur état* Entends-tu ces éclats de joie? Attën* tion ! ee sont ces messieurs qui réviennent.

En effet , les jeunes gens rentraient par une porte du salon , et le banquier par l'autre.

— Victoire ! lui criàr-t-on , ces demoiselléë sont parties I

— Vivat! répondit le baron > fidèle àsoti dicton ordinaire , l'Opéra s'en va ! et tout ft l'beure Athénaïs en va faire autant { elle re-^

tourne à Paris > rue de la Bruyère^ 33... c'est plus prudent ! Nous voilà donc en sûreté ; il ne reste plus ici que ma femme ! amusons-nous.

Et il jeta sur Horace de Nanteuil et sur les jeunes gens un regard d'intelligence, comme pour leur dire : A vos rôles! la mystification va commencer. Alfred comprit le coup d'œil et se rapprocha de Maurice^ son allié, pour l'aider à soutenir le cboc qui le menaçait.

Mais pendant que les grands coups allaient se porter au salon , une scène d'intérieur se passait au premier.

Amélie, à peine remise de ce qu'elle venait d'entendre, avait quitté le boudoir et montait lentement rescalier, lorsqu'elle rencontra Joseph, le valet de chambre du baron, qui descendait lescalier d'un air affairé.

— Faites porter sur-le-champ cette lettre chez ma tante, à Antony , et dites à mon mari que je lui demande , ainsi qu'à ces messieurs , la permission de ne point reparaître au salon.

Je ne me sens pas bien ^ je suis fatiguée et vais rentrer dans mon appartement.

— Oui , madame.

— Et^ à propos de ceia^ où est mon appartement ? cpnduisez-moi. . . ^

Et f voyant l'air interdit du valet de chambre^ que cette question, bien simple en apparence, avait tout déconcerté :

— Ne pouvez-vous m'indiquer où est le principal appartement , celui destiné à la maîtresse de la maison ?

— Si, madame , répondit Joseph en balbutiant et en lui montrant la porte n^ 1 .

G était une chambre en soie bleue du goût le plus exquis , et qui surpassait par son luxe toutes les autres pièces de ce palais. Amélie ne la regarda même pas, et, occupée d'autres idées qui la tenaient encore tout émue , elle se jeta sur un canapé et resta plongée dans ses réflexions. Elle en fut tirée par l'entrée d'Athénaïs, qui, prête à repartir pour Paris, venait

Aanker son ch&k et $on diapeau ^ qu'elle wrangeait en chantent deirant une psjF^é, lorsque Amélie se leva, et s'empreseant ê» fidre des excuBes :

— Quoi ! madame, j'eceupats votre appavte-* ment?

-^ Ne faites pas attention , pela se trouve à merveille, car je m'en vais.

--^ Malgré nos instances t à une pareille ^nre ! Et cornaient retournea^vous à Paris?

— Dans ma voiture , une voiture toute neuve.. Ca m'amusera. Tout est prêt; lesehevaux sont atteliés. Adieu, madame, au plaisir I

---Pardon, madame, lui dit Amélie ; }e vous demanderai pu donnent les sonnettes que je vois là.

•—Je n'en sais rien, répondit étourdiment k jeune fille.

—- Hais la pièce ou nous sommes, est^elie située sur la cour ou sur le jardin ?

— Je Pignore^ les fenêtres son^ fermées.

-^G&mmeniy vous rignopeel Vous, m|i^ dame, la maîtresse de la maigon !

— Tiens , c'est vrai î jje u'y pensais plu^s ; c'est que, voyez-vous, reprit-elle en sç troHbl2j,nt, comm^je s^is arrivée d'aujourd'hui...

— Dans une propriété qui dépend de la succession de votre père !

— Dieu! que je suis bête} c'eat juste ^ mais les chan^emens qu'on y a faits sont cause que. . .

— Et oserai-je vous demander combien vous l'avez vendue à mon mari ?

— Ah! dame... vous comprenez bien... une somme assez forte... le plus que j'ai pu... parce que c'est propre. . . c'^est gentil, n'est-ce pas ?

— Mais le prix de vente, madame.

— Je n'en sais rien ; ça regarde les gens d*afffidres.

— C'est étonnant ! se dit Amélie. Mais que je ne vous retienne pas , madame. Plus qa'un mot... Cette porte, que je vois cachée daas la

ti^isserie près de ralcôve» n'est-elle pas celle d un cabinet de toilette ?

— Oui, madame, précisément.

Amélie l'ouvrit et se trouva dans une seconde chambre : c'était celle de M. d'Havrecourt, car on voyait encore, épars sur les meubles ou sur le tapis, le paletot, les gants, le chapeau et même le pantalon et les bottes que le banquier avait quittés, en arrivant, pour mettre les bas de soie et les souliers vernis.

Amélie se retournant vers Athénaïs , qui , toute rouge et les yeux baissés, ne savait quelle contenance tenir :

— Vous êtes bien jeune encore , mademoiselle, et ne savez pas tromper. . . Dites-moi la vérité; vous ne trouverez en moi ni haine ni colère, mais, à coup sûr, de la pitié... et protection peut-être !

La jeune fille se jeta à ses genoux et lui avoua tout. Et Ton entendait s'élever du salon

des éclats joyeux^ et Ton distinguait la iroix ai« gre du baron qui s'écriait :

— Je vous disais bien que mon étoile ne pouvait m'abandonner !

Amélie réfléchit quelques instans, et son parti fut pris.

£û clef,

fr'-cr

— Oui , messieurs , répéta le baron à son jeune auditoire, amusons-nous; et pour commencer je vais tous raconter une anecdote récente et originale qui me touche de près... II s'agit de ma femme.

— Du courage ! dît tout bas Alfred ù Maurice qu'il voyait pâlir.

— Il paraît prouvé, continua le baron avec l'air goguenard qu'on lui connaissait et qui annonçait un déluge de coq-à-l'âne et de mauvaises plaisanteries , il parait qu'une déclaration d'amour a été perdue... totalement perdue... Récompense honnête à celui qui la rapportera au propriétaire... désolé; mais ce jeune homme... car c'est un jeune homme... il faut que vous m'aidiez à le connaître...

— Vous n'irez pas loin pour cela, mon cher baron, s'écria gaîment Maurice; c'est moi qui me suis empressé de profiter de la permission que vous m'aviez donnée.

— Bravo I s^'écri» Alfred, j eu wraia fftit autant.

-^Maîs #11 m'a fDfKmasé, je èoia le iKre^, 9iate âo poiivoir montrer mon pêimm^ qmi n^ tait que verbal. Il faudra aiora qoe ràui ra#

-^ Il a ralsoft^ tiUÊ^mà âlfredr puehi Bâ signature ne font qu Bti pour «ta galàol ftett-

mMsr^ vcMit n'èlès plut m «iti» philotfop^^:

cfifet uA iitM «furj^t

-^Qmî m»l aétrUrMl ktjeiiM» ge«b^<M

cfi» voua HYM 4ît ififui deivM b «^^qm !

. «p^ VtMid lé (foY«Zy imMÊ^imt^ Hi^Uàk MàM^

lidt^ i|u% (eut oft affèeteftiiie.nitU#r^«Métl6»

lèvTCi ëenttei» «t wntaraeléeif par Jb nge^ tcw

— A ce mot prononcé sérieusement, toutlèa asafatato pousaèiMt um long éôlat d» rixtl^ et la dÎMMëiM^ tpn, eu «Àti de Méunfte^ n^M^âîL de s'échauflEor y tiA hitetf^OTUpira pab deb âo«F mastîqklte appu^Mit dit p^adi» de* cigtfea et dea iablea de }bi|4 .

-^ AH«a { a'iorta Horaoe d» Naiitoml^ ({v'hbii déclaration d'amour ne devienne pas «BtreaiM

une déclaration de gowre. Veraes do punch, et buYons au succès de Maurice. C'est toi, d'HaTFccourt, qui dois commencer.

•— Moil... par exemple!

— Oui f sans doute, tu es beau joueur. U a perdu la première partie, tu lui dois une re-* yanchel c'est toujours ainsi parmi nous. Et tous les verres remplis d'un punch fumant se IcYèrent en Thonneur de Maurice, qui aurait Youlu pour tout au monde que d'Havrecourt se fâchât. Aussi , dès ce moment, il ne perdit pas une occasion de le contredire, de le contrarier, et de se montrer en tout son adversaire.

— Baron, n'y a-t-il plus de punch ches toi ? s'toria Alfed en voyant disparaître Ténorme bol qu'on avait placé devant eux.

— En voici un second , répondit d 'Havrecourt qui venait de sonner, et Maurice, dans un état d'exaltation qui croissait à chaque instant, s'écria t

— Versez! versez! Je défie le baron.

— J'accepte I mon vertueux ami, répondit celui-ci ; et il ajouta en montrant Maurice : Je bois à toutes les vertus qu'il a.

— Et moi à toutes celles qu'il n'a pas. Nous boirons plus long-temps.

— Et moi je vous tiens tète à tous ! cria le baron, et c'est de la bravoure, car mon docteur me défend le punch et le Champagne, et vous voyez, dit-il en remplissant une énorme coupe.

— Je bois au docteur, dit Alfred.

— Et moi à son ordonnance, dit Horace.

— II est payé par quelque rival, continua le banquier en regardant Maurice , car il m'ordonne aussi la sagesse, sous peine de n'avoir pas dix ans à vivre.

— Tu as raison, dit Horace, c'est un ennemi. Dis-moi le nom de ce docteur-là, son nom et son adresse, pour que, dans l'occasion, j'en appelle un autre.

— C'est i0 UHeur^t Tanii ée AtamiM^ le éûctMHrJiriM C*

ne se trompe jsuftâta} AiMà^ rapftt Atfrid «6 Asqûast affeetucifsMiefit 4ë Mi^ vêWe leTeiv re du baron^ aussi, m^ «hier, je IMê àtiMÉ- \^\,^. c'est là le oas.«< MaU ipoi! to&i^biûu! Et U atala son yerr^; loaurir Ae laïaaladieoa du xégime, cela revieQt au, mixaei ejt de dau^ maux U faut cboislr WiooiAdire^

— Bien raisonoé ! s'écria Horace en étalant les cartes sur la table ; si tu n'a que dix ans à vivre, il faut les passer gaîment. Je te défie à

— * Je parie pour dlïaTrecourt, s'écrièrent à la fois presque tous les jeunes gens, car le banquier avait un bonheur aussi insolent que sa ptmofiQfi «m iio ptfâail presque Rimais,

-^ Je p&ri» pour Horaee^ àik MauiÂee, qus^ Qlaporto odmlEie&t^ épvcnvait le hmeim de tefeter contre d'Havrecourt.

étfitit^m^àt de Vsmunhiée. Au quàtiièiii» con^

mot. mx édate^ ja sàThn ham. «pie non étèâlè M pcmnié paa m'g éMwh iiBfr, La fovtuiie scf m'avait pas reconmi d'abo^ré it sf^laât «MiBfi69 de éSié f mais sMÛatenant boue attol» Teir.

£t il j«ta BU bifiet dé baârcpiB fsqr ki leUe^ Maurice avait pris la place d'Horace et gagM. H fàgoa &acotef eaoord... Et îl gagnait toujours! Dix fois de suite il passe ^ et Ub \à^ ÏÊtB de bancpie du baron dtBpaibitoaieœrt ; j^s il éf«t fcurieuY , {dus MaurieB le b^te^t de raièraies et d'épigniuiniea. On amrait dît te génie du Did Khanié à là raine du baron^ un mauvms mige c(ui ne hii kieiaif ad peîx ni trère et qui aoeompagnaît clbaque eeup de poignard d'un rire infernal. Tous ceux qttî entnunîeatia tabia^ et AVrad le piemier, ne reconnaissaient plus Maurice. ^

— Eh! de quoi donc vous étonnez-vous? répondait eeluî-ei avec une ironie amère; le baron n'a-t-ii pas bu à mes vertus , dont il se mocpiâit ? Il avait raison y j'avus la niaiserie d'être honnête et eandide , c'est cela qui me portait malheur; j'ai donné ma démission , et vous voyeis que tout me sourit.

— C'est ce que nous verrons ! s'écria d'Havrecourt ; je parie dix mille francs sur parole.

— Je les tiens , dit Maurice. Et en deux coups il gagna.

De rage et de colère , le banquier brisa un vase de porcelaine qui était sur la cheminée. En ce moment^ John, le jockey d'Alfred ^ vint dire que selon les ordres de son maître le cabriolet était prêt y et Maurice se leva.

— Où allez-vous? cria le banquier exaspéré.

— Je retourne à Paris , où je veux coucher ' ce soir.

— V^us ne partirez pas ainsi. Vous me ga« gnez vingt-cinq mille franes^ vous me devez une revanche !

— £n voilà onze que je vous donne ^ car j'ai passé onze fois ^ et je ne suis obligé à rien de plus.

— C'est vrai, dit Alfred.

— C'est vrai 1 s'écrièrent les spectateurs.

— £t cependant je veux bien vous en donner une douzième^ mais ce sera la dernière,., la dernière, je vous le jure.

— Soit... la dernière! DonneaMious. des car^ tes, des cartes neuves, dit lelmron en jetant les anciennes ; cela diangera la veine...

Pendabt qu'on disposait tout pour cette nouvelle partie, qui excitait au plus haut degré l'intérêt et l'émotion des spectateurs , on entendit dans la cour le bruit d'une voiture à quatre roues qui partait.

— Qui'est-Hce que cela ? se dirent les assistans en courant aux fenêtres»

-~IIb ^nms 4émvige£ pas ! réfK>tidit le baron Mfte h8ni6«r , t*e^% la p^ite AdiéMls qui ft^^en va ; elle ne pouvait rester ici. Eitè rc(toaPii« pMK9dr la MH4i Fàm ^ roede laBnr^M*6, ft*^33, eè «IIb demeure seule, fA fini la rejoindre.

— Vous ? s'écria Horace avec dépit ; vou«, te maître de la maison > ({CÂtter aiiisi voê ailiis et votr«fiflifli«}

•M^Ofr Mit<i«^l fMC (^ je tM)is à Paris de gvMNl4ftatin, psttpaflBm^. L^giMid ttia^ sn^* ra minuit ou une heui^. .. «eft'est pas trdp t&td, et «f A^éMlt M( endormie , dit^il -en regardlMrtiloiticed'cni air ItdUeuf, cela ftefttit rîen.. . j'ai la clé àé sa «Hiràsf L'âi^j^ Ift? di«4f en fbi»llaiit dans la poehe lie son faabit ; oui, la v^oî^i... EHe m'attendra, e'est «convenu... Maiè je ne r^epartirai pas que je n'aie regagné tout eèqiie|%ip<9rdn.

— Prenez garde, dit alMi Manrkfé, vona eourai grand iH^sque de eencher iéï.

— ^^Non, non! cptand ma fortune devrai! y

tmAritai fMK qne Manriœ l'enpovte «a mm Wf mKÀf em >mi».. je 1*m juré I

êk linrioa en Im lani^Qt un rdf^krd mbIni^

— Eh bien donc^ jouons!... janMiêi dicW btn^pi^r on mMnkl te tmttm^.^ Km» jM^ns

.f9e»0«^ tkigtHin&^ flûtia ImqiM 4'fin Muf çoop i ImmB , 9{\mi qu'il »m^e, m «em I0 4câpw

ibiia0M|.». C'est moi^ c'est moi! Prefiiier aaeeJisK..

^liaf?rwM»t diMi&a et retootM h foi. AU fnà, qui étaàt deniJâ^ M&ome^ piffit.

JLem ef têpamtt ft'éem le bèfoti d'UR W tnomiihMl.

(Jq aiupoittfe eeurd pareeimt rasêeml^iée.' Le coup suivant^ il fit la vole. Tout le monde

gardait le silence et respirait à peine. Alfred •entit battre son coeur avec violence. Quanta Maurice, il était calme et impassible, et tout le monde admirait son sang-froid. On avait tort : il n'était pas à son jeu : malgré lui , dans ce moment encore, son cœur et sa pensée étaient près d'Amélie.

Quant au baron, soninsdience était déjà revenue avec lia victoire : il avait repris sa voix haute, son regard dominateur, son rire saccadé. A ce bruit, Maurice sortit de sa rêverie , revint à lui, regarda son jeu, et voyant les quatre points de son adversaire : Ah ! se dit-il en lui*mème, cette femme-là est née pour >ma perte ; son image , même en rêve , me porte malheur! Chassons-la, détoumons-^n ma pensée; reportons-la sur cette jeune fille, sur Athénals^ qui m!aurait aimé, qui m'aime peulrétre encore. C'est la passion qu'il me faut, le seul amour qui m'inspire, la seule déesse que j'invoque.

— Je m&rque le point! B'écria*t-il à voix haute.

— Piqué sur quatre ! dit Alfred avec Joie , et un vif sentiment de curiosité se manifesta dans l'assemblée.

Maurice gagna le iiecond point, Alfred commença à retrouver la confiance et la parole ; le banc[uier cessa de rire et devint silencieux. Enfin au dernier coup, la fortune, si long-temps incertaine, se déclara hautement pour son nouveau favon, la victoire ne fut pas

même disputée.

— - IjC roi et la vole ! s'écria Maurice en st levant. Monsieur d'Havrecourt, dit-il froidement, vous me devez cinquante mille francs; vous me les enverrez quand vous voudrez. Alfred, je prends ton cabriolet et je retourne à Paris.

Le banquier, qui était resté attéré et muet sous le coup qui l'avait accablé, releva la tête à ce dernier mot, et, en proie à toutes les angoi^

^8 di| J9ïi«ux , obligé d§ reoojftcer 4p^îtiyemeni à son argent et , ce qui est bien plus t^-r riblç^ 1^ l'espoir .4p Jowp ^ncoye, ij s'éfirift: Vous gp^jji^jiyi.pas me rplijsef un d^WP^^ W>up !

— C'est impossible ! répondit Alfrfi4*

rtr-JJn 4ewer cftup^.. fûtr-Ae douille contre si^plp. Je jpuerai pl\il;ôt ceni fljijle fp^H^cs contre ^^ iîipq^anle q^e je vous doi^; c'ô^ just|3, c'est ^Ip^i^; p'est-çe ps^^ liaes^ieur^?

rrrr Koj^, ç'c^t (ksscz jo^çr, répondU Mauriçis çn k jQ^rdant f^oJklemçnt ; yû^s qij^i vous dites si heureux, j'ai voulu vous f^ir^ çonnaa^e lijp jtps^nt U nxallieiur . . . et ijm ^xalheur d'argent... ua.e 4ouleu4* à^ billets de banq^*.<, qvi\eat-Hce ç)qj^c? Moin^que rieU; po\ir ;noi j ^ pl^ tçûf\p, ^ajfij&on pour vous.

. rrr J^^ Jv^p ! &! "^çfiA n'y tçuez pa£^ |)ourguoi me refuser?

-TTT^ Jpst^me^t parce que je n'y tien^ pas, et

<I»'«yia«!t 4éj^ trop d*«!gWti je n'eja veux p^ d^vwrtige.

— Eh! que voulez*- vous donc?

— Ce que je veux ! s'écria Maurice dont les yeux brillèrent en ce moment à Pidée d^une nouvcfl^le vengeantse; je veux la clé que vous avez là,

— Quoi ! dit le banquier en le regardant d*un air de doute et comme pour s'assurer qu'il ne plaisantait pas^ la clé de la maison d'Athénaïs ?

— Oui, je vous la joue contre vos cinquante mille francs !

Un cri d'admiration et de surprise retentk dans le salon , tous les jeunes gens battirent des mains et entourèrent Maurice que cette idée seule rendait un grand homme à leurs yeux , et plaçait à la tête de toute la coterie lionne et fashionable de Paris.

Alfred fut le seul qui s'opposa à une idée admirable en elle-même, mais absurde par l'exécution, Maurice avait déjà passé douze fois... une treizième était impossible.

— fiii —

— Crois-tu donc, répondit Maurice en souriant, que le nombre treize soit fatal? Il le sera pour le baron.

— Quand ce serait ! Une pareille conquête ne vaut pas cinquante mille francs.

— Bah ! tu ne t y connais pas. Demande à Hoi*ace, qui les aurait donnés pour elle.

— C'est vrai !

— Demande au baron qui peut-être les a déjà dépensés à son intention...

— Je l'atteste! en meubles, cachemires, bijoux ! sans compter le coupé et les chevaux qui viennent de Temmener à Paris, le tout donné d'avance et sur parole, car je n'ai encore rien reçu.!» C'est ce soir qu'on devait me payer ici ou à Paris.

— C'est une créance que tu cèdes, dit tranquillement Horace en fumant son cigare.

— Aussi ! s'écria Alfred, qui pourtant résistait encore... tout doit être compris...

— Cela va sans dire, continua Horace : on

vend ou Ton joue une propriété telle qu'elle est, avec tous ses accessoires. Si le baron perd, il renonce à Tamour et ati mobilier de ia grisette... c*est une cession corps et biens.

— C'est dit! s'écrièrent les jeunes gens...

L'enjeu de Maurice est représenté par cinquante

mille francs... et celui du baron...

— Par cette clé, répondit celui-ci en jetant la sienne sur la table.

— Au plus ^heureux la victoire! dit Alfred avec un soupir et en élevant vers le plafond ses yeux et le verre de punch qu'il tenait à la main.

— Et maintenant, au combat! s'écria le baron dont le cœur était gonflé à la fois de colère, de crainte et d'avide espérance.

Le punch avait circulé, et tous ces jeunes genâ, le verre à la main et le cigare à la bouche, entouraient d'un double rang le champ de bataille et les deux combattans, qui se perdaient presque dans un nuage de fumée.

iiîi

Un inorito et pro&jnd sileaco régnait de n<3u~ veau dans ^appartement. Quant à Maurice^ qjualqu'uA qui l'aurait contemplé tel qu'il était alors^ pâle et froid, l'aurait cru de marbre et sana émotion aucune^ et pourtant sous ce ealmie apparent grondait au fond de son cœur un orage d'autant plus terrible qu'il était concentré. Un tressaillement nerveux le trahissait seulement de temps en temps, et jetant sur Alfred, qui tremblait pour lui, un regard où brillaient une confiance et une ironie infernales, il semblait lui dire : Sois tranquille ! s'il s'agissait d'une bonne action, je perdrais ; mais je risque en un seul coup ce qui ferait vivre tout une bon-

nête famille j mais je joue sur une carte la possession et rbonneur d'une jeune fille... je dois gagner, c'est certain. Il y a là assez d'immoralité et d'infamie pour que le sort me protège.

Et la partie commença.

La fortune ne se contente pas d'être aveugle ou bizarre, elle a souvent une ténacité qui con-

pas de vous accable^ âm é6np^ lég ^us tMKiiP^ tf0ât 6MiMë déè^ là^ëHir^ l^s ^to#in§ttlé$'. Bile, qiridUftâgë et t^i^ne^éis^ éëâ^e^ ^«iMe j^r!^ âvdtf ëôtâyé sa toroe. PdPéiHé â uée^ é#q«[etlï (}«li , ite saehàH^ |)k6 qtiëile ftôitâkie im^è^Mif^ vm% êaisttonneè totis ses êâpricèsr pâp à* âè*^ DÎer^ te pla& àbstittîe et te pflus ifrtraiseHÉl)ÎÉN btef de t^^us' : la fWélité !

La pâi^tie fot cetfe fors te^ng-temps disputée;. Les defex adver»awe& s€[ troiEvaiént qtiàtï^e ^ëiàiê à quatre, et c'était au baron à donner. H essuya la sueur qui coulait de son frout^ prit les carteâ d^ùne main tremblante et coïlvulsive, doiBtna à ]VIs»rice> puk à lai ^ et retQBffnai..} le roi!*..

— Gagné ! s'éeria-t-il en se levaiBt et posiâftt vivement la maia stir la clé,, dowrt il s'emparait comme dm gage et do pris de k vietoire^; Gagné !...

— Non, monsieur, répondit froidement M au* rice, en étalant son jeu sur la table; j'ai six cartes I... Il y a mal-donne !

Le baron, foudroyé, retomba sur son fauteuil, et la partie continua. Mais la fortune , qui venait si évidemment de se déclarer pour Maurice, n'était pas femme à Tabandonner an moment décisif! Le cinquième point fut gagné par lui et suivi d'un long hourra de victoire. Le banquier, ne pouvant croire encore à sa défaite, était resté immobile, les yeux fixés sur la table et semblable au joueur d'échecs de De-. lille :

Qui» du terrible mal à regret convaincu, Regardeencor longtemps le coap qui Ta vaincu !

Maurice, sans dire un mot, se leva, prit sur la table la clé qui lui assurait la possession d'Athénaïs et sortit de Tappartement. Quelques minutes après. Ton entendit sur les pavés de la cour le roulement du cabriolet qui l'emportait vers Paris.

— Îi9 —

A ce brait, le banquier releva la tète.

^ Il part ! s'éeria-t-il avec rage.

— Oui vraiment, dit Alfred, il en a bien le droit.

— C'est un beau joueur, ajouta Horace.

— r II s'est bien montré, répétèrent tous le^ autres; de la générosité, de Taudace, du sang* froid ; et jusqu'ici cependant nous l'avions toujours vu d'une timidité et d'une modération...

— Il cachait son jeu;^ dit Alfred en souriant.

— C'est un modéré — enragé, dit Horace, et dès ce jour il a mon estime.

— Et la nôtre ^ répétèrent tous les jeunes gens.

— Il n'a pas celle du baron, murmura Alfred.

— Si, vraiment, répondit celui-ci, qui, revenu de sa stupeur première , avait compris que lui, constamment victorieux, devait, pour son honneur, soutenir un peu mieux les coups du sort ; et partant d'un éclat de rire, il s'é-

cria : Toui W moadea par hasard ua jour de bonheur; c'était le eienl II m>U9 veodiA cela I^ua tard ao détaill Anesi^ ^ou» eoiQf^enez bien que ce qui m'a fait quelque effets C6 na sont paa les cinquante miUe fe^nes... H suis au dessu» de eela^ on le sait bien; mai» c'était da renoncer à cette petite Âthénaïs, à laquelle, demain^ je n'aurais plus peasé^^ c'est probable. Mais aujourd'hui*., un pfemier jour de conquâte !... c'est piqnsuit! c'est nouveau ! Moi, je n'ainiei vous le savez^ que les premières représentations !

— Et ealle^-là em 6«t «M ei^faraordidiaipe et à bénéfice ! dit Horace.

-^ Au bèaéfice de Maurice, dit Âtfr^d.

— ^N'en parlons plus, reprit ]e banquier avec un soupir, il faut se résigner ! Vite la philosoj^ie ! je passerai la nuit ici , près de bm femme.

— Parbleu ! tu n'y perds pasy di* Horaee.

— Et si èou# pQttvions partages twi infor-

luae^ dit Alfred ea lui .gerrai^t affeoluiBiiserii^fiil la main, nous^serious trop heureux !

-- S'il en est 9Însi^ dit le bwqiiieir eiv re^ prenant Tair avantageux et satisfait cja'il avat| toujours quand il excitait Vemrie, ja vous souhaite bien le bonsoir. Itentrons chaouii dans nos appartemens, car maintenant^ je creisif i( ne nouâ reste plus rien à faire.

*— Si vraiment, reprit Horate en eareiftsant ses favoris d'un air triomphanlr. Tous MA comptes n;e sont pa^ réglés : il t'eiib vmM encore à terminer.

— Avec qui?

-^ Avec moi. Deux ee&ts louis fii^ tu me dois.

— Gomment cela ?

— N'afrais-tu pas parié que le oeeur d'Athénaïs ne pourrait te résister et qvm tu Heraée son premier vainqueur ?

-->- C'est vrai I s'écrièrent les jeufie» gène.

— Et comme tu ne seras tout au plus ^|j|e U<

sMcmdi attendu que Maurice, qui en ce mo^ ment brûle le pavé, aura ravi dans quelques instans le trésor dont tu lui as donné la elé... Paie, baron.

-Payez! répéta l'assembiée.

— C'est ce qu'on a dé mieux à faire, dit d'Ha- ' vreoourt en tirant sa bourse, quand une fois Ton n'est plus en veine et qu'on a contresoi lachance.

— Il est de fait, ô César ! que ton étoile

p&lit et que la fortune t'abandonne.

— Pour un jour; mais ce jour fatal va finir.

Regardez plutôt; minuit moins quelques minutes, et demain nous verrons... En disant ces mots, il étala sur la table une double ligne de napoléons.

Minuit sonna à la pendule dti salon.

En ce moment une porte s'ouvrit. Tous les regards se dirigèrent de ce côté, et Ton vit s*avancer... qui? Âthénaïs.

Un cri d'étonnement sortit de toutes les bouches.

-^ En croirai-je meB yeux ? dit le baron , stupéfait de cette apparition inattendue. Qàùi ! tu n'es point partie, comme nous en étions convenus, pour Paris?

— Non^ vraiment.

A cette nouvelle péripétie , qui diàn^ait toute la face des choses, le baron se renversa en riant sur son fauteuil, et son accès de gaîté, partagé d abord par tous ses amis , devint si fort et si prolongé, que Ton craignit un instant qu'il ne suffoquât, et lorsque enfin il fut revenu à lui :

— Eh bien ! s'écria-t*il en s'empressant dt reprendre et de remettre dans sa bourse les napoléons étalés sur la table ; eh bien ! quand jf vous disais que mon étoile, un instant obscurcie, allait briller d'un nouvel éclat. Minuit a sonné , le jour oéfaste est fini et la dumee a déjà tourné. Ce pauvre Maurice, qui court au galop sur la grande route, sa clé en poche, pour trouver ce que nous avona ici !

— iu —

— Mails écettle«-moi donc! répétait Athéntlte , qmi , an milieu du bruit^ ne pouvait se Aéfe ettteBd?e.

— Parle, mon enfant, parle^ mou«t*écoutons.

I^e buon ftt asBeoir la jeune fflle près de lui mxt un canapé , tandis que les jeunes gens se ipmipaient en ee!*ele autour d^elle.

-r- Mais , dk Athénaïs effrayée d'un âudiiùite aussi nombreux , il n'est pas nécessaire 4{ue tout le monde m'entende.

— Si, mon enfant; parle toujours et n*aie pas peur, ee sont des amis.

— Eh bien ! si je suis venue, c'est pour empfècAier quelque malheur et vous rendre ser-^* viee. lésais que j'avais promis de rester làhaut dans ma chambre, de ne parler à personne «t surtout de ne pas vous prévenir. J'y étais â^abord décidée j puis, à force de réfléchir, je me «uis dit : €e pauvre monsieur le baron, je ne Taime pas, c'est vrsri...

— Hein ! fif! te baûijûier en îrdiïeant le sour-

— Mak ce n'est pââ sa fan te; il né in*à voulu que du "bien, et je ne dois pas lui vouloir du mal^ ni le laisser exposé à une scène pareille et à un danger comme celui-là^ quand d'un mot je puis i*en empêcher.

— Eh bien? dirent le banquier et tous les assistans^ dont la curiosité augmentait en raison de l'obscurité du récit.

— Eh bien ! je suis venue pour vous dire :

Restez ici, ne bougez pas et gardez-vous surtout d'aller cette nuit à Paris, rue de la Bruyère, n^ 33.

— Et pourquoi ?

— r Four ]jn da^g^ dont il m'e^t d^f&ndiji é% VQus parler et que vous ne deve?: pas savoijr j un danger t^rible !

— ciel ! s'écria Al&ed avec effroi^ et Maur rice qui y eouH en ce moment à aa plftce !

— M. Maurice! dit la jeune fille avec étonnement.

— Oui... à ma place... dit le banquier avec un sentiment de joie égoïste; voyez-vous mon étoile?

— M. Maurice ! répéta la jeune fille en lais-

sant toDiber ses bras ; en voici bien d'une au^ tre!

— Et $'il court à sa perte, c'est toi qui en répondras, poursuivit Alfred avec chaleur; c'est toi qui en seras, cause faute d*avoir parlé.

— Parle ! s'écria le banquier*

— Parlez! s*écrièrent les jeunes gens.

— Eh bien ! dit la jeune fille, effrayée de ce tumulte, puisqu'il faut tout vous dire. . . madame, que j'ai rencontrée là-haut, m'a interrogée avec un air si imposant... si sévère... et pourtant si bon !... en me parlant d'honneur et de vertu... d'une manière!... Dame!... quand on n'y est pas habituée, ça vous fait quelque chose. . .

ça VOUS déconcerte., et je lui ai tout avoue... tout ce qui en était !

— Petite sotte ! s'écria le baron furieux.

Elle t'a accablée de sa colère et de ses reproches.

— Du tout. . . elle m'a dit de bonnes paroles... bien touchantes et bien consolantes :

tf II y a plus de joie dans le Paradis pour celui » qui revient au bon chemin que pour celui » qui ne s'est jamais égaré. » Et elle m'a embrassée^ cette noble dame... oui... elle-même! en me disant : « La fortune qu'on t'avait pro- » mise pour mal faire, je te la donnerai, moi, » mon enfant, pour vivre en honnête fille..

» Mais il est d'autres coupables qui doivent » être punis, ou du moins démasqués, par moi, » cela m'est nécessaire... Tu allais partir pour » Paris (car je lui avais dit que mes chevaux, » c'estrà-dire les vôtres , étaient dans la cour), » reste ici, a-t-elle continué , enferme-toi, et » promets-moi , surtout, de ne parler à per-

» sonne. Moi, Je vais attendre mon jpari toute » la nuit ^ s'il le faut, à Paris, à ta place, ryç » de L^ Bruyère, 33. »

Athénaïs n'avait pas achevé sa phrase qu'Horace et les jeunes gens avaient poussé un cri de surprise;^ Alfred un cri de joie , le banqviier un cri de fureur.

— Mes chevaux ! mes çhevau? ! s'écria-t-il hqrsde lui.

tx

Sa s\iambvt i'Titi^Mtp,

Maurice, en sortant du salon, avait trouvé le cabriolet et le jockey d'Alfred qui depuis long-temps l'attendaient.

— Monsieur veut-il conduire ? avait demandé John.

— Non, je n'y entende rien et ne connais

puiiU ton cheval Mène-moi et le plus vile que tu pourras. 11 me tarde d'être a Taris.

-- Oui^ monsieur. Dans une heure un quart, nous y serons.

Et John lâcha les rênes à Lord-Palmerston, cheval anglais fier et superbe, mais ombrageux, rétif et connu pour un fort mauvais caractère, qualités qu'il serait injuste d'attribuer à son nom, mais qui probablement le lui avaient fait donner, et la légère voiture, qui n'était qu'un tilbury à capote, sortit rapidement de la cour, roula sur la grande route, et Lord^Palmerston dévora Tespace.

Maurice était resté sous l'impression des scènes qui venaient de se passer : la tête en feu, la poitrine oppressée, et quoiqu'il gardât un sombre silenee, quoique pas un mot ne s'échappât de sa bouche, il était encore en proie à ranimation fiévreuse que donnent le jeu, le punch et la colère. Il éprouvait non pas du botthaur, malt du plaisir, mais un eontente-

2co

iîîeîit orgtteilleui. Il s'dtalt vëugé de ceit lîomièé qui l'avait si long-teinps froissé et déséàpèr^ ; il tenait à son tour de l'hiittiilîef dàiiô' Sa richesse el dahs ses amours. 11 h'âvàît pli se faille àiîtiel' dé sa femme, dont le tài*on né Se Souciait guère, maië il lui enlevait une maîtresse qu'il adorait • et cette maîtresse, cette flUë èhârmânte, était à lui, Maurice ! La fortuné k liil avait donnée, et ramout* âiissi peut-être, dar Alhénaïs tie lut avait pas laissé igndrèî'lé peil-* chant qu'elle avait pour lui, et lï'àccuSèi'ait probablement pas un hasard qui se trouvait d'accord avec son cœur. Et puis le lehdëiiîairi, Maurice Croyait entendre les félicitations dé séS amis sur son triomphe et leurs saréastnes stil' la défaite du baron.

Tels furent pendant le premier tiers dU voyage les sentimens qni l'agitèrent, et puis k mesure qu'il roulait sixt la grande route, l'air de la nuit, lair vif et froid de déôembte venait fâffàtchir m êéfls, et Sa tête si btûlâiité et èi

exaltée devenait plus calme; jusque-là, il n'avait raisonné qu'avec la passion, et maintenant son esprit plus tranquille lui permettait d'envisager les choses sous leur véritable point de vue. Il commençait à rougir des scènes où il avait joué un si grand rôle, il avait presque regret de son triomphe, et au dernier tiers de la route, il trouvait honteux d'en profiter; il lui semblait, quoiqu'il eût loyalement gagné au jeu cette jeune fille, que c'était un pacte infâme; il se reprochait, comme une indignité, d'user de ses droits et de lui ravir ainsi son honneur, honneur qui avait été acheté, avant lui, et payé par un autre. Enfin , en approchant de Paris, ses idées avaient tellement changé que, renonçant à Âthénaïs, il était décidé à ne pas profiter de sa victoire, mais il ne voulait cependant pas qu'elle fût inutile, et que le baron, se glorifiant de nouveau de sa conquête, pût reprendre ses droits sur la jeune fille. Il fallait donc chercher un moyen de la lui enlever à jamais. Une pen-

sée noble et généreuse venait de s'offrir à Maurice. A peine conçue^ il lui tardait de la mettre à exécution, et déjà il apercevait la barrière et les premières maisons du faubourg. — Hâtons-nous ! hâtons-nous ! disait-il à Jobn. Fouette ton cheval. — Et John obéit. Mais soit que Torgueilleux animal fût indigné d'une façon d agir à laquelle il n'était pas habitué, soit que les réverbères de la barrière et le bruit d'une voiture qui passait alors rapidement Teussent effarouché, il se cabra, fit volte-face, et, malgré les efforts de John pour le retenir, il partit comme une flèche, mais dans la direction opposée à Paris.

Maurice, impatient, désolé, ne savait quel parti prendre, il s^e voyait déjà ramené à Orsay quand il avait hâte, au contraire, d'achever son œuvre et de courir, pour cela, à la rue de la Bruyère, dont chaque tour de roue l'éloignait. Aussi, n'écoutant que son ardeur et sa vivacité de jeune homme, sans rien dire à John et san»

que celui-ci eût eu le temps où l'Idée de lé retenir, il s'élança hoi*s du tilbury et sauta à terre, au risque de se tuer, ce qui arrive presque toujours en pareil cas, sliûsi que l'attestent de trop célébrée et malheureilt exemples,

Maurice fut préservé de tout accidetit, et quoique le soir même il eût outragé la Providence en prétendant qu*elle ne protégeait que le vice, il pensa que la bonne action qu'il méditait l'avait sauvé du danger et lui avait fait pardonner son blasphème. Il était tombé au bord du chemin. Il se releva et n'aperçut déjà plus ni John ni le cheval, qui avaient disparu.

Essayer de les rejoindre à la course et de les arrêter était impossible. Le cheval se fatiguerait lui-même de ses propres efforts, ou John, qui était un habile cocher, trouverait moyen au bout de quelques lieues de le détourner de Ja route et de le lancer dans quelque champ labouré, où la fougue désordonnée de Lord- Palmerstofi finirait par s'amortit* et se briser.

Maurice fut donc, bon gré, mal gré, obligé dé reprendre le chemin de Paris. Il marcha quelque temps à pied sûr la grande routé, puis rencontra un fiacre qui revenait à vide, et se jeta dedans en lui criant : Rue de la Bruyère, 33j va vite et je paierai double. — Le cocher fouetta des chevaux de toute la vigueur de son bras.

Mais ceux-ci n'avaient point la susceptibilité dé Lofd'-Palmentony et il leur aurait été impossible, même quand ils l'auraient voulu, de faire cou* rir à Maurice aucun danger, si ce n'est celiii peut-être de ne jamais arriver. Il le craignit un instant, mais ses appréhensions furent heureusement trompées, et il était un peu plus de minuit quand le fiacre parvint enfin à la hau* teur de la rue de la Bruyère.

Maurice était dans son quartier et non loin de chez lui ; il examina quelque temps, en dehors, la maison qu'Athénaïs habitait seule, maison isolée, car alors la rue n'était pas encore enlièrement bâtie. C'était un pavillon carré

composé d'un joli rez-de-chaussée et d'un seul étage, et les fenêtres du nord donnaient sur des terrains à vendre^ lesquels bordaient la rue Pigale et s'étendaient jusqu'à la rue Notre- Dame-de-Lorette. La remise, les écuries et les domestiques étaient à droite dans un corps de logis à part, et rentrée principale, porte bâtarde et mystérieuse, donnait au midi sur la rue de la Bruyère. Dans cette petite maison que le banquier avait fait bâtir et qui lui appartenait, tout avait été arrangé pour que le maître eût la facilité d'entrer et de sortir incognito sans être vu de personne. Sa' clé, qui ouvrait toutes les portes, le dispensait de domestiques et de portier, et il voulait, quelque confiance qu'il eût en son mérite et en la fidélité de ses maîtresses, pouvoir arriver, sans qu'on en fût prévenu, à toute heure du jour et de la nuit.

Amélie, qui depuis plus d'une heure au moins attendait son mari, avait eu le temps de rassembler, de combiner ses idées et de tracer

— i6y — nelleineiit sou plan. Ne soupçoanant jamais le mal, il n'avait pas été diilieile jusque-là de la tromper, et son indignation était alors aussi forte que sa confiance avait été grande. Non pas que le sentiment qu'elle éprouvait ressemblât en rien à la jalousie; elle aimait M. d'Havrecourt, non par inclination^ mais par devoir, et, fidèle à ce devoir, elle obéissait à tous les ordres de son mari et à ses moindres caprices ; elle se soumettait, sans murmure, à des exigences qui la froissaient ou l'humiliaient; mais, esclave docile jusqu'alors, elle voyait dans la découverte qu'elle venait de faire le moyen de se soustraire à ce joug de tous les instans; elle, qui n'avait rien à se reprocher, voulait forcer, par l'évidence, M. d'Havrecourt à se reconnaître coupable et le tenir ainsi, à son tour, en son pouvoir et sous sa dépendance, non pour en abuser, mais afin de conquérir pour elle-même les égards et surtout la liberté qui jusque-là lui avaient été refusés.

1^l\e altendait donc^ d'après les ren^eignç- IneQs que lui avait donnés Athénaïs^ dans la chambre à ooucher du premier étage, e( commençait à trouver le temps un peu jiong^^ lorsqu'elle entendit des pa9 d^ns lescalier. Elle se hâta d'éteindre la bougie qui brûlait sur son guéridon^ et l'instant d'après^ une clé tourna daus la serrure.

3on cçaur battait vivement. . . et^ incapable de m^tri^er son émotion, çUe se laissa tomber sur un divan qui était prè$ de la cheminée. On venait de refermer h porte, et l'on s'avançait dim» l'appartement.

Amélie aurait vquIu parler, qu'il lui aurait été impossible de prononcer un mot ; elle atr t^dit dQUC prudemment que M- d'Havrecourt commençât la conversation ; mais que devintelle, grand Dieu ! quand une voix qui n'était pus celk de son mSfrî» upe voi^ qu'elle coQnais* sait trQp biçn, lui dit avec émotiqn : — Atbénaïs, êtes-vous là?

j^^ surprise §t Te^ppi lui fermèreut la bou-r che. S'expliquer con^went !^fauriçe était, f^u milieu de la nuit, enfermé avec elle dans cette maison isolée et dans cette chambrie à coucheri c'est ce qui ne lui vint uiême pas à l'idée^ }ant cela lui paraissait impossible et surnaturel. Elle ne pensa qu a une seule chose, au danger qu'elle courait, et par un mouvement instinç-^ tif, elle voulut fuir: elle rencontra Maurice qui lui dit d'une voix douce : — Ah ! vous êtes là!

{111e était retombée sur le canapé : il s y assU auprès d'elle et lui prit la main.

— Vous tremblez, mademoiselle, et je h conçois. Vous attendiez M. d'Havreçaurt, Qt c'e&t moi, Maurice, qui viens à sa pUcç j ma^ çui^ez-vaus, je n'abuserai ni du lieu où je me trouve, ni de l'occasion qui na'est offerte, quelque séduisante qu'elle soH; je ne me rappellers^i même pas ce que vous m'avez avou4 à dîuep, cet amour que je ne méritais pas et que vous-

même avez sans doute oublié. Écoutez-moi seulement quelques minutes.

Et il lui raconta alors en peu de mots la scène 1

qui venait de se passer à Orsay, et comment le baron avait joué et perdu, contre cinquante mille francs, la clé de cet appartement. Amélie ne put retenir un geste d'indignation et de mépris.

Maurice comprit ce mouvement et s*écria avec chaleur : — Vous avez raison, Âthénaïs ; mais vous me pardonneriez peut-être si vous saviez à quel délire, à quel égarement j'étais alors en proie. Je n'avais plus d'espoir; je venais de perdre tout ce qui pouvait m'attacher à la vie ; Tange par qui j'aimais la vertu m'avait abandonné ! Je voulais la bannir de mon cœur. Elle y est rentrée malgré moi, et avec elle l'honneur et la loyauté sont revenus. Ecoutezmoi bien^ Athénaïs> et calmez vos craintes. Je vous ait dit pendant ce dîner que si votre père savait votre conduite, cela le tuerait, et je vous

ai vue tressaillir. Vous vouliez^ disiez-vous^ lui assurer le repos et raisance^ et pour lui acheter de la fortune vendre son honneur et le vôtre ! Il n'en voudrait pas ; il mourrait^ le pauvre homme ! il mourrait, vous dis-je, et vous resteriez seule avec votre or ! Cet or qui aurait tué votre père, est-ce que vous oseriez vous en servir ? Je viens vous proposer un autre moyen qui vous coûtera moins. Vous ne pourriez, m'avez-vous dit, vous liabituer à la misère. Eh bien ! épousez Mathieu, le premier garçon de votre père, qui vous aime tant et qui est un honnêtehomme. Vous me répondrez qu'il vous faut une dot. Je vous l'apporte. Les cinquante mille francs que j'ai gagnés ce soir, prenez-les. Cela me raccommodera avec moi-même, et me rapprochera un peu de mon bon ange, à moi, de mon ange gardien ; car la vertu, c'est elle !.. Comment peindre ce qu'Amélie éprouvait en ce moment ! Tremblant d'être reconnue, craignant même d'être trahie par son émotion, elle

aurait ^oulù et n'osait parler; mais, malgré elle, elle ïtrî Serra là înàîû comme pour lui dire : C'esl fcîen.

^— Voruâ àcèeptéz ! è'écrîa Maurice.

Êllé lui fit èigne qile non.

-^£t|)bùi''qûo1 më refuser? Cet argent que je vôïïé offre, je n'en âî paâ bèèôin ; fcar aùjourd'Hûî, s'il faut vous le dîre^ j'étais décide à partir, à q[ùitter té monde où je ri'àî que faîfe, ail fiiil ne S'intéresse à ihoî, ou personne né lii'aîfàè.

li éèntit en ce moineïït une larme tonibef sur sa MiÀ.

— Pardon, mon enfant^ s'écria-t-îl, pardon èi jfe tôtiè afflige. Ouï, je le vois, vous m'aviez dit vrai, vous ne me trompiez pas, ^ouà m'aîûiiez. Et moi aussi, je ne veux pas vous tromper .. Jeveux voua dire... Ou plutôt vous savez âëji faon èeCret, puisque vous étiez à ce dîner ôtii, devant Vous, devant ses amis et dans le dé-^ sôrdrë d'une orgie, le baron n'a pas craint dé

profaner le nom le plus pur et le plus respectable, celui de sa femme ! puisque vous étiez là quand il a crié tout haut qu'il me permettait de ràinier, de m'en faire aimer, qu'il y donnait d'avance son consentement et son approbation. C'est infâme 1 n est-ce pas ? et maintenant encore vous en frémissez de souvenir !

Amélie, en effet, n'avait pu retenir un cri de honte et d'indignation.

— Ëh bien ! continua Maurice, puisqu'on a trahi, aux yeux de tous, le secret que j'espérais dérober, à elle <et ]au monde entier, vous connaissez celle que j'aime, et quand on l'aime voyez-vous, oh est insensible à tout autre amour, comme à tout autre bien ! Vous sentez donc, mon enfant, qu'il faut me croire et épouser celui que je vous propose. Venez! quelque tard qu'il soit, je veux vous ramener chez votre père, nous demeurons dans la même maison...

Nous irons frapper à la porte de sa mansarde, etquand je lui crierai : C'est votre enfant que je

VOUS ramène^ son cœur et ses bras vous seront ouverts. Allons^ du courage ! Suivez-moi, hâtons-nous de partir. Mais, auparavant, et pour nous guider, rallumons cette bougie. — Et déchirant un papier qu'il tira de sa poche, il l'approcha de la braise ardente qui restait encore dans le foyer ; à l'aide du papier qui venait de s'enflammer, il ralluma la bougie restée sur le guéridon. Mais, juste ciel ! que devint-il, quand il aperçut cette femme plus grande, plus svelte, plus majestueuse qu'Atbénaïs et qui se cachait la tète dans ses mains ! A l'éclair qui passa devant ses yeux, au frisson qui parcourut tout son être, il ne comprit pas, mais il devina la vérité.

— Amélie ! s'écria-t-il en tombant à genoux, Amélie, est-ce vous?

Elle ne répondit pas, mais elle lui tendit la main.

Maurice poussa un cri de joie et de bonheur, et tout ce que la passion la plus vraie peut ins-

pirerà un amant en délire, s'échappait, en brûlantes paroles, de sa bouche et de son cœur. Le pauvre jeune homme avait usé ses forces contre l'adversité; il n'en avait plus contre le bonheur qui le surprenait ainsi sans défense, et sa raison semblait prête à succomber : c'était presque de la folie, mais c'était toujours de l'amour !

Amélie, effrayée, fut obligée de le calmer et de le rappeler à lui. A votre tour, lui dit-elle, écoutez-moi : Je vous aime, Maurice, je ferais de vains efforts pour le cacher à vous et à moimême; j'ignore quel sort nous est réservé; mais vous me connaissez assez pour comprendre que je ne survivrais pas à la perte de ma propre estime. N'attendez donc, n'espérez rien de moi que la tendresse d'une sœur et d'une amie; mais ne pouvant être à vous, je ne serai désormais à personne, pas même à M. d'Havrecourt. . .

Tous nos liens, dès ce jour, sont brisés, je vou* le jure !

En ce moment une voiture qui roulait rapi-

dément s'arrêta rue de la Bruvère, et un instant après on frappa rudement à 1^ porte du dehors. — Silence ! dit Maurice. — Ils écoutèrent. — Op distinguait la voix furieuse de M. d'Hayrecourt qui appelait et réveillait les domestiques couchés au-dessus des remises dans l'autre pavillon.

— Ah ! je suis perdue î dit Amélie. Moi qui voulais le surprendre et le confondre, je vais être trouvée par lui, enfermée à une pareiille heure, ici, avec vous! et ce bruit, cet éclat, ces domestiques qu'il réveille ! C'en est fait de moi et de ma réputation !

— C'est vrai! c'est vrai! se disait Maurice en rugissant de rage et de désespoir. Elle ! la vertu même! perdue^ déshonorée par moi!... Non! non! s'écria-t-il comme inspiré; quoi qu'il arrive, soutenez hardiment que vous êtes restée ici seule à l'attendre ! Affirmez qu'on ne m'a pas vu, que je ne suis pas venu! je me charge du reste, je nie charge de le prouver.

fendre.

L^s ijaapçbes de l>sç^I^er r^teijtjrefij gjç^s de pas précipités. Maurice courut ouvrir j^g^e des fenêtres qui donnaient sur les terrains de la rue Notre-Dame-de-Lorette, et, sans regarder quelle était la hauteur, il se précipita. Amélie jeta un cri et ne se rassura qu'en entendsmt, du bas de la muraille, une voix sourde et étouffée qui lui criait : Je suis sauvé !

Dans ce moment on frappait en dehors.

Amélie ouvrit la porte de lappartement. Le baron entra, hors de lui, essoufflé, furieux, et s'arrêta stupéfait en apercevant sa femme calme, debout, et immobile, qui lui dit, avec Tair du plus profond mépris :

— • Vous v.eoiez cherç|l]i!er ici ^j:jliçp^piselle Athénaïs Tricpt. Elle avait pris ma place dans voç affectipiis, J'ai pri?. un iï^^tant la sienne d^jjs cette maison pour vous faire compr en (j[r|B, monsieur^ çç quç ie pensée <jie vpjife c^p,duiit^. Je

comptais le dire à vous seul et non pas à si nombreuse compagnie ; mais puisque vous avez amené des témoins^ je parlerai devant eux.

— Non ! non ! s'écria le baron^ qui dans ce moment aurait voulu être à cent pieds sous terre, ce n'est pas cela, chère amie... Un quiproquo... une méprise... que je ne comprends pas, mais que je craignais, m'a fait venir pour vous soustraire à un danger... qui n'existe pas, mais dont j'aurais pu être la cause... et la victime. Voilà tout, pas autre chose ; et je venais, en coupable que je suis, coupable d'imprudence, d'inconséquence seulement, solliciter un pardon...

— Que je n'accorde point! Mais vous ne jugerez pas convenable, sans doute, de rester plus long-temps dans cette maison. Rentrons à l'hôtel.

Le baron^ qui avait perdu son arrogance et

soD aplomb, offrit respect ueusement la main à sa femme. Us descendirent et montèrent dans la voiture de M. d'Havrecourt, qui était restée à la porte. Pendant le trajet, qui ne fut pas long, Amélie ne proféra pas une parole. Silence terrible et accablant, que le baron navait nulle envie d'interrompre^ et dont il profitait pour se dire à lui-même : — Il n'était pas encore là... Comment cela se fait-il ? Lui sera-t-il arrivé quelque accident, ou bien mes chevaux ontr-ils été si vite que je Taie prévenu et précédé? C'est probable, et c'est encore moi qui demain^aux yeux de mes amis, aurai les honneurs de la soirée! — La voiture, en roulant sous la voûte de l'hôtel, interrompit ces réflexions.

Arrivée dans son appartement, Amélie lui dit froidement : — Monsieur, je garderai le silence sur cette aventure, et si elle est connue , ce ne sera pas par moi. Maîtres chacun de notre fortune, vous vivrez désormais selon vos goûts, et moi selon les miens. Vous aimez

pje» çvgç 1^ iaujp^. Je dmf^ »oi)^j»r, khjjb

— Certainement. . . madame, dit le baron en s'approchant d'elle avec embarras; quoique cependant... chère amie...

Amélie recula d'un p^, et, baissant les yeux, lui dit ^vec émotion :

— Désormais, monsieur, cet appartement sera le mien... le vôtre sera de Tautre c6té de Phètel.

Et comme le baron insistait, elle releva la tète avec une fierté où tout autre que son mari aurait pu voir briller, en ce moment, un rayon de tendresse, et, d'une voix ferme, elle dit , pour la première fois de sa vie :

— Je le veux ainsi !

■* .V'If

A ce dernier trait, le baron resta confondu; mais prenant son bougeoir, il salua et sortit de la chambre de sa femme.

Cf rj^ongmriit à vnt.

— itf7 —

Le paàvfé Maurice en se jetant par 1* ferifffrè i'éiàii cassé Isi jàtifbè; mais quoique àèA& d une vi^ë douléW, îl n'avait pas proféré uàé plainte... Il regarda autour de lui et tit àvèè joie que Feiidroit ot il était tombé donnait sur la rue Notre-Damê-dè-Lôrette. Il n et^

donc pas loin de chez lui... Ce ne fut cependant qu'après d'horribles souffrances et un temps infini qu'il parvint à se traîner jusqu'à «a maison ; et dès que le jour parut , Maurice, le plus heureux des hommes, se hâta de faire prévenir son tuteur et son ami , le docteur Jules C..., qui, émerveillé de la gaîté et de la joyeuse humeur de son malade , jadis attaqué du spleen , ne pouvait concevoir qu'une jambe cassée changeât le moral à ce point-là, et méditait, comme on Ta vu, un travail sur cette matière.

Il était midi, M. d'Havrecourt, qui venait de descendre pour déjeuner avec sa femme, avait trouvé dans sa salle à manger Horace de Nanteuil et tous ses amis de la veille , qui venaient charitablement s'informer de ses nouvelles ou plutôt jouir de son embarras... Le banquier comprit à l'instant le difficile de sa situation; car il eut beau dire à demi-voix à ses amis : « Toyt va bien, je suis arrivé avant

Maurice^ il n*y était pas, ma femme était seule, » il vit, aux complimens railleurs qu'on lui s)dressa et à Pair incrédule qui régnait sur tou-* tes les physionomies , que personne n'était dupe d'un récit que Ton regardait comme une fable inventée et arrangée par lui. Il entendit même Horace murmurer à demi-voix à ses camarades : C'est juste ! il ne pouvait pas dire autrement ! . . .

Le banquier, quoique sûr de Tinnôcence d'Amélie , avait donc par sa faute compromis à jamais son honneur et celui de sa femme.

Blessé dans ce qu'il avait de plus cher, dans son orgueil et dans sa réputation d'homme heureux, il cherchait et ne trouvait aucun moyen de réparer un malheur irréparable, lorsque la porte s'ouvrit et parut Alfred G..., pâle et l'inquiétude sur le front.

— Ah I mes amis, s'écria-t-il, un grand malheur est arrivé à ce pauvre Maurice , qui m'a écrit d'aller le voir.

^ Qu'esWce done ? s écrièrent loua l%% nst^ si^t^np 9k\w un «entim^nt d^ eurio&ilé qui les empêQba de voir la pâleur d'Amélie,

^^ Je ^un de cheas lui et il m'^k raeonté que hier %QiT^ pr^i^ de la barrière d'Enfer, au momfntd'aptver dltA^ Farisji ee diable de Lo^d^Pal^ "fmv^tQu, îQQA cheval auglai»^ dont je veui dé«cidément we défaire, s'eet. cabré» a pria le mors aux dents et s*est emporté à travert champs* Maurice, qui, vou^ le savei toua, avait une affaire trèa impc^rtante ik Paris y a voulu sauter^ bas du tilbury et a'y Q$t pris si mal-* hew!^u,sem6Qt qu'il s'eei casaé la jambe.

Cba<^li p^u^a ^n eri , excepté une seule periQi9^ne... oeile qui probabloment Hoyffnût le plu$.

-n Quel éivéntmeQtl s'éeria tnut k monde avec un sentiment de eompaaai#n , «i le ban^ quîw aveei un çûntentement intirîettr* Tout s'expliquait poui? lui et pour les autrw. Mau-^^ rice, dangereusement blessé^ n'a^Mt pu ae

re&dre rue de la Bruyère^ n'' 33. L'hoQneur de

sa fejniae était sauvé... et surtout le sien,

— * C'est doue John , ton domestique ^ dit

Horace en s'adressait à Alfred, qui lui a porté secours?

— Ah bien oui ! il m'a raconté qu'à peint s'il avait vu Maurice se précipiter. Emporté lui-même par son cheval^ il n'a pu s'en rendre mattre qu'à deuit lieues de là, au milieu d'un champ où il a été arrêté par une borne énor«^ me. Aussi ma voiture, qu'on m'a ramenée ce matin , est-elle brisée en morceaux. Il n'y a pas de mal, mais il y en avait pour ce pauvre Maurice, laissé blessé, à minuit, sur la grande route. Heureusement encore, il a été rencontré par un fiacre qui revenait à vide et qui l'a ramené chez lui , où je viens de le voir. Il a été pansé par le docteur Jules C.^ son ami , qui répond de tout. Vous pouvez être tranquilles. C'est lui-même qui m*a dit : Va à l'hôtel d'Havrecourt rassurer... nos amis.

Alfred avait rempli , sans le savoir, les intentions de Maurice ; car alors seulement Amélie, revenue à la vie, avait repris ses couleurs et commençait à respirer. Quant au baron , il disait tout bas : Voyez-vous mon étoile ! toujours mon étoile!

Les jeunes gens s'écrièrent : Allons voir Maurice, — et ils coururent chez lui.

Mais déjà Maurice n^était plus le même ; une seule nuit avait opéré en lui un changement soudain et complet.

Ce 4 iéctmbrc

Il était aimé ! Il avait repris goût à la viè^ au travail , à tous les sentimens nobles et gênéreux.

Il était aimé ! Il voulait se rendre digne de celle qu'il aimait. Gtétait là désormais son seul but et sa seule récompense. On â vu <5otnméût

— «oeil avait renoDcé au luxe , aux folles dépenses et à ses brillans amis de la Chaussée-d'Antin pour reprendre sa robe d^avocat et le chemin du Palais. De temps en temps seulement^ mais bien rarement , il allait encore voir son ami d'Havrecourt, qui presque toujours était sorti. Mais il y avait là une personne qui l'accueillait le sourire sur les lèvres , et Maurice était content. Le jour où il gagna sa première cause, il courut chez elle. Elle lui tendit la main en lui disant : Courage ! — et Maurice était heureux.

Athénaïs Tricot, mariée à Mathieu, avait été richement établie par les soins de madame d'Havrecourt, qui de peur de rechute, ne perdait pas de vue et surveillait toujours sa protégée. Le jour du mariage, Mathieu avait reçu pour cadeau de noce, et d'un ami inconnu , la somme de vingt-cinq mille francs. Amélie n'avait pas voulu que Maurice donnât davantage.

Quant au banquier, les secousses qu'il avait

éprouvées et qui ne valaient rien pour sa santé ne l'empêchaient pas de continuer sa vie ordinaire; se moquant des prédictions de la Faculté qui le menaçaient d'un coup de sang s'il ne renonçait pas au Champagne et aux amours, il sortait, un soir, d'un dîner de garçons où il avait tenu tête avec succès à Horace de Nanleuil. Enivré encore de ses prouesses, qull lui tardait de raconter, il fit arrêter sa voiture chez Fœdora, Fœdora Tinfidèle , dont il avait repris les chaînes après la conversion d'Athénaïs.

Ce qui s'était dit , ce qui s'était passé dans cet entretien, on ne l'a jamais su au juste; mais les différentes versions qui ont circulé à ce sujet rappelaient toutes plus ou moins Taccidenl arrivé à un guerrier fameux , à un maréchal de France, dont la vie avait été glorieuse et dont bien des gens avaient envié la mort.

Ce qui paraît positif, c'est que Fœdora , ef- IVayée, avait appelé les gens du baron pour le

tf Aûdportér dans sa voiture et de là à son hôtel, ôà l'on s'empressa de le daigner. Il était trop tard^ il ne retrouTa sa connaissance que pour quelques minutes , et mourut comme il ayait Yéeu ; il s'éteignit en disant .* « L'Opéra s'en ta... et moi aussi! !! »

Quelques jours après, Maurice reçut une lettre qui contenait ces mots : « Ne venez plus et attendejs mes ordres? » Il attendit, ne pensant plus qu'à ses travaux^ à ses cliens et à elle. n attendit plus d'une année!

— lis —

C'est là, si j'ai bonne mémoire, que Maurice termina son récit ; récit que je me suis efforcé, en rappelant tous mes souvenirs, de vous donner à peu près en entier, moins l'esprit et la vivacité du jeune homme, et surtout la chaleur de Tamant.

Alors le docteur et moi^ regardant tour à tour et Maurice et le salon coquet et doré où nous étions assis en ce moment^ nous lui dîmes en même temps :

— Eh bien ?

— Eh bien ! reprit Maurice, dont les yeux brillaient d'une singulière expression de modestie et de bonheur... il y a dix jours... dix jours seulement qu'enfin je reçus dans ma mansarde un billet où je trouvai ce mot : Venez /. . . Vous jugez si ma visite se fit attendre ! Elle me donna des ordres sur lesquels elle m'ordonna un silence absolu, et, comme à tout ce qu'elle me prescrivait, j*obéis.

Mais hier elle me dit : Prévenez vos deux meilleurs amis, et à mon tour, continua-t-il en nous serrant les mains, je vous ai dit : Venez... venez pour être mes témoins !

— Ses témoins ! s'écria le docteur , que la joie rendait incrédule et qui craignait de se

tromper dans ses espérances... Ses témoins, et pourquoi ?

Sans nous répondre, Maurice étendit la main vers une porte qui venait de s'ouvrir, et tout ce qu'il avait souffert depuis trois ans, sa fortune

perdue, sa vie exposée , sa raison presque égarée, tout en ce moment fut à nos yeux expliqué et justifié. Nous vîmes s'avancer, belle et gracieuse, la plus adorable de toutes les mariées. Elle nous salua et nous accueillit comme d'anciens amis... puis, se tournant vers son fiancé avec le sourire des anges, ce sourire qui semble vous ouvrir les cieux , venez ! lui ditelle, tout est prêt!

Sa voiture nous attendait. . . Nous arrivâmes , en quelques minutes , rue Grange-Batelière, à la mairie du 2'' arrondissement, et un quart après, notre jeune camarade barbiste, le pauvre avocat Maurice, était maître d'une immense fortune et, mieux encore, d'une femme charmante.

~ Eh bien ! lui dit le doctenr^ te Toilà enfin heureux I

-^ Pas enemre, répondit à deminroii Mfturiee aree un soupir et en regardant sa tfemree ; mais dam deux jours. .. 4 Téglise ! Vous y serea, n'est-ce pas, nés amis ?

— En attendant, s'écria le docteur, c'est aujourd'hui 4 décembre, le dîner de la Sainte- Barbe !

Et Maurice, après avoir levé les yeux vers ceux de sa femme comme pour y chercher une permission, répondit en nous serrant la main : J'irai !

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TABLE DES CHAPITFUES.

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