M""^ GEORGETTE LEBLANC
DANS LE RÔLE DE MoillUl VaUlUX D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. PaUL BeRGER A PARIS.
de septuagénaire, autour duquel tout vient de sombrer dans la haine, le sang et la mort ?...
Comme complément de cette monographie, je reproduis plus loin le Massacre des Innocents^ la première page de prose de Maeterlinck qui fut jamais imprimée et qui est devenue à peu près introuvable, ayant vu le jour, en 1886, sous la signature de Mooris Maeterlinck, dans la Pléiade^ la revue fondée par lui, Grégoire Le Roy et quelques jeunes révolutionnaires français de la littérature et qui ne parut que six fois, après avoir compté en tout 1 8 abonnés. C'est Grégoire Le Roy qui en lut le manuscrit à un petit cénacle parisien, aussitôt pris d'un tel enthousiasme qu'il en décida, séance tenante, la publication dans la Pleïade, non encore née. ^ Voyez cette
^ Le Massacre des Innocents parut en tête de la troisième livraison de cette revue, précédant des vers de Jean Ajalbert, Ed. Bailly, P. Quillard, une étude de Rodolphe Darzens sur Villiers de l'Isle-Adam etc. Parut plus tard à Bruxelles une autre Pléiade, où Maeterlinck publia sa première page de critique, consacrée à la Damnation de l'artiste, du puissant et profond poëte Iwan Gilkin.
curieuse et délicieusement naïve interprétation flamande, " à la Pierre Breughel, " de la légende Evangélique. Sous la plume du débutant écrivain, encore plus que sous le pinceau du vieux maître fl-amand le mythe Hérodien est devenu une réalité, ou, tout au moins, une criante vraisemblance, à force de minutie descriptive, de traits de nature entrevus, détail par détail, et scrupuleusement rendus. A un récit purement imaginatif, on a rarement donné un tel corps, imprimé tant de mouvement, insufflé une si grouillante vie.
Donc, chez cet ascète de la pensée il y a un solide et très-moderne athlète ; chez ce mystique ingénu, un savant appliqué et lucide ; chez cet explorateur des catacombes de l'âme, chez cet amant des énigmes supra-terrestres, un observateur aigu et l'interprète le plus précis, — s'il veut — de l'humanité présente et visible. Il a la double et antinomique faculté de se mouvoir à l'aise dans la nue et, à sa fantaisie.
dans la rue. Et plus il vivra, sans doute, plus on aura l'occasion de s'en rendre compte. Ce que je veux dire, en situant sa mentalité hors des régions normales, dans les gouffres ou sur les cimes où quelques-uns espèrent rencontrer l'Inconnu et lui arracher son masque, c'est qu'il s'y tient de préférence et presque constamment, parce qu'ils sont l'élément véritable de sa nature. Nous traversons tous la vie comme des gens qu'on aurait conduits les yeux bandés jusqu'à un train de chemin de fer, où on les aurait enfermés, sans leur faire connaître leur destination, mais en les assurant simplement que le voyage sera court. Mais tandis que beaucoup d'entre nous s'absorbent, l'œil aux vitres, dans le spectacle des contrées parcourues, beaucoup d'autres se préoccupent uniquement de leur confort ou de leur amusement durant l'étape : buvant, mangeant, parlant, jurant, chantant, dormant. Et quelquesuns seulement, qui se tiennent à l'écart,
abimés dans leurs réflexions, ne scrutent de temps en temps l'espace que pour s'efforcer de deviner d'où ils viennent et où les mènera cette brève course à toute vapeur. Maeterlinck est de ceux-ci. S'il dévisage et interroge, avec une curiosité parfois ardente et du regard le plus pénétrant, les choses qui défilent sur son passage, ce n'est pas comme des choses importantes en soi — elles ne sont pour lui, qu'apparitions brusques et apparences fuyantes, — mais simplement comme des indices, des symptômes, des points de repère, des pistes, susceptibles d'aider à la solution de ce problème angoissant et capital. " Quel mystère avons nous laissé derrière nous .? Dans quel mystère entrerons-nous au bout de ce voyage d'un jour ? " L'immédiat, qui ne représente qu'un infinitésimal fragment de la durée et de l'étendue, ne l'intéresse que par ses rapports possibles avec elles. Il le décrit et le définit supérieurement, quand cela lui semble en valoir la peine, parce-
qu'il est doué d'une supérieure puissance de vision et de supérieurs moyens d'expression. Mais sa pensée voyage presque toujours ailleurs, à une distance incalculable de la voie ferrée et de son horizon.
Quand on s'est bien rendu compte, de cette posture spirituelle, on peut mesurer l'erreur parfois intéressée, ou sont tombés certains biographes qui lui ont prêté telle ou telle croyance religieuse ou l'ont rattaché à telle ou telle école de philosophes. Par exemple, après sa traduction commentée des " Noces spirituelles de Ruysbroeck " une étude fut publiée à son sujet où l'on saluait en lui la réalisation vivante de cette prophétie de Barbey d'Aurevilly. " Le prochain grand poète sera un homme de Foi ". Et on précisait. Maeterlinck allait être le continuateur de Ruysbroeck l'Admirable, " obéissant serviteur du Christ,
membre vivace de la Sainte Eglise," c'està-dire de l'Eglise catholique, apostolique et romaine. Sans doute, l'auteur de cet horoscope avait pour excuse une brève profession de foi échappée à Maeterlinck lui-même à la fin d'une préface et, du reste, réitérée un peu plus tard dans le " Trésor des Humbles " avant d'être implicitement mais clairement répudiée dans l'introduction de son " Théâtre," dans La Sagesse et la Destinée, ailleurs encore. Mais aujourd'hui qu'on est renseigné, par une œuvre abondante et magnifique, sur la qualité de l'esprit de Maeterlinck on reconnaîtra l'absurdité de l'étiquette catholique ou de toute autre étiquette apposée sur la conscience d'un aussi objectif penseur. Pour celui qui va à travers l'immensité du temps et de l'espace, en quête des vérités cachées au plus profond et au plus lointain du monde psychique, quelle valeur convaincante peut avoir l'une ou l'autre des cent religions différentes, tel ou tel des mille dogmes rivaux, qui se
succèdent ou coïncident en se disputant l'approbation des hommes, suivant les besoins du milieu, les préjugés de l'époque, la mode d'un moment ? C'est comme si, pendant le voyage métaphorique dont je parlais tout à l'heure, le voyageur désorienté qui entrevoit tour à tour, des flèches gothiques, des coupoles d'église byzantine, des silhouettes de temples protestants ou de synagogues, ou des pyramides de pagode, décidait entre elles et s'écriait: "Voilà quelle est certainement l'architecture de tout le globe et celle qui convient à toutes les latitudes ". S'il est comme Maeterlinck, le chercheur consciencieux et patient, en proie à toutes les anxiétés de la conjecture sincère, il cessera, après les premières heures du trajet, de déduire quoique ce soit de tant de formes disparates, sinon que l'humanité est divisée en une quantité de fractions qui ne sont pas parvenues, elles-mêmes, après des siècles et des siècles d'efforts et de controverse, à se mettre
d'accord sur un type unique de sanctuaire où loger un grand rêve commun. En d'autres mots, une intellectualité telle que celle de Maeterlinck ne pouvait s'arrêter qu'un instant — à ses premiers pas — devant telle ou telle des religions innombrables édifiées par nos superstitieuses ignorances sur nos complaisants désirs. En admettant qu'elle s'attardât devant le principe tout nu de quelque grand principe occulte elle devait fatalement aboutir au quasipanthéisme Spinozien qu'elle parait tendre à exprimer aujourd'hui. Mais encore, estce là son dernier mot .?.. La bonne foi même de cet esprit indépendant l'autoriserait à toute abjuration ou à toute conversion. Quand ce moissonneur infatigable du champ des hypothèses aura terminé sa moisson, qui peut dire quelle formule philosophique ou morale se dégagera du total de ses découvertes ou de ses impressions, ou si même il s'en dégagera une ?.. Il n'affirme ni ne systématise. Il creuse le
Lettre Autographe de Mai
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sous-sol, il questionne les étoiles; il avance parmi les incertitudes et les contradictions sans nombre des choses, sans rien trancher doctrinalement, en donnant simplement pour ce qu'elles sont ses interprétations merveilleuses, qui varient avec les changeantes et sibyllines réponses des oracles consultés. Si les limites de cette monographie s'y prêtaient, de copieuses citations viendraient montrer à l'évidence que Maeterlinck est possédé du véritable esprit scientifique : celui qui ne cherche pas orgueilleusement, comme les religions traditionnelles, à se créer un renom d'inflexibilité et d'infaillibilité, en certifiant l'incertain et en s'évertuant à ajuster les faits ou les semblants de faits à des théories, mais qui constate les incertitudes et contraint loyalement les théories à plier avec humilité devant les phénomènes qui les démentent ou les ébranlent. Et voilà pourquoi tant de biographes, incapables de déterminer les frontières d'une pensée aussi
souple et aussi large que la sienne en font la fille et disciple de tant de philosophes ou de métaphysiciens différents. Quel descendant des croisés peut-il se flatter d'une généalogie aussi nombreuse et variée que celle que l'on prête à l'auteur de la Sagesse et la Destinée et du Temple enselpeli ? Si en littérature, on lui a trouvé, tour à tour, des ressemblances de famille avec Marlowe, Webster, Shakespeare, Edgar Poe, Baudelaire, Jules Laforgue, Ibsen, dans le domaine du transcendentalisme on l'a affilié successivement à Plotin, à Ruysbroeck, à Mme Guyon, à Emerson, à Fenelon, à Swedenborg, à Novalis, à Carlyle, à Goethe et Schopenhauer ; les experts en parchemins spirituels lui ont découvert des liens avec l'admirable stoïcien Marc Aurèle, et on fait assez couramment de lui le descendant d'illustres pré-Chrétiens : de Socrate et de Platon, entre autres, en attendant que se révèle à des yeux perspicaces son cousinage avec les auteurs du Rig
Veda, distants de nous de quarante ou cinquante siècles.
Il ne disconviendrait pas lui-même qu'il doit quelque chose de sa formation première à tous ces précurseurs et à bien d'autres. La loi d'atavisme est ridiculement bornée dans ses prétentions actuelles. Un homme d'esprit l'a définie ainsi. "L'art d'endosser tous nos méfaits à nos grands parents." Les enfants de Ugolin sont bien vengés !.. Chacun dévore aujourd'hui son père pour le bon renom de son fils.... Il faudrait être plus juste et reconnaître que, en sus de leurs biens matériels, nos ascendants nous lèguent tout : leurs qualités avec leurs défauts, leurs connaissances avec leurs erreurs, leur beauté avec leurs imperfections et que si la plus belle partie de l'héritage demeure parfois inapparente, c'est que les héritiers l'ont gaspillée. Allons plus loin encore et proclamons que, loin d'être une simple afi^aire de consanguinité, l'hérédité est d'application universelle, dans
la sphère des idées et des émotions; c'està-dire que chaque individu bénéficie ou pâtit, à des degrés divers, de la sensibilité, de l'expérience, des vertus ou des tares de tous les milliards d'individus qui l'ont précédé.
" Il n'y a pas un geste, une pensée, un péché, une larme ou un atome de conscience acquise qui se perde dans les profondeurs de la terre; au plus insignifiant de nos actes, nos ancêtres se lèvent, non pas dans leurs tombeaux, où ils ne bougent plus, mais au fond de nous-mêmes, où ils vivent toujours."
Ainsi parle Maeterlinck en personne, dans la préface de son " Théâtre. " Il dit ailleurs, en des termes que je n'ai plus exactement à la mémoire, que le plus illettré des paysans d'aujourd'hui peut subir, sans le savoir, l'influence des plus anciens et des plus doctes penseurs et penser comme eux, l'air spirituel que nous respirons tous étant fait de toutes les haleines de l'esprit humain, depuis les premiers de ses soupirs. A plus forte
raison le passé a-t-il servi à impressionner le cerveau, à guider l'âme d'un studieux dont les lectures l'ont conduit aux sources mêmes des plus hautes spéculations, et l'ont fait vivre en quelque sorte, côte à côte, sous les mêmes lampes, avec tous les mystiques et les philosophes dont on le prétend légataire. Dans sa soif de savoir et de comprendre, Maeterlinck a eu la patience de déchiffrer le vieux flamand que parlait Ruysbroeck au XIV^ siècle et l'idiome éteint dont Chaucer, en Angleterre, se servait à peu près dans le même temps. Il a surmonté les rebutantes difficultés de la langue de Plotin et de ses traductions brumeuses. Aucune hiéroglyphe, qui voulût lui barrer la route vers la lumière n'y réussirait. Plus que personne, il est donc imbu d'ancestralité. Et on ne se trompe pas trop, après tout, quand on signale tel trait candide ou superstitieux de sa physionomie qui rappelle les primitifs du quiétisme ; tels accents de sagesse où semble
se répercuter la voix grave et sereine des antiques stoïciens ; telles intonations, inquiètes ou joyeuses, où frémissent, tour-àtour, l'écho des philosophies révoltées contre toute tradition et celui des plus hardis optimismes. Mais où l'on s'abuse, je crois, c'est au moment, où dans une vaine manie de classification, l'on enferme dans un système définitif, l'on emprisonne parmi telle caste idéologique, cet esprit dont la probité même lui a interdit jusqu'à présent toute conclusion irrévocable et lui donnerait le courage de toutes les évolutions. Aucune doctrine immuable ne se dégage encore de l'œuvre de Maeterlinck : " Ne faisons pas de lois avec quelques débris ramassés dant la nuit qui entoure nos pensées. " C'est lui qui parle ainsi par la bouche de Merlin, dans Joyzelle. Edison du monde immatériel, constamment en marche vers des clartés nouvelles où et quand s'arrêtera-t-il ?.. Il l'ignore sans doute luimême. Tout ce qu'on peut affirmer
sûrement, c'est que la sombre et un peu étroite conception qui fut celle de sa jeunesse et, qui résonnait en ses premières œuvres comme des plaintes nostalgiques, ou comme des claquements de dents, à l'entrée de ]a noire caverne des problèmes surhumains, ^ s'est éclaircie comme tous les regards familiarisés peu à peu avec l'obscurité la plus épaisse. Si les certitudes formulées par les églises n'ont duré
1 Relisez, notamment, les Serres Chaudes ou je prends, au hasard, à titre d'exemple, ces stances intitulées "Désirs d'hivers."
Je pleure les lèvres fanées Où les baisers ne sont pas nés Et les désirs abandonnés Sous les tristesses moissonnées
Toujours la pluie à l'horizon !
Toujours la neige sur les grèves !
Tandis qu'au seuil clos de nos rêves.
Des loups couchés sur le gazon,
Observent en mon âme lasse, Les yeux ternis dans le passé.
Tout le sang autrefois versé Des agneaux mourant sur la glace.
Seule la lune éclaire enfin De sa tristesse monotone.
Où gèle l'herbe de l'automne, Mes désirs malades de faim
chez lui que le temps qu'il faut à une grande intelligence pour désapprendre ce qu'on lui a appris à la " nursery " ou au collège des Jésuites, les doutes qui ont suivi ont perdu presque toute leur amertume. Les hommes ne lui apparaissent plus comme de pauvres bouchons sur la vague ou comme " de précaires et fortuites lueurs abandonnées, sans dessein appréciable, à tous les souffles d'une nuit indifférente. " Il incline à concéder aujourd'hui une part de notre destin à notre volonté ; l'invincible puissance occulte qu'il voyait partout, joue désormais un rôle moins dominant et moins féroce dans nos existences ; ou du moins il se peut qu'on la mate, et il est bon, dans tous les cas, de ne pas s'y résigner et s'y soumettre " parceque ce qui fait sa force c'est peut-être que nous nous soyons laissé hypnotiser par elle. " Cette espèce de rétractation du fatalisme, il l'a faite luimême dans la préface de son " Théâtre ^ Et quand même il ne l'eut pas faite, la
Le POETE SA FEMME ET L'AXE A ST. WAXDRILLE d'après UXE CARTE-POSTALE RÉCEXTE.
distance qu'il y a entre la lamentable et passive petite Maleine ou les inertes " Sept princesses" et la fière, agissante, et parfois impérieuse Monna Vanna, sans parler de l'héroïne d'Ariane et Barbe bleue, l'impliquerait suffisamment. ^ Elle fait mesurer tout le chemin parcouru par la méditation et l'observation de Maeterlinck et tout le chemin qu'elles sont capables de parcourir encore. Amplifiée, élargie chaque jour, comme le style où elle s'inscrit, cette pensée infatigable déborde de plus en plus le rudimentaire concept qui nous présente la vie comme un simple rêve entre deux sommeils infinis, et elle caresse de plus en plus l'espoir d'entrevoir d'autres horizons derrière le double néant qui a Pair de borner le berceau et la tombe. Elle n'affirme rien, elle est susceptible de retours sur elle-même, vers les hypothèses désolantes,
' Madame Georgette Leblanc-Maeterlinck a noté de façon parfaite cette transformation des héroines du grand écrivain, en des conférences qui mériteraient la publication.
à preuve le passage de V Oiseau bleu^ auquel j'ai fait allusion au début de ces pages. Mais elle cherche à affermir ses coniectures les plus lumineuses et elle est aidée, dans cet effort vers l'optimisme, par un amour réel de notre pauvre, perplexe, et aveugle espèce, par le désir qu'éprouvent quelquesuns, non seulement pour eux-mêmes mais pour tous, de pouvoir faire luire des perspectives heureuses aux yeux las de ténèbres hermétiques et de mystères angoissants.
Il est possible, comme on l'a dit, que l'imagination de Maeterlinck ait été " colorée " ainsi " d'une aurore nouvelle, par un grand bonheur de la vie privée." L'homme ne serait plus un homme à qui tout pourrait personnellement advenir de délectable ou de déplorable sans que s'en ressentît son optique. Les plus simples d'entre ceux qui ont chanté l'amour de la façon la plus banale ont traduit une règle qui ne souffre pas d'exception, en disant qu'il pare tout
" d'un éclat tout nouveau, " aux yeux des couples qu'il unit. Voilà, il est vrai, quand on le transporte dans une étude biographique, un sujet si intime que je m'interdirais même de l'effleurer, s'il était permis, devant une individualité telle que Maeterlinck, de négliger un des éléments qui ont pu concourir à son orientation spirituelle. La vérité est que "l'élue que le sort nous réserve à tous" et qui entra un jour dans l'existence de Maeterlinck pour se fondre avec elle, — j'ai nommé l'admirable artiste Georgette Leblanc — a pu certainement collaborer au changement d'itinéraire de sa pensée. " C'est, " écrit lui-même l'auteur du Trésor des Humbles^ dans un essai sur les Femmes," c'est près d'elles surtout que l'on a par moments en passant, un clair pressentiment d'une vie qui ne semble pas toujours parallèle à la vie apparente. " Et plus loin : " Qui sait si l'homme qui n'a pas reposé sur le cœur d'une femme aura jamais le sentiment exact de l'avenir ? "
Mme Georgette Leblanc-Maeterlinck ne devait pas seulement parer, de l'élément le plus décoratif, la vie, l'atmosphère de Maeterlinck, ainsi qu'en témoignant les photographies de l'abbaye de St. Wandrille et des Quatre Chemins, encadrant leurs hôtes: l'élue du grand penseur devait vraisemblablement agir sur son impressionnabilité, puisqu'elle est elle-même une intelligence capable de donner, en échange de ce qu'elle reçoit, tout ce que peut donner à un mâle esprit d'élite, l'esprit d'une femme assez douée pour arriver jusqu'à lui, lui parler, le comprendre et interprêter ses créations — Mélisande, Ariane, Joyzelle, Monna Vanna, — si génialement, en si inspirée prêtresse de son art, qu'il peut finir par les croire, ensuite, copiées sur elle,au lieu d'être par elle incarnées.^ Mais qui évaluera exac-
• Les portraits accompagnant ce texte montrent Mme Georgette Leblanc-Maeterlinck dans quelques-uns de ces rôles. Ils font apparaître l'intensité et la variété d'expression d'une physionomie où chante toute la gamme des sensations exprimées dans l'œuvre de l'auteur : l'indicible effroi, l'extase mystique, le défi souriant, la résolution farouche, la débordante joie d'enfant...
tement le rôle joué par telle conscience ou telle circonstance dans le délicat labeur d'un cerveau et d'une âme perpétuellement aux prises avec les secrets de l'Infini, de l'Intangible, de ce que l'écrivain a appelé lui-même " l'Incogitable " ! Et puis qu'importe, à des fractions près, la somme plus ou moins élevée de gratitude que nous devions à la femme qui, en associant sa vie à celle d'un poëte ou d'un philosophe, a contribué, par sa grâce et son apport de sensibilité, à son bonheur, à sa sérénité et par conséquent, aux directions que prend son œuvre ! Il suffit ici d'une simple constatation. Maeterlinck regarde désormais, avec des yeux infiniment moins désespérés et même moins craintifs, l'éternel problème de notre être, de ses antécédents, de sa destination. Que ce soit là, en tout ou en partie, le labeur prémédité ou insconscient d'une fée humaine, cela démontre, en tous cas, que le plus spiritualiste des écrivains de notre temps n'est point
l'orgueilleux apôtre d'une théorie inflexible, mais un sincère chercheur, accueillant aux suggestions, explicites ou muettes, qui peuvent éclairer sa route ; riche de savoir et de divination, au point de percevoir qu'on ne l'est jamais assez par soi-même. Phénomène infiniment rare et qui permet de tout attendre des efforts d'un pareil explorateur de la sub-conscience pour atteindre à quelque oasis de certitude où nous sentirions autre chose que du sable mouvant sous nos pas.
Pour le reste, à quoi bon insister ? Je suis de ceux qui pensent que si la religion nous promet le ciel, la femme nous le donne... la femme entière, complément indispensable de l'autre moitié de la création, celle dont la chair n'est que l'enveloppe d'une âme tout aussi captivante; celle qui éveille et fait parler en nous ce qui y dormait, ce qui attendait son appel et ce qui, sans elle, serait demeuré à l'état cataleptique. Mais à vouloir généraliser le cas
particulier d'un couple poétique formé peut-être par un instinct et soudé par un commun idéal d'art, on risquerait de tomber dans l'erreur puérile du voyageur qui proclamait toutes les Andalouses blondes, pour en avoir vu une... Passons...
On ne s'expose point, en tous cas, à une contradiction sérieuse, en prêtant à l'auteur de La Sagesse et de la Destinée^ du Temple enseveli^ de la Vie des abeilles^ de r Intelligence des fleurs^ cette autre supériorité sur la plupart des méditatifs ou des naturalistes, peut-être sur tous : un style magique, en sa beauté limpide, une poésie de conception et d'expression qui enveloppe d'un charme suprême les plus sévères ou les plus arides sujets traités. C'est par des chemins délicieusement fleuris et ombreux ou superbement ensoleillés que Maeterlinck nous conduit vers " les crêtes
aigiies du cerveau," vers les précipices de la réflexion. Où qu'il nous mène, nous savons d'avance que ce sera un enchantement. L'obscurité ou la sécheresse du plus grand nombre des rêveurs mystiques ou des savants éloignent d'eux presque tout le monde, hormis les Mandarins ; si bien que leurs enseignements ne se transmettent guère que par la tradition scolastique. On les admire de loin, de confiance, sur parole on ne les fréquente pas, de peur de désespérance ou d'ennui. Tandis qu'un cortège sans cesse grossissant de lecteurs ravis accompagne Maeterlinck partout. Connaissez-vous écrivain qui ait su ou sache, comme lui, parer d'images, à la fois aussi sobres et aussi persuasives des pages d'érudition ; présenter des abstractions dans un langage aussi clair et aussi harmonieux, vêtir de si pur albâtre les fantômes du songe ? Voilà, à première vue, un mariage paradoxal d'éléments essentiellement disparates. Par une sorte de concession à nos
Mme GEORGETTE LEBLANC-MAETERLINCK