ARIANE ET BARBE-BLEUE
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instincts d'équité, la nature se refuse généralement à pareil cumul de dons. Il lui suffit qu'Apollon incarne la poétique éloquence: elle ne loge pas sous son port olympien la sagesse de Minerve, plus qu'elle ne met aux mains de Pallas Athéné la lyre mélodieuse du dieu citharède, quoi qu'en veuille faire croire la mythologie. Quand, par inadvertance, elle a réuni chez un même être deux facultés aussi contradictoires que celle d'instruire et d'enivrer, elle s'efforce souvent d'annuler ce privilège en chargeant une des deux facultés d'atténuer ou d'atrophier l'autre. Le phénomène qui frappe chez Maeterlinck, c'est la présence et l'accord des deux attributs, fondus en lui au point de n'en faire plus qu'un seul. Jamais le poète n'abdique, chez lui, devant l'observateur de la réalité, jamais le naturaliste ne sacrifie au poète une parcelle de son butin. On lui sent deux ailes quand il marche et un corps solide quand ses ailes nous transportent. Et quel bénéfice
pour tous ! Les graves enseignements d'un esprit si profond pénétrant les oreilles les plus rebelles, grâce aux ensorcellements de la métaphore et aux caresses de la phrase; l'art imposant son charme et son prestige aux plus sévères savants par les vérités positives qu'il enveloppe de ses séductions : la vulgarisation extraordinaire des œuvres de Maeterlinck a-t-elle un autre secret ? Dans tous les cas, leurs innombrables traductions, la facilité avec laquelle on les transpose dans tous les idiomes, et surtout dans les idiomes germaniques et slaves, ne témoigne pas seulement de l'affinité intellectuelle de Maeterlinck avec les peuples du Nord, dont Hamlet incarne la torturante curiosité devant l'énigme suprême.
Comme la coupe modelée sur le sein de Cléopâtre, elle atteste aussi la pure perfection de la forme qui sert de moule à ces universelles reproductions. Pour tant de répliques adéquates, il a fallu le modèle admirable qui — par exemple — a rendu
partout accessibles et toujours sensibles la tragédie et la statuaire grecques.
A l'origine, on ne prévoyait guère le styliste aux périodes pleines et grandioses, et pourtant sans la moindre emphase déclamatoire, qui allait s'affirmer chez l'auteur de la Princesse Maleine et des Aveugles. D'aucuns lui reprochaient d'avoir inventé le théâtre monosyllabique, voire un théâtre " sans paroles " à peine différent de la pantomime ; et ils ne s'attendaient guère à ce que d'autres vinssent plus tard lui faire grief d'une prose assez opulente pour sonner parfois aux oreilles avec la noble mais monotone cadence de l'alexandrin. C'est qu'on n'avait pas diagnostiqué d'assez près le caractère d'un écrivain dont les premiers essais dramatiques, d'une concision si bizarre, étant si imprévue, récelaient tant de sous-entendus, de richesses momentanément canalisées entre de petites berges. En réalité, l'ampleur de la langue de Maeterlinck eut dû frapper tout observateur attentif, dès
6o LES ECRIVAINS BELGES
qu'il s'interrompit, pour la première fois, de faire dialoguer des personnages pour la scène et se mit à monologuer, c'est-à-dire dès qu'il écrivit les introductions aux Disciples à Saïs et à V Ornement des noces spirituelles. Elle commençait, dès lors, à se dérouler en ondes somptueuses et chantantes comme celles d'une mer libre. Par l'eifet de l'épanouissement naturel, le verbe de Maeterlinck a pu gagner encore, depuis, en largeur et en aisance comme l'océan dont les vagues se déploient sans frein loin de ses rives ; mais il avait en lui, dès le début, tous les principes de sa magnificence. Et l'écrivain est resté toujours semblable à lui-même, comme le penseur n'a cessé de poursuivre les routes premières de sa pensée. Plusieurs de ses amis, quand il quitta la Belgique pour Paris, tremblèrent à l'idée que son génie si personnel ne se pliât aux exigences d'un goût étranger, ne s'altérât au contact d'une race différente et prestigieuse. Leur appré-
MAURICE MAETERLINCK 6i
hension le calomniait. Il a conquis sa haute renommée, sans la plus légère déviation de son moi spirituel ou de sa manière de l'extérioriser. Paris ne réussit jamais à le parisianiser. Il déclarait un jour à un très éminent imprésario et comédien ^ qui voulait l'amener à mettre sa féerie philosophique, V Oiseau bleu^ au goût d'un public boulevardier :
— Je jetterais plutôt mon manuscrit au feu.
Et puis eut-il pu, si même il l'avait voulu, plier son art aux convenances d'un public qui demande, avant tout, à la féerie, de la fantaisie amusante .? En songeant à Maeterlinck transplanté dans l'incandescent foyer de la grande et contagieuse littérature française et demeuré pourtant si absolument fidèle à lui-même, grâce à l'indépendance de son caractère, à la force de sa personnalité et à son isolement préservateur, je ne puis m'empêcher de mettre
' Il s'agit de feu Coquelin.
en parallèle la légende de Siegfried dont la virginité de jeune géant sauvage le conduit à la Walkyrie, à travers les lumières redoutables et les flammes ardentes d'un brasier. L'individualité de l'écrivain a marché ainsi, intacte, à travers tous les périls du déracinement, vers des sommets de victoire.
Ce qui peut a priori étonner, c'est la mélodieuse qualité de la plume, chez un homme aussi fermé que Maeterlinck à l'art des Gliick, des Rameau, des Beethoven, des Wagner. Ses intimes savent, par ses propres aveux, qu'il fut toujours inaccessible aux délices de l'opéra ou du drame lyrique. Elles n'émeuvent rien en lui.
C'est la seule forme de l'expression qui lui reste impénétrable, qu'il n'a point ressenti l'envie de pénétrer. Il n'a jamais pu s'intéresser même aux versions musicales de ses propres œuvres. Et je ne trahis pas un grand secret, en constatant que c'est son inséparable compagne, M"''' Geor-
gette Leblanc-Maeterlinck, qui a étudié et apprécié à sa place — ayant, pour lui, ce don qui lui manque — la valeur des partitions qui s'offrent à interpréter polyphoniquement Pelle as et Mélisande, Ariane et Barbe bleue ^Monna Vanna. Mais cet apparent paradoxe de la surdité de Maeterlinck à l'égard de la musique n'est-il pas un simple effet des lois de l'équilibre physiologique ? Notre auteur est un si constant musicien dans sa prose !... Elle a peut-être tout absorbé de sa sensibilité auditive et que lui en resterait-il pour goûter les voluptés du chant ou de la symphonie ? Question de portée générale et qui en appelle un autre de non moindre intérêt.
Que vient faire l'accompagnement des voix et de l'orchestre autour d'oeuvres dramatiques telles que Monna Vanna^ où l'éloquence harmonieuse s'est dépensée si généreusement ? La musique^ n'est-elle pas
' Il ne s'agit naturellement pas ici d'apprécier la valeur intrinsèque de la partition de M. Février qu'on doit, en toute
une superfétation, quand elle vient se juxtaposer à un drame qui, sans elle, a déjà, semble-t-il, apporté à l'oreille et à la pensée son maximum de jouissances ? Et n'a-telle pas alors la posture un peu outrecuidante de l'aviateur qui offrirait l'aide de son véhicule aérien à quelque oiseau de haut vol? Je pose ce point d'interrogation. Que d'autres y répondent.
C'est un terrain de discussion où peutêtre partisans et adversaires de la surprématie de la musique auront l'occasion de se rencontrer plus d'une fois encore, à raison des démêlés retentissants du grand écrivain flamand avec Ses collaborateurs ou commentateurs lyriques. Les querelles auxquelles je fais allusion ont pu donner au public une idée désavantageuse de l'humeur du célèbre écrivain. Pour qui le connaît, cependant, il est le génie le plus tranquille. Et on rencontrerait au monde
justice, louer pour la discrétion, l'espèce de déférence dont elle fait preuve devant le drame.
Le jakuix des Quatre Chemins a Grasse
peu d'hommes aussi réfléchis, aussi maîtres d'eux, aussi peu sujets aux bruyantes et batailleuses colères, aussi enclins par tempérament aux douces indulgences philosophiques. La plupart des littérateurs belges le jugent très-différent d'eux mêmes, en ce que leur tradition et leur goût les éloignent du domaine de spéculation et d'abstraction qui est le sien et font d'eux, avant tout, des peintres de la vie matérielle et plastique, les descendants des Rubens, des Teniers, des Leys : palettes muées en encriers. Cela n'empêche que Maeterlinck ait gardé au moral comme au physique l'empreinte de sa souche flamande et que cet arrière-petit fils de Van Artevelde, une fois convaincu de la solidité de son droit, n'apporte à sa défense la persévérance inflexible de " doux têtu " qui caractérise tous les Flamands cultivés et qui dégénère en brutalité et en violence chez les Flamands des couches inférieures. Dans ses fréquents conflits avec ses musiciens, il a
sans doute jugé qu'il protégeait un principe sacré, en revendiquant, pour la façon de voir et le désir de l'écrivain, le respect absolu du compositeur dont il a accepté l'affabulation lyrique. Et, partant de ce sentiment paternel vis à vis d'un enfant qu'il n'entend pas que des étrangers habillent au gré de leurs intérêts ou de leur fantaisie, ce gantois de génie, et d'âme ferme comme le roc, lutte autant qu'il le peut pour faire prévaloir sa volonté, à la seule fin de satisfaire son sentiment de justice et fut-il persuadé d'avance de l'inutilité immédiate ou prochaine de son effort. Mais il n'y a, en cela, ni amour de la chicane ni vulgaire emportement. Et ceux qui supposent le contraire sont ceux qui n'ont jamais approché l'homme ou étudié la psychologie de sa race, ceux-là mêmes qui enseignent aux Parisiens que Maeterlinck se prononce Meterlingiie et seraient bien étonnés d'apprendre qu'il faut, suivant les règles euphoniques de la patrie à
laquelle appartient par sa naissance l'auteur de MonnaVanna^^Yononctv Màtterli-nk, en coupant en deux la dernière syllabe, au lieu de la traiter en diphthongue. D'ailleurs, il n'y a pas contradiction entre cet entêtement de poëte, devant certains faits touchant à son œuvre, et cette flexibilité philosophique d'esprit qui lui a permis d'écrire dans le Temple enseveli, peut-être en songeant à ses premières tendances de catholique :
" Il ne faudrait jamais a/oir regret à ces heures où une croyance grandiose nous abandonne. Une foi qui s'éteint, un ressort qui se brise, une idée dominante qui ne nous domine plus, parce que nous croyons la dominer à notre tour, cela prouve que nous vivons, que nous marchons, que nous usons beaucoup de choses, parce que nous ne demeurons pas immobiles. "
Maeterlinck n'a pas usé, perdu sa foi aux droits supérieurs de l'écrivain sur ceux d'un artiste intervenant, après coup, pour tirer de son œuvre un effet musical. D'où l'immobilité de son attitude de résistance
aux prétentions adverses. Mais quand même, cela nuirait à l'unité du portrait ici esquissé, qu'importerait ? Aucun homme n'est fait tout d'une pièce. Les plus simples sont pleins de complexités, et un désaccord inattendu et inexplicable se manifeste souvent entre leurs gestes d'hier et leurs gestes d'aujourd'hui, voire entre leurs gestes et leurs paroles du même instant. Cherchons le summum de la sincérité. C'est à force de vouloir être ou paraître logique, sans tenir compte de l'infiniment ondoyante diversité des types et des choses, que l'on aboutit à la fiction, à l'artifice, au mensonge, comme ces romanciers naïfs des temps pré-réalistes qui pour la symétrie, divisaient l'humanité en deux catégories tranchées ù'anges impeccables et de complets démons. Et une des qualités que nous avons exaltées en Maeterlinck c'est précisément cette intégrité morale qui lui permet de revenir sur ses pas, d'infliger à sa propre logique le plus franc démenti et qui l'in-
citerait a reconnaître à l'instant et sans hésiter, si cela lui était prouvé, que deux et deux ne font pas quatre, alors que les neuf dixièmes des hommes, par attachement à l'habitude et par honte de se contredire, soutiendraient jusqu'au bout que deux et deux font cinq, si telle avait été la leçon inculquée à leur ignorante enfance par le maître d'école.
La discordance la plus flagrante qui existe chez l'auteur de la Vie des Abeilles est celle qui se présente entre ses manières d'être et son œuvre, entre son mode d'existence et sa carrière publique. On n'imaginerait guère homme plus simple et moins pédant d'allures que cet érudit; personnage moins disert et plus timide que cet écrivain abondant et qui s'exprime par la plume avec une sûreté si voisine de l'autorité; allures plus paisiblement bourgeoises
que celles de ce triomphant poëte et philosophe enveloppé, pourtant d'un si rayonnant prestige. Quelques grands artistes ont la faiblesse de vouloir non seulement être mais paraître et de souligner leur originalité intellectuelle ou esthétique par la singularité de leurs mœurs et l'excentricité de leur mise, — ou plutôt de leur mise en scène. Maeterlinck n'eut jamais de ces complaisances... pour les biographes avides d'éléments pittoresques. C'est sous des dehors de gentilhomme de campagne, bien râblé, carré, un peu pesant que la nature flamande a enfermé les joyaux de son cerveau et de son âme, comme en un solide coffret de métal qui serait pareil aux plus ordinaires, n'étaient deux petites glaces encastrées dans le couvercle, par lesquelles on peut entrevoir d'étincelants trésors et qui sont les deux yeux de l'écrivain, admirables de clarté intérieure réfléchie par les prunelles. Et le poëte n'a rien corrigé de cet extérieur de rural fort en
chair et bien portant. Il s'habille selon les simples nécessités pratiques, sans le moindre raffinement. On ne le distinguerait pas du premier chauffeur venu quand il parcourt, en automobile, les bords verdoyants de la Seine inférieure ou en hiver les rives azurées de la Méditerranée ; on le confondrait avec le plus prosaïque des jardiniers professionnels quand un gros tablier autour de la taille, un vieux feutre sur le front, il soigne quelque plante de prédilection dans les parterres de S* Wandrille ou ceux des Quatre Chemins à Grasse. Nul ne pourrait satisfaire mieux que lui son goût de l'isolement, fut-ce au milieu de la foule, tant il y passerait inaperçu par la normalité de l'accoutrement, et l'absence de morgue ou d'affectation dans le maintien. Il ne porte aucune amulette étrange, il laisse pousser ou grisonner ses cheveux à leur guise, il boit et mange comme tout le monde, sauf a expérimenter parfois, en curieux de tout, le régime végétarien. Il
baigne dans une atmosphère de calme si résolu et si raisonnable que les photographes chercheraient en vain, sur ses traits, au plus fort de ses plus profondes rêveries, l'air providentiellement inspiré que les objectifs obtiennent de presque tous les hommes situés, par leur rôle ou leurs aspirations, au dessus du commun. L'espèce d'incognito modeste que ce dédain de la pose lui assure est encore protégé par la santé que respire sa physionomie si pleine et si parfaitement régulière, sans trace de l'usure morbide qui ride les fronts ivoirins de tant de lettrés. Rien d'austère ou de renfrogné chez ce sondeur de la sub-conscience, en ces regards qui scrutent l'immensité indéfinie. Le mythe de Prométhée rongé au foie par un vautour, pour avoir tenté de dérober le ciel, est sans doute, un symbole ironique impliquant que les curiosités sacrilèges se paient de maladies biliaires. Il est démenti, chez Maeterlinck, par une mine placide et accueillante de propriétaire