ANNEXE LE MASSACRE DES INNOCENTS
(Reproduit d'après la Pléiade de Mai iS86. Voir la page 33 du présent ouvrage).
Ce vendredi, 26 du mois de décembre, vers l'heure du souper un petit vacher vint à Nazareth en criant terriblement.
Des paysans qui buvaient de la cervoise en l'auberge du Lion-Bleu ouvrirent les volets pour regarder dans le verger du village, et virent l'enfant qui accourait sur la neige. Ils reconnurent que c'était le fils de Korneliz et lui crièrent par la fenêtre : " Qu'est-ce qu'il y a ? Allez vous coucher ! "
Mais il répondit avec épouvante que les Espagnols étaient arrivés, qu'ils avaient incendié la ferme, pendu sa mère dans les noyers et lié ses neuf petites sœurs au tronc d'un grand arbre.
Les paysans sortirent brusquement de l'auberge, entourèrent l'enfant et l'interrogèrent. Il leur dit encore que les soldats étaient à cheval et vêtus de fer, qu'ils avaient enlevé les bêtes de son oncle Petrus Krayer et entreraient bientôt en forêt avec les moutons et les vaches.
Tous coururent au Soleil-d'Or, où Korneliz et son beau-frère buvaient aussi leur pot de cervoise, et l'aubergiste s'élança dans le village en criant que les Espagnols approchaient.
Alors il y eut une grande rumeur en Nazareth. Les femmes ouvrirent les fenêtres et les paysans sortirent de leurs maisons avcc des lumières qu'ils éteignirent lorsqu'ils furent dans le verger, où il faisait clair comme à midi, à cause de la neige et de la pleine lune.
Ils s'assemblèrent autour de Korneliz et de Krayer, sur la place, devant les auberges. Plusieurs avaient apporté leurs fourches et leurs râteaux, et se parlaient avec terreur sous les arbres.
Mais comme ils ne savaient que faire, l'un deux courut chercher le curé, à qui appartenait la ferme de Korneliz. Il sortit de sa maison avec le sacristain en apportant les clefs de l'église. Tous le suivirent dans le cimetière, et il leur cria du haut de la tour qu'il ne voyait rien dans la prairie ni dans la forêt, mais qu'il y avait des nuages rouges du côté de sa ferme, bien que le ciel fût bleu et plein d'étoiles sur tout le reste de la campagne.
Ayant délibéré longtemps dans le cimetière, ils décidèrent de se cacher dans le bois que les Espagnols devaient traverser et de les attaquer s'ils n'étaient pas très nombreux, afin de reprendre le bétail de Petrus Krayer et le butin qu'ils avaient fait à la ferme.
Ils s'armèrent de fourches et de bêches, et les femmes restèrent autour de l'église avec le curé.
En cherchant un endroit favorable à leur embuscade, ils arrivèrent près d'un
moulin, aux limites de la forêt, et virent brûler la ferme au milieu des étoiles. Ils s'établirent là devant une mare couverte de glace, sous d'énormes chênes.
Un berger, que l'on appelait le Nain- Roux, monta la colline pour avertir le meunier, qui avait arrêté son moulin en voyant les flammes à l'horizon. Cependant il laissa entrer le paysan, et tous deux se mirent à une fenêtre pour regarder au loin.
La lune brillait devant eux sur l'incendie, et ils aperçurent une longue foule qui marchait sur la neige. Quand ils l'eurent contemplée, le Nain descendit vers ceux qui étaient dans la forêt, et ils distinguèrent lentement quatre cavaliers, au-dessus d'un troupeau qui semblait brouter la plaine.
Comme ils regardaient au bord de la mare, et sous les arbres éclairés de neige, avec leurs chausses bleues et leurs manteaux rouges, le sacristain leur montra une haie de buis, derrière laquelle ils se cachèrent.
Les bêtes et les Espagnols s'avancèrent
sur la glace, et les moutons, en arrivant à la haie, broutaient déjà la verdure, lorsque Korneliz creva les buissons, et les autres le suivirent dans la clarté avec leurs fourches. Il y eut alors un grand massacre sur l'étang, au milieu des brebis amoncelées et des vaches qui contemplaient la bataille et la lune.
Quand ils eurent tué les hommes et les chevaux, Korneliz s'élança dans la prairie vers les flammes et les autres dépouillèrent les morts. Puis ils retournèrent au village avec les troupeaux. Les femmes qui regardaient la lourde forêt, derrière les murs du cimetière, les virent s'avancer entre les arbres et coururent à leur rencontre avec le curé, et ils revinrent en dansant de grandes rondes, au milieu des enfants et des chiens.
En se réjouissant sous les poiriers du verger, où le Nain-Roux accrochait des lanternes en signe de kermesse, ils demandèrent au curé ce qu'il fallait faire.
Ils résolurent enfin d'atteler un chariot pour emmener au village le corps de la femme et ses neuf petites filles. Les sœurs et d'autres paysannes de la famille de la morte y montèrent, ainsi que le curé qui marchait avec peine, étant vieux déjà et fort gros.
Ils rentrèrent dans la forêt et arrivèrent en silence devant l'éblouissement des plaines, où ils virent les hommes nus et les chevaux renversés sur la glace lumineuse entre les arbres. Puis ils marchèrent vers la ferme qui brûlait au milieu du paysage.
En arrivant au verger et à la maison rouge de flammes, ils s'arrêtèrent devant la grille pour contempler le grand malheur du paysan, dans son jardin. Sa femme pendait toute nue aux branches d'un énorme noyer, et lui, montait une échelle pour grimper dans l'arbre, autour duquel les neuf petites filles attendaient leur mère sur le gazon. Il marchait déjà dans les vastes ramures, lorsqu'il vit tout à coup,
sur la lumière de la neige, la foule qui le regardait. Il fit signe de l'aider, en pleurant, et ils entrèrent dans le jardin. Alors le sacristain, le Nain-Roux, l'aubergiste du Lion-Bleu et celui du Soleil-d'Or, le curé avec une lanterne, et beaucoup d'autres paysans montèrent dans le noyer neigeux, au clair de lune, pour dépendre la morte, que les femmes du village reçurent dans leurs bras au pied de l'arbre, comme à la descente de croix de Notre-Seigneur Jésus- Christ.
Le lendemain on l'enterra, et il n'y eut plus d'événements extraordinaires à Nazareth cette semaine-là. Mais, le dimanche suivant, des loups affamés parcoururent le village après la grand'messe, et il neigea jusqu'à midi ; puis le soleil brilla soudainement dans le ciel, et les paysans rentrèrent dîner comme d'habitude et s'habillèrent pour le salut.
En ce moment il n'y avait personne sur la place, car il gelait cruellement. Seuls,
les chiens et les poules vaguaient sous les arbres, où des moutons broutaient un triangle de gazon, et la servante du curé balayait la neige de son jardin.
Alors une troupe d'hommes armés traversa le pont de pierre au bout du village, et s'arrêta dans le verger. Des paysans sortirent de leurs demeures, mais rentrèrent terrifiés en reconnaissant les Espagnols, et se mirent aux fenêtres pour voir ce qui allait arriver.
Il y avait une trentaine de cavaliers, couverts d'armures, autour d'un vieillard à barbe blanche. Ils portaient en croupe des lansquenets jaunes ou rouges, qui mirent pied à terre, et coururent sur la neige pour se dégourdir, pendant que plusieurs soldats habillés de fer, descendaient aussi, et pissaient contre les arbres auquels ils avaient attaché leurs chevaux.
Puis il se dirigèrent vers l'auberge du Soleil-d'Or et frappèrent à la porte. On leur ouvrit en hésitant, et ils allèrent se
chauffer près du feu en se faisant verser de la cervoise.
Ensuite ils sortirent de l'auberge, avec des pots, des cruches, et des pains de froment pour leurs compagnons rangés autour de l'homme à barbe blanche, qui attendait au milieu des lances.
Comme la rue restait déserte, le chef envoya des cavaliers derrière les maisons, afin de garder le village du côté de la campagne, et ordonna aux lansquenets d'amener devant lui les enfants âgés de deux ans et au-dessous, pour les massacrer, selon qu'il est écrit en l'Evangile de saint Mathieu.
Ils allèrent d'abord à la petite auberge du Chou- Vert et à la chaumière du barbier, voisines au millieu de la rue.
L'un d'eux ouvrit l'étable, et une bande de porcs s'en échappa et se répandit dans le village. L'aubergiste et le barbier sortirent de leurs maisons et demandèrent humblement aux soldats ce qu'ils voulaient;
mais ils n'entendaient pas le flamand et entrèrent pour chercher les enfants.
L'aubergiste en avait un qui pleurait, en chemise, sur la table où l'on venait de dîner. Un homme le prit dans ses bras, et l'emporta sous les pommiers, tandis que le père et la mère le suivaient en criant.
Les lansquenets ouvrirent encore l'étable du tonnelier, celle du forgeron, celle du sabotier, et les veaux, les vaches, les ânes, les cochons, les chèvres et les moutons se promenèrent sur la place. Lorsqu'ils enfoncèrent le vitrage du charpentier, plusieurs paysans, parmi les vieillards et les plus riches de la paroisse, s'assemblèrent dans la rue, et s'avancèrent vers les Espagnols. Ils ôtèrent respectueusement leurs chaperons et leurs feutres devant le chef au manteau de velours, en demandant ce qu'il allait faire ; mais lui-même ignorait leur langue, et quelqu'un alla chercher le curé.
Il s'apprêtait pour le salut, et revêtait une chasuble d'or dans la sacristie. Le pay-
san cria : " Les Espagnols sont dans le verger ! " Epouvanté, il courut à la porte de l'église avec les enfants de chœur qui portaient les cierges et l'encensoir.
Alors il vit les animaux des étables circuler sur la neige et sur le gazon, les cavaliers dans le village, les soldats devant les portes, les chevaux liés aux arbres le long de la rue, les hommes et les femmes suppliant autour de celui qui tenait l'enfant en chemise.
Il s'élança dans le cimetière, et les paysans se tournèrent avec inquiétude vers leur prêtre qui arrivait comme un Dieu couvert d'or entre les poiriers, et l'environnèrent devant l'homme à barbe blanche.
Il parla en flamand et en latin, mais le chef haussait lentement les épaules pour exprimer qu'il ne comprenait pas.
Ses paroissiens lui demandaient à voix basse : Qu'est-ce qu'il dit ? Qu'est-ce qu'il va faire ? D'autres en voyant le curé dans le verger, sortaient craintivement de leurs
fermes, des femmes arrivaient en hâte et chuchotaient dans les groupes, tandis que les soldats qui assiégeaient une auberge accouraient au grand rassemblement qui se formait sur la place.
Alors celui qui tenait par la jambe l'enfant de l'aubergiste du Chou-Vert, lui trancha la tête avec son épée.
Ils la virent tomber devant eux, et puis le reste du corps qui saignait dans le gazon. La mère le ramassa et l'emporta en oubliant la tète. Elle courut vers sa maison, mais se heurta contre un arbre et tomba à plat ventre sur la neige, où elle demeura évanouie, pendant que le père se débattait entre deux soldats.
De jeunes paysans jetèrent des pierres et des morceaux de bois sur les Espagnols, mais les cavaliers abaissèrent leurs lances tous ensemble, les femmes s'enfuirent et le curé se mit à hurler d'horreur avec ses paroissiens, au milieu des moutons, des oies et des chiens.
st. WANDKILLE
Les plantes folles ont envahi le^' arcades dont la pierre tombe en poussière.
Cependant, comme les soldats s'éloignaient de nouveau dans la rue, ils se turent pour voir ce qu'ils allaient faire.
La bande entra dans la boutique des sœurs du sacristain, puis elle sortit tranquillement sans faire de mal aux sept femmes qui priaient à genoux sur le seuil.
Ensuite ils allèrent à l'auberge du Bossu de Saint-Nicolas. Là aussi on leur ouvrit immédiatement pour les apaiser, mais ils reparurent au milieu d'un grand tumulte, avec trois enfants sur les bras, entourés du Bossu, de sa femme et de ces filles, qui les suppliaient les mains jointes.
Arrivés devant le vieillard, ils déposèrent les enfants au pied d'un orme, où ils restèrent assis sur la neige en leurs habits de dimanche. Mais l'un d'eux, qui avait une robe jaune se leva, et courut en vacillant vers les moutons. Un soldat le poursuivit, l'épée nue, et l'enfant mourut la face dans l'herbe, pendant que l'on tuait les autres autour de l'arbre.
Tous les paysans et les filles de l'aubergiste prirent la fuite en poussant de grands cris, et rentrèrent dans leurs fermes. Resté seul dans le verger, le curé suppliait les Espagnols avec des hurlements, allant, à genoux, d'un cheval à l'autre, les bras en croix, tandis que le père et la mère, assis sur la neige, pleuraient pitoyablement leurs enfants morts, étendus sur leurs jambes.
En parcourant la rue, les lansquenets remarquèrent la grande maison bleue d'un fermier. Ils voulurent enfoncer la porte, mais elle était de chêne et couverte de clous. Ils prirent alors des tonneaux gelés dans une mare devant le seuil, et s'en servirent pour monter à l'étage où ils pénétrèrent par la fenêtre.
Il y avait eu une kermesse en cette ferme, et des parents étaient venus manger des gaufres, du flan et du jambon avec leurs familles. Au bruit des vitres brisées, ils s'étaient rassemblés derrière la table cou-
verte de cruches et de plats. Les soldats entrèrent dans la cuisine, et après une grande bataille, où plusieurs furent blessés, ils s'emparèrent des petits garçons, des petites filles et du valet qui avait mordu le pouce d'un lansquenet, et sortirent en fermant la porte derrière eux pour empêcher les habitants de les accompagner.
Ceux du village qui n'avaient pas d'enfants quittèrent lentement leurs maisons et les suivirent de loin. Quand ils vinrent devant le vieillard en portant leurs victimes, ils les jetèrent sur le gazon et les tuèrent paisiblement, avec leurs lances et leurs épées, pendant que sur toute la façade de la maison bleue, les femmes et les hommes penchés au fenêtres de l'étage et du grenier, blasphémaient et s'agitaient éperdument au soleil, en voyant les robes rouges, roses ou blanches de leurs petits, immobiles sur l'herbe entre les arbres. Puis les soldats pendirent le valet de ferme à l'enseigne de la demi-lune de l'autre côté de la rue, et il y eut un long silence dans le village.
loo LES ECRIVAINS BELGES
Le massacre s'étendait maintenant. Les mères s'échappaient des maisons, et à travers les jardins et les potagers, essayaient de fuir dans la campagne, mais les cavaliers les poursuivaient et les refoulaient dans la rue. Des paysans, le chaperon dans leurs mains jointes, suivaient à genoux ceux qui entraînaient leurs enfants, parmi les chiens qui aboyaient joyeusement dans le désordre. Le curé, les bras vers le ciel, courait le long des maisons et sous les arbres, en priant désespérément comme un martyr, et des soldats, tremblant de froid, soufflaient dans leurs doigts en circulant sur la route, ou, les mains dans les poches de leurs hauts-de-chausses et l'épée sous le bras, attendaient devant les fenêtres des maisons, que l'on escaladait.
En voyant la douleur craintive des paysans, ils entraient par petites bandes dans les fermes, et dans toute la rue c'étaient les mêmes scènes. Une maraichère, qui habitait la vieille chaumière de briques
MAURICE MAETERLINCK loi
roses près de l'église, poursuivait avec une chaise deux hommes qui emportaient ses enfants dans une brouette. Elle devint malade en les voyant mourir, et on la fit asseoir sur le siège, contre un arbre de la route.
D'autres soldats grimpèrent dans les tilleuls, devant une ferme peinte en lilas, et enlevèrent des tuiles pour s'introduire dans la maison. Quand ils revinrent sur le toit, le père et la mère, les bras tendus, s'élevèrent aussi dans l'ouverture, et ils les enfoncèrent plusieurs fois, en leur donnant des coups d'épée sur la tête, avant de pouvoir descendre dans la rue.
Une famille, enfermée dans la cave d'une énorme chaumière, pleurait par le soupirail, où le père agitait furieusement une fourche. Un vieillard chauve sanglotait tout seul sur un tas de fumier, une femme en jaune s'était évanouie sur la place, et son mari la soutenait par les aisselles, en criant, à l'ombre d'un poirier ;
une autre, en rouge, embrassait sa petite fille qui n'avait plus de mains, et lui soulevait alternativement les deux bras pour voir si elle ne voulait pas remuer. Une autre s'échappa dans la campagne, et les soldats la poursuivaient entre les meules, à l'horizon des champs de neige.
Sous l'auberge des IV fils Aymon, se voyait le tumulte d'un siège. Les habitants s'étaient barricadés, et les soldats tournaient autour de la maison sans pouvoir y pénétrer. Ils essayaient de grimper jusqu'à l'enseigne par les espaliers de la façade, lorsqu'ils aperçurent une échelle derrière la porte du jardin. Ils l'appliquèrent contre le mur et montèrent à la file. Mais l'aubergiste et toute sa famille leur lancèrent alors par les fenêtres, des tables, des chaises, des assiettes et des berceaux. L'échelle se renversa, et les soldats tombèrent.
Dans une cabane de planches, au bout du village, une autre bande trouva une paysanne qui lavait ses enfants dans une
cuve devant le feu. Etant vieille et presque sourde, elle ne les entendit pas entrer. Deux hommes prirent la cuve et l'emportèrent, et la femme ahurie les suivit avec les vêtements des petits qu'elle voulait habiller. Mais quand elle vit tout à coup sur le seuil, les taches de sang dans le village, les épées dans le verger, les berceaux renversés dans la rue, les femmes à genoux, et celles qui agitaient les bras autour des morts, elle se mit à crier formidablement, en frappant les soldats qui déposèrent la cuve pour se défendre. Le curé accourut aussi et les mains jointes sur sa chasuble, implora les Espagnols devant les enfants nus qui se lamentaient dans l'eau. Des soldats arrivèrent qui l'écartèrent et lièrent la paysanne folle à un arbre.
Le boucher avait caché sa petite fille, et, appuyé contre sa maison, regardait avec indifférence. Un lansquenet, et un de ceux qui avaient une armure, entrèrent chez lui, et découvrirent l'enfant dans un
chaudron de cuivre. Alors le boucher, désespéré, prit un de ses couteaux et les poursuivit dans la rue, mais une bande qui passait le désarma, et le pendit par les mains, aux crocs du mur, entre les bêtes écorchées, où il remua les jambes et la tête en blasphémant jusqu'au soir.
Du côté du cimetière, il y avait un grand rassemblement devant une longue ferme peinte en vert. L'homme pleurait à chaudes larmes sur le seuil ; comme il était très gros et de joyeuse figure, des soldats assis au soleil, contre la muraille, l'écoutaient avec attendrissement en caressant le chien. Mais celui qui entraînait l'enfant par la main, faisait des gestes pour dire : " Que voulez-vous .? ce n'est pas ma faute!"
Un paysan pourchassé, sauta dans une barque amarrée au pont de pierre, et s'éloigna sur l'étang avec sa femme et ses enfants. N'osant pas se risquer sur la glace, les soldats marchaient pleins de colère dans les roseaux. Ils montèrent sur les saules de
Illustration ue George Mixxe, pour le Poème " Désirs d'Hiver " (des *' Serres Chaudes" de Maeterlinck)
la rive pour tâcher de les atteindre avec leurs lances, et n'y parvenant pas, ils menacèrent longtemps toute la famille épouvantée au milieu de l'eau.
Le verger cependant était toujours plein de monde, car c'est là que l'on tuait la plupart des enfants, devant l'homme à barbe blanche qui présidait au massacre. Les petits garçons et les petites filles qui marchaient déjà seuls s'y réunissaient aussi et regardaient curieusement mourir les autres, en mangeant les tartines de leur goûter, ou se groupaient autour du fou de la paroisse qui jouait de la flûte sur l'herbe.
Alors il y eut tout à coup un long mouvement dans le village. Les paysans couraient vers le château qui se trouve sur une hauteur de terre jaune, au bout de la rue. Ils avaient aperçu le seigneur penché sur les créneaux de sa tour, d'où il contemplait le massacre. Et les hommes, les femmes, les vieillards, les mains tendues, le suppliaient comme un roi dans le ciel, avec
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son manteau de velours violet, et sa toque dorée. Mais lui, levait les bras, et haussait les épaules, pour marquer son impuissance, et comme il l'imploraient de plus en plus terriblement, la tête nue, agenouillés sur la neige, en poussant de grandes clameurs, il rentra lentement dans la tour, et les paysans n'eurent plus d'espoir.
Lorsque tous les enfants furent tués, les soldats fatigués essuyèrent leurs épées dans l'herbe, et soupèrent sous les poiriers. Ensuite les lansquenets montèrent en croupe, et ils quittèrent tous ensemble Nazareth par le pont de pierre, comme ils étaient venus.
Puis le soleil se coucha dans la forêt rouge qui changeait la couleur du village. Las de courir et de supplier, le curé s'était assis sur la neige devant l'église, et sa servante regardait près de lui. Ils voyaient la rue et le verger couverts de paysans en habits de fête, qui circulaient sur la place et le long des maisons. Des familles, l'en-
fant mort sur les genoux ou dans les bras, racontaient leur malheur avec étonnement devant les portes. D'autres le pleuraient encore où il était tombé, près d'un tonneau, sous une brouette, au bord d'une mare, ou l'emportaient silencieusement. Plusieurs lavaient déjà les bancs, les chaises, les tables, les chemises tachés de sang, et relevaient les berceaux jetés dans la rue. Mais presque toutes les mères se lamentaient sous les arbres, devant les morts étendus sur le gazon, et qu'elles reconnaissaient à leurs robes de laine. Ceux qui n'avaient pas d'enfants se promenaient sur la place et s'arrêtaient autour des groupes désolés.
Les hommes qui ne pleuraient plus, poursuivaient avec les chiens, leurs bêtes échappées, ou réparaient leurs fenêtres brisées et leurs toits entr'ouverts, tandis que le village devenait immobile aux clartés de la lune qui montait dans le ciel.
MooRis Maeterlinck.