LE VESTIBULE ET L'ESCALIER
C'est par là que passaient les moines pour regagner leurs cellules.
rural qui n'aurait d'autre souci que la chasse et la perception périodique de ses fermages. Aucun des stigmates de l'ascétisme chez ce solitaire qui, toute la belle saison, vit désormais avec Madame Georgette Leblanc-Maeterlinck, un secrétaire et deux ou trois domestiques, dans le domaine de 14 hectares de St. Wandrille dans le vide silencieux d'un logis si vaste qu'il abritait 400 Bénédictins, du temps où les moines de France n'avaient pas de raisons de s'expatrier. L'hiver, c'est une résidence infiniment plus mignonne — celle où mourut Fernand Xau, ancien directeur du Journal — qu'habite le grand écrivain: aux Quatre Chemins près de Grasse. Là encore sous de riantes pergolas à l'italienne, il s'est constitué une retraite inviolable et inviolée où ne parviennent jamais que les rumeurs du mistral chargé des haleines de millions de fleurs qui l'enveloppent de toutes les caresses d'un Paradis. Et comme au monastère de St. Wandrille, où ses
livres s'élaborent au milieu des merveilleuses reliques de treize siècles d'architecture et d'histoire et d'un luxe idyllique d'arbres et de pelouses, c'est toujours l'existence sans ostentation, sans apparat, sans bizarrerie, réglée comme celle d'un bourgeois. Il vit résolument pour lui-même et pour son art et non pour une galerie badaude, avide de spectacles fantasques.
On se couche tôt — après la lecture de quelque chef-d'œuvre ou quelque causerie familière et enjouée, — à S* Wandrille et à Grasse, et on ne s'y lève pas tard. Tout s'y fait doucement, sans hâte, sans fièvre, sans visible effort. A la différence de tant d'autres, Maeterlinck ne " parle pas " ses ouvrages avant de les écrire, pour en éprouver l'effet à l'avance ; ils germent et se développent silencieusement en lui, comme un fruit allant à la maturité avant de souffrir qu'on le cueille ; et la phrase est toute faite, elle coule abondante, et se trace presque sans rature, dès qu'il s'assied devant
une table pour y transcrire le travail cérébral, à destination du dactylographe dont il pourrait presque se dispenser, tant son écriture est nette. ^ Il ne s'impose pas une régulière production quotidienne ; il laisse faire l'inspiration et la réflexion, comme l'arbre fruitier laisse faire le soleil, le vent ou la pluie... S'il le faut, sa plume chômera des semaines entières ; mais il ne permettra pas aux obligations sociales, aux imprévus de la vie, de contrarier la méditation qui prépare à la plume sa besogne. Il ne parcourt que sommairement les journaux— juste assez pour mieux jouir de la paix de sa Thébaïde, en écoutant un instant l'écho du vacarme citadin et des luttes lointaines ; se soustrait rigoureusement aujourd'hui comme autrefois à l'interview, ne reçoit que les rares visites de quelques amis intimes et sûrs — les Quatre
' Il faut faire exception pour les adverbes. Leur longueur éveille chez lui une nervosité subite. Il les écrit rarement jusqu'au bout ; il les contracte ou les ampute : "merveill... " pour " merveilleusement " ou " tranquil... " pour " tranquillement. "
Chemins n'en ont qu'un seul : celui de son cœur — et il écarte avec soin toutes les occasions de compliquer ses jours de la tyrannie des devoirs épistolaires. Ses lettres à ses amis sont tendrement affectueuses ; il y luit parfois un éclair de malicieuse humour ; et, même, quand il s'agit de choses banales, le style en a toujours la belle et large allure de celui que le public savoure en ses livres, — ce qui montre à quel point il lui est inhérent, surtout si on le compare aux secs et incolores billets de plus d'un écrivain en renom, qui, par paresse, avarice, ou indigence, n^étale ses talents qu'en caractères typographiques. ^ Mais ces missives de Maeterlinck sont invariablement courtes et strictement limitées à l'objet qui les motive. Elles n'ont pas, comme la prolixe et belle correspondance de Mme de Sévigné ou celle de Barbey
' Tel était le cas du grand Guy de Maupassant dont la correspondance privée était généralement si dénuée de caractère qu'on l'eut imputée à n'importe qui hormis à l'auteur de Notre Cœur et de Fort comme la mort.
d'Aurevilly, été préméditées, amidonnées, repassées, pour la postérité. La méthode y transparait du penseur qui souffrirait d'avoir à distraire trop longtemps sa pensée du but capital et à l'éparpiller en effusions inutiles ou en besognes superflues. De même, il résiste fermement aux sollicitations de ceux qui lui suggèrent des thèmes spéciaux, lui réclamant une préface pour leurs livres ou un article de revue ou de journal sur telle question particulièrement actuelle. A n'importe quelle condition, l'œuvre " sur commande " lui répugne, autant que la fleur artificielle. Il faut que l'idée ait eu spontanément en lui-même sa racine, sa croissance et sa floraison. Et ainsi de toutes manières, Maeterlinck déblaie, de tout ce qui ne doit pas fatalement l'encombrer, son champ d'activité spirituelle. Le sage qu'il est sait fort bien les dangers du surmenage et veille, comme on le sait déjà, à l'équilibre de ses deux forces par des diversions sportives à la fatigue
mentale, arrosant, sarclant, bêchant aux Quatre Chemins, ou excursionnant en automobile ou en motocyclette; nageant ou péchant à la ligne à S' Wandrille, dans la Fontenelle, la délicieuse rivière qui prend naissance dans le domaine même des anciens moines, le mouille en serpentant à travers ses tapis de cresson, et, filtrée souterrainement par des couches de sol crayeux, offre partout une surface si limpide que Narcisse n'eut voulu du cristal d'un autre miroir. Mais quoiqu'il fasse, tout se fait posément et avec son maximum d'utilité.
Pas une heure n'est perdue en cette existence d'homme libre qui l'a organisée de façon à pouvoir écouter à loisir les voix mystérieuses qui murmurent au fond de nous, à prolonger sans solution de continuité involontaire, sa contemplation des phénomènes psychiques qui fascinent son regard.
Il n'est pas non plus l'esclave d'une de ces manies de poëte qui exigent pour le
labeur de la pensée un décor déterminé, un milieu, une lumière adaptée au rêve.
Maeterlinck écrit là où il se trouve. Dans la spacieuse abbaye de S' Wandrille, des tables de travail s'improvisent, au hasard des allées et venues : sous les vitres d'une verandah; devant un banc qu'ombragent de séculaires frondaisons ; dans la pénombre d'une ancienne grotte d'ermite; ou dans la première venue des pièces que le poëteameublées à son usage. A Grasse, il s'est ménagé ainsi des " laboratoires de littérature " dans une ancienne petite chapelle abandonnée, ou à l'intérieur de la maison ou sur une terrasse ensoleillée d'où les yeux se lèvent sur les cimes bleutées des Alpes ou plongent vers les toitures rousses émergeant des champs d'oeillets, de tubéreuses ou de roses. Ses songes sont à l'aise partout, comme les plantes généreuses qui poussent sur n'importe quel sol. Non pas qu'ils soient indifférents aux suggestions d'un site enchanteur et que cette âme de Bénédictin
8o LES ECRIVAINS BELGES
laïque, affranchie de toute théologie, ne se sente pas, par exemple plus complètement chez elle qu'ailleurs dans ce vieux monastère normand, où, dans les siècles précédents, tant de calligraphes minutieux, de religieux scoliastes, penchaient leurs fronts mystiques sur les parchemins qu'ils enluminaient, dans la pénombre des cellules.
A St. Wandrille, la paix ambiante, lourde de passé historique et de mysticité séculaire, est une nourricière de rêves qui semble faite pour lui, comme lui pour elle. Mais les circonstances auraient installé l'auteur de la Vie des Abeilles où qu'elles eussent voulu, — dans un grenier ou une cave — qu'elles n'auraient pas paralysé sa conception, arrêté l'élan de son esprit, étriqué son mode d'expression. Il a été aussi fécond, au milieu des filatures ou des béguinages de Gand, ou en des appartements du turbulent Paris, que sous le ciel de turquoise et dans l'air embaumé du Midi, ou que dans la mélancolique et
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DANS LE KÔLp; lï AiilclVill lU
MAURICE MAETERLINCK 8i
béate retraite de St. Wandrille, sous les arceaux gothiques qui luttent d'élan et de grâce avec l'architecture des arbres épanouis en face des ruines sacrées.
Il est une habitude dont il a subi quelque temps le despotisme : celle du tabac, sans l'auxiliaire duquel il lui semblait ne pouvoir recueillir et cristalliser l'inspiration. S'il ne l'a pas vaincue, il l'a tournée. S'étant aperçu que la pipe finit par faire expier sa vertu de stimulant, en troublant l'organisme qu'elle a commencé par activer, il en a remplacé le combustible par du tabac dénicotinisé, sans goût mais aussi sans péril ; la pipe fonctionne toujours à côté de la plume, mais elle n'est plus guère que le simulacre inoffensif destiné à satisfaire, tout en le trompant, un besoin machinalement impérieux. Voilà un de ces petits traits où se marque une nature qui sait tout concilier et qui discipline sa volonté sans entrer violemment en guerre contre elle.
De même la tendresse de Maeterlinck pour tous les humbles des races dites " inférieurs " : surtout pour les chiens auxquels il a consacré des pages pleines de sourires si émus. On a lui a connu particulièrement deux de ces amis "pauvres" répondant aux noms de Pelléas et de Golaud, " car un chien aimant, dévoué et loyal déshonore-t'il un nom d'homme ou de héros imaginaire ? " La pitié pour les bêtes, le désir de pénétrer leur mentalité obscure sont parmi les signes des vraies supériorités. Nous avons toujours vu les plus grands hommes se courber pour caresser les infiniments petits, pour essayer de surprendre en eux des vérités mystérieuses réduites à leur plus innocente expression. Et dire que l'auteur de la Vie des abeilles s'intéresse à toutes les " bêtes " et chérit en elles de menues parcelles d'humanité, aussi dignes d'attention affectueuse que les plus grosses et les plus aisément déchiffrables, c'est dire ce que chacun eut pu deviner.
Que pourrais-je ajouter encore à cette rapide esquisse, sinon le regret de la laisser si incomplète, même en y ajoutant la bibliographie des œuvres de Maeterlinck éditées jusqu'à présent ou sur le point de l'être?.. Mon admiration pour Maeterlinck, qui date presque de l'apparition de ce Messie de la grande littérature belge, — aurait dû s'appuyer peut-être sur une analyse beaucoup plus approfondie, mais il eut fallu déborder ce cadre.
Il n'y a donc ici qu'un portrait inachevé. Mais qui oserait tenter, dores et déjà, de fixer définitivement une idéalité dont les racines plongent si loin en arrière, dans le temps, et dont l'épanouissement dans l'espace semble encore si loin de son apogée ! Tout le monde a désormais, en présence de Maeterlinck, la perception d'un de ces puissants flambeaux qui, de siècle en siècle, cherchent de toute leur irradiance à illuminer les issues du noir labyrinthe où la vie et la mort s'égarent éternellement.
Qui peut dire ce que ce flambeau dévoilera, longtemps avant de décroître et de mourir, ou aux bords de quel néant inapprochable il nous mènera, en s'éteignant ? Et ne doit-on pas se borner, en attendant, à simplement le suivre dans sa course audacieuse, en s'emplissant la vision de ses beaux jets d'aurore, en se réchauffant, d'aussi près que possible, à sa flamme qui tremblait d'abord d'effroi, dans les ténèbres, et n'y frissonne plus que d'espoir ?...
Gérard Harry.