CHAPITRE II
Les débuts de Max Buchon
Le $Salinois ne termina pas ses études à Fribourg. Il rentra dans sa ville natale sans être bachelier, en été 1837. Son père était déçu. Il avait trop pris au sérieux les succès scolaires de son fils. Il se montre sévère pour Maximin, lui mesure tout et n’est prodigue envers lui que de rigoureuses remontrances.
En effet, Max refuse de suivre les conseils paternels et de choisir une des carrières proposées par son père. Max serait avocat ou médecin, il gagnerait beaucoup d’argent et deviendrait célèbre. « Ces carrières sont encombrées », répondit Max (4 octobre 1841). Il rêvait aussi de gloire, mais de gloire littéraire. En attendant il vit des petites rentes que lui avait laissées sa mère. Il voyage, il fait des vers. Il pense même à faire du journalisme.
Mais la gloire fut moins empressée qu’il ne le souhaitait, -et l'illusion de ses débuts d’après laquelle « tout le monde allait lui parler de son livre (1) », semblait se dissiper. En effet, l’apprentissage des lettres sera difficile et c’est toute une « suite continuelle de tiraillements » qui s’égrène au long de ses lettres à Charles Magnin : « J’ai 23 ans », écrit-il en 1841, « fort peu de chose dans la tête et fort peu d'énergie dans le caractère, j’ai toujours été, depuis l’en-
(1) Ch. Taurier : Notice sur M. Buchon, traducteur de Gotthelf, op. cit., p- 5.
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fance, triste, rêveur, sans guide et sans conseils. J’ai bien souffert des circonstances et c’est ce qui m’a appris à me défier des autres et de moi-même. Pensez-vous donc, Monsieur, que je puisse sérieusement aller à Paris pour y travailler littérature et, dans le cas d’affirmative, à quelles. règles devrais-je subordonner ce travail ? Cela m’effraie souvent quand j'y pense, il me semble que ce serait. brûler mes vaisseaux. Cependant, mon arrière-pensée ne serait toujours, comme j'ai eu déjà l'honneur de vous le dire, que l’exploitation du journalisme en province. Il me semble que je travaillerai alors par goût, si tant est que j'aie encore du goût pour quelque chose, et que je ne pourrai devenir apte qu'à quelque chose comme cela, par le travail, si je ne suis pas frappé d'incapacité complète. ».
1843, 22 décembre : « J’ai bien souffert... j’aurai encore bien à souffrir. Conservez-moi encore votre bonne estime et cela me vaudra bien des compensations... » 1844, 3 novembre : « Ma vie n’est plus qu’une suite continue de tirail-lements sans nom... pardonnez-moi toujours mes rugosités en considération de ma détresse. »
En outre, le sort de sa sœur l’inquiète aussi : « Elle est si complètement seule et si complètement abandonnée que je ne pourrai plus sortir de Salins avant qu’elle ne soit. établie, ou appuyée sur quelqu'un qui veuille bien s’inté-resser à elle », écrit-il le 3 février 1845.
Les circonstances font les hommes, dit l’un des plus. anciens proverbes français ; et en effet, dans ces luttes ou ces résistances, son caractère d'artiste indépendant. s'affirme. De plus, Charles Magnin le conseille, l’encourage : « L'homme, lui écrit-il, le 30 septembre 1842, est fait. pour le travail, pour une tâche ; sans cela il n’y a que vice ou malheur. Tout ce qui sera pour vous une occupation
fixe, un labeur quotidien, une chaîne, pour trancher le mot, me paraît bon et désirable. » Sans cela, « les esprits d'élite comme le vôtre, tombent dans la rêverie, dans le vague, dans un découragement qui mène au spleen. Le Journalisme qui est une noble occupation de l'esprit, est heureusement aussi, par ses exigences, une chaîne comme Je l’entends ; ainsi aimerais-je à vous voir prendre le parti... »
Il ne lui cache pas les difficultés immenses, mais si «vous sentez la force, mon jeune ami », lui écrit-1l dans la même lettre, « prenez la plume, le succès est certain ».
Déjà 1l écrit dans le journal Le Salinois et il est même tenté de prendre à sa charge l’entreprise de ce journal (1), mais Max se trouva « dans les plus mauvais termes avec la caisse paternelle au point même d’être forcé de recourir pendant quelques semaines à l’hospitalité du propriétaire de ce journal (2) ». La vie est devenue intolérable dans la maison de la rue d’Orgement. Sur l’appel de son ami Gustave Courbet, Max quitte Salins pour gagner Paris. Mais tout ce qu’il y voit l’effraie ; « déjà la première vue de la grande ville ne valut à notre campagnard que l’oppression courroucée d’un homme qui se trouvait inopinément capturé dans un cachot (3) ».
De nature timide, il ne voulut point se mêler au mouvement parisien et il ne songeait qu'à ses montagnes du Jura (4). Et cependant les milieux où il y vit ne restent pas sans influence sur lui. C’est l’époque où, par suite du déve-
(1) Cf. Lettre de Ch. Magnin à M. Buchon, 30 septembre 1842 (Bibliothèque de Salins).
(2) Ch. Tousin, article cité.
(3) M. Bucuon, Le Val d'Héry, Salins, Cornu 1848, p. 33. M. Buchon parle dans ce passage d’Adolphe qui est allé à Paris pour faire ses études,
mais en réalité, semble-t-il, il parle de lui-même. (4) Léon GERMAIN, 0p. cit., p. 6.
loppement du machinisme, la grande industrie commence
à prendre son essor. Ainsi commence à s’opérer la concen-
tration industrielle et capitaliste. Proudhon pourra bientôt écrire dans ses Contradictions économiques : «L’envahissement du monopole dans le commerce et l’industrie est trop connu pour que j'en rassemble les témoignages. » L'industrie rurale et domestique est déjà en régression marquée. Les crises se succèdent et la répercussion de cet état de choses est surtout sensible sur la classe ouvrière en ville. Les journées de 15, 16 et même 17 heures n’étaient pas rares, et pour des salaires qui souvent atteignaient à peine un franc par jour (1).
D'autre part, l'extension du machinisme entraïnait le chômage. Proudhon note en décembre 1839 qu'il y a à Paris « trente mille tailleurs qui ne font rien ; autant à proportion des autres états : on porte à cent cinquante mille le nombre des ouvriers sans ouvrage ». Pour diminuer les prix de la main-d'œuvre, les entrepreneurs, talonnés par la concurrence, ont déjà recours, et largement, au travail des femmes et même des enfants. L’état intellectuel et moral de la classe ouvrière se ressentait inévitablement des conditions matérielles qui lui étaient faites. La misère vouait les jeunes ouvrières à la dégradation morale, et les hommes découragés, écrasés sous le poids de leur détresse, perdaient le sentiment de leur dignité.
C'est sûrement à cet état de chose que pense Max Buchon quand 1l se demande :
« Notre temps vaut-il mieux que l’ancien ne valait ?
Coule-t-1l moins de pleurs qu’alors il n’en coulait ? Et la faim qui grelotte
(1) Cf. A. Cuvirier : Proudhon, Éditions Sociales, Paris 1937, (CE
Impose-t-elle au pauvre un joug moins inhumain Que celui sous lequel le Grec ou le Romain Torturait son ilote ? » (1)
De même, il trouve que le sort de la femme n’a pas changé, qui était « tant de siècles machine de servage et de lubricité (2) ».
À .cette effervescence sociale s’ajoutait naturellement une effervescence politique, intellectuelle et idéologique. En effet, on voit proposer toutes sortes de solutions. La conscience de classe commence à s'éveiller. Et cet éveil se marque surtout par la naissance du journalisme ouvrier. Organisateurs du travail, communistes humanitaires, saint-simoniens, fouriéristes, prêchent la suppression de la misère, demandent le renversement d’une société qu'ils déclarent impuissante et corruptrice, et la création d’une société nouvelle fondée sur le principe d’une nouvelle répartition. Des idées et doctrines d’un socialisme utopique se répandent rapidement dans le public. Celles de Charles Fourier surtout obtiennent un grand succès. Il rêvait de faire disparaître le double fléau du parasitisme commercial et de l’incohérence industrielle, en instituant des phalanstères, où toutes les vocations seraient respectées et tous les goûts satisfaits. Dans son système nous
(1) M. Bucnon, Poésies, Javel, Arbois, 1843.
(2) Ibid. Cf. aussi le passage dans Val d'Héry de Max Buchon (op. cit., p. 34), où Adolphe, arrivé à Paris, se rendait compte de la misère dont la cause était « ces gacheurs de lois » et qui ne se souciaient pas de « ces pauvres petites filles sans protection et sans conseils. »
De même, les vers de V. Hugo: qui évoquent la pitié pour ces enfants obligés à travailler précocement :
É « Ils s’en vont travailler quinze heures sous des meules
Innocents dans un bagne. anges dans un enfer... Travail mauvais qui prend l’âge tendre en sa serre, Qui produit la richesse en créant la misère ». (Les Contemplations, IIT, IT (Melancholia), pp. 135, 136.) (Édit. Michel Lévy, Paris 1856).
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voyons ce rêve comme une chose concrète et minutieusement réalisée dans ses plus petits détails. Il est le premier en date des socialistes, et particulièrement des collectivistes, et, avec ses idées d’un romantisme révolutionnaire, l'élève et l'héritier de Jean-Jacques Rousseau (1).
Fourier légua son héritage intellectuel et la direction de son école à Victor Considérant (2), concitoyen de Max Buchon. Ce qui caractérise surtout Victor Considérant, c’est son amour de la liberté. C’est la liberté qui est le « principe actif » de « l'harmonie sociale », ou « la liberté dans l’homme est la santé de l’âme », comme dit Voltaire (3).
(1) Il y a dans Fourier une critique de la civilisation, et puis une reconstitution de la civilisation, l'Humanité étant abolie. E. Faauer (Politiques et Moralistes du XIX® siècle, Société Française d'imprimerie, tome Il, p. 43, Paris 1903) dit : « Si Fourier avait commencé par sa critique et continué par sa réédification, il aurait suivi exactement la marche de Rousseau du Discours sur les Arts au Contrat social. »
(2) Victor Considérant (1808-1893) est Salinois et le principal interprète de la doctrine fouriériste. Il dirigea les journaux le Phalanstère et la Phalange (1836-1840) ; à partir de 1840, il s’efforce de mettre l'école à même de jouer son rôle jusque dans la politique. Dans la Démocratie pacifique, il préconise une politique qui, organisant la paix à l'extérieur, travaille à la solution de la question sociale, non pour la suppression de la propriété, mais par l’association du travail, du capital et du talent. (Cf. H. Bourain, Victor Considérant, sa vie et son œuvre, Lyon, Imprimeries réunies, 1909).
(3) Combien Victor Considérant aimait cette liberté et combien :l représente des idées chères à toute la nation, surtout de nos jours {il y à juste 100 ans) c’est ce que prouve son livre intitulé : De la Politique générale el du rôle de la France en Europe (publié en 1840). Il y démontre (p. 10) que «la France doit prendre pour But d’activité l’établissement de l'unité des nations, non dans une simple vue d’ambition, mais dans une haute vue de Bien général et d’'Humanité, et qu’elle doit marcher à la réalisation de ce But, non pas en subjuguant les nations, mais en organisant leur Association... L'esprit de Domination et de Conquête n’est plus l'esprit de la France. La France veut la Liberté, le Développement et la Fraternité des peuples, elle ne veut pas leur Oppression ; ceux-même de ses enfants qui se sont rangés sous le drapeau de la guerre, ne veulent la guerre que parce qu’ils croient que c’est avec son épée que la France doit défendre sa Liberté et fonder la Fédération des Nations. » (C’est Considérant qui met des majuscules).
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Ces spectacles de la vie, ces milieux de piété sociale et de fouriérisme ont contribué à former Buchon. Ce jeune homme qui n'avait jamais goûté les pures joies de la famille, s'était épris de ces idées nouvelles. Aimant la liberté qu'il a goûtée à peine jusqu’à présent, doué « d’un esprit net et d’un grand bon sens, poussé même jusqu’au positivisme..., Buchon réunissait mieux que personne les dispositions requises pour se rallier au phalanstère (1) », et les idées de son compatriote et de son concitoyen trouvèrent le chemin de son esprit et de son cœur. Il se lie d'amitié avec V. Considérant (2) et devient phalantérien et momentanément tout au moins phalanstérien convaincu. Ce fut à cette époque qu'il écrivit les vers :
« Et toi qui disséquas nos maux pour les guérir,
Toi qu’un jour l’avenir fera grand et sacré, Toi qu'on ne comprend bien qu'après avoir pleuré, Fourier, je te salue (3)! »
Plus qu'à la partie économique du système fouriériste, il s’attachait au principe de l'attraction passionnelle : l’'amourdieu au-dessus des lois et des nécessités de la vie (4). A ces idées Max voulait même gagner son ami fribourgeoïis, Alexandre Daguet. Il lui exposait sa nouvelle foi en vers et en prose. Il lui parlait de l'amour, « mot sacré par lequel l’homme se divinise...,bien suprême, couronne d’or..; l'amour remplace tout et rien ne le remplace (5). » « Oui,
(1) Charles Tousix, Les Gaudes, Ce que j'ai vu, 16 janvier 1893.
(2) Buchon lui a dédié en 1848, « en souvenir de sa ville natale et en témoignage d’attachement personnel », son premier roman Le Val d'Héry.
(3) Poésies, Javel, Arbois, 1843.
(4) Cf. H. Perrocnon, op. cit., p. 19, De même Cf. Poésies franc-comtoises, op. cit., la pièce Jeunesse.
(5) Dans ses Poésies, où Buchon apporte à Charles Magnin « son bouquet d’amoureuse et blanche poésie », on trouve un grand nombre de
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mon cher Daguet, je n’ai qu’une ambition dans ma vie. C’est en arriver à pouvoir être utile à la cause de Fourier. Aussitôt que je serai libre, j'irai me joindre gratis aux travailleurs de la Démocratie pacifique et leur servir soit de manœuvre, soit de collaborateur. Tout me sera bon et j'aurai juste assez de fortune pour ne leur demander aucun salaire (20 janvier 1845) (1). »
C’est aussi à cette date que Max Buchon entre en rapport avec la pensée de Proudhon et par la suite avec Proudhon lui-même, avec ce Proudhon dont il disait plus tard : « Si nous avons le malheur de perdre Proudhon, nous sommes perdus (2). » On nous dit en effet que « Proudhon s’entendait assez bien avec un ami de Courbet, ami de collège, ami d’adolescence (3) ». « Proudhon avait les yeux fixés sur l’avenir. Il inventoriait d'avance la cité d’avenir, la cité de joie, de piété, de vérité et de justice sociale (4). » Quoiqu'il « ne reconduisit pas les poètes et les artistes à la porte de sa République, avec des guirlandes de roses (5) », Buchon s’enthousiasma pour lui. Ce n'étaient peut-être pas tant ses doctrines qui l’attirèrent tout d’abord, que son cœur noble et son esprit sincère. Tel fut bien le caractère des relations qui unirent dès cette époque Buchon à Proudhon et Proudhon à Buchon (6).
Rentré à Salins, Buchon, secondé par Considérant, com-
vers d'inspiration religieuse, mais d’un caractère encore beaucoup moins nettement catholique que dans ses Essais poétiques.
(1) H. PerrocnoN, op. cit.
(2) Cf. La lettre de Courbet à Chaudey sur là mort de Proudhon, datée d'Ornans, le 2% janvier 1865. La lettre est publiée par E. Droz dans Société d'Émulation du Doubs, 1910, p. 255.
(3) G. Kanx, Les amis de lettres de Gustave Courbet, Max Buchon. Extrait du Figaro, reproduit dans le Salinois, 21 janvier 1998.
(4) G. KAAN, op. cit., 21 janvier 1928.
(5) Lbid.
(6) Cf. La lettre déjà citée de Courbet à Chaudey.
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mence par exposer les théories nouvelles dans la Dèmocralie pacifique de Considérant et dans les journaux libéraux du Jura. De nouveaux et courts séjours à Paris où il fut mêlé de nouveau aux troupes socialistes, l’ont affermi dans sa nouvelle foi et, enthousiaste et rempli d’une conviction ardente, il n'hésite pas à prêcher d'exemple luimême. Il « convoque à des réunions en pleine campagne, au lieudit les Engoulirons, entre Salins et Arbois, tous les aspirants républicains-socialistes d’alentour. Il lit et commente des pages de Proudhon ou de Fourier ». Son caractère droit et sa bonté d’âme attiraient à lui d’ailleurs «tout le menu peuple qui peinait sur la glèbe ». Sa parole âpre convenait à l’auditoire. On se séparait en clamant : « Avec Max Buchon, bûchons (1) !...»
En résumé, les premiers séjours de Buchon à Paris ont exercé sur lui une influence considérable. Mêlé aux troupes socialistes, tout en s'inspirant de leur romantisme révolutionnaire, Max Buchon se laissa conquérir complètement par ce romantisme social et politique. Cependant, si l’on considère combien sa vie antérieure prédisposait Max Buchon à s’enthousiasmer pour la nouvelle foi, si l’on prend en considération le caractère indépendant qu'il a déjà manifesté à maintes reprises, on comprendra que l'influence du romantisme social et politique ne peut pas être une influence définitive. Ses séjours à Paris ont exercé sur Max Buchon une tout autre influence encore. S’ennuyant dans la capitale et ne songeant qu’à ses montagnes, Buchon s’est affermi dans l’amour de son pays natal. Ramené à son mont Poupet par la force de tous les souvenirs et par le charme de cette liberté d’allures
(4) Ch. Lécer : Courbet, op. cit., p. 19.
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et de sentiments qu'il trouvait en si grand contraste avec les habitudes parisiennes, Max Buchon commence à accorder une plus grande importance aux choses et aux gens de chez lui. Il commence à éprouver une affectueuse sympathie pour ses paysans et leurs sentiments. Il s’intéresse à leurs occupations, à leurs coutumes. Déjà il aime à collectionner leurs vieilles chansons et commence à pressentir une poésie du peuple.
De plus, son cœur est encore plein de souvenirs de son
passage à Fribourg. Non pas qu’il ait envie de revoir ses .
anciens maîtres, mais les merveilles de la nature qui l’entouraient là-bas et qui lui ont inspiré alors « tant de douces et souriantes poésies », l’attirent de nouveau. À Paris, où il ne peut « étudier la nature qu'aux jardins publics », les horizons lui sont trop étroits et nous voyons Buchon de nouveau en Suisse, sac au dos. « J'ai traversé de nouveau votre belle Suisse d’un bout à l’autre », écrit-1l à Daguet en 1841, « Genève, Berne, Lucerne, Altorf, Lugano, Milan ; il y avait de la poésie à recueillir sans doute dans une telle traversée. Car je les aime, voyez-vous, vos grandes montagnes et vos beaux lacs. » Il regrette de ne pas avoir eu plus tôt « l’intelligence de toutes les beautés, de toutes les merveilles qui l’entouraient (1) ».
Il s’indigne des « insipides, des épiciers, députés et académiciens » qui encombrent la Suisse : « Il n’est pour moi un site de vos montagnes », écrit-il dans la même lettre à Daguet, « qui n'ait été pollué de leurs regards, mais les mélodies que chantent vos lacs, vos vallées et vos cascades, il n’y ont rien compris. Ils n’y comprendront jamais rien. Leur contact a seulement vénalisé d’une hideuse
(1) CF. H. PerrocnoN, op. cit., lettre datée du 28 juin 1841.