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façon vos campagnards, si beaux dans leurs principes, dans leur fraîcheur, dans leur naïveté native, mais il vous reste la majesté des lieux, la poésie des siècles, et celle-là est en dehors de leur atteinte ». D'une représentation de Guillaume Tell à laquelle il avait assisté à l'Opéra à Paris, Buchon écrit à Daguet la même année : « L'aspect fictif de vos montagnes, le bercement indéfinissable des symphonies produisirent sur ma pauvre machine une telle impression, que je me suis niaisement mis à pleurer. Oh! ces badauds de Paris, ils ont pour eux sans doute l’aménité des formes, la mélodie du langage, la désinvolture des manières, mais eux ils n'ont pas, comme vous, une patrie. Ils n’ont vu la nature, ils ne l’ont étudiée qu’au jardin du Luxembourg, ou au coin de la rue où ils sont nés (1). »
Dans ces lettres, nous remarquons que Buchon commence à regarder mieux. De plus, son voyage lui révélait non seulement de nouvelles merveilles de la nature, mais encore une Suisse toute vivante et pittoresque : il a écouté les sons des flûtes, le tintement des clochettes des vaches sur les montagnes ; il se familiarisait avec les coutumes régionales, les fêtes et chansons populaires. Se rendant de Berne à Lucerne, Buchon est heureux d’apprendre au canton d'Obwalde quelque chose de « la grande figure de saint Nicolas de Flüe », de même qu’au canton de Schwyz quelque chose de « la légende d’Einsiedeln ». Pour mieux la connaître il s’adresse à Daguet, en le priant de lui « apprendre la légende et tant d’autres, de même que la traduction de quelques-uns des Ranz des vaches, si riches de belles poésies (2) ». D’autres grandes figures
(1) Lbid., lettre datée du 7 décembre 1841.
(2) Ibid., lettre datée du 7 décembre 1841.
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le passionnent encore; Guillaume Tell en particulier ; il s’enthousiasme pour le grand héros de la liberté et 1l est enchanté d'apprendre par la ballade d’Uhland comment Tell est mort. L’enthousiasme pour le héros et pour la liberté lui inspire même la pensée de traduire la ballade. Sorti du collège avec quelques connaissances dans la langue allemande, Buchon se met déjà à l’œuvre...
En 1843, quand paraissent chez Javel, à Arbois, ses nouvelles Poésies (1), Max Buchon éprouve toutes les influences que nous avons essayé de montrer. De plus, dans sa nouvelle plaquette de vers, le caractère de ses premiers Essais persiste. Ils s’affirment seulement en une forme encore beaucoup plus heureuse. Nous y retrouvons les thèmes familiers, l'inspiration toute-puissante, le pessimisme désabusé et larmoyant, le Moyen Age légendaire ; les influences parisiennes telles que les nouvelles idées sociales de Fourier, et les influences suisses, telles que la description de la vallée de la Reuss (2). Mais trois éléments nouveaux montrent déjà le travail en train de s’opérer dans l'esprit du poète. C’est d’abord la traduction en vers de quelques ballades d’'Uhland, choisies parmi les plus simples, et surtout la traduction, ou plutôt limitation de la ballade qui glorifie le héros de la grande liberté (3). C’est ensuite son programme de travail et de vie que Buchon nous dévoile pour la première fois et qu'il nous décrit dans les vers que voici :
« Les tout petits oiseaux, dans leur nid d’herbe rousse, Chantent sans que personne au monde s’en courrouce, Et leurs plus grands désirs se trouvent assouvis, Quand ils savent où prendre un grain de chenevis :
(1) Mince brochure de seize pages, imprimée in-8° sur deux colonnes. (2) CE. aussi Pont du Diable (Poésie). Le Salinois, 27 septembre 1840. (3) Mort de Tell, Émulation de Fribourg, 1842.
SE OATMEES
Comme eux je chanterai, si l’on me laisse faire, Et comme eux je saurai d'un rien me satisfaire, Si pour ce pays âpre et fier où je suis né, Avant de m'en aller là-haut, il m'est donné
De finir humblement, selon ma fantaisie,
Mon bouquet d’amoureuse et blanche poésie. »
C'est finalement et surtout l’amour du pays natal et, comme conséquence, la pittoresque précision de certains coins. Par là se glisse déjà le réalisme. Les souvenirs personnels du poète l’emportent sur les clichés littéraires, la sincérité triomphe de ce qu'il croit être les exigences de la mode :
« Plus ne vous souvient-1l des rondes dans la grange, Où chacun posément sur deux lignes se range,
Pendant que les grands bœufs au poil luisant et roux S'étonnent dans l’étable et guettent par les trous (1) ? »
C'est à ces poètes déjà rustiques qu’il songeait lorsqu'il disait en 1867 (2) : « Mon programme était déjà tout tracé quand je rencontrai les poésies de Hébel. Si je m'’attachai avec tant d'amour à l’œuvre de cet excellent homme, c’est que j’entrevoyais au delà de sa tâche si bien remplie, celle que je voudrais avoir mieux remplie moi-même ». Goût de la littérature allemande, prédilection pour la poésie du peuple, telles sont les causes qui portaient ensuite Max Buchon à goûter les poésies de Hebel. Une cause fortuite les lui fait connaître
Il a rencontré à Salins un ouvrier ébéniste, le Badois Scheibel, qui riait de bon cœur en lisant les poésies de Hébel. Lui-même a beaucoup de peine à s'attaquer directement à ce « texte patois ». Mais Scheibel lui explique
{1) La vallée de la Reuss, Poésies, Javel, Arbois, 1843. (2) Max Bucnon, Œuyres choisies, t. 1, 1878, Avant-propos, p. 3.
mot à mot et à mesure qu’avance cette initiation, Buchon habille en vers français le poète de Carlsruhe : « J’ai traduit, pourra-t-il annoncer à Ch. Magnin, le 3 novembre 1844, six cents vers de Hebel, un poète patois du duché de Bade, auquel tous les Allemands ne peuvent pas mordre et que je vais me faire expliquer par le père de la petite Scheibel. Je trouve tant de charme à ce travail que j'espère bien, cet hiver, traduire le volume tout entier. » Cette étude lui inspire le désir de visiter le pays décrit dans ces tableaux populaires. Ce voyage était déjà un vieux rêve auquel son père s’était toujours opposé. En 1842 il confessait à Ch. Magnin : « Mon père jouit de cinq mille francs de rentes ; j’ai une sœur et des oncles assez bien disposés à mon égard. Il me semblait qu’en désespoir de cause je pourrais, sans porter préjudice à personne, suivre tout doucement le chemin dans lequel on m'avait laissé rentrer : à tort ou à raison, peu importe, le fait n’est plus à discuter. Je vous ai parlé, à mon départ, d’un voyage en Allemagne. J’ignore si on y trouvera son compte, c’est-à-dire s’il aura lieu. Aurais-je le droit de me plaindre d’un refus ? Non, à coup sûr. On me demande avant tout et sans en avoir l’air, des résultats sonnants et bien monnayés, et l'instant où je pourrais les fournir est trop incertain pour qu’il me reste d’autre parti que la résignation... »
Pourtant, au printemps de 1843 il part à pied « avec deux chemises dans son havresac », en main le bâton ferré du touriste et en poche une bourse légère. Ainsi cheminait Buchon à travers la Forêt-Noire, dont l’écho redisait ses Joyeux refrains. De là, il se dirigeait sur la Souabe et le grand-duché de Bade. Tout ce qu'il lisait dans les poésies de Hebel devient réalité : les villages, les
rivières el les bois, les fermes et les fermiers. Il est ravi, il est enchanté ! Il contera plus tard, en tête de sa traduction de Hebel, comment le paysage de la Wiese l’aceueillit « comme une vieille connaissance ».
Après trois mois d'absence, le poète salinois revint dans sa ville natale, la tête et Le cœur pleins de souvenirs qu'il se hâta de coordonner et de livrer à la publicité. Il faisait connaître ses essais de traducteur dans le Salinois. Dans une lettre du 1er août 1844, on le voit donner à Ch. Magnin le secret de sa méthode : « Je me suis remis aux poètes allemands voilà quelques jours, ainsi qu'ont pu vous le donner à penser les deux derniers numéros du Salinois. Si mes traductions ne sont pas toujours très heureuses, je puis vous assurer néanmoins, Monsieur, que j'y travaille avec un véritable bonheur... Voilà en deux mots, comment je procède : je tâche de me pénétrer de l'intention générale de la pièce, puis je reprends tous les détails l’un après l’autre, et je lutte avec eux corps à corps, jusqu’à ce que Je les aie fait entrer tels quels dans mon vers. Quand je n’ai pu y parvenir, je substitue bien à regret un trait à ma facon, qui me semble pouvoir s’harmoniser avec le tout. En somme, je m'efforce de rester toujours littéral, tout en laissant à ma phrase sa liberté d’allure. » Et encore le 3 février 1845 : « Je travaille autant que je peux cet hiver à mes traductions allemandes. »
Cet ardeur pour le travail, la laborieuse initiation par le Badois Scheibel, le voyage en Allemagne et, comme conséquence, une sorte d’adoration pour la blonde Allemagne, eurent pour résultats les Poésies allemandes de J.-P. Hebel, Th. Kœrner, L. Uhland el H. Heine (1).
{1} Salins, Cornu, 1846.