M. DC. LXXVII I AVEC PRIV! LECE DY ROY
'illustre Personne qui a composé les maximes qu'on donne au public avoit des qualitez si grandes et si extraordinaires qu'il est bien difficile de les exprimer par des paroles, quoyqu'on les sente bien, et qu'on en soit vivement touché pour peu qu'on ait eu l'honneur de la connoistre. Elle a convaincu les honnestes gens de son siècle qu'un mérite essentiel et achevé n'est pas de la nature de ces choses qui flatent en vain les espérances des hommes. Elle a esté éga-
lement honorée des grands et des particuliers, et elle avoit établi une espèce d'empire sur les uns et sur les autres par une supériorité naturelle à laquelle tout le monde se soumettoit aisément.
Sans biens , presque sans crédit^ mesme aux dernières années de sa vie, elle avoit une cour nombreuse de personnes choisies de tout âge et de tout sexe, qui ne sortoient jamais d'auprès d'elle que plus heureux et conmie charmez de l'avoir veûë.
Plusieurs mesme^ par des étabiissemens considérables selon leurs différentes conditions, ont éprouvé ce que pouvoit son extresme bonté toujours agissante, toujours ingénieuse, et si féconde en mille moyens de faire du bien que les bons succès ont près-
que toujours suivi Tapplication constante qu^elle avoit à rendre de bons ofQces à ses amis. Sa vie a esté presque toute occupée à leur faire plaisir, et son sommeil mesme, quelque pré cieux qu'il luy.fiist, n'estoit jamais interrompu qu'elle n'en remplist les intervalles par de nouveaux soins de leur procurer quelques avantages.
Cette bonté estoit si pure et si délicate qu'elle ne pouvoit souffrir les moindres médisances et les moindres railleries : elle les regardoit comme de grandes marques de petitesse d'esprit ou de malignité.
Sa charité égaloit sa bonté; ou, pour mieux dire , il y avoit un si juste mélange de l'une avec l'autre qu'elle estoit toujours également préparée à soulager le prochain, et
mesme à prévenir ses désirs et ses besoins, autant qu'elle estoit en estât d'y satisfaire. EUeavoitsi bien trouvé cette parfaite union de toutes les vertus de la société civile avec les vertus chrétiennes qu'elle étoit également respectée des solitaires et des gens du monde.
Jamais im grand cœur ne fut conduit par un esprit plus vaste et plus éclairé. Elle Tavoit rempli de toutes les belles connoissances qui peuvent instruire et polir tout ensemble la raison. Elle sçavoit très-bien les langues espagnole et italienne, et sur tout la véritable morale : les maximes qu'elle en a faites sont des leçons admirables pour se conduire dans le commerce du monde. Elle écrivoit parfaitement bien : la bonté
de son esprit et celle de son cœur luy donnoient une éloquence naturelle et inimitable. Ses sentimens estoient si justes et si raisonnables, que^ pour toutes les choses de bon sens et de bon goust, ils estoient autant d'arrests souverains qui decidoient du prix et du mente de tout ce qu'on soûmettoit à son jugement.
Elle avoit une raison si droite^ et tellement dégagée de tout ce qui trouble ordinairement les autres, que, bien loin d'estre prévenue par des opinions particulières^ elle estimoit la vertu et les bonnes choses par tout où elle les trouvoit dans les personnes et dans les livres, également ennemie de Topiniâtreté et de rindignation qui vient de l'opposition des sentimens , toujours preste
à recevoir la vérité, de quelque costé qu'elle luy fùst présentée. Sa conversation avoit tant de charmes ^ et estoit pleine de choses si utiles, si agréables et si insinuantes, que tout le monde y trouvoit son compte ; et on ne la quittoit jamais qu'on ne se trouvast beaucoup plus honneste, avec plus d'esprit et des sentimens plus élevez.
Jamais personne n'a porté la politesse à un plus haut point de perfection : elle estoit répandue en tout son procédé^ dans les petites conmie dans les grandes choses. Elle avoit une fermeté et une fidélité extresme à garder le secret de ses amis, et une discrétion si fine, si circonspecte et si juste pour tout ce qui regardoit leurs interests, qu'on ne peut rien
imaginer au delà. Tant de rares qualitez iuy avoient acquis Festime et la bienveillance d'un grand Prince^ qui Iuy en a donné des marques essen* tielles jusques à la mort.
Ces grands soins de conserver sa santé, que tant de personnes qui ne la voyoient point accusoient de foiblesse, étoient justifiez lors qu'on la voyoit de prés. La grandeur de son esprit, qui Iuy donnoit tant de veûës inconnues aux autres^ jointe à une longue expérience, Tavoit si bien in* struite de mille voyes secrètes qui pouvoient altérer ou conserver sa santé, que ses amis ont sujet de croire qu'elle leur auroit encore épargné la douleur de l'avoir perdue^ si Dieu n'avoit limité nos jours en leur prescrivant des bornes certaines
que toute la science et toute rindustrie des hommes ne peuvent passer.
Une si belle et si glorieuse vie a esté enfin terminée par une mort très-chrétienne. Cette crainte de la mort qu'elle avoit fait tant de fois paroistre, mais qui estoit beaucoup plus dans ses discours que dans ses sentimens, après quelques derniers efiforts, cessa enfin ^ lors qu'elle vit ce terme fatal de plus prés. Elle s'abandonna aux décrets de la providence de Dieu avec des sentimens si religieux et si dévots, que, pensant uniquement à son salut^ elle compta le reste pour rien. De là vint cette hiunilité profonde qui luy fit ordonner qu'on l'enterrast dans un cimetière^ conmie une personne du peuple, sans pompe et sans cérémonie.
Pour finir enfin son éloge, on peut dire d'elle qu'elle a esté Tomement de son siècle, les délices de ses amis, un bien général^ et qu^elle laisse par sa mort un si grand vuide dans le monde, pour les personnes qui avoient le bonheur de la voir et de la connoistre, qu'il n'y a pas lieu d'espérer qu'on le puisse jamais remplir dignement.
î:.«lty
MAXIMES-
OMME rien n^est plus foible et moins raisonnable que de soumettre son jugement à celuy d^autruy^ sans nulle application du sien, rien n^est plus grand et plus sensé que de le soumettre aveuglément à Dieu, en croyant sur sa parole tout ce qu'il dit.
Le vray mérite ne dépend point du
temps ni de la mode. Ceux qui n^ont point d^autre avantage que i*air de la G>ur le perdent quand ils s^en éloignent. Mais le bon sens, le sçavoir et la sagesse rendent habile et aimable en tout temps et en tous lieux.
Au lieu d'estre attentifs à connoistre les autres, nous ne pensons qu'à nous faire connoistre nous-mesmes. Il vaudroit mieux écouter, pour aquerir de nouvelles lumières, que de parler trop, pour montrer celles que Ton a aquises.
Il est quelquefois bien utile de feindre que Ton est trompé : car, lorsque Ton fait voir à un homme artificieux qu^on reconnoist ses artifices, on luy donne sujet de les augmenter.
On juge si superficiellement des choses que Pagrément des actions et des paroles communes^ dites et faites d^un bon air, avec quelque connoissance des choses qui se passent dans le monde, réussissent souvent mieux que la plus grande habileté.
Estre trop mécontent de soy est une foiblesse. Estre trop content de soy est une sotise.
Les esprits médiocres^ mais malfaits, sur tout les demi-sçavans, sont les plus sujets à Topiniâtreté. Il n^y a que les
âmes fortes qui sçachent se dédire et abandonner un mauvais parti.
La plus grande sagesse de l'honmie consiste à connoistre ses folies.
L^honnesteté et la sinœrité dans les actions égarent les méchans et leur font perdre la voye par laquelle ils pensent arriver à leurs fins, parce que les méchans croyent d^ordinaire qu*on ne fait rien sans artifice.
Cest une occupation bien pénible aux fourbes d^avoir toujours à couvrir. le
défaut de leur sincérité et à réparer le manquement de leur parole.
Ceux qui usent toujours d'artiâce devroient au moins se servir de leur jugement pour connoistre qu'on ne peut gueres cacher long-temps une conduite artificieuse parmi des hommes habiles et toujours appliquez à la découvrir, quoyqu'ils feignent d'estre trompez pour dissimuler la connoissance qu'ils en ont.
Souvent les bienfaits nous font des ennemis, et Tingrat ne Test presque jamais à demi : car il ne se contente pas de n'avoir point la reconnoissance qu'il doit, il voudroit mesme n'avoir pas son bienfacteur pour témoin de son ingratitude.
Rien ne nous peut tant instruire du dérèglement général de l'homme que la parfaite connoissance de nos dérèglemens particuliers. Si nous voulons faire réflexion sur nos sentimens, nous reconnoîtrons dans nôtre ame le principe de tous les vices que nous reprochons aux autres : si ce n^est par nos actions, ce sera au moins par nos mouvemens. Car il n'y a point de malice que l'amour propre ne présente à l'esprit pour s'en servir aux occasions^ et il y a peu de gens assez vertueux pour n'estre pas tentez.
Les richesses n'apprennent pas à ne se point passionner pour les richesses.
La possession de beaucoup de biens ne
donne pas le repos qu^il y a de n^en point désirer.
Il n'y a que les petits esprits qui ne peuvent soufifrir qu'on leur reproche leur ignorance, parce que, comme ils sont ordinairement fort aveugles en toutes choses, fort sots et fort ignorans, ils ne doutent jamais de rien, et sont persuadez qu'ils voyent clairement ce qu'ils ne voyent qu'au travers de l'obscurité de leur esprit.
Il n'y a pas plus de raison de trop s'accuser de ses défauts que de s'en trop excuser. Ceux qui s'accusent par excès le font souvent pour ne pouvoir souffrir qu'on les accuse, ou par vanité de faire
— iO —
croire qu'ils sçavent confesser leurs défauts.
C'est une force d'esprit d'avoûër sincèrement nos défauts et nos perfections; et c'est une foiblesse de ne pas demeurer d'accord du bien ou du mal qui est en nous.
On aime tellement toutes les choses nouvelles et les choses extraordinaires qu'on a même quelque plaisir secret par la veûë des plus tristes et des plus terribles évenemens, à cause de leur nouveauté et de la malignité naturelle qui est en nous.
On peut bien se connoître soy-mesme,
mais on ne s^examine point assez pour cela, et Ton se soucie davantage de pa* roistre tel qu'on doit estre que d'estre en effet ce qu'on doit.
Si l'on avoit autant de soin d*estre ce qu'on doit estre que de tromper les autres en déguisant ce que Ton est, on pourroit se montrer tel qu'on est, sans avoir la peine de se déguiser.
Il n y a personne qui ne puisse recevoir de grands secours et de grands avantages des sciences ; mais il y a aussi peu de personnes qui ne reçoivent un grand préjudice des lumières et des con-
noissances qu^ils ont acquises par les sciences, s^ils ne s^en servent comme si elles leur étoient propres et naturelles.
Il y a une certaine médiocrité difficile à trouver avec ceux qui sont au dessus de nous, pour prendre la liberté qui sert à leurs plaisirs et à leurs divertissemens sans blesser Thonneur et le respect qu'on leur doit.
On a souvent plus d'envie de passer pour officieux que de réussir dans les ofl&ces, et souvent on aime mieux pouvoir dire à ses amis qu'on a bien fait pour eux que de bien faire en effet.
Les bons succès dépendent quelquefois du défaut de jugement, parce que le jugement empesche souvent d'entreprendre plusieurs choses que Tinconsideration fait réussir.
On loue quelquefois les choses passées pour blâmer les présentes, et, pour mépriser ce qui est, on estime ce qui n'est plus.
Il y a un certain empire dans la manière de parler et dans les actions qui se fait place par tout, et qui gagne par
avance la considération et le respect.
Il sert en toutes choses, et mesme pour obtenir ce qu^on demande.
Cet empire qui sert en toutes choses n'est qu'une autorité bienséante qui vient de la supériorité de Tesprit.
L'amour propre se trompe mesme par Tamour propre, en faisant voir dans ses interests une si grande indifférence pour ceux d'autruy qu'il perd l'avantage qui se trouve dans le commerce de la rétribution.
Tout le monde est si occupé de ses
passions et de ses interests qiie ron en veut toujours parler, sans jamais entrer dans la passion et dans Tinterest de ceux à qui on en parle, encore qu^iis ayent le mesme besoin qu'on les écoute et qu^on les assiste.
Les liens de la vertu doivent estre plus étroits que ceux du sang, Phomme de bien estant plus proche de Thomme de bien par la ressemblance des mœurs que le fils ne Test de son père par la ressemblance du visage.
Une des choses qui fait que Ton trouve si peu de gens agréables et qui paroissent raisonnables dans la conversation, c^est quUl n^y en a quasi point qui ne
pensent plûtost à ce quUls veulent dire qu^à répondre précisément à ce qu^on leur dit. Les plus complaisans se contentent de montrer une mine attentive, au mesme temps qu'on voit dans leurs yeux et dans leur esprit un égarement et une précipitation de retourner à ce qu^ils veulent dire ; au lieu qu'on devroit juger que c'est Un mauvais moyen de plaire que de chercher à se satisfaire si fort, et que bien écouter et bien répondre est une plus grande perfection que de parler bien et beaucoup, sans écouter et sans répondre aux choses qu'on nous dit.
La bonne fortune fait quasi toujours quelque changement dans le procédé, dans l'air, et dans la manière de converser et d'agir. C'est une grande fpiblesse de vouloir se parer de ce qui n'est point à soy. Si Ton estimoit la vertu plus
que toute autre chose, aucune faveur ni aucun employ ne changeroit jamais le cœur ni le visage des hommes.
Il faut s'accoutumer aux sotises d^autruy, et ne se point choquer des niaiseries qui se disent en nostre présence.
La grandeur de Pentendement embrassé tout. Il y a autant d'esprit à souffrir les défauts des autres qu'à connoître *eurs bonnes qualitez.
Sçavoir bien découvrir l'intérieur d'autruy, et cacher le sien, est une grande marque de supériorité d'esprit.
Le trop parler est un si grand défaut, qu'en matière d*afifaires et de conversation, si ce qui est bon est court, il est doublement bon; et Ton gagne par la brièveté ce que Ton perd souvent par Texcés des paroles.
On se rend quasi toujours maître de ceux que Ton connoist bien, parce que celuy qui est parfaitement connu est en quelque fiiçon soumis à celuy qui le connoist.
L'estude et la recherche de la venté
ne sert souvent qu^à nous faire voir par expérience i^gnorance qui nous est natu* relie.
On fait plus de cas des hommes quand on ne connoist point jusqu^où peut aller leur suffisance, car Ton présume toujours davantage des choses que Ton ne voit qu*à demi.
Souvent le désir de paroître capable empesche de le devenir, parce que Ton a plus d'envie de faire voir ce que Ton sçait que Ton n'a de désir d'apprendre ce que l'on ne sçait pas.
La petitesse de l'esprit, l'ignorance et
la présomption, font Topiniastreté, parce que les opiniastres ne veulent croire que ce qu^ils conçoivent, et qu^ils ne conçoivent que fort peu de choses.
Cest augmenter ses défauts que de les désavouer quand on nous les reproche.
Il ne faut pas regarder quel bien nous fait un ami, mais seulement le désir qu'il a de nous en faire.
Encore que nous ne devions pas aimer nos amis pour le bien qu^ils nous font,
c*est une marque quMls ne nous aiment gueres s^ils ne nous en font point quand ils en ont le pouvoir. .
Ce n'est ni une grande louange, ni un grand blâme, quand on dit qu^un esprit est ou n^est plus à la mode. S'il est une fois tel quMl doit estre, il est toujours comme il doit estre.
L'amour qu^on a pour soy-mesme est quasi toujours la règle de toutes nos amitiez. Il nous fait passer par dessus tous les devoirs dans les rencontres où il y va de quelque interest, et mesme oublier les plus grands sujets de ressentiment contre nos ennemis, quand ils deviennent assez puissans pour servir à nostre fortune ou à nôtre gloire.
Cest une chose bien vaine et bien inutile de faire l^examen de tout ce qui se passe dans le monde, si cela ne sert à se redresser soy-mesme.
Les dehors et les circonstances donnent souvent plus d^estime que le fonds et la realité. Une méchante manière gâte tout, mesme la justice et la raison. Le comment fait la meilleure partie des choses, et l'air qu'on leur donne dore, accommode et adoucit les plus fâcheuses. Cela vient de la foiblesse et de la prévention de l'esprit humain.
Les sotises d'autruy nous doivent
estre plûtost une instruction qu^un sujet de nous moquer de ceux qui les font.
La conversation des gens qui aiment à régenter est bien fâcheuse. Il feut toujours estre prest de se rendre à la vérité, et à la recevoir de quelque part qu^elle nous vienne.
On s^instruit aussi bien par le défaut des autres que par leur instruction, ^exemple de l'imperfection sert quasi autant à se rendre parfait que celuy de rhabileté et de la perfection.
LU
On aime beaucoup mieux ceux qui
tendent à nous imiter que ceux qui tâchent à nous égaler. Car Pimitation est une marque d estime, et le désir d'estre égal aux autres est une marque d^envie.