‹ Maximes de Mms de SabléChapitre 6 sur 8 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

C^est une louable adresse de faire recevoir doucement un refus par des paroles civiles, qui réparent le défaut du bien qu^on ne peut accorder.

Il y a beaucoup de gens qui sont tellement nez à dire non^ que le non va toujours au-devant de tout ce qu'on leur dit. Il les rend si desagréables, encore bien qu'ils accordent enfin ce qu'on leur demande, ou qu'ils consentent à ce qu'on leur dit, qu'ils perdent toujours

Tagrément qu'ils pourroient recevoir s^ils n'avoient point si mal commencé.

On ne doit pas toujours accorder toutes choses, ni à tous. Il est aussi louable de refuser avec raison que de donner à propos. C'est en cecy que le non de quelques-uns plaît davantage que le ouï des autres. Le refus accompagné de douceur et de civilité satisfait davantage un bon cœur qu^une grâce qu^on accorde sèchement.

Il y a de Pesprit à sçavoir choisir un bon conseil, aussi-bien qu'à agir de soymesme. Les plus judicieux ont moins de peine à consulter les sentimens des au-

très, et c^est une sorte d^habileté de scavoir se mettre sou» la txMUie conduite d*autruy.

Les maximes de la vie chrétienne, qui se doivent seulement puiser dans les véritez de PEvangile, nous sont toujours quasi enseignées selon Pesprit et Phumeur naturelle de ceux qui nous les enseignent. Les uns, par la douceur de leur naturel, les autres, par Taspreté de leur tempérament, tournent et employent selon leur sens la justice et la miséricorde de Dieu.

Dans la connoissance des choses humaines^ notre esprit ne doit jamais se rendre esclave^ en s'assujetissant aux

Êintaisies d^autruy. Il faut étendre la liberté de son jugement, et ne rien mettre dans sa teste par aucune autorité purement humaine. Quand on nous propose la diversité des opinions, il &ut choisir, s'il y a lieu ; sinon, il faut demeurer dans le doute.

La contradiction doit éveiller l'attention, et non pas la colère. Il faut écouter et non fuir celuy qui contredit. Nostre cause doit toujours estre celle de la vérité, de quelque façon qu'elle nous soit montrée.

On est bien plus choqué de l'ostentation que Ion fait de la dignité que de celle de la personne. C'est une marque qu'on ne mérite pas les emplois quand

on se fait de feste; si Ton se fait valoir^ ce ne doit estre que par Téminence de la vertu. Les Grands sont plus en vénération par les qualitez de leur âme que par celles de leur fortune.

Il n'y a rien qui n'ait quelque perfection. Cest le bonheur du bon goust de la trouver en chaque chose; mais la malignité naturelle fait souvent découvrir un vice entre plusieurs vertus, pour le révéler et le publier, ce qui est plùtost une marque du mauvais naturel qu'un avantage du discernement ; et c'est bien mal passer sa vie que de se nourrir toujours des imperfections d'autruy.

Il y a une certaine manière de s'écou-

ter en parlant qui rend toujours désagréable : car c^est une aussi grande folie de s^écouter soy-mesme quand on s^entretient avec les autres que de parler tout seul.

Il y a peu d^avantage de se plaire à soy-mesme quand on ne plaist à personne : car souvent le trop grand amour que Ton a pour soy est châtié par le mépris d'autruy.

Il se cache toujours assez d*amour propre sous la plus grande dévotion pour mettre des bornes à la charité.

Il y a des gens tellement aveuglez, et

qui se flattent tellement en toutes choses, quUls croyent toujours comme ils désirent, et pensent aussi fiedre croire aux autres tout ce qu^ils veulent : quelque méchante raison qu^ils employent pour persuader, ils en sont si préoccupez quUl leur semble qu^ils n^ont qu^à le dire d^un ton fort haut et affirmatif pour en convaincre tout le monde.

LUgnorance donne de la foiblesse et de la crainte; les connoissances donnent de la hardiesse et de la confiance. Rien n^étonne une ame qui connoist toutes choses avec distinction.

Cest un défaut bien commun de

n^estre jamais content de sa fortune, ni mécontent de son esprit.

Il y a de la bassesse à tirer avantage de sa qualité et de sa grandeur pour se moquer de ceux qui nous sont soumis.

Quand un opiniâtre a commencé à contester quelque chose, son esprit se ferme à tout ce qui le peut éclaircir : la contestation Pirrite, quelque juste qu^elle soit, et il semble qu^il ait peur de trouver la venté.

La honte qu^on a de se voir ioûër

sans fondement donne souvent sujet de faire des choses qu^on n'auroit jamais faites sans cela.

Il vaut presque mieux que les Grands recherchent la gloire, et mesme la vanité, dans les bonnes actions, que s^ils n^en étoient point du tout touchez : car, encore que ce ne soit pas les faire par les principes de la vertu, l'on en tire au moins cet avantage, que la vanité leur fait faire ce qu'ils ne feroient point sans elle.

Ceux qui sont assez sots pour s'estimer seulement par leur noblesse méprisent en quelque façon ce qui les a rendus nobles, puisque ce n'est que la vertu de

leurs ancestres qui a fait la noblesse de leur sang.

L^amour propre fait que nous nous trompons presque en toutes choses, que nous entendons blasmer et que nousblasmons les mesmes défauts dont nous ne nous corrigeons point, ou parce que nous ne connoissons pas le mal qui est en nous, ou parce que nous Tenvisageons toujours sous Tapparence de quelque bien.

La vertu n^est pas toujours où Ton voit des actions qui paroissent vertueuses :

on ne reconnoist quelquefois un bienfait que pour établir sa réputation, et pour estre plus hardiment ingrat aux bienfaits qu^on ne veut pas reconnoître.

Quand les Grands espèrent de faire croire qu^ils ont quelque bonne qualité qu^ils n'ont pas, il est dangereux de montrer qu'on en doute : car en leur ostant resperan(te de pouvoir tromper les yeux du monde, on leur oste aussi le désir de £ûre de bonnes actions qui sont conformes à ce qu'ils affectent.

La meilleure nature, étant sans instruction, est toujours incertaine et aveugle. Il faut chercher soigneusement à s'instruire pour n'estre ni trop timide, ni trop hardi, par ignorance.

La société, et mesme l'amitié de la

plupart des hommes, n'est qu'un commerce qui ne durequ'autant que le besoin.

Quoique la pluspart des amidez qui se trouvent dans le monde ne méritent point le nom d'amitié^ on peut pourtant en user selon les besoins, comme d'un commerce qui n'a pas de fonds certain et sur lequel on est ordinairement trompé.

L'Amour, par tout où il est, est toujours lemaistre. Il forme l'ame, le cœur et l'esprit, selon ce qu'il est. Il n'est ni petit ni grand selon le cœur et l'esprit qu'il occupe, mais selon ce qu'il est en luy-mesme ; et il semble véritablement que l'Amour est à Tame de celuy qui

aime ce que Tame est au corps de celuy qu'elle anime.

L'amour a un caractère si particulier, qu'on ne peut le cacher où il est, ni le feindre où il n'est pas.

Tous les grands divertissemens sont dangereux pour la vie chrétienne ; mais entre tous ceux que le monde a inventez il n y en a point qui soit plus à craindre que la Comédie. C'est une peinture si naturelle et si délicate des passions qu'elle les anime et les fait naître dans nôtre cœur, et surtout celle de l'Amour, principalement lors qu'on se représente qu'il est chaste et fort honneste : car, plus il paroît innocent aux âmes innocentes, et plus elles

sont capables d'en estre touchées. On se fait en mesme temps une conscience fondée sur Phonnesteté de ces sentimens, et on s^imagine que ce n^est pas blesser la pureté que d^aimer d*un amour si sage. Ainsi on sort de la Comédie le cœur si rempli de toutes les douceurs de Pamour, et Pesprit si persuadé de son innocence, qu'on est tout préparé à recevoir ses premières impressions, ou plutôt à chercher Poccasion de les faire naître dans le cœur de quelqu'un, pour recevoir les mesmes plaisirs et les mesmes sacrifices que Pon a veûs si bien représentez sur le théâtre.

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