CONDUITE
Jpa vocation est un appel de Dieu pour jg^faire quelque chose. Dieu dit : « Je £veux que cette âme se sanctifie en me servant en un tel emploi.» Or, sa divine bonté nous appelle souvent par des moyens qui nous sont inconnus, mais le plus souvent par le désir véhément qu'il nous donne d'être reçu en un tel état, et par la persévérance à postuler. Après quoi, il ne faut plus douter si notre vocation vient de Dieu ou non.
« Pour tout état il faut une vocation de Dieu, mais surtout pour le sacerdoce, ce qui se voit en Notre-Seigneur même, qui était prêtre éternel, et qui néanmoins n'a voulu se mettre dans l'exercice de cet état qu'après ce témoignage du Père éternel qui dit : « C'est ici mon fils bien aimé, écoutez-le. » Cet exemple, joint à l'expérience que j'ai des désordres arrivés par les
prêtres qui n'ont pas tâché de vivre selon la sainteté de leur caractère, fait que j'avertis ceux qui me demandent mon avis pour le recevoir, de ne s'y engager pas, s'ils n'ont une vraie vocation de Dieu, une intention pure d'y honorer Notre-Seigneur par la pratique de ses vertus, et les autres marques assurées que sa divine bonté les y appelle ; et je suis si fort dans ce sentiment, que, si je n'étais pas prêtre, je ne le serais jamais. C'est ce que je dis souvent à de tels prétendants, et ce que j'ai dit plus de cent fois en prêchant aux peuples de la campagne. »
« Une fois dans une vocation, il ne faut point en sortir, car une personne qui fait un grand voyage, venant à se détourner et à quitter la grande route, se met en danger de ne trouver que des sentiers qui allongent son chemin. Un homme qui aurait son jardin planté de quantité de bons arbres propres à porter d'excellents fruits, s'exposerait, non-seulement à n'en retirer aucun fruit, mais encore à les faire mourir, s'il les changeait incessamment de place et de terroir, et les transplantait d'année en année. Judas ayant été appelé à l'apostolat, et ayant eu tant de part aux grâces de Dieu, crut n'être pas bien, et
ut sftini vi/iv^c,* i ut rftUL,
mieux faire d'une autre sorte: vous en savez l'histoire, et de quelle sorte il s'est perdu. Restons donc où Dieu nous a mis. Avez-vous jamais oui dire qu'un soldat ait quitté sans ordre le poste où son capitaine Ta placé? Quand un soldat est en sentinelle, qu'il tombe de la pluie, qu'il fasse du vent et de la grêle, de la gelée et du froid, que les canons déchargent de tout côté, il ne lui est point permis de se retirer : il faut qu'il demeure, dût-il en mourir , et, s'il est si lâche que de se retirer, il est mis à mort sans aucune miséricorde, et on le fait passer par les armes; et pourquoi? c'est parce qu'il nJest pas demeuré dans la place où son capitaine l'avait mis. De même une âme. Infidèle à sa vocation, elle n'est jamais en repos. Mieux vaudrait pour elle n'avoir jamais commencé, car au moins elle n'aurait pas à rendre compte d'un grand nombre de grâces qu'elle a reçues et dont elle n'a pas profité. Continuons notre voyage au ciel dans le même vaisseau où Dieu nous a mis. La grâce de la persévérance est la plus importante de toutes; c'est elle qui couronne toutes les autres grâces, et la mort qui nous trouve les armes à la main est la plus glorieuse et la plus désirable. Notre-Seigneur a voulu finir comme il a vécu : sa vie ayant été rude et pénible, sa mort a été rigoureuse et
cruelle, sans mélange d'aucune consolation humaine. C'est pour cela que plusieurs ont eu cette dévotion d'aimer à mourir seuls, abandonnés des hommes, dans la confiance d'avoir Dieu seul pour les secourir. »
« Il faut appliquer des remèdes aux membres malades par différents emplâtres de douceur, de menaces, de prières et d'avertissements, et tout cela sans espérance d'autre bien que celui qu'il plaira à Dieu d'y opérer par lui-même. Notre-Seigneurne chassa pas saint Pierre pour l'avoir renié diverses fois, ni même Judas, quoiqu'il dût mourir en son péché. S'ils sortent d'eux-mêmes, consolons-nous par la vue de ce que Dieu a fait sonner à son de trompe dans les armées et dans l'occasion de combattre, que ceux qui auraient peur, ou qui auraient épousé femme, planté quelque vigne, ou fait bâtir maison cette annéelà, eussent à se retirer, estimant que telles sortes de gens faisaient plus de mal dans la bataille qu'ils n'y servaient ; par la pensée du m?l qu'ils auraient pu faire en restant toute leur vie, par le souvenir de la grande multitude qui suivait Notre-Seigneur, et du petit nombre qui persévéra auprès de lui. Je dis qu'il nous en faut
souvenir pour honorer l'état de son divin intérieur en ces rencontres. »
« Tous les arbres qu'on plante ne viennent pas bien, et tous les grains que le laboureur sème ne poussent pas. Le royaume de Dieu est comparé au rets jeté dans la mer, qui prend de bons et de mauvais poissons, dont le pêcheur retient les bons, et rejette les autres à la mer. Le Fils de Dieu ne reçut pas en sa compagnie tous ceux qui s'y présentèrent. Il n'usa point de son autorité pour retenir ceux qui s'en voulurent retirer ; mais il mit le marché en main de ceux qui lui restaient, leur disant : Numquidet vos vultls abire cum Mis ? Que s'il n'en chassa pas Judas, c'est pour ce qu'il devait être le principal instrument de sa passion.
« Il faut purger les Compagnies. Six des meilleurs n'y font pas tant de bien qu'un seul incorrigible y fait de mal. Dix tels qu'il les faut en vaudront cent, et cent n'en valent pas dix qui ne sont pas bien appelés, ou qui ne répondent pas au dessein de Dieu.
« Dieu voulant faire mettre à mort environ troismille hommes qui avaient adoré le veau d'or, et Moïse l'en voulant empêcher par ses prières, il lui répondit : Dimitte me ut irascatur furor meus contra eos, faciamque te in gentem magnant. Se-
Ion cela, diminuer le nombre de ceux qui offensent Dieu dans une Compagnie, c'est augmenter la même Compagnie en vertu et en nombre, parce que l'on accourt aux Compagnies bien réglées et vertueuses. »
« Le désir d'apprendre est bon, pourvu qu'il soit modéré.. Souvenez-vous de l'avis de saint Paul, qui nous recommande d'être sobres en la science. La médiocrité suffit, et celle qu'on veut avoir au delà est plutôt à craindre qu'à souhaiter pour les ouvriers de l'Evangile, parce qu'elle est dangereuse, elle enfle, elle les porte à paraître, à s'en faire accroire, et enfin à éviter les actions humbles, simples et familières, qui pourtant sont les plus utiles. C'est pourquoi Notre-Seigneur prit des disciples qui n'étaient pas capables d'en faire d'autres. »
« Comme un verre qui de la chaleur du fourneau passe dans un lieu Iroid court risque de se casser; de même un jeune homme qui, d'un lieu de recueillement, de vigilance et de prière, passe au tumulte d'une classe, court risque de se déranger. Tâchez donc de conserver votre pre-
mière chaleur, et empêchez que la nature ne reprenne insensiblement le dessus. Échauffez la volonté à proportion que l'entendement est éclairé d'une nouvelle connaissance, et servezvous de l'étude comme d'un moyen de vous élever à Dieu. Que la lumière de l'esprit devienne un feu dans le cœur. Croyez bien que la science la plus utile au prochain naît du fond de la piété. *
« La grâce de la vocation tient à l'oraison, et la grâce de l'oraison à celle du lever du matin. »
« Chacun peut s'approcher de la médiocrité, mais la hauteur, peu y peuvent atteindre. L'esprit haut peut s'abaisser à un point médiocre, et l'esprit bas s'élever au même degré. »
« A l'exemple de la Sainte-Trinité, rendonsnous uniformes, et nous serons plusieurs comme si nous n'étions qu'un, et nous aurons la sainte union dans la pluralité. Voyons en quoi nous différons les uns des autres, pour tâcher de nous ressembler tous et de nous égaler tous ; car la
ressemblance et l'égalité engendrent l'amour, et l'amour tend à l'unité. »
« Si nous avions quelque souillure au visage, ne trouverions-nous pas mauvais qu'on ne nous en dît mot, et ne serions-nous pas bien aises qu'on nous en avertît pour l'ôter, et pour n'être pas exposés à la risée de ceux qui nous pourraient voir en cet état ? Pourquoi donc n'aimonsnous pas la correction ? »
« La première fois qu'on avertit quelqu'un, il faut le faire avec grande douceur et bonté, et prendre bien son temps; la seconde, avec un peu plus de sévérité et de gravité, et néanmoins avec quelque douceur encore, usant de prières et de remontrances charitables ; et enfin la troisième, avec zèle et fermeté, témoignant même au défaillant ce qu'on sera obligé de faire pour dernier remède. En toute occasion, évitons d'avertir par antipathie, par intérêt propre, par esprit de vengeance: autrement, nous mentirions en disant que nous avertissons en esprit d'humilité et de charité. »
« L'état de priorité est si malin, qu'il laisse de soi et de sa nature une tache vilaine et maudite, qui infecte l'âme et toutes les facultés d'un homme, en sorte que, hors de sa charge, il a toutes les peines du monde à soumettre son jugement et à obéir. Ses paroles, ses gestes, sa marche et son maintien retiennent toujours quelque chose qui ressent sa suffisance, à moins, ce qui est rare, qu'il ne soit de ces hommes consommés en Dieu.
« Puis, ce qui doit faire trembler, c'est le compte bien exact que Dieu demande à ceux qui ont charge des autres. »
« Vivez avec vos confrères cordialement et simplement, en sorte qu'à vous voir ensemble on ne puisse pas juger qui est le supérieur. Ne résolvez rien pour les affaires, tant peu qu'elles soient considérables, sans prendre leur avis. »
1 Depuis que nous avons recommandé quelque affaire à Dieu, et que nous avons pris conseil, nous devons nous tenir fermes à ce qui
a été résolu ; rejetant comme tentation tout ce qui nous pourrait venir contre, avec cette confiance que Dieu ne l'aura point désagréable et qu'il ne nous en reprendra point, pouvant lui dire pour une légitime excuse : « Seigneur, je vous ai recommandé l'affaire, et j'ai pris conseil, qui est tout ce que je pouvais faire pour connaître votre volonté. »
« Comme les mauvais succès d'une guerre s'attribuent ordinairement au général de l'armée, ainsi les défauts d'une Compagnie viennent ordinairement des manquements du supérieur ; et, au contraire, le bon état des membres dépend de la bonne conduite du chef. »
« Dieu travaille incessamment : il n'a jamais cessé de travailler et il ne cessera jamais. Il travaille de toute éternité au-dedans de soi-même : le Père éternel engendre de toute éternité son Fils unique; le Père et le Fils, s'aimant mutuellement, produisent de toute éternité le Saint- Esprit, par qui nous sont conférés toutes les grâces et tous les dons célestes. Dieu ne cesse point de travailler, dans le temps et au dehors
de soi, à la production et à la conservation de ce grand univers. Les cieux sont toujours dans le mouvement, les astres donnent leur influence, la terre continue de produire, les saisons sont réglées ; mais tout ce bel ordre que nous voyons dans la nature retournerait incontinent dans le néant, si Dieu n'y tenait la main. De plus, Dieu travaille avec chaque créature en particulier. Il travaille avec l'artisan en sa boutique, avec la femme en son ménage, avec la fourmi et l'abeille lorsqu'elles font leur cueillette, et il ne discontinue pas un moment de travailler. Mais pour qui travaille-t-il ? C'est pour l'homme; oui, pour l'homme seul, afin qu'il ait de quoi conserver sa vie, et pour lui procurer toutes ses commodités. Ce qui étant de la sorte, il est bien raisonnable que nous, qui sommes ses créatures, travaillions, et jusqu'à la sueur du visage, suivant le commandement qu'il nous en a fait. Notre Seigneur a été dans les travaux durant sa vie mortelle. Et nous, chétifs et misérables , voudrions-nous demeurer dans la fainéantise ? »
Toutes les vertus que nous venons d'admirer successivement, nous pouvons les voir réunies comme en un seul tableau, si nous étudions
la conduite générale de saint Vincent de Paul.
La fin unique de toute cette conduite, c'était la plus grande gloire de Dieu, et l'accomplissement de sa sainte volonté, sur la terre comme au ciel; la voie suivie pour y parvenir, c'était Celui qui s'est défini la voie, la vérité et la vie, ïS'otre-Seigneur Jésus-Christ, pris pour lumière dans sa doctrine , et pour guide dans ses exemples.
Comme Jésus-Christ, Vincent commença par se sanctifier lui-même ; puis de sa propre sanctification il fit l'instrument de la sanctification d'autrui.
Voilà le fond, l'idée générale de sa conduite. Conduite humble, toujours en défiance des plus vives lumières personnelles, cherchant toujours à se diriger sur la lumière de Dieu, et même sur les conseils des hommes.
Conduite, néanmoins, attentive et vigilante, ordonnant tout, veillant sur tout, pourvoyant à tout. Et, en même temps, conduite prudente et circonspecte, dans la parole et dans l'action, principalement dans la direction des autres ; ne déterminant rien absolument, mais proposant simplement des pensées et les soumettant en quelque façon au jugement de ceux qui demandaient conseil ; ne s'inspirant jamais de cet esprit de suffisance et de présomption qui dit
DE SAINT VINCENT DE l'Ail.. 251
sans broncher : « Voici le vrai, voici le bien, » mais préférant ces formules plus humbles : « Voilà mon avis, voilà ce qui me semble conforme à l'ordre de Dieu ; » — excepté, néanmoins, le cas où à la question proposée répondait directement une maxime de l'Évangile, parce qu'il n'y a pas d'hésitation possible devant un oracle divin.
Conduite lente et volontiers dilatoire, à moins qu'il n'y eût une absolue nécessité de répondre ou d'agir sur-le-champ ; et encore, même alors, prenant le temps de consulter rapidement Dieu, ou de chercher une analogie dans les leçons et les actes de Jésus-Christ.
Ayant besoin d'un consul à Tunis, Vincent jeta les yeux sur Martin Husson, avocat au Parlement de Paris, qui était alors retiré à Montmirail. Il lui écrivit ; mais, suivant sa prudence et réserve ordinaire, il se borna dans sa lettre à lui donner les raisons pour et contre, sans ajouter un mot qui pût faire violence à sa volonté. Très perplexe, Husson vint à Paris, et remit la décision entre les mains du saint prêtre. Vincent le renvoya aux gens sages, mais Husson lui déclara qu'il attendait sa parole comme l'expression de la volonté de Dieu. Forcé dans ses derniers retranchements, Vincent se mit en prières, et le jour de Pâques de l'année 1653, il dit à
Husson : « J'ai offert à Notre-Seigneur, en célébrant la sainte messe, vos peines, vos gémissements et vos larmes ; et moi-même, après la consécration, je me suis jeté à ses pieds, le priant de m'éclairer. Cela fait, j'ai considéré attentivement ce que j'aurais voulu à l'heure de ma mort vous avoir conseillé de faire ; et il me semble que, si j'avais eu à mourir au même instant, j'eusse été consolé de vous avoir dit d'aller à Tunis, pour le bien que vous pouvez y faire, et eusse eu, au contraire, un extrême regret de vous en avoir dissuadé. Voilà sincèrement ma pensée. Vous pouvez, toutefois, ou aller, ou ne pas aller. » — « Dieu le veut, s'écria Husson, touché d'un tel désintéressement, et je pars. » Aussitôt Vincent lui obtint du roi ses provisions. Quelques semaines après il partit.
On voit par cet exemple que le Saint n'aimait pas désigner lui-même les sujets qu'il envoyait aux Missions lointaines. Il attendait ordinairement qu'on lui eût manifesté, et manifesté à plusieurs reprises, une vocation déterminée pour cette sorte d'apostolat. Ainsi fit-il nommément pour les Missionnaires de Madagascar.
Conduite forte et ferme dans le maintien de l'exactitude et de la régularité, et aussi pleine de suavité et de douceur, à l'imitation de la conduite
DE SAINT VINCENT DE HaUL. 253
de Dieu même, qui, dit le Sage, « atteint fortement à ses fins, et dispose suavement toutes choses pour y parvenir. »• Conduite, par conséquent, tempérée par des ménagements, d'humbles excuses dans les refus opposés à des demandes indiscrètes ; par la prière ou d'aimables paroles dans le commandement; et, par cela même, plus influente et plus obéie que la plus impérieuse autorité.
Non-seulement pour les Missions étrangères, mais pour tout emploi difficile, Vincent voulait pressentir les dispositions des siens. Il y mettait quelquefois une gaîté charmante. « Êtes-vous homme, dit-il un jour à un des siens, à faire un grand voyage pour le service de Dieu ? — Je suis tout prêt, répliqua celui-ci. — Mais c'est hors du royaume. — Il n'importe. — Mais il faut passer la mer. — Aller par mer ou aller par terre, tout m'est égal. — Mais enfin, ajouta le Saint en souriant, il y a douze cents quarts de lieue d'ici-là. — Y en eût-il deux mille, je suis disposé à partir. — Partez donc, Monsieur ; c'est à Rome que nous avons besoin de vous. »
Conduite, enfin, édifiante et exemplaire, toujours à l'imitation de Notre-Seigneur, qui commença par laire avant d'enseigner. De là le soin admirable du saint vieillard de se trouver exactement à tous les exercices de la communauté.
notamment aux plus pénibles, comme l'oraison du matin, et cela après une cruelle insomnie, dans les embarras et les affaires, dans les infirmités et les remèdes.
Voyons maintenant cette conduite appliquée aux intérêts tant spirituels que temporels de ses communautés.
Il excellait en la correction. Il avait cette autorité de l'exemple qui le mettait à l'abri de la terrible rétorsion : « Médecin, guéris-toi toimême ; » cette patience qui diffère l'amer remède et ne l'emploie qu'à la dernière extrémité ; cette charité qui l'applique de manière à guérir la plaie au lieu de l'irriter ou d'en ouvrir une nouvelle ; cette humilité qui, en s'accusant la première, commence par boire en quelque sorte le calice de la honte et n'en laisse aux autres que quelques gouttes ; cette prudence qui mesure les coups aux caractères, pour ne pas abattre la pusillanimité, ni pousser l'ardeur altière à la révolte ; cette douceur qui embaume la correction, trompe et endort la nature ; et, malgré tout, cette force qui ne craint pas de porter le fer jusqu'à la racine du mal, lorsque la guérison n'est qu'à ce prix.
Toutes ces vertus conspiraient en lui pour donner à sa correction une grâce incomparable.
D'ordinaire, il attendait avant de reprendre, pour laisser la nature se calmer chez lui et dans les autres. Il y pensait devant Dieu, et, médecin habile, il étudiait soit le tempérament moral du malade, soit la vertu médicinale du remède, pour arriver à rendre la correction efficace; et, s'il prévoyait un sujet réfractaire, il faisait jusqu'à trois jours de suite son oraison sur la conduite à tenir en pareille circonstance.
Le moment venu, il abordait la question par une profession d'estime pour celui qu'il voulait corriger. Tantôt il louait ses bonnes qualités, tantôt il l'excusait d'abord en rejetant la faute sur un premier mouvement de la nature et de la passion. Puis il se mettait lui-même en cause, prenant toujours sur lui la plus grosse part de la faute. « Oh ! que vous et moi, disait-il, nous avons grand besoin de travailler à l'humilité, de nous exercer à la patience, de supporter les autres comme nous voulons être supportés nousmêmes, de nous accoutumer à l'exactitude, à la régularité, etc. ! » Quelquefois il s'offrait à prendre le rôle d'accusé avant de faire celui de juge. Ayant un jour remarqué un jeune séminariste qui portait à l'église un livre étranger à l'office, il l'invita à sortir et lui demanda : « N'avez-vous point remarqué en moi quelque chose qui vous
ait scandalisé ?» Et sur la réponse négative du séminariste: « Eh bien, mon cher Frère, voulezvous que je vous dise quelque petite chose que j'ai observée en vous? » Et il lui dit doucement son observation, en ajoutant : « Mon Frère, Dieu vous bénisse ! »
Lorsqu'on était gagné par toutes ces précautions humbles et charitables, qu'on était disposé à reconnaître avec le Sage que les b'essuresd'un ami sincère sont préférables aux embrassements trompeurs d'un ennemi, il allait droit à la faute et en montrait avec fermeté toutes les circonstances de temps, de lieu et de personne ; en faisait toucher au doigt la gravité et les conséquences par rapport soit à la gloire de Dieu, soit au bien du prochain, soit à l'avenir de la Compagnie ou d'une œuvre particulière. Et il ne craignait pas alors de parler avec sévérité.
La correction achevée, il relevait le courage abattu, renouvelait ses protestations d'estime et d'affection, et, pour dernier lénitif, il ajoutait des paroles comme celles-ci : « Je me déchire les entrailles en vous disant la moindre chose qui vous puisse fâcher. Au nom de Dieu, supportez-moi ! » ou bien : « Je ne puis, non, je ne puis vous exprimer la douleur que j'ai de vous contrister. Je vous supplie de croire que, si ce
n'était l'importance de la chose, j'aimerais mille fois mieux en porter la peine que vous la donner. » On ne résistait pas à tant de tendresse. L'amour-propre mourait sans presque sentir de blessure ; ce qui faisait dire de Vincent : « qu'il ressemblait au Grand-Seigneur : qu'il étranglait l'amour-propre avec un cordon de soie. »
Malgré son détachement absolu des choses de la terre, le Saint veillait soigneusement à conserver et à ménager, avec la meilleure économie possible, le bien temporel de sa Compagnie. Homme, il savait que tous sont condamnés à manger leur pain à la sueur de leur visage ; chrétien, que la Providence veut être secondée par nous dans ses desseins les plus généreux ; chef de famille et général d'une armée spirituelle, qu'il appartient aux pères de nourrir leurs enfants, aux capitaines de fournir armes et vivres à leurs soldats.
Donc, il cherchait d'abord à tirer le meilleur parti du peu de bien qu'avait sa Compagnie. Non content d'y préposer des procureurs intelligents, il s'en réservait la surveillance et la haute administration, ne permettant pas qu'on fît rien sans son avis, marquant à l'avance, quelquefois chaque jour, ce que chacun avait à laire, et s'en faisant rendre compte. Apprenait-il qu'on avait
258 NUKIMES ET PRATIQUES
devancé, dépassé ou violé ses ordres, il déposait les agents infidèles, même les supérieurs particuliers ; car, disait-il, « si chacun faisait à sa tête, on détruirait la dépendance établie de Dieu, et on ne verrait que changements et désordres dans les maisons. »
Il faisait valoir les fermes de la Compagnie par les mains de Frères, qui avaient sous eux des laboureurs et des bergers. Il entrait lui-même dans les moindres détails sur les produits en blé et en troupeaux, sur les légumes et les fruits des jardins, et, comme autrefois Charlemagne, il descendait jusqu'aux comptes de la basse-cour de Saint-Lazare.
Ces revenus si habilement conservés et accrus, il en ménageait l'emploi, faisant faire les provisions aux temps et aux lieux les plus opportuns, recommandant de ne rien laisser perdre, d'user de la plus rigoureuse économie, et même de retrancher sur la dépense ordinaire dans les mauvaises années et les calamités publiques. Pour la charité seulement il ne calculait pas, quoiqu'agissant toujours avec prudence, et se montrait saintement prodigue. Mais, pour lui er pour les siens, dans les bâtiments, les habits et la nourriture, il se renfermait dans le strict nécessaire et évitait toute superfluité. C'est pour cela
qu'il était ennemi des changements, qui nécessitent des voyages coûteux, lorsque ces changements n'avaient d'autres prétextes que l'insalubrité prétendue du climat, la difficulté d'un emploi ou l'incompatibilité des humeurs.
Pour lui aussi le temps était un riche capital dont il était sévèrement économe. Afin de le consacrer tout entier à ses œuvres saintes, 11 n'en laissait pas une minute à l'oisiveté. Bien plus, il en augmentait la somme en y ajoutant chaque jour les deux heures de récréation qu'il accordait aux siens et qu'il se refusait, et chaque nuit deux ou trois heures encore prises sur son sommeil. Jamais de visites, sinon par quelque nécessité d'affaires, de reconnaissance ou de charité. Dans l'exercice même de sa charge, dans les assemblées charitables, malgré toute sa condescendance, il évitait les paroles inutiles, les digressions, et ramenait les autres à la question par ce mot ordinaire : « Ça ! revenons au sujet; tâchons d'achever et de conclure. » Voilà comment, suivant le motde mademoiselle de Lamoignon, « il a fait plus de bien à lui seul que vingt autres saints n'en ont lait. »