‹ Maximes et pratiques de St. Vincent de PaulChapitre 23 sur 24 · PATIENCE DANS LES MALADIES · texte numérisé non relu

PATIENCE DANS LES MALADIES

« Il faut avouer que l'état de maladie est un état fâcheux et presque insupportable à la nature; et néanmoins c'est un des plus puissants moyens dont Dieu se serve pour nous remettre dans notre devoir, pour nous détacher des affections du péché, et pour nous remplir de ses dons et de ses grâces. O Sauveur, qui avez tant souffert, et qui êtes mort pour nous racheter et nous montrer combien cet état de douleur pouvait glorifier Dieu et servir à notre sanctification, faites-nous, s'il vous plaît, connaître le grand bien et le grand trésor qui est caché sous cet état de maladie ! C'est par là que les âmes se purgent, et que celles qui n'ont point de vertu ont un moyen efficace d'en acquérir. C'est en la maladie que la foi s'exerce merveilleusement ; l'espérance y reluit avec éclat; la résignation, l'amour de Dieu et toutes les vertus v trouvent

une ample matière de s'exercer. C'est là où l'on connaît ce que chacun porte, et ce qu'il est : c'est la jauge avec laquelle vous pouvez sonder et savoir le plus assurément quelle est la vertu d'un chacun, s'il en a beaucoup, si peu, ou point du tout. Il est donc important que nous soyons bien établis dans la manière de nous comporter comme il faut dans les maladies. Oh ! si nous savions faire comme un bon serviteur de Dieu, qui, étant dans son lit malade, en fit un trône de mérite et de gloire ! Il s'investit des saints mystères de notre religion : au ciel du lit, il mit l'image de la très sainte Trinité; au chevet, celle de l'Incarnation; d'un côté, la Circoncision; d'un autre, le Saint-Sacrement ; aux pieds, le Crucifiement ; et ainsi, de quelque côté qu'il se tournât, à droite ou à gauche, qu'il levât les yeux en haut ou en bas, il se trouvait toujours environné de ces divins mystères, et comme entouré et plein de Dieu. Belle lumière, belle lumière ! Si Dieu nous faisait cette grâce, que nous serions heureux!

« J'ai vu un homme qui ne savait ni lire ni écrire, qu'on nommait Frère Antoine, dont le portrait est en notre salle. Il avait l'esprit de Dieu en abondance. Il appelait un chacun son frère; si c'était une femme, sa sœur; et même,

quand il parhit à la reine, il l'appelait sa sœur. Chacun le voulait voir. On lui demandait un jour: « Mais, mon Frère, comment faites-vous à l'égard des maladies qui vous arrivent ? comment vous y comportez-vous? que faites-vous pour en faire usage ? — Je les reçois, dit-il, comme un service que Dieu m'envoie. Par exemple, si la fièvre m'arrive, je lui dis : Or sus, ma sœur la maladie, ou bien ma sœur la fièvre, vous venez de la part de Dieu, soyez la bienvenue; et ensuite je souffre que Dieu fasse sa volonté en moi ». Voilà comme il en usait. Et c'est ainsi qu'ont coutume d'en user les serviteurs de Jésus- Christ, les amateurs de la croix. Cela n'empêche pas qu'ils usent des remèdes ordonnés pour le soulagement et la guérison de chaque maladie ; et, en cela même, c'est faire honneur à Dieu, qui a créé les plantes et qui leur a donné les vertus qu'elles ont ; mais d'avoir tant de tendresse sur soi, se délicater pour le moindre mal qui nous arrive, ô Sauveur ! c'est de quoi nous devons nous défaire; oui, nous faire quittes de cet esprit si tendre sur nous-mêmes ».

Patience dans les maladies ! exercice encore de la longue vie presque entière de notre Saint,

mais particulièrement de ses quinze dernières années. Dès 1645, on avait été menacé de le perdre. D'anciennes et toujours nouvelles infirmités, le poids de travaux sans repos ni trêve, le martyre du conseil de conscience, tout cela accabla la nature, qui bientôt fut réduite à l'extrémité. Mais la foi et la charité du saint prêtre gardaient toute leur force. Pour les entretenir, il communiait tous les jours, et, jusque dans le délire, il en retrouvait les accents et les ardeurs.

C'est en cet état que le trouva le père de Saint- Jure qui, comme tant de gens de bien de Paris, à la nouvelle de sa maladie, était accouru pour le voir. A la demande qu'il lui fit des pensées qui l'occupaient dans son délire, le vieillard, sans pourtant le reconnaître, sembla répondre : In spiritu humilitatis et in onimo contrito suscipiamur a te, Domine ! Cri d'humilité, écho de toute sa vie, plutôt que réponse à une question qu'il n'avait probablement pas entendue.

Arraché cette fois à la mort par le dévouement d'un des siens, il garda de cette maladie une faiblesse douloureuse. Désormais, ses infirmités, dont le vrai commencement remontait au temps de son séjour dans la maison de Gondi, ou plutôt à son esclavage, furent continuelles. Il avait toujours été très sensible aux impressions de l'air

et sujet à une petite fièvre qui lui durait quelquefois trois ou quatre jours, et quelquefois davantage. Pendant ces accès mêmes, il ne voulait aucun soulagement, et n'interrompait ni ses travaux ni ses exercices. « Ce n'est rien, disait-il; ce n'est que ma petite fiévrotte ». Le seul remède qu'il y fît, remède plus pénible et plus douloureux que le mal, consistait en des sueurs provoquées plusieurs jours de suite, particulièrement durant l'été, qui faisaient de ses courtes nuits une sorte de martyre. Dans les plus grandes chaleurs, alors qu'un linceul même est à charge, il mettait sur lui trois couvertures, et à ses côtés deux gros flacons d'étain remplis d'eau bouillante. Ainsi il passait la nuit, sans repos, sans sommeil, dans une chaleur suffocante. Le matin, toujours à quatre heures, il sortait du lit comme d'un bain. Paillasse, draps, couvertures, tout était traversé et ruisselant. Il s'essuyait seul, sans jamais accepter pour cela le ministère de personne, et se rendait à l'oraison. Que devaient être les jours succédant à de pareilles nuits ! L'affaiblissement, l'insomnie l'accablaient au milieu des occupations et des visites. Au lieu de céder au sommeil, il se levait, se tenait debout, ou se mettait dans une posture gênante ; et, si le sommeil venait à le gagner, au

lieu dp s'excuser sur la maladie et la nécessité de la nature, il demandait pardon de ce qu'il appelait sa misère.

A la fièvrotte habituelle, vint s'ajouter une fièvre quarte qui le reprenait une ou deux fois chaque année. Il ne la traita pas mieux que la première, et ce fut précisément le temps des plus grands services rendus à Dieu et aux pauvres.

Il avait quatre-vingts ans passés, lorsque le mal devint plus fort que le courage. Un érésipèle le fatigua longtemps, et fut suivi d'une fièvre continue de quelques jours qui se termina par une grande fluxion sur une jambe. Alors, malgré qu'il en eût,;il fallut garder le lit quelque temps, et la chambre près de deux mois. Pour la première fois, on réussit à lui faire prendre une chambre à feu. Il ne pouvait plus résister, car sa faiblesse était telle qu'on le devait porter du lit à la cheminée et de la cheminée au lit comme un enfant.

Le carême de l'année suivante, 1657, ^ut mar~ que par un dégoût universel, qui ne lui permit de prendre presque aucune nourriture. En 1658, ce fut un mal à l'œil dont il souffrit longtemps, sans vouloir y apporter de remède. Le médecin avait ordonné d'y appliquer le sang chaud d'un

pigeon; mais, quand le Frère chirurgien apporta le pigeon et se mit en devoir de le tuer: « Non, non, s'écria-t-il, je n'y consentirai jamais ! Cet innocent oiseau me représente mon Sauveur, et Dieu me saura bien guérir par une autre voie ».

Du reste, indifférent à la vie et à la mort, à la santé et à la maladie, il l'était aux remèdes. Dès qu'un médicament lui avait été ordonné, le soupçonnât-il nuisible, il le prenait, et il se montrait aussi content du mauvais effet produit que de la meilleure réussite.

Sur la fin de la même année, comme il revenait de ville avec un de ses prêtres, la soupente de la voiture s'étant rompue, il versa, et sa tête heurta rudement contre le pavé : de là, large blessure, redoublement de fièvre et danger croissant de mort.

Tous ces maux, supportés avec un courage si doux et si paisible, ne sont rien en comparaison de ce qu'il eut à souffrir, surtout à partir de 1656, de l'enflure et des ulcères de ses jambes. Il y avait quarante-cinq ans, nous le savons, c'est-à-dire depuis sa captivité de Tunis, qu'il en avait senti les premières atteintes. Dans ce long intervalle, il avait eu de tels moments de pénible faiblesse et d'enflure douloureuse, qu'il ne pouvait ni marcher, ni même se soutenir, et

qu'il était contraint de rester au lit. C'est pourquoi, dès 1632, année de son entrée à Saint- Lazare, si éloigné du centre de Paris et des affaires, il dut se servir d'un cheval pour se transporter aux différents postes de sa charité, et, en 1649, au retour de son long voyage de Bretagne et de Poitou, il fallut laisser le cheval pour le fameux carrosse qu'il appelait son ignominie.

Désormais, le mal fit des progrès effrayants. En 1656, il gagna les deux genoux. Le Saint ne pouvait plus ni les ployer que difficilement, ni se lever qu'avec de grandes douleurs, ni marcher qu'en s'appuyant sur un bâton Enfin, sa jambe droite s'ouvrit à la cheville ; deux ans après, il s'y fit de nouveaux ulcères, et, la douleur des genoux augmentant toujours, il ne lui fut plus possible, dès le commencement de 1659, de sortir de la maison. Il continua néanmoins quelque temps de descendre à l'église pour l'oraison et la messe, et à la salle des conférences pour présider les assemblées soit des siens, soit des ecclésiastiques des Mardis, soit même des Dames de la Charité, qui aimaient mieux se transporter à cette extrémité de Paris que de se priver du bonheur de le voir et de l'entendre.

Bientôt, ne pouvant plus monter ni descendre les marches de la sacristie, il fut obligé, pour

célébrer encore la sainte messe, de s'habiller et de se déshabiller à l'autel. « Me voilà devenu grand seigneur », disait-il alors en riant, faisant allusion au privilège où sont les seuls évêques de célébrer ainsi.

Sur la fin de l'année 1659, ^ ^ut Priv^ de la consolation de célébrer dans l'assemblée des fidèles, et il ne put plus dire la messe que dans la chapelle de l'infirmerie; quelques mois après, ses jambes ne le soutenant plus, il se vit réduit simplement à l'entendre, ce qu'il fit tous les jours, jusqu'à celui de sa mort, mais au prix de quelles souffrances ! Pour aller de sa chambre à la chapelle, il se traînait sur des béquilles, et ce mouvement rouvrait ses plaies et irritait toutes ses douleurs. Rien ne s'en pouvait lire sur son visage toujours serein ; mais la seule vue de sa marche chancelante portait en tous le contrecoup de ses tortures.

Puis on redoutait à chaque instant une chute qui, en cet état, pouvait être mortelle. On le conjura donc, au mois de juillet 1660, de consentir à la transformation en chapelle de la chambre contiguë à la sienne, ce qui lui aurait permis d'entendre la messe sans sortir: « Non, non, dit-il; les chapelles domestiques ne se doivent permettre que dans le cas d'une grande

nécessité que je ne vois point en moi. — Trouvez bon au moins, lui répondit- on, qu'on vous procure une chaise pour vous porter de votre chambre à la chapelle de l'infirmerie : mesure peu coûteuse, qui ne répugne à aucune règle, qui vous préservera de tout danger et épargnera à vos enfants de mortelles inquiétudes ». Cette proposition échoua encore devant son humilité et son amour des souffrances. Enfin, le jour de l'Assomption, six semaines seulement avant sa mort, incapable de se traîner même sur des béquilles, il se laissa porter par deux Frères, mais avec grande confusion et seulement jusqu'à la chapelle, distante de sa chambre d'environ trente ou quarante pas.

Quel martyre ! Survint encore une rétention d'urine, infirmité pour lui non moins douloureuse, et plus incommode et plus humiliante. Ne voulant accepter aucun secours, il se prenait alors au cordon attaché à une solive de sa chambre, et, au milieu de douleurs intolérables, on ne lui entendait proférer que ce seul cri : « Ah ! mon Sauveur ! mon bon Sauveur | » En même temps il jetait les yeux sur une petite croix de bois, conservée encore parmi ses reliques, qu'il avait fait placer devant lui pour puiser dans cette vue force et consolation.

Plus cruelles encore que ses journées étaient ses nuits. Même alors, il ne voulut pas d'autre couche qu'une dure paillasse, où il passait cinq ou six heures moins dans le repos que dans des souffrances nouvelles. Le jour, ses ulcères dégouttaient avec telle abondance que le ruisseau courait sur le plancher, mais cet écoulement même donnait quelque allégement à ses maux; la nuit, les humeurs et les sérosités, durcies par la chaleur du lit, s'arrêtaient dans les jointures des genoux et y causaient des douleurs indicibles. Lui-même en fit l'aveu, d'abord dans une lettre, ensuite à un de ses prêtres. « Je vous ai caché autant que j'ai pu mon état, écrivit-il à une personne de confiance intime, et n'ai voulu vous faire savoir mon incommodité, de peur de vous contrister. Mais, ô* bon Dieu ! jusques à quand serons-nous si tendres que de ne nous oser dire le bonheur que nous avons d'être visités de Dieu? Plaise à Notre- Seigneur de nous rendre plus forts et de nous faire trouver notre bon plaisir dans le sien ! » Et un de ses Missionnaires lui ayant dit : « Il me semble que vos douleurs croissent de jour en jour. — ' Il est vrai, répondit-il, que, depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête, je les sens augmenter. Mais, hélas ! quel compte aurai-je à rendre au

tribunal de Dieu, devant qui j'ai bientôt à comparaître, si je n'en fais pas un bon usage ! »

Mais il ne vouiait pas être plaint, surtout si la plainte semblait un murmure contre la Providence. Ce même Missionnaire, étant entré un jour dans sa chambre au moment qu'on pansait ses jambes ulcérées, et le voyant beaucoup souiîrir, lui dit : «Oh ! Monsieur, que vos douleurs sont fâcheuses ! — Quoi ! interrompit le saint vieillard, appelezvous fâcheux l'ouvrage de Dieu et ce qu'il ordonne, en faisant souffrir un misérable pécheur tel que je suis ? Dieu vous pardonne, Monsieur, ce que vous venez de dire, car on ne parle pas de la sorte dans le langage de Jésus-Christ ! N'estil pas juste que le coupable souffre, et ne sommes-nous pas plus à Dieu qu'à nous-mêmes ? »

Cependant il s'affaiblissait et diminuait tous les jours, continuant néanmoins à se traiter avec la dernière rigueur, et détournant ingénieusement, dans ses plus grandes défaillances, tous les allégements qu'on lui voulait ménager. Madame d'Aiguillon et d'autres Dames de la Charité, effrayées de la décomposition de ses traits, de sa faiblesse croissante, et informées qu'il faisait difficulté de prendre les mets fortifiants qu'on lui offrait, s'entendirent avec le médecin pour dresser un régime quotidien où entraient des con-

sommés et quelque volaille ; puis elles présentèrent ce plan d'alimentation à sa signature pour l'obliger à le suivre en tous points. Il signa par charité et se mit en devoir de tenir sa parole. Mais, dès le premier ou le second jour, son cœur et son estomac, depuis longtemps desaccoutumés d'une nourriture si délicate, se soulevèrent, et il pria en grâce les Dames et ses Frères de lui permettre de vivre à sa façon. Il fallut le laisser au régime de la communauté.

Son esprit toujours libre, son âme toujours forte et active dans un corps anéanti, continuaient de diriger sa congrégation et ses œuvres. De son fauteuil, où la douleur le tenait immobile, il était présent et présidait à tout. Là, il recevait toutes sortes de visites du dehors et du dedans, toujours souriant, toujours serein, toujours doux et aiTable dans son ton, ses paroles et ses manières. Lui demandait-on des nouvelles de son mal : « C'est peu de chose, » répondait-il ; ou bien : « Qu'estce que cela en comparaison des souffrances de Notre-Seigneur et des châtiments de l'enfer que j'ai mérités? » et il détournait adroitement le discours ; et de ses peines, qu'il voulait qu'on oubliât, il passait aux peines du visiteur pour y compatir et les consoler. Alors, malgré la difficulté qu'il avait à parler, il prolongeait l'entretien,

et tenait des discours de plus d'une demi-heure, avec autant de grâce et de vigueur, d'ordre et d'onction que dans ses meilleurs jours.

Inutile d'ajouter que, parmi ces occupations si accablantes pour un vieillard moribond, les exercices de piété suivaient leur cours ordinaire. Il les multipliait même dans ses derniers jours, pour se préparer immédiatement à la mort. Il y avait de longues années pourtant qu'il s'y préparait, non-seulement par ses œuvres admirables, mais par des actes particuliers. Chaque jour, après sa messe, il récitait les prières des agonisants et de la recommandation de l'âme ; et, le soir, il se mettait en état de répondre la nuit, s'il le fallait, à l'appel de Dieu.

Toutes ces pratiques ne furent connues que par hasard, ou plutôt par une permission singulière de la Providence. Un peu avant la mort de Vincent, un prêtre de Saint-Lazare écrivit à un confrère son triste état et les craintes de la Compagnie ; et, sans réfléchir, il alla, suivant l'usage, lui remettre la lettre pour qu'il en prît lecture. Le vénéré supérieur la lut en effet. A ces mots de la lettre : « M. Vincent diminue à vue d'œil, il y a apparence que nous le perdrons bientôt, » il fut ému et s'arrêta. Loin d'en vouloir à l'imprudence du Missionnaire : « C'est un conseil salu-

taire, se dit-il, que ce bon prêtre m'a voulu donner, et un avertissement de me tenir prêt. » Et, un moment après, son humilité inquiète se demanda : « N'aurais-je pas eu le malheur de donner à ce prêtre quelque sujet de peine et de scandale? » Aussitôt il le fait venir. « Monsieur, lui dit-il, je vous remercie très humblement du bon avis que vous m'avez donné. Vous m'avez fait plaisir, je vous assure ; et je vous prie de mettre le comble à cette charité en me faisant connaître les autres défauts que vous avez reconnus en moi. — Oh ! Monsieur, répondit le pauvre Missionnaire confus et déconcerté, je vous assure à mon tour que je n'ai pensé ni de près ni de loin à vous faire la leçon, et que je n'ai manqué que par inadvertance. — Remettezvous, Monsieur, et consolez-vous, reprit le saint vieillard, je ne vous en aurais aimé et honoré que davantage. Et pour ce qui est de Favertissement que j'estimais que vous me vouliez faire, je vous dirai tout simplement que Dieu m'a fait la grâce d'en éviter le sujet ; et je vous le dis afin que vous ne soyez point scandalisé de ne me voir pas faire des préparations extraordinaires. Il y a dix-huit ans que je ne me suis point couché, sans m'être mis auparavant en disposition de mourir la même nuit. »

Il y avait bien plus longtemps encore que le Saint vivait dans cette pensée et dans cet exercice, car on a trouvé ce billet écrit de sa main plus de vingt-cinq ans auparavant : « Je tombai dangereusement il y a deux ou trois jours, ce qui m'a bien fait penser à la mort. Par la grâce de Dieu, j'adore sa volonté, et j'y acquiesce de tout mon cœur ; et, m'examinant sur ce qui me pourrait donner quelque peine, j'ai trouvé qu'il n'y a rien, sinon de ce que nous n'avons pas encore fait nos règles. »

Ce serviteur fidèle avait donc depuis longtemps, comme celui de l'Évangile, les reins ceints et la lampe allumée pour aller au-devant de son Maître, et lui ouvrir dès qu'il frapperait à la porte. Ce moment suprême lui était sans cesse présent, et il le rappelait toujours aux siens. «Un de ces jours, leur répétait-il, le misérable corps de ce vieux pécheur sera mis en terre ; il sera réduit en cendres, et vous le foulerez aux pieds.» Et quand on lui demandait son âge : « Il y a tant d'années, répondait-il, que j'abuse des grâces de Dieu. Heu mihi quia incolatus meus prolongatus est ! Hélas, Seigneur, je vis trop longtemps, parce qu'il n'y a pas d'amendement en ma vie, et que mes péchés se multiplient avec le nombre de mes années. » Et, lorsqu'il annonçait la mort d'un de

ses Missionnaires, il ajoutait: « Vous me laissez, mon Dieu, et vous tirez à vous vos serviteurs. Je suis cette ivraie qui gâte le bon grain que vous recueillez, et me voilà toujours occupant inutilement la terre : Ut quid terram occupo ? Or sus, mon Dieu, que votre volonté soit faite, et non point la mienne î ^>

Cependant, la faiblesse habituelle et croissante, l'insomnie des nuits, lui causaient un assoupissement contre lequel il ne pouvait plus lutter. Il y voyait l'image et lavant-coureur de la mort prochaine « C'est le frère, disait-il en souriant, qui vient en attendant la sœur. » Quelques jours après, la sœur, la mort, vint en effet, et le saint vieillard la reçut avec la même douceur, la même patience que toutes les maladies qu'elle avait envoyées devant elle.

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