ORAISON
'oraison est un grand livre pour un prédicateur : c'est là qu'il puisera les vérités divines dans le Verbe éternel qui en est la source, pour les répandre après parmi le peuple ; c'est par l'oraison qu'il se rendra capable de toucher les cœurs et de convertir le* âmes. »
« Donnez-moi, un homme d'oraison, et il sera capable de tout ; il pourra dire avec le saint Apôtre : « Je puis toutes choses en Celui qui me soutient et qui me conforte. »
« Il n'est rien que Notre-Seigneur nous ait tant recommandé, nous assurant que tout ce que nous demanderions à son Père en son nom, nous serait accordé ; et il ne se contente pas de nous en assurer, mais, afin que nous puissions prier avec plus de confiance, il nous le promet avec une espèce de serment : « Je vous dis en vérité.
« Jésus-Christ lui-même nous a donné l'exemple. Dès son bas âge et durant toute sa vie, il a été un homme d'oraison ; et, la veille de sa passion, il pria à diverses reprises avec tant de ferveur, durant trois heures, qu'il en sua sang et eau, et fut réduit à l'agonie. »
« Ce que la nourriture est à l'égard du corps, l'oraison l'est à l'âme; et comme une personne qui ne prendrait ses repas que de deux, trois, quatre jours l'un tomberait incontinent en défaillance et se mettrait hors d'état de faire ses fonctions, n'ayant ni force ni vigueur ; de même une âme qui ne vaquera point à l'oraison ou qui ne la fera que rarement, deviendra bientôt toute tiède, languissante, sans force ni vertu, ennuyeuse
aux autres et insupportable à elle-même, et bientôt elle se dégoûtera de son état et de sa vocation. »
<s L'oraison est comme l'arrosement de notre àme. Les jardiniers sont soigneux de prendre leur temps pour arroser deux fois par jour leurs plantes durant les chaleurs et les sécheresses de l'été, et ils le font prudemment; car, sans cela, leurs plantes mourraient. Mais, avec ce secours, leurs racines prennent la nourriture de la terre, et il se coule le long de la tige une certaine humeur qui vient de cet arrosement, et qui donne vie aux branches, aux feuilles, et la saveur aux fruits. Ainsi, la sécheresse venant à donner sur le jardin de notre âme, toutes les plantes y périraient si le soin et l'industrie du jardinier n'y pourvoyaient, c'est-à-dire sans l'oraison qui, comme une douce rosée, humecte tous les matins nos âmes par la grâce qu'elle attire sur nous. Sommes-nous fatigués des rencontres et des peines qui arrivent durant le cours de la journée, nous avons encore le soir ce doux rafraîchissement, pour donner vigueur à toutes nos actions. Oh ! que l'âme fera de grands fruits en peu de temps, si elle est soigneuse de se rafraîchir par ce sacré arrosement ! »
« L'oraison est comme un miroir, dans lequel l'âme voit toutes ses taches, ses laideurs et ce qui peut la rendre désagréable à Dieu. »
« L'oraison est une fontaine de Jouvence où l'âme rajeunit. C'est dans l'oraison qu'une âme devenue aveugle recouvre la vue ; de sourde qu'elle était à la voix de Dieu, devient attentive à ses saintes inspirations ; de pesante qu'elle était pour les choses du salut à cause de ses mauvaises habitudes, devient vigoureuse, pleine de courage et de ferveur. D'où vient qu'on voit des personnes grossières, ignorantes, sans lettres et sans connaissance des mystères de notre religion, se changer en peu de temps? sinon de l'oraison, fontaine de Jouvence où elles se rajeunissent et se renouvellent.
« L'oraison est comme l'âme de notre âme. C'est l'âme qui donne la vie au corps, qui le fait mouvoir, parler et agir ; et comme un corps sans âme n'est qu'un vilain cadavre sans mouvement ni action, de même une âme sans oraison est sans sentiment ni mouvement pour le service de Dieu,
DE SAINT VINCENT DE PA' L. 4g
n'ayant plus que des sentiments bas et rampants pour les choses de la terre. »
«. L'oraison est une élévation de l'esprit vers Dieu. Par l'oraison, l'âme sort comme d'ellemême pour aller chercher Dieu en lui-même. L'oraison est un pourparlerde l'âme avec Dieu; c'est une mutuelle communication où Dieu dit intérieurement à l'âme ce qu'il veut qu'elle sache et qu'elle fasse, et l'âme dit à Dieu ce que lui-même lui fait connaître qu'elle lui doit demander. »
« L'oraison est une prédication qu'on se fait à soi-même, pour se convaincre du besoin qu'on a de recourir à Dieu et de coopérer avec sa grâce, pour extirper les vices de notre âme et pour y planter les vertus. Il faut nous y appliquer particulièrement à combattre la passion ou la mauvaise inclination qui nous gourmande, et tendre toujours à la mortifier ; parce que, lorsqu'on est venu à bout de celle-là, le reste suit aisément. Mais il faut tenir ferme dans ce combat. Il est aussi important d'aller doucement dans la manière d'agir, et de ne pas se rompre la tête à force de s'appliquer et de vouloir subtiliser;
d'élever son esprit à Dieu et de l'écouter, car une de ses paroles fera p'us que mille raison? et que toutes les spéculations de notre entendement. »
« Il v a deux sortes d'oraisons : la vocale qui se fait par paroles, et la mentale qui se fait par l'esprit et le cœur. L'oraison mentale se fait en deux manières : ou par l'entendement ou par la volonté. L'oraison d'entendement se fait quand on tâche de se recueillir et de se mettre en la présence de Dieu, afin de mieux rechercher l'intelligence du mystère ou des vérités proposées, afin d'en tirer des instructions qui nous soient propres", afin de produire des affections convenables au sujet et de prendre de fortes résolutions de fuir le mal et d'embrasser le bien que Dieu nous a fait connaître ; et, quoique les résolutions et les affections soient les actes de la volonté, cependant cette sorte d'oraison s'appelle oraison d'entendement, parce qu'elle consiste principalement dans la recherche des vérités. Elle s'appelle aussi plus ordinairement méditation.
« L'autre oraison, qui est principalement de la volonté, et qu'on appelle affective, n'est pas
propre pour tout le monde : Dieu la départ à qui il lui plaît, et quand il lui plaît. Il n'appartient pas aux hommes de l'enseigner, et ils n'y peuvent point parvenir par leur propre industrie et à force de travaux. En cette oraison, une âme, sans y avoir rien contribué de son côté, se trouve tout d'un coup remplie de lumières et de saintes affections. L'entendement est quelquefois éclairé de certaines vérités incompréhensibles à tous les autres, et la volonté est embrasée de toutes sortes de bons désirs. »
« Pour bien faire oraison, évitons la nonchalance, la légèreté, la curiosité, l'inconstance de notre pauvre esprit. Mettons-nous en la présence de Dieu, et prions-le de nous donner sa grâce. Proposons-nous alors le sujet de l'oraison. Notre entendement éclairé, arrêtons-nous. Quand on veut avoir du feu, l'on se sert d'un fusil, on le bat, et aussitôt que le feu s'est pris à h matière disposée, on allume de la chandelle ; et celui-là se rendrait ridicule, qui, ayant allumé sa chandelle, continuerait de battre le fusil. De même, quand une âme est assez éclairée par les considérations, qu'est-il besoin d'en chercher d'autres, de battre et rebattre notre esprit pour multiplier
les raisons et les pensées? Arrêtons surtout les considérations, lorsque nous sentons notre âme se porter aux affections et aux résolutions de pratiquer la vertu. L'âme ressemble à une galère qui vogue sur la mer avec les rames et les voiles. Et comme l'on n'a point recours aux rames sinon quand le vent vient à manquer, et que, lorsqu'il est favorable, on navigue et plus agréablement et plus vitement ; de même, il se faut aider des considérations dans l'oraison quand le Saint- Esprit ne nous fait pas ressentir ses mouvements ; mais, lorsque ce vent céleste vient à souffler dans nos cœurs, il faut s'abandonner à ses conduites. »
« Voyez la différence qu'il y a entre la lumière du feu et celle du soleil. Pendant la nuit, notre feu nous éclaire, et, par le moyen de sa lueur, nous voyons les choses, mais nous ne les vovons qu'imparfaitement, nous n'en découvrons que la superficie, et cette lueur ne va pas plus avant ; mais le soleil remplit et vivifie tout par sa lumière ; il ne découvre pas seulement l'extérieur des choses, mais, par une vertu secrète, il pénètre au dedans, il les fait agir et les rend même fructueuses et fertiles selon la qualité de leur
nature. Or, les pensées et les considérations qui viennent de notre entendement ne sont que des petits feux qui montrent seulement un peu le dehors des objets et ne produisent rien davantage ; mais les lumières de la grâce, que le soleil de justice répand dans nos âmes, découvrent et pénètrent jusqu'au fond et au plus intime de notre cœur, qu'elles excitent et portent à faire des productions merveilleuses. Il faut donc demander à Dieu que ce soit lui-même qui nous éclaire et qui nous inspire ce qui lui est agréable. »
« Il ne suffit pas d'avoir de bonnes affections, il faut passer plus avant, et se porter aux résolutions de travailler tout de bon a l'avenir pour l'acquisition de la vertu, se proposant de la mettre en pratique et d'en faire des actes. C'est ici le point important et le fruit qu'on doit tirer de l'oraison ; c'est pourquoi il ne faut pas passer légèrement sur ses résolutions, mais les réitérer, et les bien mettre dans son cœur ; et même il est bon de prévoir les empêchements qui peuvent survenir, et les moyens qui peuvent aider pour en venir à cette pratique, et se proposer d'éviter les uns et d'embrasser les autres. »