MAXIMES ET I
« Persévérons dans l'oraison, sans nous rebuter des sécheresses et des difficultés. Pendant vingt ans, sainte Thérèse ne pouvait faire oraison et n'y comprenait rien. Elle persévéra néanmoins, et Dieu lui départit un éminent don d'oraison. En faisant l'oraison fidèlement, nous pratiquons au moins toute sorte de vertus : l'obéissance, l'humilité, la foi, l'espérance, la charité, et surtout la mortification, qu'il faut toujours joindre à l'oraison comme une sœur inséparable. »
Personnellement, saint Vincent de Paul avait pour l'oraison l'estime la plus profonde et la plus religieuse, le goût et l'attrait le plus vif. Chaque matin, il y consacrait une heure, au mi ieu de la plus grande multiplicité des arfaires, dut-il, dans la journée, être saigné ou prendre médecine, et la fatigue qu'il en pouvait ressentir ne l'empêchait pas de s'y rendre le lendemain. Il la faisait à genoux, dans l'église, avec toute sa communauté. Il ne se contentait pas de consacrer à Dieu les prémices de ses journées; il se livrait encore à l'oraison dans ses longues insomnies, et y employait tous les loisirs que lui laissaient sa charge et le service du prochain.
Chaque année, quelles que fussent ses occupations, il y donnait au moins huit jours entiers, pendant lesquels il interrompait les plus saints commerces pour ne plus s'entrenir qu'avec Dieu. En tout temps, il priait avec ardeur. On l'entendait pousser des soupirs d'un amour qu'il ne pouvait contenir, et lui seul ne s'apercevait pas de leur explosion. Que se passait-il entre Dieu et lui ? Son oraison suivait-elle la voie ordinaire des considérations de l'esprit et désaffections du cœur, ou bien procédait-elle uniquement de l'opération de l'Esprit divin, sans industrie et sans efforts de la nature? Son humilité le cachait avec soin. Mais, en descendant de la sainte montagne, son front paraissait quelquefois tout lumineux comme celui de Moïse, et la ferveur de son âme rejaillissait sur toute sa personne, passait dans ses paroles et dans ses actes. Ses discours, au sortir de l'entretien divin, étaient plus brûlants encore de foi et de charité ; son humilité, sa mortification, sapatiince, toutes ses vertus, brillaient d'un nouvel éclat dans sa conduite.
DEVOTION A LA MAJESTE DE DIEU ; — AUX MYS- TERES DE LA TRINITÉ ET DE L'INCARNATION ;
— a l'église et dans les cérémonies ; — a jésus-chris 1 : — a l\ sainte vierge et aux saints.
« Etudions-nous à concevoir une grande, mais une très grande estime de la majesté et de la sainteté de Dieu. Si nous avions la vue de notre esprit assez forte pour pénétrer quelque peu dans l'immensité de sa souveraine excellence, ô Jésus, que nous en rapporterions de hauts sentiments! Nous pourrions bien dire, comme saint Paul, que les yeux n'ont jamais vu, ni les oreilles oui, ni l'esprit conçu rien qui lui soit comparable. C'est un abîme de perfections, un Être éternel, très saint, très pur, très parfait et infiniment glorieux, un bien infini qui comprend tous les biens, et qui est en soi incompréhensible. Or, cette connaissance que nous avons, que Dieu est infiniment élevé au-dessus de toutes connaissances et de tout entendement créé, nous doit suffire pour nous le faire estimer infiniment,
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pour nuus anéantir en sa présence, et pour nous taire parler de sa Majesté suprême avec un grand sentiment de révérence et de soumission ; et, à proportion que nous l'estimerons, nous l'aimerons aussi, et cet amour produira en nous un désir insatiable de reconnaître ses bienfaits, et de lui procurer de vrais adorateurs. »
« Produisons souvent du fond du cœur des actes de foi et de religion sur les mystères de la sainte Trinité et de l'Incarnation ; offrons tous les jours en leur honneur quelques prières et bonnes œuvres, et célébrons leurs fêtes avec le plus de solennité et de dévotion qu'il nous sera possible ; étudions-nous soigeusement à faire, soit par nos paroles, soit par nos exemples, que les peuples les connaissent et les honorent. »
« Nous ne devons pas nous présenter à l'église comme des marionnettes, auxquelles on fait faire des mouvements légers et des révérences sans âme et sans esprit. Que la révérence intérieure prévienne et accompagne toujours l'extérieure. Dieu veut être adoré en esprit et en véFité, et tous les véritables chrétiens doivent se
comporter de la sorte, à l'exemple du Fils de Dieu, lequel, se prosternant la face contre terre au Jardin des Olives, accompagna cette dévote posture d'une humiliation intérieure très profonde, par respect à la majesté souveraine de son Père. »
« Les cérémonies, à la vérité, ne sont que l'ombre, mais c'est l'ombre des plus grandes choses, qui requièrent qu'on les fasse avec tout l'attention possible, et qu'on les montre avec un silence religieux, et une grande modestie et gravité. Qu'on chante posément, avec modération, qu'on psalmodie avec un air de dévotion. Hélas! que répondrons-nous à Dieu, quand il nous demandera compte de ces choses, si elles sont mal faites ? »
« Honorons l'état inconnu du Fils de Dieu. C'est là notre centre, et c'est ce qu'il demande de nous pour le présent, et pour l'avenir, et pour toujours, si sa divine Majesté ne nous fait connaître en sa manière, qui ne peut tromper, qu'il veuille autre chose de nous. Honorons, dis-je, la vie commune que notre Seigneur a menée sur la
terre, son humilité, son anéantissement, et la pratique qu'il a faite des plus excellentes vertus dans cette manière de vie. Mais honorons particulièrement ce divin Maître dans la modération de son agir. Non, il n'a pas voulu faire toujours tout ce qu'il a pu, pour nous apprendre à nous contenter, lorsqu'il n'est pas expédient de faire tout ce que nous pourrions faire, mais seulement ce qui est convenable à la chanté et conforme aux ordres de la divine volonté.
« Oh ! la généreuse résolution, d'imiter la vie cachée de Notre-Seigneur ! 11 paraît bien que cette pensée vient de Dieu, puisqu'elle est si éloignée des sentiments de la chair et du sang. Tenez pour certain que c'est là proprement l'assiette qui convient aux enfants de Dieu, et par conséquent demeurez-y ferme, et résistez courageusement à tous les sentiments contraires qui pourraient arriver. Assurez-vous que par ce moyen vous serez en l'état auquel Dieu vous demande, et que vous ferez incessamment sa sainte volonté, qui est la fin à laquelle nous tendons, et à laquelle ont tendu tous les saints. »
« Acquittons-nous parfaitement du culte particulier que nous devons à la très heureuse Vierge
Marie, mère de Dieu : i° en rendant tous les jours, et avec une dévotion particulière, quelques services à cette très digne Mère de Dieu, notre très pieuse dame et maîtresse ; 2° en imitant autant que nous le pourrons ses vertus, et particulièrement son humilité et sa pureté ; 30 en exhortant ardemment les autres, toutes les fois que nous en aurons la commodité et le pouvoir, à ce qu'ils lui rendent toujours un grand honneur et le service qu'elle mérite. »
« Recevons et honorons les reliques des sainte comme si c'étaient les saints eux-mêmes qui nous lissent l'honneur de nous venir visiter et de vivre avec nous ; et ainsi nous honorerons Dieu en ses saints, et nous le supplierons qu'il nous rende participants des grâces qu'il a si abondamment versées dans leurs âmes »
La dévotion de saint Vincent de Paul tirait son principe du sentiment très haut et très profond qu'il avait de la grandeur infinie de Dieu.
Cette dévotion remplissait son cœur, animait toutes ses paroles, se traduisait dans tous les actes de sa journée, dans toute sa conduite. Le matin, au premier son de la cloche, il sortait
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de son lit, faisait le signe de la croix, se prosternait et baisait la terre. Il adorait la majesté de Dieu, lui rendait grâces de sa gloire, de celle qu'il a donnée à son Fils, à la sainte Vierge, aux saints anges, à l'ange gardien, à saint Jean-Baptiste, aux apôtres, à saint Joseph et à tous les saints et saintes du Paradis. Il le remerciait encore des grâces faites à la sainte Église, de celles qu'il avait reçues lui-même, et, en particulier, d'avoir été conservé pendant la nuit. Il lui offrait ses pensées, ses paroles et ses actions, en union de celles de Jésus-Christ ; il lui demandait de le garder de tout péché et de l'aider à accomplir tidèlement tout ce qui lui serait le plus agréable.
Après ces premiers actes de religion, il se rendait à l'église où, malgré son âge et l'enflure de ses jambes, il était arrivé plus tôt que les plus sains et les plus jeunes.
Son oraison achevée, il récitait à haute voix les litanies du saint Nom de Jésus, et, entre les glorieuses épithètes que lui donne l'Eglise, il insistait avec un goût singulier sur celle-ci : Jesu pater pauperum ! De là, presque tous les jours, il allait se confesser, ne pouvant soufirir l'apparence même du péché. Presque jamais son confesseur ne trouvait matière à absolution : « Ah ! monsieur, lui disait l'humble Saint, si vous
aviez les lumières que Dieu me donne, vous me jugeriez autrement! »
Il faisait ensuite sa préparation à la messe, et, quoique à peine sorti de l'oraison, il y donnait un temps considérable. Il s'habillait enfin et célébrait. Il paraissait à l'autel comme un autre Jésus- Christ, victime et sacrificateur: victime, il s'abaissait et s'humiliait ; c'était en criminel, en condamné à mort, qu'il prononçait le Confiteor, le Domine non mm dignus et toutes les paroles de la liturgie qui expriment l'humilité et la contrition, surtout le Ncbis quoque peccatorihus, sur lequel il écrivait : « Quand vous serez au Nobh quoque de la sainte messe, souvenez-vous de moi comme du plus grand pécheur qui soit au monde ; » sacrificateur, il était grave et majestueux comme le Sauveur, et en même temps plein de douceur, de sérénité et de miséricorde ; c'était avec ces sentiments peints sur son visage et dans son attitude, qu'il se tournait vers le peuple, et, au ton de sa voix, à la manière dont il étendait les bras et ouvrait les mains, on voyait la dilatation de son cœur et le désir qu'il avait de i'embrasser, ccmme sur un autre calvaire, dans la charité de Jésus- Christ. Il récitait les prières de la messe et en faisait les cérémonies sans lenteur ni précipitation, de manière à atteindre et à ne point dépa?-
ser la demi-heure. Il prononçait toutes les paroles d'une voix médiocre et agréable, distincte et dévote, dans un accord manifeste de la bouche et du cœur. Son respect et son attention redoublaient à la lecture du saint Évangile, et s'il s'y rencontrait quelque parole de Notre- Seigneur, il la répétait d'un ton plus tendre et plus affectueux ; à la double affirmation du Dieu de vérité : Amen, amen dico vobis, il se recueillait pour se rendre plus attentif aux paroles suivantes où il soupçonnait plus d'importance et de mystère, et il les lisait lentement, avec foi et soumission, pour se les mettre bien avant dans le cœur. Tous les assistants étaient édifiés. « Mon Dieu, disaient-ils, que voilà un prêtre qui dit bien la messe !» — « Il faut que ce soit un saint homme, » ajoutait celui-ci ; et celui-là : « C'est plutôt un ange à l'autel! »
Et ainsi tous les jours, excepté les trois premiers de sa retraite annuelle, qu'il s'abstenait de célébrer, suivant l'usage de la Compagnie. Hors ces jours de pénitence et de purification plus parfaite, à la ville ou aux champs, à poste fixe ou en voyage, sain ou malade, il n'omettait jamais le sacrifice quotidien, et cela jusqu'aux dernières semaines de sa vie, où ses jambes refusèrent de le soutenir.
La messe dite, il en entendait et souvent en servait une seconde. Il était accablé d'affaires, il était vieux, il avait quatre-vingts ans, il ne pouvait plus marcher sans bâton, ni se mettre à genoux qu'à grand'peine : n'importe, le vénérable supérieur, avec la simplicité naïve d'un jeune clerc et plus encore de respect et de dévotion, servait à l'autel le moindre de ses prêtres. Il le faisait par foi et par amour ; il le faisait aussi pour donner l'exemple à ses clercs, pour qu'ils ne souffrissent jamais qu'un laïque servît la messe devant eux : « C'est un sujet de honte à un ecclésiastique qui a le caractère pour le service des autels, leur disait-il avec BourdoJse, qu'en sa présence ceux qui ne l'ont pas fassent son office. »
Les jours de fête et dans les offices solennels, sa piété se montrait avec un nouvel éclat. Il avait prévu toutes les cérémonies et s'en était fait instruire soigneusement. Aussi, pas une rubrique violée par lui, pas une dont il permît qu'on s'éloignât. Il s'humiliait beaucoup devant Dieu et devant ses frères de ne pouvoir plus faire les génuflexions dans la mesure prescrite par l'Eglise, et, s'il crovait avoir manqué à quelque autre cérémonie, il en demandait, après l'office, pardon à genoux à toute sa communauté. A lui
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encore il imputait les fautes faites par les autres, ce qui ne l'empêchait pas, malgré sa grande douceur, de les en reprendre sévèrement. Du reste, il donnait un tel exemple et une telle édification, que les offices de Saint-Lazare étaient distingués dans tout Paris pour la religion, la dignité et la modestie qui y présidaient. Vincent lui-même, quand il chantait ou psalmodiait au chœur, ressemblait moins à un homme qu'à un ange du ciel chantant les louanges de Dieu. Ses prêtres et ses clercs imitaient son respect et sa piété. On les voyait les yeux baissés et arrêtés sur leur livre, dans une immobilité modeste, ne trahissant la vie que par le p;eux éclat de leur voix et les élans de leur amour.
Ce qu'il se montrait dans les offices publics, Vincent l'était encore sous le seul œil de Dieu, dans la récitation privée de son bréviaire. Il le récitait toujours tête nue, à genoux, excepté les deux ou trois dernières années de sa vie, que ses infirmités, lui interdisant cette posture humble et respectueuse, le forcèrent à demeurer assis. A genoux encore et tête nue, il faisait sa lecture quotidienne de la sainte Ecriture et surtout du Nouveau Testament.
Sa dévotion s'étendait à tous les mystères de la religion, et, en particulier à celui de la très
sainte Trinité, le premier de tous ; puis, à celui de l'Incarnation qui en est pour nous la manifestation la plus touchante, et à celui de l'Eucharistie, qui perpétue l'Incarnation sur la terre.
Si grande était sa dévotion envers l'Eucharistie considérée comme sacrifice, non moindre était sa dévotion envers ce même mystère considéré comme sacrement.
Il se tenait toujours prosterné à deux genoux devant le saint tabernacle, dans une contenance si humble, qu'il semblait vouloir s'abaisser jusqu'au centre de la terre pour témoigner davantage son respect ; avec une telle foi peinte sur le visage, qu'on eût dit qu'il voyait Jésus- Christ de ses yeux ; avec une telle religion, qu'il eût inspiré la foi aux plus incrédules et la piété aux plus insensibles ; dans une telle modestie et un tel silence, qu'il n'avait pas un regard pour les pompes les plus brillantes, ni une parole pour les plus augustes personnages.
Là il aimait à demeurer tout le temps que les affaires lui laissaient libre, et il s'y oubliait des heures entières. Il y retournait, comme autrefois Moïse, pour consulter le divin oracle dans les circonstances difficiles. C'était là, derrière le grand autel de Saint-Lazare, ou quelque part ailleurs qu'il se trouvât, qu'à genoux, tête nue,
il ouvrait et lisait les lettres dont il prévoyait 1 importance. Un jour, dans la cour du Palais de Paris, on lui remit une lettre où devait lui être annoncé le succès d'une afTaire considérable. Quoique fort incommodé de ses jambes, il monta à la haute chapelle du Palais, et l'ayant trouvée fermée, il se mit au moins à genoux sur le seuil, et prit dans cette posture connaissance de sa lettre.
Avant de sortir de Saint-Lazare, il allait devant le Saint-Sacrement, qu'il appelait le maître de la maison, pour le saluer, prendre congé de lui et recevoir sa bénédiction; il y retournait en rentrant, comme pour lui rendre compte de sa mission, et aussi pour le remercier des grâces qu'il avait reçues et s'humilier des fautes qu'il croyait avoir commises.
Rencontrait-il le Saint-Sacrement en passant par les rues de la ville, il se mettait à genoux en quelque endroit qu'il se trouvât, et y demeurait jusqu'à ce qu'il l'eût perdu de vue; souvent même il le suivait tête nue, et d'aussi près que le lui permettaient ses jambes vieilles et malades. '
Dans ses voyages, en traversant les villages, il descendait de cheval ou de voiture pour entrer dans les églises et saluer le Saint-Sacrement, ou, s'il les trouvait fermées, pour en baiser le seuil ; et,
arrivé au terme, c'était à l'église encore qu'il faisait sa première visite.
Dans ses maladies, privé de célébrer, il voulait au moins communier tous les jours, ce qu'il fit jusqu'à la veille de sa mort, et avec un respect, un ravissement qu'il est aussi inutile qu'impossible de dire.
Les profanations commises par les hérétiques ou les gens de guerre lui étaient une douleur mortelle. Larmes, pénitences extraordinaires, prières ferventes, il emplovait tout pour les réparer et les expier. Il allait lui-même ou il envoyait les siens en pèlerinage dans les églises profanées : les prêtres disaient la messe, et les autres communiaient sous forme d'amende honorable. Par des envois de vases et d'ornements sacrés, il réparait le dommage matériel causé par les vols sacrilèges, et au moyen de missions, le dommage causé à l'honneur de Dieu et aux âmes par l'impiété et l'hérésie.
Ce qu'il adorait dans l'Incarnation et l'Eucharistie, c'était Dieu s'abaissant pour se mettre à notre portée et se faire semblable à nous ; ce que son amour reconnaissant pour Jésus-Christ lui inspirait, c'était de se rendre à son tour semblable à lui. Il s'est formé, il a vécu sur ce divin modèle. A l'imitation de Jésus-Christ, il a caché,
sous une vie basse et commune en apparence, les plus héroïques vertus ; sous les dehors d'un pauvre villageois, les dons les plus excellents de la nature et de la grâce ; sous une profession continuelle de sottise et d'ignorance, l'esprit le plus juste et une science fort étendue. Dans ses pensées, dans ses paroles, dans ses actions, il ne s'inspirait que de Jésus-Christ, il ne répétait que son langage, il ne se conduisait que sur son modèle. Jésus-Christ toujours, Jésus-Christ partout, Jésus-Christ en tout et en tous : voilà sa doctrine, sa morale et sa politique, ce qu'il aimait à exprimer d'un mot : « Rien ne me plaît qu'en Jésus-Christ ! »
Cette vue continuelle et universelle de Jésus- Christ éclairait, élevait, échauffait sa charité. Jésus-Christ, il le voyait pontife suprême dans le pape, évêque et prince des pasteurs dans les évêques, souverain prêtre dans les prêtres, maître et docteur unique dans les docteurs, roi des rois, juge des juges dans les princes et les magistrats, grand et noble dans les gentilshommes et petit dans les petits, ouvrier dans les artisans, divin négociant dans les hommes de trafic, pauvre dans les pauvres, prisonnier dans les prisonniers, infirme et agonisant dans les malades et les moribonds. De là son respect et sa
tendresse pour tous les hommes et, en particulier, pour tous ceux dont la bassesse et les souffrances lui présentaient une image plus ressemblante du Dieu anéanti et de l'Homme de douleurs.
La sainte Vierge a été, en quelque sorte, la première institutrice de saint Vincent de Paul, et elle a eu es prémices de sa piété. C'est sur les ruines de la chapelle de Notre-Dame de Buglosse qu'il a passé son enfance ; c'est au pied d'une statuette de Marie placée par lui dans le flanc entr'ouvert d'un chêne, que, dès son plus bas âge, à peine sorti des bras de sa mère, il aimait aller prier. C'est au mi.ieu des traditions toujours vivantes du pèlerinage à la sainte chapelle et des miracles de Marie, qu'il a grandi, et c'est dans une chapelle de Marie qu'il a célébré sa première messe : telle est l'origine de cette tendre dévotion envers la sainte Vierge, par laquelle il se distingua jusqu'à son extrême vieillesse.
Dès-lors il se fit une loi de se préparer aux fêtes de Marie parle jeûne et les bonnes œuvres, d'officier ces jours-là avec solennité, de célébrer dans ses chapelles ou aux autels dédiés en son honneur, de terminer toutes ses conférences et assemblées par une de ses antiennes, de réciter
chaque jour le chapelet et de le porter constamment à sa ceinture, comme la livrée d'un saint vasselage, de la saluer au son de X Angélus.
Il visitait souvent ses églises, et, dans les grands besoins de la religion et de l'Etat, il entreprenait le pèlerinage de Chartres.
Dans chaque mission, il faisait au moins un discours en son honneur, et, deux cents ans avant la définition de l'Eglise, il proclamait le privilège de son Immaculée Conception ; enfin, il a mis sous son patronage toutes les confréries de la Charité et toutes les œuvres qu'il a établies pour le bien de l'Eglise ou des pauvres.
Fondateur d'une Compagnie d'ouvriers évangéliques, il avait aussi une grande dévotion pour les saints apôtres, ces premiers et ces plus grands Missionnaires, et, entre tous les apôtres, pour saint Pierre, le premier vicaire et, dans ses successeurs, le continuateur de Jésus-Christ, et pour saint Paul, le premier maître, le premier docteur de ces gentils parmi lesquels il voulait répandre l'Evangile.
A l'entrée ou au sortir de sa chambre, il saluait son ange gardien. Il n'avait garde d'oublier saint Vincent martyr, son patron, dont il faisait recueiliir les traditions en Espagne ; ni saint Vincent Ferrier, dont il portait le nom
sans être sous son spécial patronage ; ni saint Joseph, qu'il donnait pour patron à ses séminaires internes, dont il étendait le culte dans ses maisons, dont il implorait l'entremise par des vœux, des messes, des pèlerinages, dans ses grandes entreprises, ni le bienheureux évêque de Genève, dont, plus que personne, il amena la canonisation. Il honorait les saints, au ciel dans leur gloire, sur la terre dans leurs reliques ; il honorait surtout en eux les dons de Dieu, et à Dieu, auteur de toute sainteté, il avait sein de toujours terminer le culte qu'il leur rendait.
C'était encore les saints qu'il prétendait honorer par sa dévotion aux âmes du purgatoire, car en elles il voyait des membres vivants de Jésus- Christ, animés par sa grâce, et assurés de participer un jour à sa gloire. Et c'est pourquoi il priait à leur intention, et offrait souvent pour elles le saint sacrifice de la messe.
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