‹ Maximes et réflexionsChapitre 11 sur 37 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

LA Vipmm. LA POÉSIE, etc. (I)

Le monde est si vaste et si riche, et la vie si variée , que les sujets de poésie ne manqueront jamais. Mais toute poésie doit être de circonstance; c'est-à-dire que la*

(l) Ces réflexions sont tirées des conversations de Goethe avec Eektrmaim»

Gespraecbe mit Goethe in den leUten Jabren seines Lebens 1823-1832. Von Eekermann. Leipzig. Brockhaus. l«87.

réalité doit en fournir l'occasion et la matière. Un cas particulier devient général et poétique par cela seul qu'il est traité par le poète. Toutes mes poésies sont des poésies de circonstance. Elles sont inspirées par la réalité. C'est là qu'est leur principe et leur base. Quant aux poésies dont le caractère est uw fagtitf idéal, je n'en fais aucun cas.

Qu'on ne dise pas que la réalité manque d'intérêt; car le talent du poète consiste précisément à être eapable de trouver un côté intéressant dans un sujet ordinaire.

La réalité doit fournir les motifs, les points essentiels, ce qu'on peut appeler le noyau de la composition : mais tirer de là un ensemble harmonieux et vivant , c'est l'affaire du poète.

On voit dans les monuments de l'ancienne architecture allemande , la fleur d'une civilisation extraordinaire. Celui qui contemple

— soi — cette fleur en elle-même ne peut que s'étonner; mais quand on considère la vie intérieure et cachée de cette plante , que l'on étudie l'action des forces qui ont présidé à son organisation, et que Ton examine comment la fleur s'est développée peu-à-peu , on voit les choses d'un autre œil , et l'on sait ce que l'on voit.

Quand je jette un regard en arrière sur mes premières années et mon âge mûr, et que, maintenant dans ma vieillesse, je vois combien est petit lé nombre des contemporains de ma jeunesse, qui vivent encore, je ne puis m'empêcher dé songer au séjour d'été dans une ville de bains. Aussitôt après son arrivée , on se lie avec ceux qui déjà étaient là depuis quelque temps , et qui s'en vont dans les premières semaines. Cette perte est pénible. Maintenant , on s'attache à la seconde génération , avec laquelle on reste b meilleure partie de la saison , et avec la-

quelle cm se lie intimement, Mais celle-ci à son tour s ? ea va, et nous laisse seul ayec la troisième , qui arrive peu de temps avant notre départ, et avec laquelle nous ne vou^ Ions pas avoir 4e rapports.

On m'a toujours considéré comme un homme particulièrement favorisé de la fortune, et en effet, je ne veux pas me plaindre, ni accuser ma destiuée. Mais au foad, ma vie n'a été quç peine et .travail, et je puis dire que, dans les soixante^jun^e années de ma vis, je n'ai jamais compté quatre semaines d'un véritable bonheur. C'était rouler continuellement une pierre qui retombait sa*is cesse.

Mon vrai bonheur consistait dans mes opinions et mes théories politiques ; mais elles étaient renversées, contrariées ou empêchées par ma position extérieure.

Si j'avais pu moins m'occuper des afiaires publiques et vivre davantage dans la soli-

lude, j'aurais été plus heureux et j'aurais été plus loin comme poète. Mais , aiprès la publication de Werther et de Goetz , devait se confirmer pour moi ces paroles d'un sage ; « Si l'on a fait quelque chose pour * plaire au monde , il a soin qu'on ne le » fasse pas u»t seeoade. fois. » Un nom répandu au loio, une haute position sociale ne sont pas à dédaigner dans la vie.

Mais, avec toute ma réputation et le rang que j'occupe , je n'ai p» aHer |>lus loin que de me taire devant l'opinion, d'&utrui , pour ne pas blesser. Ce serait, en effet, une mauvaise plaisanterie, si je n'avais pas eu l'avantage sur les autres de pénétrer leurs pensées , tandis qq'ils ignoraient les miennes.

Partout on s'occupe dans les universités de trop de choses , et surtout de choses inutiles. Chaque professeur développe sa spécialité bien au-delà de ce que réclament les besoins de ses auditeurs. Autrefois on

enseignait la chimie et la botanique comme dépendant de la médecine, et le médecin en savait assez. Mais maintenant ta chimie et la botanique sont devenues des sciences a perte de vue; l'étude de chacune demande la vie d'un homme, et on les exige cependant du médecin. Un tel état dé choses ne mène à aucun résultat; on abandonne et on oublie une science pour une autre. Un esprit sensé refuse de se plier à toutes ces exigences en sens contraire , se borne à une spécialité, et devient fort dans une seule partie.

Si l'esprit et un développement supérieur de l'intelligence pouvaient tomber dans le domaine public ,* le poète aurait heau jeu ; il pourrait être toujours vrai et n'aurait pas à craindre' d'exprimer les plus belles pensées. Mais il n'en est pas ainsi ï le poète est obligé de se tenir toujours à un certain niveau; il doit songer que ses ouvrages tomberont dans( les mains d'un public mêlé;

il doit prendre garde de ne pas donner un scandale aux braves gens par une franchise trop grande. Ensuite , le temps est une singulière puissance. C'est un tyran qui a ses caprices et qui , à chaque siècle , fait une figure différente aux actions et aux paroles des hommes. Ce qu'il était permis de dire aux Grecs ne nous conviendrait plus ; ce qui , aux yeux de Shakespeare , convenait à la rudesse des mœurs de ses contemporains, les Anglais de nos jours ne peuvent plus le supporter; de sorte que, dans ces derniers temps, on a senti le besoin d'une famille de Shakespeare (Family- Shakespeare).

Si je n'avais porté en moi-même le monde par anticipation , je serais resté aveugle les yeux ouverts, toutes mes expériences et mes études n'auraient été qu!un vain et mutile effort. La lumière est hors de nous , et les couleurs nous environnent ; mais si nous ne portions pas la lumière et la couleur

dans nos propres yeux , nous ne les apercevrions pas hors de nous.

Il y a des esprits excellents qui ne peuvent rien produire à ^improviste, ni d'après une vue superficielle ; mais dont la nature a besoin du calme et du silence pour se pénétrer profondément de chaque sujet.

De semblables talents nous impatientent souvent, parce que nous obtenons rarement d'eux ce que nous désirons pour le moment; mais c'est de cette manière que Ton atteint à la perfection.

C'est surtout la spéculation philosophique qui nuit aux Allemands et donne souvent à leur style un caractère incompréhensible , vague et diffus. Plus ils approchent de certaines écoles philosophiques, plus leur style est défectueux. Les Allemands qui s'occupent d'affaires, et dont la tendance est toute pratique , sont ceux qui écrivent le mieux.

Ainsi , le style de Schiller devient riche en.

images et pathétique , aussitôt qu'il ne phi-

Demême, il y a chez nous des femmes* de talent qui écrivent dans un excellent style, an point de surpasser en cela beaucoup de nos écrivains estimés.

En général, les Anglais écrivent bien, comme des hommes nés orateurs et qui appliquent leur esprit pratique à la réalité.

Les Français ne démentent pas leur caractère dans leur style ; leur naturel est éminemment sociable, et , à ce titre , ils n'oublient pas le public auquel ils s'adressent ; ils s'efforcent d'être clairs pour convaincre le lecteur , et agréables pour lui plaire.

En général , le style d'un écrivain est le miroir fidèle de son ame. S'il veut avoir un styte clair , il faut que ses pensées soient claires , et si quelqu'un veut avoir un style élevé , il faut qu'il ait le caractère élevé.

Mes adversaires sont innombrables , mais il n'est pas impossible de les classer.

Je commence par ceux qui le sont par stupidité. Ce sont ceux qui ne m'ont pas cornpris , qui me blâmaient sans me connaître.

Cette masse considérable m'a causé dans ma vie beaucoup d'ennuis ; mais il doit leur être pardonné , car ilp ne savaient pas ce qu'ils faisaient.

Une seconde classe , très-nombreuse , se compose des envieux. Ces gens sont jaloux de mon bonheur et de la position honorable que je me suis faite par mon talent. Ils déchirent ma réputation , ils m'auraient volontiers anéanti. Si j'étais malheureux, ou dans une position misérable , ils cesseraient leurs attaques.

Vient maintenant un grand nombre de ceux qui sont devenus mes adversaires à cause du peu de succès de leurs ouvrages. Parmi eux il y a des hommes de talent ; mais ils ne pouvaient pas me pardonner de les avoir éclipsés.

Une quatrième classe de mes adversaires sont ceux qui me font une opposition systé-

mmique. Je suis homme, et comme tel j'ai des défauts et des faiblesses humaioes. Mes écrite , par conséquent 9 n'en portaient pas être exempts ; mais comme je m'occupais sérieusement et sans relâche de perfection* ner et d'anoblir mes facultés , je me trouvais être dans un progrès continuel , et il arrivait souvent qu'ils blâmaient un défaut dont j'étais depuis long-temps délivré. Ces bravçs gens m'ont fait bien peu de mal ; ils liraient sur moi lorsque j'étais déjà loin d'eux. En général , je ne me souciais pas d'un ouvrage après l'avoir terminé ; je ne m'en occupais plus, et je songeais à quelque nouveau travail.

Une foule d'autres personnes se sont montrées mes adversaires à cause de la divergence d'optatbns et deim différence de vues. On dit des feuilles d'un arbre qu'on en trouve i peine deux qui se ressemblent. De même , parmi des milliers d'hommes , on en trouverait à peine deux qui s'accordent parfaitement dans leurs pensées et leurs senti-

- tio -

ments. Cette vérité reconnue , je dois moins m étonner du nombre de mes adversaires que de cehii de mes amis et de mes parti* sans. Mon siècle s'est séparé de moi ; car ii marchait dans la voie du sentimentalisme ; tandis qu'avec ma tendance objective je restais seul, à mon préjudice, dans la route opposée.

C'est une grande folie chez bien des hommes de demander que tout le monde soit d'accord avec eux. Je n'ai jamais eu cette faiblesse. J'ai toujours considéré l'homme comme un être complet en soi , que jecherchais à étudier et à connaître dans son originalité, et dont je n'attendais , du reste, aucune sympathie. Par cette voie je suis arrivé à fréquenter tous les hommes. C'est par cela seulement que nous parvenons à connaître les différents caractères et que nous acquérons l'habileté nécessaire dans la vie; car c'est précisément avec des caractères opposés au nôtre qu'il faut nous

- tu observer avec une grande attention , si Ton veut vivre avec eux sans les choquer. Parlà, les différents côtés de notre caractère se développent et se perfectionnent, de sorte que bientôt on se sent capable de soutenir toute espèce de vis-à-vis.

La religion est avec l'art dans le même rapport que tout autre intérêt élevé de la vie. De même que les autres éléments de la vie humaine, elle ne doit être considérée que comme lui fournissant des sujets, et, à ce titre, elle a les mêmes droits. La foi et l'incrédulité ne sont pas les sens avec lesquels on doit apprécier une œuvre d'art. Ce jugement appartient à d'autres capacités , à d'autres facultés. L'art doit travailler pour ceux de nos organes qui sont capables de le comprendre. S'il ne le fait pas, il manque son but ; il passe devant nous sans produire son effet. Un sujet religieux peut être un sujet excellent pour l'art , mais seulement dans le cas où il est l'expression de la nature

- fi!2 -

Humaine dans ce qu'elle a de général. C'est pourquoi la Vierge avec son enfant est un sujet qui a été traité cent fois , et qu'on verra toujours avec plaisir*

La pensée de la mort ne trouble pas mon esprit; car j'ai la profopde conviction que l'ame est une substance indestructible.

C'est un être dont l'activité se développe éternellement. Elle est semblable au soleil qui paraît se coucher pour nos yeux humains ; mais qui ne se couche réellement jamais , et dont la lumière éclaire éternellement le monde.

Pour faire époque dans ce monde il faut deux choses : d'abord avoir une bonne tête , et ensuite avoir fait un grand héritage. Napoléon héritait de la révolution française ; Frédéric-le*Grand de la guerre Silésienne; Luther de l'ignorance du clergé. J'ai hérité de l'erreur de la doctrine de Newton (1).

(i) Goethe veut parler de sa théorie des couleurs*

Les Français font très-bien d'étudier et de traduire maintenant nos écrivains ; car, limités comme ils le sont dans la forme , limités dans les motifs, il ne leur reste d'antre moyen q«e de se tourner vers Té* (ranger. On peut supposer aux Allemands an certain manque de formés; mais nous sommes supérieurs aux Français par lefood.

Les pièces de théâtre d'Iffland et de Kotzebue ont une si grande richesse d'idées qu'ils y cueilleront pendant long-temps avant de les avoir épuisées. Notre idéalité philosophique leur convient particulièrement ; car tout ce qui est idéal peut servir à un but révolutionnaire.

Les Français ont de la raison et de l'esprit, mais ils manquent absolument de principes et ne savent rien respecter. Ce qui leur sert dans le moment , ce epd peut être utile à leur parti est pour eux le bien. C'est pourquoi ils ne nous louent pas, parce

qu'ils reconnaissent notre mérite , mais dans l'espoir de fortifier leur opinion par nos idées.

Ce qui manque à la plupart de nos jeunes poètes , c'est que les sentiments personnels qu'ils expriment n'ont pas assez d'importance* et qu'ils ne savent pas trouver des images dans le monde qui les entoure. Dans les cas les plus favorables, il leur arrive de trouver dès formes qui traduisent fidèlement leur pensée et répondent à la situation de leur ame ; mais saisir des images pour ellesmêmes 9 parce qu'elles sont poétiques , et lors même qu'elles ne seraient point en harmonie avec notre disposition intérieure, c'est à quoi ils ne songent pas.

Si , au moins, nos poètes lyriques étaient des personnages plus importants, formés par de fortes éludes et par les relations sociales, leurs productions pourraient bien ne pas manquer de valeur.

Le malheur de notre société est qu'au lieu de vivre et de jouir de ce qu'il possède , chacun veut gouverner. Il en est dé même dans l'art; au lieu de jouir des œuvres que nous possédons , chacun , de son côté , veut aussi produire. Personne ne songe à se frayer une route indépendante par une œuvre originale de poésie ; on tourne sans cesse dans le même cercle.

Il n'y a pas non plus d'efforts sérieux pour arriver à un ensemble. Chacun ne pense qu'à se foire remarquer , à mettre en évidence son individualité. Cette fausse tendance se montre partout, et on imite en cela nos modernes virtuoses, qui ne choisissent pas pour leur exécution des morceaux capables de procurer aux auditeurs une véritable jouissance musicale , mais plutôt ceux dans lesquels l'exécutant peut faire admirer son habileté acquise. C'est partout l'individu qui veut se montrer dans sa splendeur, et on ne trouve nulle part un

homme désintéressé qui , par amour pour l'art en général, veuille lui faire le sacrifice de son individualité.

, Ajoutez à cela que Ton produit tes choses les plus pitoyaWes , sans s'&u douter. Le* enfants font déjà des vers; Jeunes gens ils s'imaginent être quelque chose, jusqu'à ce qu'enfin, devenus hommes, ils ouvrent les yeux , comprennent les chefs-d'œuvre , et s'effraient d'avoir perdu leurs meilleures années dans une fausse direction*

D'autres même n'arrivent jamais à se faire une idée de la perfeefkm et â reconnaître leur insuffisance. Ils produisent des choses médiocres jusqu'à la fin. Il est certain que si chacun pouvait arriver assez tôt à reconnaître tous les chefs-d'œuvre dont le monde est rempli, et ce qu'il faudrait pour produire quelque chose digne d'être mis à côté de ces ouvrages, sur cent jeunes gens qui s'occupent de poésie, à peine un seul se sentirait assez de courage , de talent et de persévérance pour continuer à

vouloir atteindre à une semblable perfection.

Beaucoup de jeunes peintres n'auraient jattes pria un pinceau, s'ils avaient su comprendre de benne heure ce qu'est un maître <*«nie ttapfa*ël.

Après Sophocle , il y a peu d'écrivains que j'aime autant que Ménandre. Il est partout pur, noble, grand, plein de sérénité; saçrace est inimitable. Il est bien à regretter que nous ayons si peu de lui ; mais ce peu est ion»* table; et les hommes de talent y peuvent beaucoup apprendre.

LessenUQl est que oelui dont nous voulons apprendre s'aocQrde avec notre nature, Aio$i, par exemple, Caldéron, quel que grand qu'il soit, n'a exercé aucune influence sur rocfi , ni en bien, ni en mal; mais il e&t Hé dangereux pour Schiller , il l'aurait égaré. jVwi^i , e'ept un bonhew\pour celuiei^uaÇftW^POn n'ait été connu générale-

- usinent en Allemagne qu'après sa mort. Caldéron est très-grand en tout ce qui concerne la technique et l'art théâtral. Schiller, au contraire , beaucoup plus moral , plus sérieux et plus grand dans tout ce qui concerne les caractères ; et il eût été dommage pour lui de perdre quelque chose de ces qualités, sans atteindre , sous d'autres rapports , à la grandeur de Caldéron.

Molière est si grand qu'on l'admire toujours de nouveau en le relisant. C'est un auteur à part. Ses comédies confinent à la tragédie. Il est facile de le comprendre , et cependant personne, en eeia, n'a le courage de l'imiter. Son Avare surtout , dans lequel la passion détruit tout sentiment naturel entre le père et le fils , est grand et tragique dans la haute signification du mot. Lorsque dans une pièce allemande on fait du fils un parent , on détruit tout l'effet , et cela n'a plus de sens. On craint de laisser apparaître

le vice dans sa véritable nature. Mais alors, quel intérêt présente-t-il ? Et qu'y a-t-il de tragique, si ce n'est ce que nous ne pouvons supporter?

Je Us tous, les ans quelques pièces de Molière, de même que je contemple de temps en temps les gravures d'après les maîtres italiens. Car nous autres pygmées nous ne sommes pas capables de conserver dans notre esprit la grandeur de pareilles choses ; il faut que nous y revenions de temps en temps , pour renouveler en nous de semblables impressions.

On parle toujours d'originalité» Mais qu'est-ce que cela veut dire î Aussitôt après notre naissance le monde commence à exercer sur nous son influence, et cela continue ainsi jusqu'à la fin ; et, en général, que pouvons - nous revendiquer comme nous étant réellement propre , si ce n'est l'épergie , la force ,1a volonté ?

Si je pouvais dire tout ce dont je suis redevable aux grands hommes qui m'ont pré-

cède ou qui ont été mes contemporains , il ne me resterait plus rien. Mais, en outre, l'époque de notre vie, où une grande personnalité exerce sur nous son influence, n'est pas indifférente. Il fut pour moi de la plus haute importance que Lessing , Winkelmann et Kant fussent plus âgés que moi ; que les deux premiers aient exercé de Finiluence sur ma jeunesse; le dernier sur ma vieillesse. H y a plus, de même qu'il était important que Schiller Rit encore jeune et dans la première sève de son génie, lorsque je commençais déjà à me fatiguer du monde , il ne Tétait pas moins que les frères de Humboldt et de Schîegel commençassent â paraître sur la scène, sous mes yeux. Je ne puis dire combien d'avantages sont résultés pour moi de ces circonstances.

En toutes choses on n'apprend que de ceux qu'on aime. Une pareille disposition se trouve , à mon égard , dans la génération

actuelle des jeunes talents ; mais j'ai trèsrarement éprouvé la même sympathie au début de ma carrière littéraire. Je ne saurais nommer un seul homme de mérite dont je*'aie eu à essuyer la critique. Immédiate^ ment après la publication de Werther > on y trouva tant do choses à blâmer , que si j'avais voulu effacer tous les endroits attaqués , il ne serait pas resté une seule ligne de tout le livra Maïs cç Mâmc ne me nuisait pas ; car ces jugements personnels de quelques hotnmes > . même 4u}ting*& , étaient balancés pa* le suffrage de la foule; mais eehki qui tiaMmk pfcs un million de betoHts y *é devait ymm écrire une ligne, Maintenant, le public dispute depuis, vingt ztâ, poulr savoir lequel est le plus grand 4e Schilter ou de moi ; il devrait plutôt se réjouir d'avoir deux hommes sur lesquels il puisse ainsi disputer.

Le sentiment vif des situations et la fa*

culte de les exprimer , c'est là ce qui fait le poète.

Le défaut de caractère chez les savants et les écrivains est là source de tout le mal de la littérature moderne.

Ce défaut se montre surtout dans la critique, et le monde en souffre; car elle répand le faux pour le vrai; ou, par une misérable vérité, elle détruit ce qui valait mieux pour nous.

Jusqu'à présent le monde croyait à l'héroïsme de Lucrèce et de Mucius Scévola , et se laissait enthousiasmer par leurs actions. Vient maintenant la critique historique, qui prétend que ces personnages doivent être considérés comme des fables et des fictions inventées par le patriotisme des Romains. Que devons-nous faire d'une aussi pauvre vérité? Si les Romains étaient assez grands pour inventer de pareilles actions, nous devrions être assez grands pour y croire. *

Ainsi , j'avais toujours éprouvé beaucoup de joie en lisant un fait historique du treizième siècle. À l'époque où l'empereur Frédéric II était en démêlé avec le pape, le nord de l'Allemagne étant ouvert de toutes parts à l'invasion , les hordes asiatiques entrèrent en effet et s'avancprent jusqu'en Silésie , lorsque le duc de Liegnît* les effraya par une grande défaite. Alors elles se tournèrent vers la Moravie ; maïs les barbares furent de nouveau battus par le comte de Sternberg. Ces vaillants tom^ mes vivaient en moi comme les «libérateurs de la nation allemande. Mais que fait maintenant la critique historique. Elle prétend que ces héros se sont sacrifiés tout-àf»t inutilement; car l'armée asiatique ayant &é rappelée , se serait retirée d'elle-même.

Par là un grand fait historique et patrie tique perd sa valeur ou est détruit , et nous éprouvons un sentiment pénible.

Je n'aurais jamais aussi bien connu toute

la politesse des hommes, et combien peu Us ont en vue ua but vraiment gfand, si jô né m'étais pas trouvé en rapport avec mx par mes recherches gor tes sciences naturelle.

J ai remarqué alors que ta stetende n'a d'intérêt pour eux qu'autant queMe les fait vivre, et qu'ils adorent même Terreur quand elle soutient leur existenoe. 14 en est de même dans la littérature» La conception d'un but élevé , le sens du vrai et du bien , le désir de leur propagation dont des phé* mménes très-rares. Les hommes sfe poussent et se 'protègent naturellement. Ce qui est vraiment grand leur répugne , et ite voudraient le bannir de oembade, afin, d'avoir eux-mêmes quelquimpOrtance, Telle est la foule j et tes hommes distingués qui s'élèvent au-deèaus d'elle, ne valent guère mieux,

Tel ,■ que je pourrais nommer , avec son grand talent et sa vaste instruction , aurait pu être fort utile au pays; mais son manque de caractère a privé la nation d'ouvrages

remarquables , et la nation- la privé de son estime.

Un homme comme Leasing nous manque.

Car, pourquoi est4t si grand? C'est par son caractère, par sa fermeté. Il y * beanèouji d'hommes aussi sensés , et d'une intelligence aussi développée ; mais où trdater urt semblable earadière?

Beaucoup d'hommes ont de l'esprit et des connaissants, mais en même temps sont remplis de vanité; et, pour se faire admirer de la foule comme des homme* d'esprit , ils mettent la décence de côté, et rien ne leur est sacré* .' : : j <;. : :

M— De Genlfe a donc bieii raison dé s'opposer aux impudences el au libertinage d'esprit dé Voltaire; ôar, dans le fond, quelque spirituel qu'où soit, le monde ny gagne rien. Que peut-on élever sur cette base? Cela peut causer le plus grand mal tn donnant le vertige aux hommes, et en teur faisant pendre l'équilibre.

Que savons-nous donc , après tout? et

jusqu'où potfvons^nous aller avec tout notre esprit ?

L'homme n'est pas né pour résoudre les problèmes du monde;, mais sa destinée est de chercher où le problême commence, et de se tenir ensuite dans les limites du compréhensible.

Ses facultés ne suffisent pas pour mesurer les phénomènes de l'univers , et vouloir transporter daas l'univers sa propre raison , c'est une vaine tentative, l'intelligence humaihe étant renfermée, comme elle est , dans un horizon si étroit,

La raison de l'homme et la raison de la divinité sont deux choses très-diffârentes.

Aussitôt que nous accordons à l'homme la liberté, c'en est fait de Pomniscience de Dieu ; car aussitôt que la divinité sait ee que je ferai , je suis forcé d'agir comme elle le fcaik

• Je mentionné cela comme un exemple qui prouve combien nous devrions nous garder de toucher aux mystères de là nature di-

vine. Aussi ne devons-nous exprimer des maximes d'un ordre aussi élevé, qu'autant qu'elles sont utiles au monde. Quant aux autres, nous devons les garder en nousmêmes ; mais qu'elles reflètent leur lumière sur notre conduite , comme le doux rayon d'un soleil caché.

Shakespeare nous donne des pommes d'or dans des coupes d'argent. Nous obtenons bien par l'étude de ses pièces les eoupes d'argent ; mais nous n'avons à y mettre que des pommes de terre. C'est là le mal.

Si Byron eût eu occasion de se décharger par de violentes sorties au parlement de tout ce qu'il y avait déposition en lui , il serait un talent beaucoup pftis pur comme poète. Mais comme il parlait à peine dans le parlement, il gardait sur son cœur tout ce qu'il avait contre sa nation , et il ne lui restait d'autre moyen de s'en délivrer que de l'exprimer sous une forme poétique. J'ap-

pellerais volontiers une grande partie des effets néoatifc de Bjrou : Des discours du parleront tqntote (VerhoUemP^l^n^nUrcien), et je pe croirais pas les avoir mal désignés.

Si quelqu'un yeut apprendre à chanter, tous les sons qui sont dans sa voix semblent naturels et faciles; oeuxqui n'y sont pas, paraissent dfms le principe très-difficiles.

Mai^ œlui qui veut devenir un grand chanteur, doit apprendre à vaincre les difficultés; faut qçp tous les sons soient à sa disposition. Il en est de môme da poète. Tant qu'il n'exprime que ses sentiments personnels, il n'est pas encore poète; il le devient du moment où ils approprie Je monde extérieur et sait Fexprînter \ alors 9 il est inépuisable et peut être toujours nouveau. A4 contraire, une nature subjective a bientôt dépensé le peu qu'elle: possède de son fon^J > et se perd à la lin dans la ttumière.

On parle toiyours de l'étude des anciens , mais cela ne veut pas dire autre chose , si

ce n'est : observes le monde réel et tâchez de le remJre ; car c'est ce que faisaient de leur vivant les anciens.

Toutes les époques rétrogrades ot dé dissolution sont subjectives; au contraire , toutes tes époques progressives ont une tendance objective. Notre siècle tout entier est rétrograde, car il est subjectif. C'est ce que nous voyons , non-seulement dans la poésie, mais aussi dans la peinture et dans plusieurs autres arts. Au contraire, toute saine tendance quitte l'intérieur pour le inonde extérieur , comme on le voit dans toutes les grandes époques qui étaient réellement en progrès, et qui présentaient un caractère objectif.

Si une pièce de théâtre pous a causé unp graide impression à la lecture, nous croyons qu'elle produirait le même effet sur la scène; et nous nous figurons que l'on pourrait , sanq beaucoup de peine, arriver

- Wf à ce but. Mais pour réussir au théâtre, la chose est bien différente. Une pièce qui n'a pas été originairement composée pour la scène et combinée par le poète dans ce dessein formel, n'offre pas une progression assez rapide ; elle renferme toujours quelque chose de déplacé e( de contradictoire.

Pour réussir au théâtre , une pièce doit être symbolique 7 c'est-à-dire que chaque scène en elle-même doit avoir un sens propre, et conduire à une autre plus significative encore. Le Tartuffe de Molière est sous ce rapport un grand modèle. Songez seulement à la première scène ! quelle exposition ! Tout est hautement significatif dès le début , et fait conclure à quelque chose de plus important encore qui doit venir à la suite.

On rencontre la même perfection théâtrale chez Calderon. Ses pièces conviennent tout-à-fait à la scène.; il n'y a pas un trait en elles qui ne soit calculé pour l'effet dra-

matique. Calderon est le génie poétique qui avait en même temps la plus haute raison.

Shakespeare écrivait ses pièces sous la seule inspiration de sa nature ; il faut aussi considérer son époque, et le théâtre de ce temps n'exigeait de lui rien de plus. Ce que Shakespeare avait fait était bien accueilli. Si Shakespeare eût écrit pour la cour de Madrid ou pour lé théâtre de Louis XIV, il aurait adopté une forme théâtrale plus régulière. Cependant , il ne faut pas nous plaindre; car ce que Shakespeare perd pour nous comme poète dramatique, il Ta gagné comme poète dans un sens plus général. Shakespeare est un grand psychologue , et on apprend de ses pièces à connaître le cœur humain.

Raphaël, et ses contemporains avaient passé par une manière étroite et peu naturelle , avant d'arriver à la nature et à la

liberté. Les artistes de nos jours, au lieu de remercier la providence d'être venus plus tard, au lieu de profiter des avantages de leur position , et de marcher en avant dans la voie qui leur est ouverte , retournent à cette fausse manière. Cela fait peine à voir, et on ne peut concevoir un pareil aveuglement Aussi , comme Us ne trouvent pas sur cette route un appui, ils le cherchent dans la religion et dans ijn parti ; car sans ces deux appuis , ils ne pourraient se soutenir dans leur faiblesse.

Dans le développement de l'art il existe une filiation. Considérez un grand maître, vous trouverez toujçurs qu'il profite des bonnes qualités de son prédécesseur , et c'est là précisément ce qui le rend si grand. Des hommes comme Raphaël ne sortent pas du sol. Ils avaient pour base l'antique et tout ce qui avait été produit de plus parfait avant eux. S'ils n'avaient pas profité des avantages de leur temps, on aurait peu de chose à dire d'eux.

Je n'ai jamais étudié la nature dans un but poétique. Mais des dessins de paysage pendant ma jeunesse, et plus tard des recherches de naturaliste, m'ont conduit à une connaissance exacte des objets de la nature.

/'ai ainsi appris peu-à-peu à connaître la nature jusque dans les plus petits détails ;. de sorte que , si j'ai besoin de quelque chose comme poète , je l'ai à ma disposition. Je pèche rarement contre la vérité. Cette observation de la nature manquait à Schiller.

h lui ai raconté tout ce qu'il y a de descriptions locales dans son Tdl; mais c'était un si admirable génie, que, même d'après mes récits , il put faire quelque chose qui eût de la réalité.

Les Français s'éveillent (1) , et leur réveil mérite bien qu'on s'en occupe. Je m'applique *vec soin à me faire une idée de la situation

\\) Ceci a été dit en 1627.

• so

actuelle de la littérature française , afin de pouvoir , si cela me réussit, en porter mon jugement. Il est d'un très-grand intérêt pour moi de voir que les mêmes idées qui sont déjà , depuis long*temps , passées chez nous, commencent seulement à produire leur effet chez eux. Sans doute le talent médiocre reste toujours enfermé dans le temps , et doit se nourrir des idées contemporaines.

Chez les Français de nos jours , tout est comme il en était autrefois chez nous , jusqu'à lu dévotion , qui commence à se montrer de nouveau chez eux , avec la seule différence qv'îls l'emportent sur nous par leur élégance et leur esprit.

J'ai lu un roman chinois ; il n'est pas si étrange qu'on pourrait Te croire. Les hommes y pensent -, agissent et sentent comme nous ; o* se sent bien vite leur semblable. Seulement chez eux tout est plus clair, plus simple et plus moral. En même temps tout est positif, bourgeois , sans grande passion

et sans verve poétique; par là, ce romaft ressemble beaucoup à mon Hermann et Dorothée, et aux romans anglais de Richardson.

Mais il s'en, distingue en ce que la nature extérieure se développe parallèlement à la nature humaine. On entend toujours l'eau {{émir dans les étangs , sous les coups des dorades , toujours les oiseaux chanter sur les brandies. Le jour est toujours pur et sans nuage ; la nuit toujours éclairée par les rayons de la lune. Qn parle beaucoup de la lune, mais elle ne change pas le paysage ; sa clarté est censée être la môme que celle du jour. L'intérieur de leurs maisons est aussi propre , aussi agréable que leurs images. Je cite comme exemple ce passage : « J'enten- » dis rire les aimables jeunes filles , et , lors- » que je les aperçus , elles étaient assises » sur des sièges de canne. * Qn voit par-là uae situation tout-à-fait gracieuse ; on ne peut se représenter 4m siégea de canne sans y joindre ntie idée cje légèreté et d'^égapce. Viennent eftsuite une foule de légendes qui

accompagnent toujours le récit, et dont l'application est proverbiale. Par exemple, celle d'une jeune fille qui était si légère qu'elle pouvait se balancer sur une fleur sans briser la tige. Une autre , d'un jeune homme qui se comportait si bravement et si honnêtement , qu'il avait l'honneur, dans sa trentième année, de parler à l'empereur; une autre d'un couple d'amants qui avaient montré une telle continence pendant une longue Fréquentation , que , lorsqu'ils furent obligés de passer une nuit dans la même chambre, ils veillèrent ensemble sans se 0ucher; et d'autres innombrables légendes , qui ont rapport à là décence et à la morale. Ce n'est que par cette rigide modération , que l'empire chinois s'est maintenu pendant des milliers d'années , et qu'il se maintiendra encore long-temps.

J'ai trouvé dans les chansons de Béranger un contraste très-remarquable avec ce roman chinois. Le fond des chansons de Déranger est immoral et licencieux , et me

déplairait au plus haut degré, s'il n'était traité par un aussi grand talent que Déranger . Grâce à lui, de pareils sujets deviennent supportables et mêmes agréables. Mais n'est-il pas bien remarquable que le sujet du poète chinois soit tout-à-fait moral , et ceux du premier poète de la France précisément le contraire.

Je vois de plus en plus que la poésie appartient en commun à l'humanité , et qu'elle se produit partout dans une foule d'individus. L'un fait un peu mieux que l'autre , et sa renommée dure un peu plus long-temps que celle d'un autre. Voilà tout. Chacun doit se dire que le don de la poésie n'est pas «ne chose si rare , et que personne ne doit être fier d'avoir fait une bonne pièce de vers. Mais malheureusement , nous autres Allemands, si nous ne quittons pas le cercle étroit de notre entourage , nous arrivons bien titeà^cette prétention pédantesque. Quant à roor, Je tourne mes regards vers les nations

étrangères , et je conseille atout le monde de faire la même chose. Littérature nationale ne veut pas dire grand'chose aujourd'hui.

C'est maintenant l'époque d'unç littérature du monde , et chacun doit contribuer à hâter son avènement Mais môme en appréciant des productions étrangères , nous ne devons pas rester attachés à quelque chose de particulier , et le considérer comme un modèle. Nous ne devons pas penser que ce modèle soit la littérature chinoise , ou une autre littérature, ou Galdéron ou les Niebelungen. Mais si nous avons besoin d'un modèle y il faut toujours retourner aux Grecs, dont les ouvrages nous représentent le type 4u beau. Il faut Considérer tout le reste d'une manière historique, et nous approprier le bien , autant que eelaest possible.

La seule chose, qui manque à Manioni est de ne pas savoir combien il est grand poète, et quels sont ses droite cqtoh* tel. H a trop

de respect pour l'histoitâ; c'est pourvoi il aime à ajouter à ses pièces quelques explications , dans lesquelles il prouve combien il est fidèle aux détails historiques. Les faits qu'il raconte peuvent être historiques , mais ses caractères ne le sont pas, pas plus que mon Thoas et mon Iphbfénie. Aucun poète n'a connu les caractères historiques qu'il représentait; s'il les eût connus, il aurait difficilement pu les employer tels qu'ils ont été. Le poète doit savoir quels effets il veut produire,, et arranger, d'après cela, la nature de ses caractères. Si j'avais voulu r& présenter Egmont comme pète d'une douzaine d'enfants , ainsi' que l'histoire noua le montre, sa conduite légère autadt para absurde. Il me fellah donc un autre Egmont, un Egmont mieux en rapport avec ses motions et avec mes intentions poétises ; et; c'est , comme dit Claire : Mm Egiwnt.

Et à quoi seraient bon& les poètes, s'il»

répétaient Seulement le réeit d'oh historiçtr? Le poète doit aller ara*éelà v £t lious dohhér^

s'il est possible, quelque chose de mieux , de plus élevé. Les caractères de Sophocle portent en eux quelque chose de l'ame élevée du grand poète , de même que les caractères de Shakespeare ont quelque chose de la sienne. C'est ainsi qu'on est dans le vrai, et on doit toujours faire de même.

Shakespeare va plus loin , il rend ses Romains Anglais; et il a raison, car sans cela la nation ne l'aurait pas compris. Les Grecs montraient encore ici leur supériorité, en ce qu'ils s'occupaient moins de la fidélité historique avec laquelle un fait était représenté , que de la manière dont le poète l'avait traité. Nous en avons un exemple remarquable dans lePhiloctète. Ce grand sujet fut traité par les trois grands tragiques, en dernier lieu, et de la manière la plus parfaite par Sophocle. L'excellente pièce de ce poète est heureusement parvenue tout entière jusqu'à nous. D'un autre eôfcé on a trouvé des fragments du Pbiloctète d'Eschyle et de celui d'Euripide, par lesquels on peut voir suf-

fisamnumt comment ils ont traité leur sujet.

Si le temps me le permettait, je restaurerais ces pièces comme je ¥*à faitpour le Pbaéthon d'Euripide, et ce travail ne serait pour moi ni désagréable ni sans utiHté. Le noeud é& la pièce est fort simple. 11 s'agit de tirer Philoctète et Tare d'Hercule de l'Ile de Lemnos ; mais comment ? Par quel moyens?

C'était l'affirire du poète 5 et ici chacun pou^ vait montrer son esprit d'invention , et surpasser ses rivaux. C'est Ulysse qui doit Fen tirer , mats doit-il être ou non reconnu de Philoctète? Et à quel* signe doit-il être reconnu? Ulysse doit-il aller seul le chercher, ou être accompagné ? Dans ce cas qui doit l'accompagner? Chez Eschyle le compagnon est inconnu; chez Euripide c'est Diomède ; éhe* Sophocle c^st Je fils d'Achille. En outre, dans quel état doit-il trouver Philoctète? L'île doit-elle être habitée ou non ? Et , si elle est habitée , une âme compatissante doit-elle ou non s'intéressera lui? et cent autres choses semblables qui

étatèni latWées à la dfepoôtt*» des poètes ; et dans te choix ùu le rejet desquelles l'un pouvait triorttrerunepfcu haute intelligence que les autres- C'est là le point e*$en4*èl ; les poètes de taré jours devraient faire de même , et honp*s toujours demander si un sujet a ou n'a pas tfté traité. Ensuite, ils s'en vont chercher au iwd ou au sud des événements extracwrâiafcires qui soient suffisamment barbares, et qui n'agissent sur nous que comme simples éléments. Mais faire quelque chose d'un s^et sipiple par la manière supérieure dont on le traite, érige un grand talent, et c'est là sussi oe qui manque.

Si la eritkpie destructive est préjudiciaMeiiuei|ue part, c'est surtout en matière religieuse, car ici torçt, rfpose sur la foi à laquelle on ne peut retenir quand on l'a perdue.

Mes écrits ne deviendront jamais popu-

hîres. Le ordre aérait se tromper. Me* oyrrages ne sont pas faits pour la foule, mais seulement pour quelques liommes d'élite qui veulent s'occuper des idées semblables, et qui ont la même tendance.

Les femmes sont des coupes d'argent dans lesquelles nous plaçons des pommes d'or; Mes idées sur les femmes ne sont pas tirées de la vie réelle ; mais elles sont nées avec moi et ont pris leur origine en moi-même.

Dieu sait comment? Ainsi, les caractères ■-.

des femmes que je représente dans mes ouvrages ne s*en sont pas mal trouvés; elles sont toutes meilleures qu'on ne les rencontre dans la vie réelle.

Tout ce qui est grand et sensé n'existe que dans la minorité. Il y a eu des ministres qui avaient contre eux le peuple et le roi , # qui exécutaient seuls leurs grands des- *bs. Il ne fane pas penser que la raison

puisse devenir populaire. Les passions et tes sentiments peuvent devenir populaires; mais la raison- sera toujours le partage de quelques hortimes d'élite. , . , ■

J'ai dit que le classique est la santé , et le romantique la maladie. Alors, lesNiebelungen sont classiques comme Homère : car tous les deux ont de la santé, de la vigueur. La plupart des productions modernes ne sont pas romantiques parce qu'elle^ sont modernes , mais parce qu'elles sont faibles, maladives ou malades ; et les œuvres antiques ne sont pas classiques parce qu'elles sopt antiques ; mais parce qu'elles ont de la force, de la fraîcheur et de la santé. Si nous distinguions , d'après ces qualités , le classique et le romantique , nous nous entendrions sans difficulté.

- Ce qui séduit aujourd'hui les jeunes goas, c'est que nous virons & une époque

où l'instruction est si répandue, qu'elle se communique, en quelque sorte, à l'atmosphère que le jeune homme respire. Des pensées philosophiques et poétiques vivent $t se meuvent en lui f il les a respirées avec l'air qui l'environne; mais il pense qu'elles sont sa propriété , et il eç parle comme lui appartenant. Après avoir rendu au temps ce qu'il a reçu de lui , il devient pauvre. Il ressemble à une source d'où a jailli quelque temps de l'eau qu'on y avait portée et qui cesse de murmurer ausskàt que la provision de liquide est épuisée.

C'est une chose biep délicate quç <te donner un conseil, et s,i l'on observe que las choses les plus sensées nje réussissent pas f que Içs choses les plus abordes murent au but, onrevieqt de, ri#e^e vouloir dQPner un conseil à quelqu,un r J^us leJwd:, un homme qui demande un conseil montre un esprit borné > eicçljui qui le, dopnç > *de

la prétentioh. Oh né devrait donner un conseil que dans les affaires sur lesquelles on peut avoir personnellement de l'influence.

Si quelqu'un me demande un conseil , je lui dis bien que je suis prêt à le lui donner , mais à condition qui! promettra de ne pas agir en conséquence.

On pense toujours qu'il faut devenir vieux pour être sensé; mais, dans le fond , an a bien ^ssêz, à mesure qu'on avance dans la vie , de se maintenir aussi sage que Ton a été. L'homme devient il est vrai, dans les différentes époques de sa viè^ autre qu'il n'était; mate il ne peut pas dire qu'il soit devenu meilleur. Il est ées choses sur lesquelles il peut avoir autan* raison à vingt ans qu'à soixante. Sans doute; Faspeet du monde change selon qu'on lé considère de la plaine, d"u*i promontoire oiu dès glaciers. On Voit d'un de ces points de vue un plus grand espace du monde que <Ftm autre; mais on

ne peut dire qu'on le voit plus exactement.

C'est pourquoi , l'essentiel , pour un auteur qui laisse des monuments de différentes périodes de sa vie , est d'avoir un fond solide , et d'être animé d'un bon esprit, d'avoir dit franchement et loyalement sa pensée. S'il en est ainsi , si ses écrits sont l'image fidèle du moment où ils ont paru , ils jouiront toujours de l'estime , quelle que soit la marche, le développement , et même le changement de ses idées.

Fiff.

Page 1