‹ Maximes et réflexionsChapitre 14 sur 37 · OCTOBRE · texte numérisé non relu

OCTOBRE

L« premier.

Lever chez l'empereur Napoléon.

Hôtel du gouverneur, escalier, antichambre, appartement.

Du bruit et du mouvement partout.

Local bien connu , et nouveau personnel.

Mélange.

Vieilles et nouvelles connaissances.

Poète comme prophète.

Je suis excité par une saillie.

Le prince de Dessau reste à l'audience.

On se réunit au Geleitshaus 1 , chez le duc de Weimar.

Le prince revient et raconte une scène entre l'Empereur et Talma.

Je dîne chez le ministre Champagny.

J'ai pour voisin de table Bourgoing , l'ambassadeur français à Dresde.

Le maréchal Lannes et le ministre Haret pouvaient avoir parlé de moi favorablement à l'Empereur.

Le premier me connaissait depuis 1806 (d).

Je suis appelé vers onze heures du matin chez l'Empereur.

Un gros chambellan polonais me dit d'attendre.

La foule s'écoule.

Présentation à Savary et à Talleyrand.

t Hfoel du Péage.

Je suis appelé dans le cabinet de l'Empereur.

Au même instant Dam se présente et est aussitôt introduit.

J'hésite donc si je dois entrer.

Je suis appelé de nouveau.

J'entre.

L'Empereur déjeûne, assis à une grande table ronde ; à sa droite et à quelques pas de la table , Talleyrand se tient debout , à sa gauche et tout près de lui, Daru, avec lequel il s'entretient sur les contributions à lever.

L'Empereur me fait signe d'approcher.

Je reste debout devant lui à une distance convenable.

Après m'avoir regardé avec attention il me dit : « Vous êtes un homme (e). »

Je m'incline.

Il m'interroge .

« — Quel fige avez- vous?

« — Soixante ans.

« — Vous êtes bien conservé.

« — Vous avez écrit des tragédies? »

Je réponds ce qui est indispensable.

Ici Daru prend la parole. Pour flatter les Allemands et adoucir jusqu'à un certain point le mal qu'il était forcé de leur faire, il avait un peu étudié leur littérature; Daru connaissait très-bien la littérature latine, il avait même donné une édition A'Horace.

Il parle de moi comme les critiques les plus favorables de Berlin auraient pu le faire , du moins je reconnaissais dans ses paroles leurs idées et leur manière de penser.

Il ajouta que j'avais traduit des ouvrages français, et notamment le Mahomet de Voltaire.

L'Empereur répliqua :

« Ce n'est pas une bonne pièce. »

Et il exposa d'une manière très-circonstanciée combien peu il convenait au vainqueur du monde de faire de lui un portrait si peu favorable (f).

Il tourna alors la conversation sur Werther, qu'il devait avoir étudié d'un bout à l'autre. Après différentes remarques , toutes très-justes, il indiqua un passage «t me dit :

« Pourquoi avez-vous fait cela? c'est contre nature. •

Et il développa cette opinion avec une grande lucidité en entrant dans beaucoup de détails.

Je l'écoutai avec sérénité et lui répondis en soumet d'un air satisfait :

« Je ne sais pas si l'on m'avait déjà adressé ce

* reproche : je le trouve parfaitement juste, et

• j'avoue que dans ce passage il y a quelque chose € de contraire à la vérité. »

Et j'ajoutai à ces paroles:

« On devrait peut-être avoir quelque indulgence « pour le poëte qui se sert d'un artifice habile « pour produire certains effets qu'il eût atteints « difficilement par un chemin plus simple et plus « naturel. »

L'Empereur parut satisfait et revint au drame; il fit des observations d'une haute portée comme un homme qui avait étudié la scène tragique avec l'attention d'unie criminel, et qui avait vivement senti que le défaut du théâtre français est de s'éloigner de la nature et de la vérité.

En développant ce thème , il désapprouva les drames où la fatalité joue un grand rôle :

« Ces pièces appartiennent à une époque « obscure. Au reste, que veulent-ils dire avec « leur fatalité? La politique est la fatalité (g). »

Il se retourna alors de nouveau vers Daru et lui

parla de la grande affaire des contributions; je m'écartai un peu et j'allai me placer juste près d'un cabinet 1 , dans lequel j'avais trente ans auparavant passé plus d'une heure de tristesse et de gaieté; j'avais le temps de remarquer qu'à ma droite, du côté de la porte d'entrée, se tenaient Berthier, Savary et encore un autre personnage. Talleyrand s'était éloigné.

On annonce le maréchal Soult.

Le maréchal avec sa haute stature et sa chevelure luxuriante entra. L'Empereur lui demanda en plaisantant quelques renseignements sur des événements fâcheux qui s'étaient passés en Pologne.

Dans cet intervalle , je pouvais examiner l'appartement et réfléchir sur le passé.

On y remarquait encore les anciennes tapisseries.

Les portraits autrefois suspendus aux murs avaient disparu.

On y voyait le portrait de la duchesse Amélie en ostume de bal masqué , le masque noir à la main ;

1 Cabinet en saillie.

les portraits des gouverneurs, ainsi que ceux de tous les membres de la famille ducale.

L'Empereur se leva, se dirigea vers moi, et, par une sorte de manœuvre, me sépara des autres personnes au rang desquelles je me trouvais.

En leur tournant le dos il s'adressa à moi , et me demanda à demi-voix : si j'avais des enfants , si j'étais marié, et autres choses de même nature qui pouvaient m'intéresser personnellement.

Il me parla aussi de mes relations avec la maison princière , la duchesse Amélie , le prince et la princesse, etc.; je lui répondis d'un toi* tout naturel.

Il parut satisfait , et traduisit mes paroles dans sa langue , mais avec un peu plus de précision et de netteté que je ne l'aurais fait moi-même.

Je dois faire remarquer ici que j'avais pu admirer, dans le cours de la conversation, la manière variée dont il exprimait son approbation ; rarement il écoutait en restant immobile : il secouait la tête d'un air pensif, ou il disait : « Oui ! » ou « C'est bien! » ou autres choses.

Je ne dois pas oublier non plus de rappeler qu'après avoir parlé il ajoutait ordinairement :

« Qu'en dit M. Gœt? »

Je cherchai une occasion de demander au chambellan , par un geste , si je pouvais me retirer ; recevant de lui une réponse affirmative, je pris congé sans plus de cérémonie (h).

Divers pourparlers au sujet d'une représentation l donner au théâtre de Weimar. Le soir, Œdipe,

Le quatre.

Je vais à Weimar pour les préparatifs du théâtre.

Grande chasse. Les acteurs français arrivent avec leur directeur.

Le soir, la Mort de César (j).

Le ministre Maret et sa suite logent chez moi.

Conversation détaillée entre le .maréchal Lannes et le ministre Maret sur l'expédition d'Espagne qui se prépare.

Tout le monde est revenu de la chasse de Iéna et d'Apolda.

Visite du conseiller aulique Sartorius, de Gœttingue, et de sa femme.

I* quatorze.

Je reçois l'ordre de la Légion d'honneur. Talma et sa femme , et le secrétaire du ministre Maret, M. de Lorgne d'Idonville, se rencontrent chez moi (k).

C'est ici que finissent les notes de Goethe sur l'année 1808. On comprend facilement que ces préoccupations et le spectacle de ces événements l'absorbassent assez pour qu'il négligeât pendant quelque temps d'écrire son journal. Nous trouvons dans le Annales une lacune de trois mois jusqu'au commencement de 1809. A plusieurs reprises Goethe avait manifesté le désir de donner un plus grand développement à cette relation conservée comme simple Esquisse; mais nous n'avons rien trouvé dans ses œuvres posthumes qui pût nous faire croire qu'il ait exécuté cette idée. Elle est donc restée, comme tant d'autres, à l'état de projet.

Notre but essentiel dans cet écrit serait de signaler

le passage de Werther auquel l'empereur fit allusion dans son entretien avec notre auteur ; mais pour y arriver disons tout d'abord quelques mots sur l'esprit du roman de Werther, et sur l'époque qui l'a vu naître ; cette étude contribuera à nous faire mieux comprendre quelques hypothèses ingénieuses imaginées par les critiques allemands à l'occasion du passage blâmé par Napoléon. Les hypothèses que nous rappellerons ont toutes plus ou moins un caractère de vraisemblance , et chacune d'elle fait ressortir un des cotés faibles de Werther, et mérite par cela même une attention particulière. Toutefois les dernières confidences faites par l'auteur de Werther au meilleur et au plus intime de ses amis jetteront un jour nouveau sur la question , et nous serviront à résoudre ce problème qui a exercé la sagacité de tant d'écrivains.

Si nous examinons l'époque où Werther fut publié , nous trouvons une mélancolie vague répandue dans tous les esprits, qui portait alors tant de cœurs sensibles à mépriser la vie comme indigne et incapable de réaliser les beaux rêves d'une âme généreuse; — époque étrange , qui allait en enfanter une autre plus grande et plus terrible encore. Goethe , au milieu de la grande crise-

du xvni 6 siècle , éprouva profondément ce sentiment de tristesse générale qui pesait alors sur tous les cœurs et travaillait toutes les existences. Pour chasser de son âme ce chagrin dévorant , il chercha à le répandre au dehors , et il le personnifia dan» son Werther. Il y attaqua les usages d'un siècle qui n'étaient plus en harmonie avec l'état social, les préjugés des castes, l'affectation, le mauvais goût, en un mot les défauts et les vices de ses contemporains..

« L'époque de cette publication , dit un philosophe moderne, est en effet très-remarquable; croirait-on qu'il y a déjà soixante-six ans 1 que ce type original de la poésie du spleen a paru dans le monde! •

« Werther fut écrit et publié en^ 1774, sous Louis XV, quatre ans avant la mort de Voltaire et de Rousseau , quinze ans avant a révolution ; et pourtant on dirait ce livre d'hier! Il est vrai que Goethe a prolongé si tard sa vie , que nous le prenons volontiers pour un écrivain de notre génération ; on ne songe guère qu'il avait quarante

1 Ceci a été écrit en 18 iO.

ans à l'époque de l'Assemblée Constituante, et que son œuvre capitale était achevée dès lors depuis longtemps. Mais il y a une autre raison qui rapproche de nous ses ouvrages : c'est qu'ils sont empreints du même esprit qui s'est développé plus tard. La révolution interrompit pendant trente ans la marche de l'esprit poétique ; la rêverie ne put pas avoir cours au milieu d'une action si terrible et si merveilleuse. Trente ans de lacune se trouvent ainsi jetés entre Goethe et ses rivaux. Ce que Goethe avait senti vers 1770, d'autres commencèrent à l'éprouver vers 1800; et alors de nouveaux Werther et de nouveaux Faust renouèrent la tradition poétique. »

« Si la vertu n'y est pas enseignée, ajoute notre critique, l'enthousiasme pour la vertu y respire. J'y trouve trois grands traits de la poésie véritable, trois signes d'avenir: le retour à la nature, le sentiment de l'égalité humaine , le sentiment pur de l'amour. »

« Mais ce qui manque à Werther, remarque

M. Saint-Mare Girardin 1 , c'est le respect de la volonté de Dieu, ce goût de la règle qui rend la vie facile et douce, parce que, fils du xyiu e siècle, il n'a pas la foi simple et ferme qu'avaient ses pères; et voilà pourquoi ce pèlerin et ce voyageur sur la terre, comme il aime à s'appeler, n'achève pas son pèlerinage. »

Dans ce pèlerinage de la vie, qui est pénible et dur, ceux-là seulement vont jusqu'au bout, qui marchent parce que Dieu le veut ; ceux qui ne vont que tant que la route leur plaît, s'exposent bien vite à s'arrêter.

L'auteur de Werther, aux principales époques de sa vie , semble juger différemment l'ouvrage de sa première jeunesse. Suivons-le à travers sa vie,

1 Pour mieux faire connaître Werther, nous renvoyons le lecteur à la savante et éloquente leçon de M. Saint-Marc, Girardin , dans son Cours de littérature dramatique. L'illustre académicien y consacre un chapitre tout entier à ce roman qu'il critique avec ce sentiment de la réalité, avec cet amour de l'honnête et du vrai qui caractérise tous ses travaux. (Y. son ouvrage, éd. Charpentier, 1845, p. 118eUuiv.)

«t voyons comment il s'exprime adolescent , homme et vieillard. Insensible à la critique coritre laquelle il n'a jamais daigné se défendre , il montre cependant une certaine irritation lorsque l'on attaque son Werther,

Sur le point de publier son livre, il s'adresse ainsi à son ami Schœnborn, consul à Alger 1 :

« J'ai beaucoup ëcrit dans les derniers temps. 3'appelle surtout votre attention sur un livre qui a pour titre : Les Souffrances du jeune Werther. Je représente dans cet ouvrage un homme qui, doué d'une sensibilité profonde et exquise, se perd en rêves enthousiastes , prépare sa malheureuse destinée par une analyse trop curieuse de son âme, et enfin, miné par un amour sans bornes et .sans espoir, met fin à ses jours. »

Cette lettre résume parfaitement le plan général du roman.

Après la publication de son ouvrage, il en adresse

1 Juin 1774.

un exemplaire à Johann-Christian Kestner et à sa femme Charlotte Buff, qui sont représentés dans Werther sous les noms d'Albert et de Charlotte. Le mari de Charlotte (nous suivons la version de M. G. Depping) ne cacha pas son mécontentement à l'auteur, dont il reçut bientôt une réponse. Goethe se montre douloureusement affecté des reproches de son ami , et il lui promet de supprimer dans une seconde édition les passages qui pourraient porter atteinte à Thonneur des deux époux. Mais en même temps , convaincu de la grandeur et de la puissance de son génie, il leur prédit que son œuvre aura une durée éternelle ; et , en ce cas , de quoi les époux se plaindraient-ils, puisque leurs noms , immortalisés par lui , parviendront jusqu'à la postérité la plus reculée? Il y prononce ces paroles :

« mes amis! pensez combien il a dû vous aimer celui dont les souffrances vous causent tant d'émoi dans un simple récit \ »

1 Studien zu Goethe* s Werken von Heinrich Diintzer Elberfeld. 1849, p. 119.

Voir aussi le spirituel article de M. Guill. Depping. Illustration. 1852 , p. 351.

Vers la fin de cette lettre , ce sont de ces phrases courtes, séparées par de longs tirets , comme vous en rencontrez dans Werther. On voit que ces caractères sont tracés d'une main convulsive , indice du trouble qui dévorait son âme. Dans cette lettre , le nom glorieux de Goethe remplace le pseudonyme Werther (l).

Comme le héros de son roman, il avait aimé sans espoir. Les sentiments qu'il exprimait , il les avait éprouvés lui-même; et en se replaçant parla pensée sous leur empire , il donnait pour ainsi dire aux lecteurs la maladie à laquelle il avait échappé.

Revenu des illusions d'un amour exalté et d'une sombre mélancolie, alarmé des ravages produits par son œuvre, qui , comme le dit madame de Staël : « causait plus de suicides que la plus belle femme du monde, » l'auteur crut devoir opposer à cette fièvre contagieuse, provoquée par lui-même, une comédie ironique intitulée : Le triomphe de la sensibilité ( Triumph der Empfindsamkeit), ou Manie du Sentiment, comme on Ta aussi traduit. Dans cette comédie, Goethe combat la fausse sentimentalité, cette affectation des sentiments élégiaques devenue l'état normal de beaucoup d'esprits qui promenaient en tout lieu leur mélancolie et jouaient au Werther.

Mais , plus tard , il revint avec un nouvel amour sur son IVerther. Il en prend vigoureusement la défense contre les attaques de Lord Bristol , évoque de Derbv.

« Le noble Lord, dit-il à Eckermann, son secrétaire (qui a recueilli avec un soin minutieux les conversations et les paroles les moins importantes sorties de la bouche du grand poëte), désirait depuis longtemps faire ma connaissance. En passant par léna , il trouva un prétexte pour m'engager h aller le voir un soir. »

« Notre Lord se plaisait parfois à être impertinent ; mais lorsqu'on renchérissait sur son impertinence, il devenait traitable. »

c Dans le cours de la conversation il me manifesta l'intention de faire un sermon sur mon Werther ; il tonna contre l'effet scandaleux qu'avait produit ce roman, en m'attribuant les nombreux suicides que sa lecture avait causés. « Werther, dit-il « enfin , c'est un livre tout à fait immoral et « condamnable. »

« Halte-là! m'écriai-je, si vous parlez ainsi de

mon Werther, quel ton prendriez- vous contre les grands de la terre qui d'un seul trait de plume mettent en campagne cent mille hommes, dont quatre-vingt mille commettent les plus grands excès et s'entretuent sans pitié? Et vous, alors, que faites-vous? Vous rendez grâce à Dieu pour ces horreurs et vous entonnez des Te Deum .

« Et maintenant vous voulez rendre responsable de pareilles misères un pauvre auteur, condamner son ouvrage parce qu'il aura été mal entendu par quelques esprits bornés! 11 n'a servi d'ailleurs qu'à délivrer le monde d'une douzaine de sots qui n'avaient rien de mieux à faire que de souffler sur le peu de lumière qui leur restait encore. Je croyais avoir rendu un service réel à l'humanité et avoir mérité sa reconnaissance ; et à présent vous vous emportez et vous me reprochez un fait isolé , pendant que vous autres, grands de la terre, vous vous livrez aux actes les plus violents et les plus monstrueux . »

« Ces paroles prod uisirent sur mon évoque un ex-

cellent effet ; il devint doux comme un agneau, et prit alors un ton plein d'urbanité. Je passai une soirée très-agréable avec lui. Lord Bristol, malgré la grossièreté qu'il montrait quelquefois, était un homme de beaucoup d'esprit et de tact , capable de traiter et de comprendre les questions les plus variées et les plus importantes. »

« Quand je pris congé de lui , il m'accompagna jusqu'à la porte , me témoigna mille égards ; et son secrétaire, un chapelain, poussa la politesse jusqu'à me reconduire chez moi. »

• Ah! monsieur de Goethe, me dit-il, que « vous avez bien parlé ! Vous avez su trouver le « chemin du cœur de notre évêque ; si vous aviez

• montré plus de courtoisie et moins de fermeté et

• d'énergie, vous ne sortiriez pas si content de « votre visite. »

Après ce récit fait par Goethe , Eckermann se permet de lui dire :

« Votre Werther a été vivement attaqué par « d'autres; vous avez eu beaucoupji supportera

« cause de cet ouvrage ; votre aventure avec « lord Bristol me rappelle votre entretien avec « Napoléon. M. de Talleyrand n'assistait-il pas à « cette entrevue? »

« — M. de Talleyrand y assistait en effet.

« L'Empereur s'était montré gracieux et très- « aimable ; il traita cette matière avec une grande « élévation dans les idées, telle qu'on pouvait « l'attendre d'un esprit aussi éminent 1 . »

Enfin, parmi les opinions les plus curieuses exprimées par Goethe dans les dernières années de sa vie , il ne faut pas omettre la suivante , où nous trouvons ces mots caractéristiques :

« Werther, dit-il encore à Eckermann , est une « créature que j'ai nourrie du sang de mon cœur r « de même que certain oiseau nourrit ses petits. « Il y a dans Werther tant de pensées intimes de « mon âme, tant de sentiments et d'idées qui « n'appartiennent qu'à moi , que j'eusse pu en faire

1 Eckermann, éd. Brockhaus , III, 327. — Goethe, éd. Cotta, XXVII, 63 cl 494.

* la matière <Tun roman en dix volumes. Au reste, « la lecture de Werther a produit sur moi-môme ■ une grande émotion. Je ne Vax lu qu'une seule « fois depuis la publication , comme je l'ai déjà dit «- à plusieurs reprises, et je me garderai bien de le » lire une seconde fois. Les lettres de Werther « sont des fusées qui lancent l'incendie dans tous « les cœurs. Cette lecture, si j# l'entreprenais « encore , me causerait du malaise ; je souffre rien « qu'en pensant à Werther; j'éprouve des angoisses « cruelles - r et je craindrais, à une nouvelle lecture, « de retomber dans l'état pathologique qui a fait

• naître cette production si intime de moi-même. »

La conversation continue sur celte matière ; enfin Eckermann lui demande quel est l'endroit blâmé par Napoléon.

« Devinez! » répond Goethe avec un sourire fin.

Eckermann lui cite alors le passage suivant de Werther ;

« L'apparition du domestique de Werther augmenta encore le tourment de Charlotte.

• Il remit le petit billet de Werther à Albert 1 qui se retourna froidement vers sa femme, et lui dit : • Donne lui les pistolets. Je lui souhaite un bon voyage, » ajouta-t-il en s'adressant au domestique. »

« Ce fut un coup de foudre pour Charlotte. Elle tâcha de se lever, les jambes lui manquèrent ; elle ne savait ce qui se passait en elle. Enfin elle avança lentement vers la muraille , prit d'une main tremblante les pistolets, en essuya la poussière. Elle hésitait , et aurait tardé longtemps encore à les donner, si Albert ne l'y avait forcée par un regard interrogatif. Elle remit donc les funestes armes au jeune homme , sans pouvoir prononcer un seul mot. Quand il fut sorti de la maison, elle prit son ouvrage , et se retira dans sa chambre , livrée à une inexprimable agitation. Son cœur lui présageait tout ce qu'il y a de plus sinistre. Tantôt elle voulait aller se jeter aux pieds de son mari , lui révéler tout, la scène de la veille, sa faute et ses presscn-

1 Ce billet contient ces paroles : « Voudriez- vous bien me prêter vos pistolets pour un royage que je me propose de faire? »

timents ; tantôt elle ne voyait plus à quoi aboutirait une pareille démarche; elle ne pouvait pas espérer du moins qu'elle persuaderait à son mari de se rendre chez Werther. Le couvert était mis ; une amie, qui n'était venue que pour demander quelque chose, voulait s'en retourner... on la retint; elle rendit la conversation supportable pendant le repas ; on se contraignit , on conta, on s'oublia 1 . »

Eckermann ajoute :

« Vous vous êtes sans doute donné beaucoup de « peine pour motiver ce silence de Charlotte , qui « cache ses tristes pressentiments et ses craintes à « Albert; mais toutes les considérations du second « ordre devaient nécessairement céder le pas à son « attachement pour Werther, et surtout dans une « circonstance si grave où il s'agit de la vie de • son ami. »

« Votre observation n'est pas mauvaise, lui

1 Goethe , éd. Colla, XIV, U8. — Werther, édition Charpentier, p. 810.

« réplique Goethe ; mais pour des motifs parti- « culiers je dois garder le silence sur ce point , et « je m'abstiens de vous dire si Napoléon a fait « allusion à ce passage ou à un autre 1 . »

Beaucoup de critiques allemands ont tâché de résoudre cette difficulté. Us ont presque tous avancé des hypothèses plus ou moins spécieuses.

Il n'entre pas dans notre plan de rapporter toutes ces opinions contradictoires , bien qu'elles contiennent quelquefois de judicieux aperçus. Mentionnons cependant la thèse soutenue par M. Diintzer, auteur des Études sur Goethe, grand et précieux travail le plus étendu et le plus approfondi à la fois de tous ceux qui aient été publiés sur cet auteur.

Nous lisons dans une lettre de Werther le passage suivant :

« J'avais quelque chose en tête dont je ne voulais vous parler qu'après coup; mais puisqu'il

1 Eckermann, éd. Brockhaus , III, 37.

n'en sera rien, je puis vous le dire actuellement. Je voulais aller à la guerre. Ce projet m'a tenu longtemps au cœur. C'a été le principal motif qui m'a engagé à suivre ici le prince qui est général au service de Russie. »

Napoléon, pense M. Dûntzer, devait trouver étrange le projet de Werther daller à la guerre. Qu'allait-il faire à la guerre ce pauvre Werther? A l'Empereur il fallait des hommes aux nerfs d'acier; un soldat tel que Werther ne pouvait lui convenir. Qu'allait - il faire à la guerre cet homme d'un caractère si contemplatif et d'une humeur si rêveuse ? Cette résolution a dû faire sourire l'Empereur. Peut-être aussi Napoléon trouva -t- il sa passion pour Charlotte trop faible , pour que ce caprice belliqueux l'emportât un instaut sur son amour \

Un autre critique, M. Schubarth , auteur d'une dissertation sur Werther, nous rapporte une conversation qu'il eut avec Goethe en 1820. Goethe

1 Dûntzer. Études sur Goethe, p. 139.

lui dit entre autres choses : que Napoléon avait été le seul qui eût appelé son attention sur une discordance ou disconvenance (Misverhœltniss), qui jusqu'alors avait échappé aux critiques les plus minutieuses:

« Quand je lui demandai des détails plus expli- « cites , ajoute M. Schubarth , il me répondit que « j'étais fort en état, par le jugement critique que « j'avais porté sur son Werther, de le trouver moi- « même, et que par conséquent il ne voulait pas « devancer mes conjectures 1 . »

Cependant on ne remarque absolument rien dans l'ouvrage de Schubarth qui puisse faire soupçonner le passage blâmé par Napoléon. Malgré le silence obstiné de Goethe , que nous ne pouvons nous expliquer que par son penchant naturel à intriguer le public , et quelquefois ses meilleurs amis, M. Schubarth avait néanmoins obtenu de lui ce

1 Schubarth. Observations sur Werther. Hirschberg. 1833, p. 20.

mot : discordance l . Nous avons pensé un instant que ce mot ne pouvait s'appliquer qu'à la dernière scène entre Charlotte et Werther.

• Goethe, observe judicieusement M. Saint-Marc Girardin , a bien senti , que quelque dégoût qu'on ait de la vie , il y a loin encore de ce dégoût à la résolution de mourir; et c'est cette distance qui fait l'intérêt : car, dans l'intervalle entre la première et la dernière pensée , que d'émotions diverses 1 que de sentiments contradictoires ! quelle lutte , même dans les plus décidés à mourir ! quelle lutte contre la mort ! L'âme alors semble, si je puis parler ainsi, devenir plus vivante et plus sensible : tantôt elle se rattache, avec une sorte de joie douloureuse, aux souvenirs de la vie , qui lui paraît d'autant plus belle qu'elle va la quitter, et, sans cesser de vouloir mourir, elle éclate en regrets de la vie ; tantôt elle se sent prise de je ne sais quelle aigreur impatiente, qui fait que tout la choque et la blesse : un mot, un geste, un regard. Mais, ne nous y trompons pas,

1 Comp. Ditcoursde M. F. H. de Hagen, dans les Annales de la Société Berlinoise { Littérature et «rchéologte ). 1848 , VIII, 336.

dans cette impatience même je sens l'effort et la révolte de la vie contre une résolution fatale que l'homme, arrivé à ce point, n'a plus la force de changer, et qu'il n'a pas non plus la force d'accomplir. Le spectacle de l'homme, dans ces moments d'hésitation et de souffrance, est plein d'intérêt , et voilà pourquoi Goethe prolonge le récit des dernières journées de Werther. Comme les détails sont petits et minutieux en apparence ! mais comme ils sont merveilleusement inventés pour pousser Werther au suicide ! A ce moment il n'y a plus rien de mesquin et d'indifférent: tout a un sens et une intention , tout porte coup \ »

C'était le dimanche avant Noël. Noël est le jour des étrennes pour les enfants en Allemagne; et, quand Werther vint le soir chez Charlotte , il la trouva qui s'occupait de préparer les joujoux qu'elle destinait àses frères et sœurs. Charlotte était décidée à tout faire pour éloigner Werther : elle sentait qu'il le fallait pour son honneur et pour son repos. Elle fut embarrassée en le voyant. Cependant ils se mirent à causer.

1 Edit. Charpentier. I, 121.

« Vous aussi, » dit Charlotte en cachant son embarras sous un aimable sourire, « Vous aussi vous aurez vos Noëls si vous êtes bien sage. »

« — Et qu'appelez-vous être bien sage? »

s'écria-t-il ; « Comment dois-je être? comment puis-je être? »

• — Jeudi soir, reprit-elle, est la veille de Noël ; les enfants viendront alors , et mon père avec eux. . . Venez aussi. . . mais pas avant. . . »

« Werther était interdit.

« — Je vous en prie, contmua-t-elle , qu'il en soit ainsi ; je vous en prie pour mon repos. Cela ne peut pas durer ainsi; non, cela ne se peut pas. »

c II détourna les yeux de dessus elle , et se mit à marcher à grands pas dans la chambre , en répétant entre les dents :

« — Cela ne peut pas durer ! »

c Charlotte , qui s'aperçut de l'état violent où lavait mis ces paroles , chercha , par mille questions , à le distraire de ses pensées ; mais ce fut en vain. »

« — Non , Charlotte , s'écria-t-il , non , je ne vous reverrai plus ! »

« — Pourquoi donc, Werther? » réprit-elle.

« Vous pouvez , vous devez nous revoir ; seulement soyez plus maître de vous ! Oh ! pourquoi êtes-vous né avec cette fougue, avec cet emportement indomptable et passionné que vous mettez à tout ce qui vous attache une fois! Je vous en prie, ajouta-t-elle en lui prenant la main , soyez maître de vous ! Que de jouissances vous assurent votre esprit, vos talents, vos connaissances! Soyez homme, rompez ce fatal attachement pour une créature qui ne peut rien que vous plaindre ! »

« Il grinça des dents , et la regarda d'un air sombre. »

Elle prit sa main :

« — Un seul moment de calme , Werther ! • lui dit-elle. « Ne sentez-vous pas que vous vous abusez,

que vous courez volontairement à votre perte? Pourquoi faut-il que ce soit moi , Werther ! moi qui appartiens à un autre , précisément moi ! Je crains bien , oui , je crains que ce ne soit cette impossibilité même de m'obtenir qui rende vos désirs si ardents! »

t II retira sa main des siennes, et, la regardant d'un œil fixe et mécontent :

« — C'est bien , s'écria- t-il , c'est très-bien ! Cette remarque est peut-être d'Albert? Elle est profonde t très-profonde ! »

• — Chacun peut la faire, reprit-elle. N'y aurait-il donc, dans le monde entier, aucune femme qui pût remplir les vœux de votre cœur? Gagnez sur vous de la chercher, et je vous jure que vous la trouverez. Depuis longtemps, pour vous et pour tious, je m'afflige de l'isolement où vous vous renfermez. Prenez sur vous ! Un voyage vous ferait du bien , sans aucun doute. Cherchez un objet digne de votre amour, et revenez alors: nous jouirons tous ensemble de la félicité que donne une amitié sincère. »

— On pourrait imprimer cela , dit Werther avec

un sourire amer, et le recommander à tous les instituteurs :

• Ah ! Charlotte , laissez-moi encore quelque « répit: tout s'arrangera ! »

« — Eh bien , Werther ! ne revenez pas avant la « veille de Noël ! »

t II voulait répondre ; Albert entra. On se donna le bonsoir avec un froid de glace. Il se mirent à se promener l'un à côté de l'autre dans l'appartement d'un air embarrassé. Werther commença un discours insignifiant, et cessa bientôt de parler. Albert fit de même , puis il interrogea sa femme sur quelques affaires dont il l'avait chargée. En apprenant qu'elles n'étaient pas encore arrangées , il lui dit quelques mots que Werther trouva bien froids et même durs. Il voulait s'en aller, et il ne le pouvait pas. Il balança jusqu'à huit heures, et son humeur ne fit que s'aigrir. Quand on vint mettre le couvert , il prit sa canne et son chapeau. Albert le pria de rester ; mais il ne vit dans cette invitation qu'une politesse insignifiante : il remercia très-froidement, et sortit »

Le lendemain il écrit la dernière lettre à Charlotte, et, selon toute vraisemblance, c'est quelques moments après qu'il ajoute ces lignes :

« Ta ne m'attends pas. Tu crois que j'obéirai , et « que je ne te verrai que la veille de Noël. Charlotte ! « aujourd'hui ou jamais. La veille de Noël lu tiendras c ce papier dans ta main, tu frémiras, et tu le mouil- « leras de tes larmes. Je le veux , il le faut! Oh ! que je « suis content d'avoir pris mon parti ! »

Ce fragment fait encore mieux ressortir la scène qui va suivre •

« Il était six heures et demie lorsqu'elle entendit Werther monter l'escalier ; elle reconnut à l'instant ses pas et sa voix qui la demandait. Comme son cœur battit vivement à son approche et peutêtre pour la première fois ! Elle aurait volontiers fait dire qu'elle n'y était pas ; et quand il entra, elle lui cria avec une espèce d'égarement passionné :

« Vous ne m'avez pas tenu parole ! »

« — Je n'ai rien promis , » fut sa réponse.

« — Au moins auriez-vous dû avoir égard à ma « prière ; je vous avais demandé cela pour notre « tranquillité commune. »

« Elle ne savait que dire ni que faire quand elle pensa à envoyer inviter deux de ses amies , pour ne pas se trouver seule avec Werther. Il déposa quelques livres qu'il avait apportés, et en demanda d'autres. Tantôt elle souhaitait voir arriver ses amies , tantôt qu'elles ne vinssent pas , lorsque la servante rentra, et lui dit qu'elles s'excusaient toutes deux de ne pouvoir venir. »

• Elle voulait d'abord faire rester cette fille, avec son ouvrage, dans la chambre voisine, et puis elle changea d'idée. Werther se promenait à grands pas. Elle se mit à son clavecin , et commença un menuet; mais ses doigts se refusaient. Elle se recueillit et vint s'asseoir d'un air tranquille auprès de Werther, qui avait pris sa place accoutumée sur le canapé. »

« N'avez vous rien à lire? » dit-elle.

Il n'avait rien.

« Ici, dans mon tiroir, continua-t-elle, est • votre traduction de quelques chants d'Ossian :

« je ne l'ai point encore lue, car j'espérais toujours « vous l'entendre lire vous-même; mais cela n'a « jamais pu s'arranger. •

« Il sourit, et il alla chercher son cahier. Un frisson le saisit en y portant la main , et ses yeux se remplirent de larmes quand il l'ouvrit; il se rassit, et lut. »

t Un torrent de larmes qui coula des yeux de Charlotte, et qui soulagea son coeur oppressé, interrompit la lecture de Werther. Il jeta le manuscrit, lui prit une main, et versa les pleurs les plus amers ; Charlotte était appuyée sur l'autre main , et cachait son visage dans son mouchoir. Leur agitation à l'un et à l'autre était terrible : ils sentaient leur propre infortune dans la destinée des héros d'Ossian ; ils la sentaient ensemble, et leurs larmes se confondaient. Les lèvres et les yeux de Werther se collèrent sur le bras de Charlotte, et le brûlaient. Elle frémit, elle voulut s'éloigner; mais la douleur etlaeompassion la tenaient enchaînée, comme si une masse de plomb eût pesé sur elle. Elle chercha, en suffoquant, à se remettre, et en sanglotant elle le

pria de continuer; elle priait d'une voix céleste. Werther tremblait, son sein voulait s'ouvrir; il ramassa ses chants, et lut d'une voix .entrecoupée :

« Pourquoi m'éveilles-tu , souffle du printemps ? Tu me caresses et dis : « Je suis chargé de la rosée du ciel. » Mais le temps de ma flétrissure est proche ; proche est l'orage qui abattra mes feuilles. Demain viendra le voyageur, viendra celui qui m'a vu dans ma beauté; son œil me cherchera autour de lui, il me cherchera et ne me trouvera point 1 . »

1 Comparez la lettre de Werther du 19 octobre.

t Ossiao a supplanté Homère dans mon cœur. Quel monde que celui où ses chants sublimes me ravissent ! Errer sur les bruyères tourmentées par l'ouragan qui transporte sur des nuages flottants les esprits des aïeux , à la pâle clarté de la lune ; entendre dans la montagne les gémissements des génies des cavernes, à moitié étouffés dans le rugissement du torrent de la forêt, et les soupirs de la jeune fille agonisante près des quatre pierres couvertes de mousse qui couvrent le héros noblement mort qui fut son bien- aimé :... et quand alors je rencontre le barde blanchi par les années , qui sur les vastes bruyères cherche les traces de ses pères , et ne trouve que les pierres de leurs tombeaux , qui gémit et tourne ses yeux vers rétoile du soir se cachant dans la mer houleuse , et que le passé revit dans Pâme du héros , comme lorsque cette étoile éclairait encore de son rayon propice les périls des braves , et que la lune prêtait sa lumière à leur vaisseau revenant victorieux ; que je lis sur son front sa profonde douleur , et que je le vois , lui le dernier , lui resté seul sur la terre , chanceler vers la tombe , et comme il puise encore de douloureux plaisirs dans la présence des ombres immobiles de ses pères , et regarde la terre froide et l'herbe épaisse que le vent

• Toute la force de ces paroles tomba sur l'infortuné. 11 en fut accablé. 11 se jeta aux pieds de Charlotte dans le dernier désespoir; il lui prit les mains, qu'il pressa contre ses yeux , contre son front. Il sembla à Charlotte qu'elle sentait passer dans son âme uû pressentiment du projet affreux qu'il avait formé. Ses sens se troublèrent ; elle lui serra les mains, les pressa contre son sein ; elle se pencha vers lui avec attendrissement, et leurs joues brûlantes se touchèrent. L'univers s'anéantit pour eux. Il la prit dans ses bras , la serra contre son cœur, et couvrit ses lèvres tremblantes et balbutiantes de baisers furieux, t Werther! • dit-elle d'une voix étouffée et en se détournant, • Werther ! » et d'une main faible elle tâchait de l'écarter de son sein, t Werther! • s'écria-t-elle enfin, du ton le plus imposant et le plus noble. Il ne put y tenir. Il la laissa aller de ses bras , et se jeta à terre devant elle comme un forcené. Elle s'arracha de lui , et , toute

touche « et s'écrie : « Le voyageur viendra, il viendra, celui qui me « connut dans ma beauté , et il dira : Où est le barde? Qu'est devenu t le fils de Fingal ? Son pied foule ma tombe , et c'est en vain qu'il < me demande sur la terre... » Alors , ô mon ami ! je serais homme à arracher l'épée de quelque noble écuyer , à délivrer tout d'un coup mon prince du tourment d'une vie qui n'est qu'une mort lente , et h envoyer mon âme après ce demi-dieu mis en liberté. »

troublée, tremblante entre l'amour et la colère, elle lui dit .

« — Voilà la dernière fois, Werther! vous ne « me verrez plus 1 . »

Entraîné par le récit, saisi par la beauté des détails , ému jusqu'aux larmes , nous n'avons pas tout d'abord compris comment cette scène ou un passage de ce récit pouvait prêter à la critique ; mais après un examen attentif, nous avons remarqué qu'il y avait réellement là une discordance , ainsi que le dit Goethe à Schubarth.

Charlotte , si peu douée de cette fausse sentimentalité , maladie générale du siècle , — Charlotte que Werther surprend au milieu de petits enfants auxquels elle prodigue les soins les plus affectueux, elle, la femme ménagère par excellence, que les Allemands désignent sous cette belle expression de Hausfrau, — Charlotte, en un mot, si peu romanesque par la forme et par le fond, comment peut-elle

1 Goethe , édit. Cotta XIV, 185.

Werther, édit. Charpentier, p. 192 et soir.

Comparez Goethe , XV, 106; XVI, 239; XIX, 181.

éprouver une émotion si vive à la lecture de cette poésie ossianique, d'une forme si étrange et dune mélancolie si vaporeuse ? Son âme telle que Goethe nous la peint, si sereine et toujours si peu accessible au vague de la tristesse, ne doit éprouver aucune sympathie pour ce faux barde qui voyage à travers les brumes du Nord , sur les ailes d'une imagination exaltée.

Nous la voyons toujours dominée par son jugement droit et ferme; son bon sens l'emporte sur son esprit ; sa vertu et sa raison triomphent constamment de sa passion. Est-il alors vraisemblable que Charlotte , émue et agitée par la traduction de quelques fragments de Macpherson , s'oublie un instant jusqu'à souffrir les baisers de Werther? Ce que les paroles tendres de son amant , si remplies de sentiments passionnés et d'émotions sincères , n'ont pu faire jusqu'à ce jour, une simple lecture le produirait !

Cette intervention si faiblement motivée d'Osstan, dans un roman intime , ne pouvait pas , selon nous, obtenir l'approbation de Napoléon.

Cependant cette hypothèse , malgré sa vraisemblance, n'est pas plus fondée que les autres soutenues par tant d'écrivains.

Plus nous étudions l'ouvrage de Goethe sous toutes ses faces, plus nous examinons sous tous les rapports les caractères de Werther et de Charlotte , plus nous comprenons aussi la difficulté d'amener d'une façon plus simple ce moment d'oubli des deux amants.

Mais grâce aux travaux récents publiés par MM. Schœll et Duntzer 1 , et aux mémoires de M. Frédéric de Millier, nous croyons pouvoir résoudre enfin ce problème , et donner le mot de l'énigme qui a tant excité la curiosité.

M. de Mùller nous raconte à peu près dans les mômes termes que Goethe la première partie de l'entretien du 2 octobre. En arrivant vers le milieu de son récit , il nous cite ces paroles que Napoléon adressa à Goethe , (après lui avoir parlé du Mahomet de Voltaire) :

« J'ai lu sept fois * votre Werther, et toujours « avec un nouveau charme. »

1 Monatsschrift fUr Litteratur. Leipzig , dèV,. 1352.

2 Plusieurs fois , probablement pendant la longue traversée de Toulon à Alexandrie , en 1798 , Bourrienne lui faisait presque constamment, à bord de V Orient, la lecture de quelqu'un de ses ouvrages favoris.

(Mémoires de Bourrienne, II, 71.)

Pour confirmer ces paroles , ajoute M. de Millier, l'Empereur fit à Goethe une analyse exacte et profonde de Werther. Après différentes remarques, toutes très-justes , il indiqua un passage qui prêtait à la critique. 11 blâma le poëte d'avoir représenté Werther poussé au suicide , autant par les chagrins de l'ambition froissée , que par sa passion pour Charlotte.

« Cela n'est pas naturel , continua Napoléon ; « vous avez affaibli chez le lecteur l'idée qu'il s'était • faite de l'immense amour que Werther éprouvait « pour Charlotte 1 . »

Cette critique de l'Empereur nous paraîtra beaucoup moins fondée si nous nous contentons de consulter les dernières éditions que Goethe a données de son livre ».

En effet, dans ces éditions, l'ambition et lamour-propre froissés nous paraissent conduire

1 Souvenirs de M. Frédéric de Millier. Édit. Scbœll. 1853, p. 238.

* Depuis 1787 jusqu'à nos jours.

Werther à Yinactivité plutôt qu'au suicide ; c'est sa passion pour Charlotte qui domine presque tout jusqu'au dernier instant ; c'est elle qui occupe le premier plan du tableau, et fait naître en lui l'idée d'attenter à ses jours. Les autres chagrins ne sont pour ainsi dire que des accessoires; ils contribuent sans doute à sa résolution fatale , mais leur part est bien faible en comparaison de l'amour profond qui l'égaré et le pousse à la dernière catastrophe.

Mais si nous examinons avec attention une des premières éditions du livre 1 , dont Napoléon avait la traduction dans sa bibliothèque de camp 9 , la critique que l'Empereur adressait k Goethe nous paraîtra beaucoup mieux fondée, et nous devinerons facilement le véritable mot de V énigme.

En effet, dans un passage de ces premières éditions , le point d'honneur et l'ambition froissée semblent concourir au moins autant et peut-être plus que l'amour à conduire Werther au suicide.

1 De 1774 jusqu'à 1787.

9 La traduction d'Yrerdun ; un volume in-18.

(Mémoires de Bourrienne, II, 49 et suiv.)

Voici ce passage tel que l'Empereur l'avait lu dans la traduction de Werther qu'il avait emporté en Egypte :

« La résolution, de quitter ce monde s'était fortifiéedans l'âme de l'infortuné jeune homme. C'était, dès longtemps, son idée favorite, et surtout depuis son retour auprès de Charlotte : il l'avait toujours entretenue ; mais il ne voulait point commettre cette action d'une manière précipitée ni téméraire ; il était décidé à ne faire ce pas qu'en homme bien, persuadé, résolu, mais tranquille. *

f On entrevoit ses doutes et ses combats dans ce fragment qu'on a trouvé sans- date parmi ses papiers, et qui était, suivantes apparences, le commencement d'une lettre à son ami.

« Sa présence^ son sort, l'intérêt qu'elle prend au mien expriment encore quelques larmes de mon cerveau desséché...

« On relève la toile, on passe de l'autre cflté,voilà tout! Et pourquoi tous ces retardements , toutes ces eraintes?... Parce qu'on ignore ce qu'il y alàder-

rière,et qu'on n'en revient point, et que notre esprit est porté à ne voir que confusion et ténèbres dans ce qui est incertain. »

« LE CHAGRIN QU'IL AVAIT ESSUYÉ ÉTANT SECRÉ- TAIRE D'AMBASSADE NE S'EFFAÇA JAMAIS DE SA MÉMOIRE 1 ; LORSQU'IL LUI ARRIVAIT DEN PARLER , CE QUI ÉTAIT RARE , ON SENTAIT AISÉMENT QU'IL REGARDAIT SON HONNEUR COMME BLESSÉ SANS RESSOURCE PAR CETTE AVENTURE , ET QU'IL AVAIT PRIS DU DÉGOÛT POUR TOUTES LES AFFAIRES ET OCCUPATIONS POLITIQUES. IL SE LIVRA DONC TOUT ENTIER AUX IDÉES SINGULIÈRES ET AUX SENTIMENTS RÉPANDUS DANS SES LETTRES, ET A UNE PASSION SANS BORNES QUI DUT A LA FIN CONSUMER TOUT CE QUI POUVAIT LUI RESTER DE VIGUEUR. L'ÉTERNELLE MONOTONIE D'UN TRISTE COMMERCE AVEC LA FEMME LA PLUS AIMABLE ET LA PLUS AIMÉE, DONT IL TROUBLAIT LE REPOS , SES CHOCS , SES COMBATS , SES TRAVAUX SANS BUT , SANS DESSEIN , LE POUS- SÈRENT ENFIN A TERMINER SES JOURS. »

1 Goethe, éd. Cotta XIV, 81.— Werther, éd. Charpentier, 134 etsuiv.

Le 20 décembre.

o II faut que je parte ; je te remercie, mon cher ami , d'avoir relevé ce mot si & propos. Oui, sans doute, il vaut mieux que je parte. Le projet de retourner auprès de vous ne me platt pas en entier; etc *. »

Si nous prenons maintenant l'édition originale de 1787, faite par Goethe avec l'assistance de Wieland et de Herder • , ou une de celles qui furent publiées en Allemagne depuis cette année jusqu'à nos jours , et que nous y cherchions le même passage , nous remarquons, même après un examen superficiel , que la dernière partie a été profondément modifiée et transportée par fragments à divers endroits du livre , ou plutôt remplacée par un tout autre texte.

Les meilleurs traducteurs français n'ont suivi ce texte que beaucoup plus tard ; et l'Empereur ne connaissait pas encore, en 1808, ces traductions.

1 Werther. Êdit. Bry , p. 17.

* Lettres de Goethe à M^t de Stein. Édit. Schœll , 1952. III , 268.

Nous citons ici ce passage tel que nous le trouvons dans la traduction de M. P. Leroux :

« La résolution de sortir du monde s'était accrue et fortifiée dans l'âme de Werther au milieu de ces circonstances. Depuis son retourauprès de Charlotte, il avait toujours considéré la mort comme sa dernière perspective, et comme une ressource qui ne toi manquerait pas. Mais il s'était cependant promis de ne point s'y porter avec violence et précipitation, et de ne faire ce pas qu'avec la plus grande conviction et le plus grand calme.

« Son incertitude , ses combats avec lui-môme paraissent dans quelques lignes qui , sans doute , commençaient une lettre à son ami ; le papier ne porte pas de date :

« Sa présence, sa destinée, l'intérêt qu'elle « prend à mon sort expriment encore les dernières « larmes de mon cerveau calciné.

« Lever le rideau et passer derrière... voilà « tout! Pourquoi frémir? pourquoi hésiter? Est-ce « parce qu'on ignore ce qu'il y a derrière?... pacce

« qu'on n'en revient point?... et que c'est la « propre de notre esprit de supposer que tout est « confusion et ténèbres là où nous ne savous pas * d'une manière certaine ce qu'il y a? •

« IL S HABITUA DE PLUS El* PLUS A CES FUNESTES IDÉES , ET CHAQUE JOUR ELLES LUI DEVINRENT PLUS FAMILIÈRES. SON PROJET FUT ARRÊTÉ ENFIN IRRÉ- VOCABLEMENT ; ON EN TROUVE LA PREUVE DANS CETTE LETTRE A DOUBLE ENTENTE QU'IL ÉCRIVIT A SON AMI :

c *) décembre.

« Cher Wilhelm, je rends grâce à ton amitié d'avoir si bien compris ce que je voulais dire. Oui , tu as raison , il vaudrait mieux pour moi que je partisse. La proposition que tu me fais de retourner vers vous n'est pas tout à fait de mon goût , etc. x . »

Que Ton compare un instant ces deux passages , et l'on verra facilement au premier coup d'oeil

1 Werther, éd. Charpentier, p. 183. — Goethe » édit. CotU, XIV, îaaetsuiv.

les différences notables qui les distinguent. C'est au lecteur à apprécier la valeur de notre assertion. Il pourrait seulement s'étonner que Goethe n'ait pas répondu à l'Empereur que sa critique ne pouvait s'appliquer aux récentes éditions de Werther; mais il ne faut pas oublier que plus de vingt ans s'étaient écoulés depuis la publication de 1787. Le poëte a donc pu ne point se rappeler, en 1808 , dans le moment même de l'entretien, qu'il avait déjà prévenu cette critique en faisant disparaître de son livre le passage en question.

Ajoutons encore, pour répondre à cette objection, que Goethe lui-même avoue à Eckermann 1 , qu'il évitait de lire son œuvre. Nous répétons ces propres paroles : « Je ne Vai lu qu'une seule fois depuis sa publication, et je me garderai bien de le lire une seconde fois, »

La critique de Napoléon ne reste pas moins juste pour les premières éditions de Werther. Il n'y avait point de lectures superficielles pour lui ; le grand capitaine, le livre à la main, devenait critique sévère ; il jugeait un roman , une tragédie, comme

1 Voy. ci-dessus p. 42.

le dit si finement Goethe, avec la rigidité d'un juge criminel l .

Ce mot nous peint encore l'esprit d'observation de Goethe. Ces qualités éminentes d'un esprit merveilleusement doué pour la critique qu'il découvre dans l'Empereur, nous sont encore révélées par les écrits de Napoléon lui-même et par les entretiens qu'ont recueillis ceux qui vivaient dans son intimité. Dans ces écrits et ces entretiens Napoléon exprime ses opinions sur les plus grands écrivains de l'antiquité et des temps modernes avec une finesse et une profondeur qui nous frappent d'admiration : il embrasse presque toujours le plan général d'un ouvrage ; il saisit tout ce qu'il y a de saillant; et pour exprimer son jugement , il trouve un langage pittoresque et expressif qui donne de l'intérêt même à une analyse.

Notre tâche est finie. Nous nous sommes borné au rôle de traducteur ; et ce n'est qu'avec une certaine timidité que nous avons osé lever un coin du voile mystérieux qui nous a caché pendant un demi-siècle le secret du poète.

1 Yoy. ci-dessus, p. 20.

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