‹ Maximes et réflexionsChapitre 15 sur 37 · WIELAND ET DE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

WIELAND ET DE NAPOLÉON

Après quelques paroles aimables , l'Empereur lui demanda :

« — Quel est celai de vos écrits que vous préférez ?

« — Sire, réponditle vénérable vieillard Je n'attache « un grand prix h aucun de mes ouvrages. J'ai écrit « selon mon cœur.

« — Mais quel est celui de vos ouvrages que vous « avez créé avec le plus de prédilection , continua « l'Empereur.

Wieland nomma Agathon et Obéron.

L'Empereur passa alors à l'histoire et lui fit cette question :

« — Quel fui le siècle le plus heureux de l'humanité 1 ? »

Wieland répondit :

« — C'est un point qu'on ne peut guère déterminer, « et il est difficile de se prononcer sur cette question « d'une manière décisive. Les Grecs ont eu des « époques heureuses si Ton considère seulement la <* culture générale des esprits et la liberté politique « dont jouissaient les citoyens. Rome compta aussi parmi « les mauvais empereurs quelques princes qui méritent « réellement d'être surnommés les bons génies de « l'humanité. D'autres peuples encore peuvent se glorifier « d'avoir eu des souverains sages et cléments. II me « semble cependant qu'en général l'histoire du monde « paratt se mouvoir dans un grand cercle monotone. Le « bien et le mal, la vertu et le vice se succèdent conti- « nuellemcnt : c'est la tâche du philosophe de faire « ressortir tout ce qu'il y a de bon , et de rendre par là « le mauvais supportable.

1 Napoléon, en 1806, avait déjà adressé la même question à Jcafr de Mùller (l'historien) , qui se prononça pour le gouvernement (1er Antonins.

« — Très-bien ! très-bien ! répliquai' Empereur, mais « il n'est pas juste de peindre tout en noir comme Ta « fait Tacite. C'est certainement un peintre habile , un « coloriste hardi et séduisant; mats avant tout il a pour « but de produire de l'effet. L'histoire ne veut pas « d'illusions; elle doit éclairer et instruire, et non pas « seulement nous donner des descriptions et des récits « qui nous impressionnent.

« Tacite n'a pas assez développé les causes et les « ressorts intérieurs des événements ; il n'a pas assez « étudié le mystère des faits et des pensées. Il n'a a pas assez cherché et scruté leur enchaînement pour « transmettre à la postérité un jugement juste et « impartial.

« L'histoire , comme je l'entends, doit savoir saisir les « individus et les peuples tels qu'ils pouvaient se montrer « au milieu de leur époque. Il faut tenir compte des « circonstances extérieures qui durent nécessairement « exercer une grande influence sur leurs actions, et voir « clairement dans quelles limites s'exerçait cette

• influence. Les empereurs Romains n'étaient pas si « mauvais que Tacite nous les peint. Aussi je lui préfère

• beaucoup Montesquieu ; il est plus juste et sa critique « est plus conforme à la vérité. »

L'Empereur en vint ensuite à la religion chré-

tienne et à son histoire , et surtout aux causes de sa propagation si rapide :

« J'y trouve, dit-il, une réaction de l'esprit grec « contre l'esprit romain. La Grèce, vaincue parla force « physique, reconquit la domination spirituelle 1 en « recueillant, et en nourrissant, pour ainsi dire dans son « sein, ce germe bienfaisant (te christianisme) que la « Providence avait fait éclore au-delà delà mer pour le « bonheur de l'humanité. »

« Les philosophes se tourmentent , continua l'Em- « pereur; ils bâtissent des systèmes, mais ils cherchent o en vain une meilleure doctrine que celle du chxis- « tianisme , qui a reconcilié l'homme avec lui-même et « garanti le repos et Tordre public des peuples tout « aussi bien que le bonheur et l'espérance des individus. »

3 Comp. ces paroles de Napoléon à ce vers si concis d'Horace, où le poète parle de la conquête spirituelle de la Grèce sur Rome :

Graecia capta ferum victorem cepit et artes

lntulit agresti Latio

(Hor.Ep. 11,1,156)

Comp. aussi Ovide. Fast. III, 101.— Tite-Live, XXXTV, 4.

« Napoléon avait grande envie de continuer ; mais le digne vieillard , fatigué d'être debout, demanda la permission de se retirer. »

« Napoléon causa encore une fois avec Goethe. L'Empereur revint sur la tragédie. Il répéta que la tragédie était la plus belle école des princes et des hommes d'État, et que jusqu'à un certain point elle était placée plus haut que l'histoire \ »

L'Empereur se retira seulement à une heure du matin. Je n'avais pas remarqué pendant le bal M. de Talleyrand; je le cherchai partout , et je le rencontrai à la fin , tout à fait au bout d'une longue galerie qui menait à la chambre à coucher de l'Empereur. Je trouvai M. de Talleyrand assis sur un canapé , absorbé dans ses pensées. Lorsque je l'eus abordé , il me demanda immé-

1 II n'est pas sans intérêt de mentionner ici une opinion soutenue par Napoléon dans une autre occasion , à l'un de ses couchers de Saint-Cloud :

< La tragédie , disait-il alors avec chaleur, échauffe l'âme, élève • le cœur, peut et doit créer des héros. Sous ce rapport la France « doit à Corneille une partie de ses belles actions. Aussi , Messieurs, « «'il vivait je le ferais prince . » {Mémorial de St-Hêlènc, Il , 334.)

diateroent un Mémoire sur les entretiens de l'Empereur avec Wieland et avec Goethe; je cherchai, pour lui refuser, une défaite honnête 1 .

Nous ne parions pas des versions contradictoires de MM. de Raumer , Gruber , Bœttiger et Weber. Toutefois, ajoutons un seul mot : M. Thiers mentionne aussi ces entretiens dans son Histoire du Consulat et de l'Empire*. Nous savons , par une communication personnelle de M. Thiers , que les principaux détails en sont consignés dans les Mémoires de M. deTalleyrand (lesquels demeureront encore longtemps inédits ) , et qu'ils se trouvent aussi dans les papiers de l'académie de Weimar.

Nous regrettons vivement de n'avoir pu profiter des Mémoires de M. de Talleyrand , mais nous tenons d'une source certaine que le récit de M.*de Millier est conforme en tout point aux notes qu'il avait confiées lui-môme à l'académie de Weimar dont il a été longtemps le président.

1 Souvenirs de MûUer. p. 247 et suit.

* Histoire du Consulat et de l'Empire, par M. Thiers, IX, 330-

K. page 16.

C'est à l'audience du 2 octobre que Goethe dut d'être décoré de la Légion d'honneur. Immédiatement après le spectacle du 13 octobre , le duc de Bassano fit appeler le chancelier de Mûller et lui remit les insignes de cet ordre pour Wieland et pour Goethe , avec deux lettres flatteuses adressées à ces illustres écrivains. Goethe surtout fat ravi de cette distinction , comme nous pouvons le lire dans les lettres qu'il écrivit à MM. Zelteret de Reinhardt.

Nous donnons dans l'original quelques extraits de cette correspondance :

Goethe à Zelter.

« 30 octobre 1808.

« Durch die zeilungen sind Sie diesen monat ûber genugsam an uns erinnert worden. Bei diesen begebenheiten gegenwaertig zu sein war vie! werth. Ton eioer so seltsamen constellation habe ich auch gùnstigen einfluss erfahren. Der Kaiser von Frankreich hat sien sehr geneigt gegen mich erwiesen. Beide Kaiser haben mich mit sternen und bamdern beehrt , welches wir denn in aller bescheidenheit daitkbaranerkennen wollen. —Ich enthalte mich nicht Ihnen eincn merkwûrdigen

kupferslich beizulegen. Der punkt wo der tempel steht l ist der fernste wohia diesmal Napoléon gekommcn ist. Wenn Sie uns besuchen welches der himmel gebe ! so will ich sie auch auf den fleck stellen, wo hier das maennchen mit dem stocke in die welt deutet. •

Goethe au comte de Reinhardt.

« 7 novembre 1808.

« Die geister sind gewiss bei uns gewesen als die gewssser ( der monarcbenfluth ) so hoch stiegen, dass die franzœsiscbeTragœdie in Weimar spielte , und sich ihr freund eben der farbe mit Ihnen erfreuen kann *. »

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