INTRODUCTION
Notre grand poète n'est plus ; nous contemplons sa vie poissante ; nous examinons ses traces ; nous recueillons tout ce qui le concerne, afin de fournir à l'histoire les éléments impérissables dont elles forme sa langue éternelle, pour la gloire et l'instruction du genre humain. Nous allons ajouter à ces trésors une série de lettres autographes de Goethe *, datant la plupart de la période de Werther; fions les ferons suivre de quelques documents explicatifs. • Noos y trouvons l'homme qui, depuis, à dominé les idées de sa nation pendant un demi-siècle, dans les détails gracieux de la vie réelle, où nous reconnaissons les éléments de son grand poème ; nous l'y voyons pareil à un jeune
1 L'éditeur de ces lettres avait pris, peu de temps ayant son décès, le 5 mars 1855, la résolution de les publier et de les faire précéder de cette introduction, dont le commencement indique l'ori- (me dans les vives impressions, produites, il y a un certain nombre fianées, par la mort de Goethe.
flâneurs membres de sa famille, voulant accomplir )es vœux du défunt, ont cessé leur opposition à cette publication.
aigle qui commence à agiter ses ailes, soupçonnant à peine qu'elles le porteront au plus haut soleil ; nous y voyons le jeune homme, l'ami, l'amant, sur les premiers chemins delà vie. Il nous a donné plus tard, dans Vérité et Poésie, l'histoire de sa vie. — Pour les extraits que nous donnons plus bas, voir le 22 me vol. des Œuvres de Goethe, édition de 4840.
Mais il y a avoué ses incertitudes sur la question de savoir si ce n'était pas plutôt les idées du poète que les fûts réels qui lui apparaissaient dans le brouillard des temps passés, et si les yeux du vieillard étaient encore capables de reconnaître et reproduire les couleurs de la jeunesse.
Nombre de personnes ont connu les sentiments de Goethe pour une jeune fille appelée Lotte, et demeurante Welzlar; car ses contemporains appréciaient dès lors ce jeune homme remarquable, et ils ont souvent fait mention de lui. Peu de temps après son départ définitif de cette ville , un jeune homme digne d'intérêt s'y était brûlé la cervelle. C'était Guillaume Jérusalem, fils du célèbre théologien de Brunswick, l'abbé Jérusalem. Deux ans après, le roman les Souffrances du jeune Werther fut publié* Le suicide fictif de ce Werther imaginaire, et le souvenir encore frais de la fin tragique de Jérusalem, attribuée aussi à un amour malheureux et presque coïncidant avec le séjour de Gœthe dans cette ville, agitèrent encore davantage les esprits déjà excités par le roman, et provoquèrent à la recherche des faits, dans lesquels on espérait découvrir le sujet d'une histoire si émouvante. D'innombrables anecdotes et interprétations inondèrent l'Allemagne, le public voulut reconnaître en Werther, tantôt Jérusalem t tantôt
Gœthe* Nous allons voir que ces allusions et ces conjectures n'ont pu se rapporter qu'à l'état du cœur de Goethe. Les faits, particulièrement ceux qui sont relatifs à la catastrophe du roman, lui ont été étrangers. Goethe a quitté pour toujours Lotte, lorsqu'elle était déjà fiancée. Et il n'a jamais revu la jeune femme. Il était âgé de soixante et dix ans, et elle avait soixante ans, lorsqu'il la rencontra à Weimar, où elle était allée voir sa sœur. Elle était à cette époque la vénérable mère de douze enfants, dont le quatrième est l'auteur de cette préface. Nos lettres rendront tout cela évident. >
Pour bien comprendre le caractère de cette époque, il est indispensable de faire connaissance avec les amis avec lesquels Gœthe passa, pour ainsi dire, de la vie réelle dans la fiction. Les pages suivantes sont destinées à ce but. Si le fils s'étend ici complaisamment sur son père et sa mère dans ces commentaires historiques, il croit devoir le faire surtout par rapport à Gœthe, afin de mettre en lumière l'amitié intime de celui-ci pour les parents de l'auteur et d'expliquer la nature de leurs rapports.
Jean Chrétien Kestner , appelé « le futur » dans Vérité et Poésie de Gœthe (page 144 du 22 me vol. des Œuvres complètes), et qui fut plus tard conseiller aulique à Hanovre, arriva à Wetzlar dans l'année 1767, à l'âge de vingtsix ans» en qualité de secrétaire de l'ambassade hanovrienne près de Y Inspection du tribunal de l'Empire. — D était né à Hanovre le 28 août — jour de la naissance de Gœthe, — de Tannée 4741. Son éducation avait parfaitement réussi , au milieu d'une famille heureuse et par les soins d'un gouverneur aussi savant que distingué. (Voyez n* 139 des documents). Un grand nombre d'hommes
fort honorables et qui sont restés ses amis durant de longues années, ont témoigné qu'il était dès lors un excellent jeune homme, et qu'il fut plus tard un homme solide, juste et bienveillant, d'un esprit et d'un cœur également riches. Goethe, un de ces témoins, dit dans une de ses lettres : a Vous avez été pour moi l'idéal d'un homme heureux, par la modération de vos désirs et l'ordre de votre vie; votre ménage exemplaire a été pour moi un tableau joyeux et rassurant. » (Voyez n° 127.)
Pour faire connaître le caractère de ce personnage principal sur la scène où Goethe entra à Wetzlar , nous avoiis ajouté aux lettres de Goethe plusieurs de celles écrites par Kestner à ses amis de jeunesse, les frères de Hennings, assez connus. Elles contiennent des faits très-importants. Notre famille garde encore une autre correspondance datant du séjour de ces amis à l'Université. Tous les sentiments exprimés dans ces lettres sont profonds et purs. Ces jeunes gens, tendres comme des enfants, soupçonnant à peine lé mauvais et le vilain côté du monde, pénétrés de principes austères, ramènent dans ces lettres toutes leurs pensées à leur amitié et fortifient leurs jeunes aspirations vers le bien et le beau, par la science, la nature et la poésie. Nous avons dû faire mention de ces lettres, quoique quelques-unes seulement aient été insérées dans ce livre. La beauté de l'âme qui brille dans ces lettres expliquera l'amitié pure et sublime qui fut offerte à Goethe par le cœur si impressionnable de Kestner, à laquelle répondait l'âme énergique de Gœthe, et qui développa dans l'un et l'autre une rare noblesse de caractère.
Kestner, habitué au monde, souffrit d'abord dé se trouver isolé dans une ville étrangère. Il charmait les ennuis de sa
solitude par des promenades dans la charmante vallée de la Lahn , qu'il parcourait, suivant son journal, à pied et à cheval. Mais il retrouva bientôt dans la famille de M. Buff, bailli de l'Ordre Allemand, ce qu'il venait de perdre en quittant la maison de son père. Cette famille était connue comme une des plus distinguées de la ville et comme le modèle d'un ménage gai et vertueux. Le père était un homme honorable et plein d'énergie, la mère était sous tous les rapports une excellente femme. Les habitants de la ville l'appelaient « la mère des beaux enfants. »
Kestner ne tarda pas à aimer la seconde fille, Charlotte. H gagna son affection et la bienveillance particulière de la mère.
Lotte, malgré son caractère vif et enjoué, comprit la candeur et l'honnêteté de l'homme qui aspirait à sa main.
Une lettre à son ancien gouverneur, ainsi que d'autres à son ami, i\ous fait connaître le caractère de la mère et celui de la fille, et de Kestner lui-même, qui se reflète dans la joie peinte par cette lettre. Gœthe à élevé, dans la dernière lettre de Werther, un monument à cette femme rare, en faisant parler sa fille qui y raconte une scène de sa vie.
Cette famille heureuse perdit la mère dans l'année 1770. Lotte, comme par un choix tacite, hérita de ses fonctions et remplaça sa mère auprès de dix enfants.
Kestner, fiancé heureux, avait joui dès Tannée 1768 jusqu'à 1772 du printemps de sa vie, lorsque la connaissance de Gœthe lui apprit à apprécier encore davantage les qualités de sa bien-aimée. Gœthe, qui devait étudier à Wetzlar la procédure du tribunal de l'Empire, et Kestner, qui, très-occupé des travaux de son emploi, trouvait tout
son monde dans une seule maison, ne s'étaient pas encore rencontrés, lorsque Gotter , ami de celui-ci, les présenta un jour l'un à l'autre dans le village de Garbenheim (appelé Wahlheim dans Werther). C'est h cette rencontre que nous devons l'esquisse du caractère de Goethe, ébauchée par Kestner (document n° i).
Peu de temps après, Goethe fit la connaissance de Lotte dans un bal (voyez la description de la première rencontre de Werther et de Lotte dans le premier livre de Werther, lettre du 16 juin). Il se présenta le lendemain, pour la première fois, à la famille dans la maison allemande '.
Goethe trouva pendant quatre mois dans cette atmosphère consacrée par la mère défunte, un air pour respirer et vivre.
Lotte avait été le motif de sa première visite et de son introduction dans cette maison.
Les enfants rayonnants de santé et de beauté vinrent sauter autour de lui, étendre vingt mains vers lui, en poussant [des cris de joie , parce que le nouveau cousin ou oncle aimait mieux leur conter des histoires et se laisser traîner par eux que de lire Y Odyssée. Aimé comme un fils par le bailli, comme un frère aîné parles enfants, il devînt en peu de temps aussi l'ami intime de Kestner et de Lotte. Le cœur de Kestner lui donna la plus proche place près de son ami de jeunesse, M. de Hennings. Goethe, le poëte, qui avait le culte de tout ce qui est beau, ne put que répondre à cette affection. Les deux jeunes hommes , en triomphant à chaque instant des plus grands dangers que
* Kestner donne une description de cette soirée, le 9 juin 1772, dans le fragment d'un brouillon de lettre (voir n° 2 des documents).
peut rencontrer l'amitié, reconnurent l'un dans l'autre les hantes qualités qui seules pouvaient rendre leur conduite digne d'une position si délicate et si difficile. Si Kestner ne pouvait offrir à Gœthe que son esprit lucide , son enthousiasme pour le bien et le beau, il ne faut pas oublier qu'ils étaient dans cet âge heureux de la jeunesse où des rapports d'âmes, pourvu qu'ils soient sincères/ suffisent à produire l'amitié et la fraternité.
Le caractère particulier et la position de Lotte développaient en elle à un degré supérieur la dignité virginale, ordinairement le fruit de l'exemple d'une noble mère. Elle était élevée pour la vie réelle et heureuse ; aussi il n'y avait point d'élément sentimental dans son caractère. Les pages de Werther , où Lotte manifeste des idées romanesques ou un peu légères n'ont pas été empruntées à sa vie. Quand même une existence sentimentale aurait été conforme à son caractère, cette tendance aurait dû être absorbée par les soins maternels dont elle s'était chargée, à l'âge de dix-huit ans, et entourée toute la journée de dix enfants bruyants. L'accord heureux de ses devoirs et de ses dispositions maternelles augmentait sa jeune énergie. Elle conserva , en exerçant le pouvoir domestique d'une mère, la gaieté et la vivacité d'une jeune fille. Son air obligé de rigueur maternelle était gracieusement adouci par le bonheur de là fiancée. Telles étaient les qualités d'un caractère féminin où tout s'harmonisait dans une juste mesure, où tout était âme et respirait le sentiment de jeunesse sans arrière-pensée. Ce spectacle augmentait sans cesse la noble passion de Gœthe et son estime.
Les fiancés reconnaissaient de leur côté que le cœur de Gœthe était aussi généreux que franc. C'est ainsi qu'il
pouvait leur avouer, sans restriction, chacun de ses sentiments et en faire le sujet de leurs entretiens. La jalousie soupçonneuse, qui surveille avec inquiétude le rival et lui ferme la porte de la bien-aimée, était inconnue ici. Il n'y avait entre eux ni l'orgueil du vainqueur, ni la rancune de celui qui se trouve moins favorisé, ni la coquetterie de la femme adorée qui se platt dans son triomphe. Aucun de ces trois amis n'avait une pensée ni un sentiment qui n'auraient pas été communs à tous les trois. C'était une harmonie autrefois à deux, maintenant à trois, un rapport bien rare dans l'histoire de l'humanité. Ce que nous venons de dire ici est le commentaire des passages de Vérité et Poésie (voir pages 415 et 117, vol. 27 de ses Œuvres complètes), où Gœthe fait le portrait de Lotte et expose ses rapports avec les ûancés. « Elle est gracieuse et bien faite, » dit-il de Lotte, « et sa nature est pure et saine. » Il appelle ses relations avec Lotte et son futur « une véritable idylle allemande à laquelle ce pays fertile fournissait la prose et une inclination pure la poésie. » Tous les trois, dans une tendresse mutuelle et généreuse, s'étaient habitués l'un à l'autre, sans l'avoir voulu et sans savoir comment ils étaient parvenus à ne pouvoir plus se passer l'un de l'autre.
Bien que l'époque dont il parle ici fût passée déjà depuis longtemps, que maint souvenir de détails se fussent effacés et qu'il confondît souvent ce qui s'était passé avant avec des faits postérieurs, nous voyons son cœur rajeuni par l'amour se rappeler vivement, quand il dit avec le sentiment mélancolique de son impuissance à le reproduire suffisamment : « Le poète appellerait maintenant à son secours les forces assombries de son âme et leur deman-
démit vainement de lui présenter ces douces relations qui ont tant embelli son séjour dans la vallée de la Lahn. » II' ajodte en' se consolant: a Heureusement son bon génie en avait pris soin et l'aVait poussé de bonne heure à fixer, durant l'âge de la jeunesse vigoureuse, ses souvenirs, à les peindre et à les exposer courageusement en public à l'heure favorable. Il n'est pas nécessaire dédire d'une manière plus précise que c'est le petit livre de Werther dont il est question ici. » (Page 114, vol. 22° des Œuvres complètes.) En parlant ensuite de la bien-aimée, il assure naïvement c qyi en ce temps-là tous ses jours lui semblaient être des jours de fête et qu'il aurait fallu imprimer en rouge le calendrier tout entier. »
Pendant que la passion de Goethe se développait, l'admiration de ses amis augmentait pour celui qui tantôt leur apparaissait comme un géant près d'eux, tantôt partageait naïvement leurs occupations, et qu'ils voyaient sacrifier la plus grande partie de son être au respect de leur bonheur. Aussi la douleur qui courbait Gœthe devint une douleur commune pour les trois amis.
Mais Gœthe souffrait trop. Après avoir vainement lutté pendant quelque temps, il prit la pénible et belle résolution de retourner de Wetzlar à Francfort. Il partit le 11 septembre 1772. Trois documents datant de ce temps prouvent de la manière la plus vive combien ce départ affligea ses amis. Nous les mettons ici l'un à côté de l'autre avec un véritable plaisir.
Gœthe déposal'expressiondeladouleurqueluicausaitcette séparation dans les billets qu'il laissa le 11 septembre 1772 aux deux fiancés et qui commencent la série des lettres de Gœthe. Il a élevé, comme nous allons voir , un monument
durable à ce moment décisif de sa vie dans une des plus , belles lettres du roman de Werther.
La page suivante du journal de Kestner nous fait voir la tristesse dans laquelle il laissa les deux fiancés et toute la maison du bailli.
10 septembre 1772.
«... Docteur Goethe a pris son repas à midi dans mon jardin; je ne savais pas que c'était pour la dernière fois... Docteur Goethe est venu le soir dans la maison allemande. Lui, Lotte et moi, nous avons eu un remarquable entretien sur la vie à venir, sur le départ et le revenir, etc.. Ce fut Lotte qui commença cet entretien. Nous convînmes que celui de nous qui mourrait le premier, devait, s'il le pouvait, donner aux survivants des nouvelles de l'autre vie. Goethe devint tout triste, car il savait qu'il voulait partir le lendemain matin. »
11 septembre 1772.
« Goethe est parti à sept heures du matin sans nous dire adieu. Il m'envoya un pli avec des livres. Il avait déjà dit depuis longtemps qu'il partirait subitement sans adieu, vers cette époque, pour Goblentz où l'intendant de guerre, M. Merk l'attendait. Ainsi, je m'attendais à cet événement. Cependant j'ai senti profondément que je n'y étais pas préparé. Je revins le matin des bureaux de la Dictature. a M. le docteur Goethe, me dit-on, a envoyé cela à dix heures. » Je regardai les livres et le billet, pressentant le contenu de celui-ci. « II est parti!... » et je m'affligeai beaucoup. Le petit Hans (Jean) vint bientôt après chez moi, pour s'informer s'il était en efiet parti. La femme du conseiller intime Langen fit dire à ce sujet par une servante a que
c'était bien grossier de la part du docteur Goethe d'être parti sans prendre congé. » Lotte lui fit répondre : « Pourquoi elle n'avait pas mieux élevé son neveu? » Pour s'assurer, Lotte envoya une boîte qu'elle avait de Gœthe, dans la maison de celui-ci. Il n'y était plus. La femme du conseiller intime Langen a encore fait dire vers midi <x qu'elle écrirait à la mère du docteur Gœthe pour lui faire connaître comment il s'était conduit. » Chacun des enfants, dans la maison allemande, dit : « Le docteur Gœthe est parti! » A midi je causai avec M. de Born, qui l'avait accompagné à cheval jusqu'à Braunfels. Gœthe lui avait parlé de notre entretien d'hier au soir. Il était parti très-découragé. Je remis dans l'après-midi les billets de Gœthe à Lotte. Son départ l'avait attristée; elle pleura en lisant. Pourtant elle était contente de son départ, ne pouvant lui donner ce qu'il désirait. Nous ne parlâmes que de lui et je ne pouvais penser qu'à lui. Je défendis son départ que blâmait un esprit borné. Je le fis avec beaucoup de vivacité. Je lui écrivis ce qui s'était passé depuis son départ *. »
Ainsi, le 10 septembre fut le jour qui précéda cette remarquable séparation. Ouvrons Werther et nous y verrons que le 10 décembre est aussi la date de la lettre qui représente, à la fin du premier livre de ce roman, la veille de cette même séparation. Le journal de Kestner nous explique pourquoi chaque mot de cette lettre exprime la chaleur d'une amitié réelle et l'ardeur d'un amour fortement senti. C'était l'impression décisive que le poète avait éprouvée, et
* Kestner alla voir Gœthe à Francfort peu de temps après. (Voir ton journal, n° 10 des documents.)
qu'il lai. tenait tellement à cœur de fixer pour toujours dans le tableau de son amour; aussi a-t-il respecté même la date de ce jour, le plus important de sa jeunesse.
Ce moment, à la fin du premier livre de Werther, est aussi celui où, dans le roman, la vérité et la fiction se séparent entièrement.
Goethe emprunte, dans le deuxième livre, plusieurs faits à Jérusalem, particulièrement la catastrophe finale. La pbtt de Lotte et de Kestner y est occupée par de nouveaux personnages aussi étrangers à ceux-ci que leurs aventuey inventées. La réalité se borne à la correspondance avec te amis éloignés.
Nous devons ces lettres à la faite de Gœthe, laquelle^ jour-là, le sépara d'eux pour toujours, à l'exception d'une courte visite '. Elles nous parlent comme des témoins de jeunesse du caractère et des sentiments que Gœthe, nous le voyons dans sa biographie, reconnaissait encore à peine eu lui.
Nous voyons avec d'autant plus de plaisir sa biographie complétée par son propre témoignage, que nous trouvons le jeune homme regagnant ce que le vieillard, en décrivant la plus belle période de sa vie, qui d'ailleurs ne manque pas de détails brillants, a enlevé lui-même à sa gloire. Celui qui trouverait que, plus tard, en Gœthe l'homme du monde a fait tort au poète et à l'homme, reconnaîtra dans nos communications les généreux éléments primitif qui se sont répandus dans ses œuvres.
Les lettres suivantes sont complètes sauf quelles !*• cunes de la correspondance et quelques détails qui pour-
1 Voyei U journal de Kestner, n° 19 des documents.
nient blesser des personnes vivantes. De nombreux amk qui ont vu les originaux peuvent attester que rien d'essentiel n'en a été supprimé et que tout ce que nous donsons est parfaitement conforme à la vérité. Pourtant quels que soient les signes nombreux d'originalité que puisse donner un livre imprimé, ce n'est qu'en voyant les originaux (des lettres) qu'on peut ressentir tout le charme que présentent ces reliques. Il semble que toute la variété des sentiments et impressions de Goethe se reflète dans les traits fiancés de son écriture, qui change souvent de caractère. Plusieurs lettres sont écrites sur une feuille quelconque', petite ou grande, mince ou grosse, telle que la main intondante l'avait rencontrée sur sa table au milieu des brouillons de poème ou d'articles de journaux ou d'enveloppes de lettres.
Malgré ce peu de soin pour la convenance extérieure, pende ces feuilles manquent d'une certaine'élégance de forme, qu'à son insu sa main leur donnait par une division harmonieuse des lignes et de l'espace. Quand il avait employé une feuille de papier à lettre, il mettait toujours beaucoup de soin pour l'enveloppe et le cachet. Il se servait le plus souvent de cire rouge. Son premier cachet portahlalettre G entrelacée selon le goût du temps; quelquefois c était une cage entr'ouverte d'où s'envolait un oiseau. Après son voyage en Italie, il cachetait aussi avec des Pierres gravées : une tête de Socrate, une Minerve, un «on, etc. Ses déviations de l'orthographe généralement «•ployée sont frappantes. On les trouvera dans les lettres •gantes imprimées exactement d'après les originaux. Original même dans ses moindres actions ou « capricieux , »
comme il le dit lui-même, il ne se souciait pas de faire ses mots et phrases comme les autres.
Il employait avec la même insouciance de la grammaire les locutions de la vie commune. Plusieurs de ses constructions et de ses particularités d'orthographe ne sont devenues que plus tard la règle générale. Nous le voyons dans la suite se conformer peu à peu à l'usage commun.
Cette naïve indépendance , où l'humeur changeante du moment changeait souvent d'expressions et de termes, a produit aussi la diversité des formules mêmes qu'il employait dans ses lettres à Kestner. Tantôt il le tutoie , tantôt il lui dit vous, et dans le style du temps il désigne Hans, le frère cadet de Lotte, par lui (Er). Kestner trouvait aussi parfaitement naturel que Goethe, dans les quelques lettres adressées à Lotte, se soit permis une liberté que Kestner lui-même , selou les idées de ce temps , ne pouvait pas prendre, savoir, de la tutoyer quelquefois. Il ne s'étonnait pas non plus de ce que cet homme extraordinaire, étrange et hardi en tout ce qu'il faisait et disait, le favori de tous, ne prononçât pas avec la formule la plus absurde du respect conventionnel de la société un nom qui était pour lui un poëme, et dont la prononciation avec un accent naturel était pour lui la seule compensation d'une privation ineffable.
Tout le monde, d'ailleurs, sait que le papier ne rougit pas et n'éprouve pas d'embarras.
Kestner, respectant la douleur de son ami , se livrait avec zèle, malgré ses nombreux travaux, à une correspondance suivie avec celui-ci; et Lotte, qui n'avait pas le temps d'écrire, lui envoyait par l'intermédiaire de Kestner les souvenirs qu'il réclamait. Pourtant, ces communica-
tions ne suffisaient pas à l'absent. Il voulait s'assurer à chaque instant de la continuation de ses relations avec cette famille. La parfaite entente avec tous les membres de la famille était si nécessaire à sa tranquillité, qu'il éprouvait du chagrin à l'idée que Sophie, la sœur cadette de Lotte, un enfant, ne lui avait pas encore pardonné un petit malentendu, un véritable enfantillage. (N° 16.)
Presque toutes ces lettres manqueraient de date, si Kestner, homme positif, n'y avait pas le plus souvent marqué le jour de leur arrivée. Nous avons rangé les lettres sans date, particulièrement celles à Hans, d'après la chronologie probable. La noble franchise de la passion toujours croissante de l'auteur nous donnait la mesure la plus certaine. Nous le voyons d'abord se méconnaissant lui-même, errer sans repos d'un endroit à un autre, de sorte qu'il put remercier ses amis à Friedberg pour l'avoir bien reçu, lui, c le malheureux; » nous voyons ensuite que la carrière littéraire et la critique ne l'occupaient pas suffisamment et qu'il demande à des amies de le charger de petites commissions, qui le distrairont de la pensée qui sans cesse le tyrannise , de son idée fixe , et qu'il entre sur ce sujet dans des détails minutieux; nous voyons la plaisanterie, qui, dans les âmes supérieures, est toujours voisine du dépit et do désespoir, jeter un rayon de soleil dans ses plus sombres tristesses ; nous le voyons « avide d'amour, » comme il dit, à la recherche d'une distraction , d'un rêve qui pourrait remplacer celui qui l'avait trompé, l'illusion antérieure : cherchant, pour se reposer, parmi les jeunes filles de sa connaissance , des ressemblances avec celle de laquelle il doit se passer. Enfin, sa vigoureuse nature produit de ses propres ressources le remède approprié à sa
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maladie ; son génie s'opposait à ce qufe cette passion dangereuse à son existence exerçât une influence perûicfetise. Son intérieur était sans cesse agité par de nouvelles créa* tions de son esprit, jusqu'à ce que son grand poëme le dédélivrât entièrement de son beau fardeau.
C'est d'après cette marche générale et selon nous nécessaire de sa passion, que nous ayons rangé les lettres.
Nous rencontrons dans les lettres écrites vers l'an 1773 un dépit qui s'accroît de nouveau, de sorte qu'il se re-^ proche a de gaspiller son temps. » Pourtant il avait déjà écrit Gœtz de Berlichingen et il méditait alors Werthet!
Cependant le mariage des amis approchait et par suite leur départ pour un pays lointain : dernière crise de cette importante époque de sa vie. Plus irritable que jamais, il >croit découvrir pour la première fois de la jalousie dans une lettre de Kestner ; il répond avec une colère qui pourrait interrompre pendant un instant les belles impressions de nos lettres, si les preuves d'une loyauté mutuelle, provoquées par de tels incidents, ne nous rassuraient pas de suite. La lettre (n° 68), ce cri de colère, suffit seule, mal- 1 gré quelques mots piquants, à nous démontrer les relations de Goethe avec les fiancés et ses véritables sentiments encore transparents à travers son dépit qu'excusent les circonstances. Lui qui, au reproche que lui adresse amèrement le jeune mari, d'avoir, après les noces, déserté l'amitié, lui annonce, au milieu de l'explosion de sa colère, qu'il a reçu, par l'intermédiaire d'Annette, amie de Lotte, le bouquet de mariage de celle-ci et qu'il s'en est paré. Profondément affligé par cette solution, il porte à son chapeau le gage de sa perte et en même temps le symbole d'une vertu héroïque; il explique cet acte par ces paroles encôW
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jfafcnobles: tfJ'a^reads que Lotte est plus belle, plus aimable et meilleure Qu'auparavant. » Ainsi l'amitié la plufe pore le remplit tellement, que la joie qu'il éprouva au sujet des belles qualités de Lotte loi fait oubKdr sa douleur ; ses regards se réjouissent sans amertume de la valeur de celle-ci , dans le moment même où il est sût de l'avoir perdue. Kestner, touché de cette générosité, se hâta d'écrire deux lettres pour calmer les blessures de l'ami irrité. Ces amis ne pouvaient se passer de leur bienveillance réciproque, et la réponse de Goethe nous apprend que le malentendu n'a duré que six jours*
Deux autres explosions de sa colère (n** 59 et 67), en* viron vers ce même temps, furent plus aimables. D'abord il s'afflige de ce que les fiancés ont chargé un autre de Ta* chat des bagues d'allianee, et une autre fois parce que les nouveaux mariés n'acceptaient pas son invitation de venif à Francfort. Il se crut la force nécessaire pour voir avec calme le boùheur amèrement regretté de son ami, tandis que celui-ci ne voulut pas d'un triomphe qui aurait trop coûté à Goethe.
Le mariage fut célébré le jour de la fête des Rameaux de l'année 1773.
Les lettres postérieures au n° 76, sont adressées à M. Kestner, à Hanovre. Les dernières lignes de la lettre n° 76 semblent confirmer l'expérience psychologique, q«« l'imagination ne reproduit que des détails isolés de l'atb* sent le plus cher, tandis qu'elle nous ramène libéralement le portrait entier de personnes moins aimées ou indifférentes à notre cœur.
Un an après cette période, il y eut un malentendu plus sérieux à cause de Werther. C'est le sujet de plusieurs Jet-
très. Un hasard éthange a voulu que Kestner, qui était contrarié de se voir placé, lui et Lotte, au moins selon l'apparence, dans ce poëme, a. dû participer sans s'en douter à la rédaction de ce roman. Jérusaleto, pendant une de ses rares visites faites à Kestner, avait vu une paire de pistolets suspendus au mur et il les avait empruntés pour se tuer. Kestner, doublement effrayé par ce malheur, courut aussitôt que le bruit de ce suicide se répandit dans la ville, à la maison de Jérusalem, où il fut témoin des dernières souffrances de ce malheureux. C'est ce qui lui donna l'idée de recueillir tous les faits concernant celui-ci et d'en envoyer une relation à Gœthe. Or, les amis avaient pris l'habitude de se communiquer mutuellement, dans une correspondance continue, les événements du jour. L'original du billet de Jérusalem, copié presque littéralement dans Werther, existe encore tel qu'il est reproduit au n° 28 de nos documents. Il est déchiré en deux ; ce qui*est indiqué dansla copie par une ligne 1 . Il fut probablement'jeté au milieu d'autres papiers inutiles, mais étant devenu remarquable après l'affreux événement, il en fut retiré. L'original de « la relation de Kestner sur la mort de Jérusalem » (n° 28), envoyé à Gœthe, demeurant à Francfort, vers la fin de novembre 1772 et renvoyé par celui-ci dans la lettre n° 47, vers le 20 janvier \ 773, est aussi conservé. Par conséquent, Gœthe se trompe lorsqu'en reportant ses souvenirs sur cette époque de sa vie *, il croit n'avoir reçu cette relation que plus tard, après avoir quitté les amis. Aussi ses idées de suicide se trouvent seulement dans les lettres an-
* L'édition allemande en contient le fac-similé.
1 Vérité et Poésie, page 168, vol. 22 # , CEuvrei complètes.
térieures à cette période et non pas dans celles écrites dans le temps de la publication de Werther.
Après avoir reconnu, à l'aide de nos documents, de combien Lotte, Kestner et Goethe sont supérieurs aux personnages de Werther 9 le rapport de l'homme au poète frappe nos yeux. Les relations de Goethe avec Lotte et Kestner lui ont fourni l'occasion de montrer sa haute valeur individuelle.
Car, qu'une jeune fille du naturel le plus heureux et bien élevée conserve, pendant des années, à un homme digne de sa confiance toute sa fidélité; que cet homme, d'un caractère ouvert , place une confiance illimitée dans la sincérité de sa fiancée et d'un ami de l'attachement duquel il est sûr, tout cela est la chose la plus ordinaire en le comparant à un amour si grand , si puissant et si beau qu'il lui donne la force de s'imposer la résignation la plus loyale et la plus héroïque , et transforme l'amant au désespoir en le plus dévoué des amis. Ce beau phénomène est étranger au roman. Le monde entier a décidé que ce poème est le plus beau dans son genre. Mais nous voyons que la réalité a été plus belle que la poésie, et Goethe a dû, à cause de l'invraisemblance des véritables faits, en inventer d'autres, pour donner au poëme le cachet de la réalité. De quelle manière mystérieuse ne se confondent pas parfois les limites du bien et du beau ! Le poëte a dû descendre des hauteurs de la morale pour atteindre les sommets de la poésie où il a trouvé la gloire. Le sujet de son amour fut glorifié dans son poëme, par cette idée qu'il est impossible de vivre sans posséder celle que nous aimons. Mais lui-même, il fut trop grand pour se perdre dans le désespoir. La scène effrénée qui a poussé Werther au sui-
ciie n'a pu être tirée du caractère de Goethe. C'est pour cela qu'il lui a fallu emprunter à un homme moins énergique que lui les détails de la solution dans le roman. Les faits lui avaient été fournis par la relation de Kestner sur la mort de Jérusalem. Quelques passages de cette relation se trouvent mot à mot dans Werther. De même que le roman a abaissé Goethe , il lui a fallu aussi abaisser les personnages inventés de Lotte et du mari de celle-ci. Le motif du suicide aurait manqué si la Lotte de Werther n'avait commis, dans la scène qui représente la crise du roman , une faute contre Albert , faute après laquelle elle renvoya Werther. Et la fin tragique du héros aurait fait couler moins de larmes , si le sort moins cruel avait condamné Werther en faveur d'un rival plus digne qu'Albert
Le chagrin des nouveaux mariés, encore riches de frais souvenirs du temps passé avec Gœthe, dut être grand, lorsqu'ils virent ces relations profanées par ce même ami, pour y puiser les éléments d'un roman, qui pouvait provoquer des interprétations fâcheuses et les compromettre personnellement. Kestner dut se sentir blessé par la caricature d'Albert, et croire sa femme insultée par la Lotte du poëme, car l'amour de Gœthe pour elle était connu. Aussi, écrivitil à Gœthe,après avoir reçu le livre, une lettre pleine de reproches, dont un fragment trouvé dans les papiers de celuici est ajouté à nos documents (n° 106).
Gœthe, l'ami, ne méconnut pas la gravité de ces reproches. 11 avait publiquement glorifié une femme nommée Lotte. Il l'avait peinte dans un poème où la réalité et la fiction se confondent et qui porte dans toutes ses parties, inventées ou réelles , les vives couleurs d'une lutte réelle entre le désir et la résignation. Convaincu de sa feute, il ne
put répondre à <$â reproches qcre'par des i^ffires'temelltetôf (voir les n ot 107 et 109), implorant son p&rdo». Efrpour^ tant enivré pair la gloire qui te surprenait, car l'Atteinagne entière se trouvait déjà pleine d'une admiration passionnée pour Werther, il redisait à l'ami le concert de louange* q«i> retentissaient de tous les côtés en son honneur.
La lettre n* 107 tâche de calmer le cœur des armig : c Mes bien-aimés, quand le dépit tous prend, pense* don* que l'ancien ami, votre Gœthe, se renouvellant sans cesse, est maintenant plus que jamais le vôtre. » Confiant en \env inttérét à son triomphe, il veut les consoler dans la lettre n* 109, où il est écrit : a Si vous pouviez sentir la millième partie de ce qu'est Werther à mille cœurs, vous* ne regretteriez pas votre participation à sa composition. » Il adresse particulièrement à Kestner ces paroles de consolation- : a Si je vis encore, c'est à toi que je le dois, par conséquent tu n'es pas Albert, donc...» Il promit dans cette même lettre, pour calmer les amis , d'effacer dans un an , a de la manière la plus aimable et la plus tendre, tout ce qui pouvait être faussement interprêté par le public. Mais il n'a pas rempli entièrement cette promesse, faite dans un premier mouvement ; sauf quelques changements dans lesr éditions suivantes de Werther. Les deux amis, d'après les documents n M 121 et 122, revinrent plus tard sur ce sujet» Mais des changements essentiels paraissaient impossibles, à mesure que lepoëme, saisissant tous les esprits, était de* venu la propriété d'abord de la nation allemande , ensuite des autres nations. Chaque pensée de. ce roman était doré-' navant une propriété publique , que l'auteur lui-même fte pouvait plus reprendre. Kestner dort l'avoir reconnu et s'être rassuré d'autant ptas, quel le secret di»ronià« ftithmi*
tôt suffisamment éclairci dans le vaste cercle de ses amis et connaissances , et que son caractère et celui de sa femme les protégeaient contre toute interprétation erronée.
La belle intimité des amis en général et particulièrement la position pleine de dignité et de bienveillance de Kestner vis-à-vis de Gœthe, se sont révélées d'une manière frappante , par la solution du malentendu produit par la faute de Goethe. Son indiscrétion aurait été impardonnable s'il en avait pu prévoir la gravité et les effets sur les amis. Mais il ignorait complètement les exigences mesquines de la vie ordinaire et les égards dus aux amis. Loin de s'en inquiéter, il supposa avec la plus grande naïveté — dans les lettres n°* 97-J00, qui contiennent des indications plus ou moins obscures de la publication prochaine , et dans les n°* 104 et 105, qui accompagnèrent les exemplaires du roman — que ses correspondants en seraient également enchantés. La lettre n° 98 seule fait mention de la possibilité de les avoir heurtés et il les met en garde en plaisantant. Kestner, profondément chagriné et inquiet d'abord à cause d'un préjudice possible pour lui et sa femme, blâme Gœthe avec une franchise énergique, mais sans amertume (n° 106). Ses lettres intimes à M. de Hennings (n 0§ 108 et 109), permettent de voir le fond de son cœur, et prouvent la douceur et l'indulgence avec lesquelles il jugeait, excusait et pardonnait dans son intérieur la conduite du poète. Ces lettres, qui renferment en même temps d'intéressants renseignements sur les rapports des époux avec Gœthe et son roman, n'ont pas besoin de commentaires.
C'est ainsi que dès l'origine le malentendu fut expliqué, sans interrompre la bienveillance mutuelle. La correspondance accoutumée entre Gœthe et Kestner continua jusqu'à
la mort de celui-ci, le 24 mai 1800. La dernière lettre conservée de Goethe à Kestner, n° 137, porte la date du 46 juillet 1798. Il est probable que quelques autres lettres ont été égarées par suite de l'infirmité de Kestner, durant les dernières années de sa vie. Cet état précaire de sa santé et les nombreuses affaires de sa fonction restreignaient, dans les dernières années, la correspondance de Kestner; et Gœtbe le lui reprocha amicalement dans diverses lettres.
Nous aurions désiré ajouter à nos communications les lettres de Kestner à Gœthe, citées dans plusieurs lettres de celui-ci. Mais feu M. de Muller, conseiller intime à Weimar, exécuteur testamentaire de Gœthe , ne les a pas retrouvées, probablement parce que Gœthe les avait détruites avec une quantité d'autres correspondances de vieille date. Mais il a eu la complaisance de nous communiquer la copie d'une lettre que Lotte avait écrite à Gœthe, de Wetzkr, où elle s'était retirée en 1803 pour quelque temps, par suite de l'occupation française du Hanovre; en outre, la copie de plusieurs lettres écrites par elle à Gœthe , durant sa visite chez sa sœur à Weimar, en l'an 1816. Ces lettres et quelques-unes de Gœthe à Lotte et à un fils de celle-ci, ne rentrent pas dans le cadre de nos communications. Nous croyons devoir citer les lignes suivantes d'une lettre de Gœthe , sous la date du 23 novembre 1803, parce qu'elles expriment des souvenirs de sa jeunesse en des termes paréos à ceux qui se trouvent dans Vérité et Poésie. Les voici : c J'aime à me remettre à côté de vous, près de la belle rivière de la Lahn, et je regrette en même temps qu'une dure nécessité vous y ramène. Heureusement votre lettre, qui manifeste de nouveau et vivement votre esprit actif, me console. »
LETTRES DE GŒTHE
HT