LA SŒUR DE GOETHE A KESTNER
Vendredi le 4 décembre 1772.
Je viens de recevoir votre lettre, cher ami, les deux exemplairesdemandés arriveront prochainement. Écrivezmoi seulement si vous désirez que je les envoie de la même manière que l'autre exemplaire, et si la poste s'en charge. — Adieu.
Mon frère nous a écrit; il ne songe pas encore à revenir.
GOETHE A KESTNER
Reçu à Wetzlar le 8 décembre 72 et datée du 6.
Je sois encore à Darms adt et tel que j'étais toujours. Que Dieu vous bénisse, et que tout amour et toute bonne vofarté soient avec vous sur la terre. Le séjour d'ici m'a fait beaucoup de bien, mais en somme il n'y aura pas d'amélioration» Fiai voltmtas* J'ai vu par votre lettre que vous êtes heureux et que vous n'avez point d'envie de vous brûler la cervelle. Ce qui est du reste impossible chez quiconque mente les trois marches en pierre qui conduisent à la maison de M. le bailli Buff. Qu'il plaise à Dieu de nous conserver ce bonheur, m sœcula sœculorum. Le peu deçà» que fait Lotte de mes loyales intentions à ne pas- lui écries des lettues m'a fâché un peu, c'est-à-dire beaucoup, mats se&lem«a4< peu de. temps, comme je me fâche d'habitude de toute* ses petites méchancetés : ce dont la petite Dorothée Braadt* à qui Dieu veuille accorder bientôt un bon mari, m'a raillé plus d'une fois.
Les gens d'ici vous veulent tous du bien. Adieu. Ne cessez pas tant que vous m'aimez de vous souvenir de moi, et ne me refusez pas un peu de papier et quelque griffonnage que vous devez pourtant souvent dépenser pour les malheureux défauts de l'Empire»
Adressez dorénavant, mon cher ami, vos lettres à Francfort. $
GOETHE A KESTNER
Reçu à Wetilar le 13 décembre 4772.
C'est charmant, j'allais demander si la petite Léonore y est lorsque votre lettre est venue me l'annoncer. Oh! si j'y étais, je critiquerais vos causeries et je rendrais la vie dure à Schneider; je crois que j'aimerais cette demoiselle plus que Lotte* D'après le portrait, c'est une charmante fille, de beaucoup mieux que Lotte ; au moins autant. Et moi, je suis libre et j'ai besoin d'aimer. Je dois tâcher d'y aller; mais cela ne vaudrait encore rien.
Me voilà de retour à Francfort, j'aide nouveaux projets et caprices que je n'aurais pas si j'avais un amour au cœur. Adieu; écrivez-moi bientôt. Voici trois exemplaires del'tf* chitecture; remettez les autres à de bonnes gens, i M. Schneider, par exemple, et dites-lui bien des choses de ma part.
GCETHE A KESTNER.
Reçu à Wetzlar le 16 décembre 72.
Hier au soir, cher Kestner, je me suis entretenu une heure pendant le crépuscule avec vous et Lotte. Bientôt il fit nuit, je voulus sortir. Sur cela, en tâtonnant par la porte, je me tournai trop à droite et j'y touchai du papier, c'était la silhouette de Lotte. Ce fut une agréable sensation. Je lui dis bonsoir en sortant. Je me rappelle à l'instant qu'elle doit m'envoyer l'objet en question. Mon cher Kestner, ayez soin qu'elle vous le donne, mettez-le bien dans une boîte. Qu'elle coupe un patron qui en indique la grandeur, ne lui laissez pas de repos, je ne vous écrirai pas un mot avant d'avoir reçu le peigne. Car nous sommes de pauvres hommes matériels. Je désire de nouveau avoir quelque chose d'elle, tenir dans mes mains quelque chose à elle, une marque matérielle par laquelle les biens spirituels indivisibles de la grâce, etc.. ainsi qu'on dit dans le catéchisme.
Votre lettre me fait beaucoup de plaisir, cher Kestner. Envoyez-moi une silhouette de Léonore en grand. Je l'aime beaucoup. Ne me gâtez pas cette jeune personne. Depuis mon retour de Darmstadt, je suis d'assez bonne hu-
meur et je travaille courageusement. C'est une œuvre étrange comme toujours; qu'il en sorte ce qui pourra!
N. B. Nous cesserons tous à la fin de l'année de rédiger la Gazette. Je travaillerai alors d'autant plus. Répandez cette nouvelle parmi tous ceux qui prennent de l'intérêt à nous.
Dites à Lotte qu'il m'est égal qu'elle aime, hors vous, quelqu'un plus que moi ; le second ou le vingtième, c'est la même chose. Le premier a toujours quatre-vingt-dixneuf parts du total, et c'est alors assez indifférent que quelqu'un en ait pour lui seul le centième ou qu'il le partage avec vingt autres. Mon affection pour elle a été toujours désintéressée.
Beaucoup de compliments à Caroline. Je n'ai pas vu Klinker ; mais j'en ai entendu dire plus de bien que n'en dit le critique de Francfort. Vos lettres ne risquent pas d'être brûlées. J'y ai déjà songé. Mais elles ne vous reviendront pas non plus. Je vous les léguerai quand je mourrai.
Mes compliments à Lotte quand elle aura un beau moment. Je suis votre bien affectionné
Goethe.
L'exemplaire de la Lettre sur V homme coûte 30 kr.
GCETHE A RESTNER.
Cher Kestner, j'ai reçu votre lettre au moment où je cachetais un paquet que vous aurez demain par les messageries. C'est ce qu'on appelle de l'étamine, connu aussi sous le nom de matelot; c'est destiné à des gilets et pantalons, pour mes deux petits garçons. Remettez-leur ce cadeau la veille de Noël. Placez à côté du cadeau une bougie, et embrassez-les de ma part, et aussi Lotte, cet ange! Adieu, cher Kestner. Votre lettre m'a causé une joie céleste. J'en ai aussi reçu aujourd'hui une de Versailles , du frère Lersen. Saluez tout le monde de ma part et gardez-moi votre affection. Adieu.
IÉ
GCETHE A KESTNER.
Arrivé à Wetiltr le S6 décembre 72.
Le matin de Noël. Il fait encore nuit, cher Kestner ; je me suis levé pour allumer ma lumière et écrire. Cela me rappelle des souvenirs agréables d'un temps passé. Je me guis fait foire du café en l'honneur du jour de fête, et je yeux vous écrire jusqu'à ce qu'il fasse jour. Le gardien de la tour a déjà joué son air â ; il m'a réveillé. Jésus- Christ soit loué. J'aime beaucoup cette saison et les cantiques qu'on chante. Le froid survenu me rend parfaitement content. Ma journée d'hier a été excellente ; je craignais pour celle d'aujourd'hui, mais elle est aussi bien commencée, et je n'ai aucune appréhension pour sa fin. J'avais déjà promis hier, dans la nuit, à mes deux chères silhouettes, de vous écrire. Elles voltigent autour de mon lit comme deux anges du bon Dieu. J'avais attaché, aussitôt après mon arrivée, la silhouette de Lotte. Pendant mon séjour
1 Aux grandes fêtes telles que Noël, Pâques, la Pentecôte , les gardiens des tours jouent, de grand matin, sur une espèce de flageolet, des cantiques ou mélodies religieuses.
Noto du Traducteur.
à Darmstadt, on a placé mon lit dans cette chambre et voilà que le portrait de Lotte se trouve au-dessus de ma tête. Cela m'a fait beaucoup de plaisir. La petite Léonore oc- ' cape maintenant l'autre côté. Je vous remercie , cher Kestner, pour ce charmant portrait, il s'accorde beaucoup plus avec ce que vous m'avez écrit d'elle que tout ce que je m'étais imaginé. Ainsi, ce que nous devinons, imaginons et prophétisons, ne vaut pas grand chose. Le gardien de la tour s'est tourné encore de mon côté, et le vent du nord m'apporte sa mélodie comme s'il jouait devant ma fenêtre. Hier, mon cher Kestner, j'ai été avec plusieurs braves garçons à la campagne. Notre gaieté a été bruyante : des cris et des rires depuis le commencement jusqu'à la fin. Ordinairement ce n'est pas de bon augure pour l'heure prochaine; mais y a-t-il quelque chose que les saints dieux ne puissent pas accorder s'il leur plaît ! Ils m'ont donné une joyeuse soirée : je n'avais pas bu de vin, mon œil était sans trouble pour jouir delà nature. La soirée était belle: lorsque nous rentrâmes, la nuit survint. Il faut que je te dise que mon âme se rejouit toujours quand le soleil a disparu depuis longtemps, la nuit occupant l'horizon entier, de l'orient jusqu'au nord et au sud, et qu'un cercle demi-obscur seulement luit du côté de l'occident. La plaine offre un spectacle magnifique. Quand j'étais plus jeune et plus ardent, j'ai regardé souvent, pendant mes excursions, ce crépuscule durant des heures entières. Je me suis arrêté sur le pont. La ville sombre des deux côtés, l'horizon brillant silencieusement, le reflet dans le fleuve ont produit sur mon âme une impression délicieuse que j'ai retenue avec amour. Je courus chez les Gerock, et demandai un crayon et du papier et je dessinai à ma grande joie le tableau entier
i chaud qu'il se représentait dans mon âme. Tous partagèrent ma joie sur ce que j'avais fait, et leur approbation me rassura. Je leur proposai déjouer aux dés mou dessin; ils ne voulurent pas et me demandèrent de l'envoyer à Merck. Il est maintenant suspendu au mur de ma chambre et me fait aujourd'hui autant de plaisir qu'hier. Nous avions passé ensemble une belle soirée comme des hommes auxquels le bonheur vient de faire un grand cadeau* et je m'endormis en remerciant les saints dans le ciel pour la joie d'enfants qu'ils ont voulu nous accorder pour la nuit de Noël. En traversant le marché et en voyant cette quantité de lumières et de jouets, je pensai à vous et à mes petits garçons ; je vous vis comme un messager du ciel, portant l'évangile bleu, entrer dans ce moment chez eux et je songeais combien ce livre ouvert les réjouirait Si j'avais pu être chez vous, j'aurais allumé en l'honneur de la fête de grosses bougies, de sorte qu'un reflet de la magnificence céleste aurait brillé autour de leurs petites tètes. Les gardiens des portes de la ville reviennent de chez le bourgmestre et font résonner leur clés. Le premier gris du jour éclaire le sommet de la maison du voisin, et les cloches appellent la commune chrétienne. Je suis trèsheureux dans ma chambre , que je n'ai pas depuis longtemps aimé autant qu'à présent. Elle est décorée des images les plus heureuses , qui me disent gracieusement bonjour : sept têtes d'après Raphaël , inspirées par l'esprit le plus vivant. J'en ai copié une et j'en suis content, mais pas trop. Mais mes chères demoiselles ! Lotte et la petite Léonore y sont aussi. Dites à celle-ci que je désire venir lui baiser les mains autant que le monsieur qui écrit des lettres si tendres. C'est un monsieur bien
désag r é able. Je voudras Aftbtar de fcillets doux pareils ht couverture du lit de ma fille -et elle dormirait wàsà tasi*qmllement là-dessous qu'un enfant. Ma sœur^n a ri de tottt son cœur : elle a eu dans sa jeunesse des choses pareHta. Gela doit répugner comme un œuf gâté à une jeune 'personne de bons sentiments. J'ai échangé le peigne contre on autre ; la couleur et la façon ne sont pas aussi belles que celles du premier, mais j'espère qu'il servira mieux. Lotte a une petite tête ; mais qu'elle tête !
Le jour arrive puissamment. Si le bonheur avance aussi rapidement, nous aurons bientôt une noce. Il me faut encore écrire une page; avant de l'avoir écrite, je fais semblant de ne pas voir le jour.
Saluez de ma part Eielmannsegge. Qu'il me garde son affection.
Le gaillard à Giessen, qui s'occupe de nous comme la bonne mère de l'Évangile s'occupe du denier perdu, et qui recherche et demande partout après nous et dont le nom ne devait pas tacher une lettre ou il y a votre nom et celui de Lotte, ce gaillard-là se fâche parce que nous ne faisons pas attention à lui, et il cherche à nous taquiner afin que nous songions à lui. Il a écrit pour demander mon livre sur l'architecture ; on reconnaissait à son empressement que cela convenait à ses dents. Il s'est aussi pressé de brocher, dans le Journal de Francfort, une critique dont on m'a parlé. Comme un véritable âne, il mange les chardons qui poussent autour de mon jardin, il ronge la haie qui protège le jardin contre des bêtes pareilles, et comme s'il voulait annoncer au maître qui est dans le bosquet qu'il 7 est aussi.
Adieu, il fait grand jour. Que Dieu soit avec vous comme
je le soit. Le journée est solennellement commencée. Malheureusement je suis forcé de gâter les [beaux moments en rédigeant des critiques; mais je le fais de bon cœur, car c'est pour la dernière feuille.
Adieu et songe* à moi, à cet être étrange entre l'homme riche et le pauvre Lazare.
Saluez de ma part tous mes amis et donnez-moi de vos nouvelles.