‹ Maximes et réflexionsChapitre 37 sur 37 · EXTRAIT D'UNE LETTRE DE KESTNER · texte numérisé non relu

EXTRAIT D'UNE LETTRE DE KESTNER

A SON AKOTN GOUVERNEUR.

Wetilar, vers la fin de 1767, ou au commencement de 1768.

Je fréquente ici une des meilleures maisons de

la ville. Elle est reconnue pour telle par la noblesse et par d'autres personnes, enfin par quiconque n'est pas esclave de la vanité. Celui qui connaît intimement cette maison en est enchanté. Un brave père, gai vieillard, encore vigoureux, grâce à la tempérance et une bonne constitution, complaisant pour tout le monde et honnête, plein de bienveillance envers les autres, quoiqu'un peu rude (en comparaison avec le personnage suivant). La mère — je ne sais par où commencer l'énumération de ses qualités — un seul mot peut la peindre : c'est la meilleure des épouses, des mères et des amies. Arrivée à l'âge de quarante ans, elle ne manque pas d'agréments; mais elle les ignore ou semble du moins les ignorer. Son beau et doux cœur est bienveillant, complaisant et tendre. Elle a de l'intelligence, de la véritable sagesse et un esprit agréable.

Pie jpjfat à ces qualités un caractère modeste, vertueux, religieux, etc. ; elle est vénérée par tout le monde et tendrement aimée par ses enfants. Ceux-ci sont sa principale occupation et absorbent toute son attention; elle est leur plus précieux bien. Quand elle sort, les grands et les petits sont contrariés et mécontents; et quand elle rentre ce sont des cris de joie, des embrassements, des baisers, des questions sans fin, où elle a été si longtemps, des rapports sur ce qui s'est passé pendant son absence, etc. Les enfants sont plus sensibles à ses avertissements que d'autres ne le sont aux coups. Je quitte avec peine ce portrait pour passer aux enfants. Il y a deux grandes filles, l'une âgée de dix-huit ans, l'autre de seize ans. Elles sont, comme tous les enfants, dignes de leur mère. Ils ont tous les cheveux blonds et les yeux bleus; les petits pourraient poser pour un groupe d'amour. L'aînée est assez régulièrement belle, calme, silencieuse, d'un tempérament doux, etc. La beauté de la seconde, jugée d'après les règles, est moins parfaite ; néanmoins elle est plus charmante et plus gracieuse. Elle a le cœur sensible et sympathique. Son corps (ainsi que celui de tous ses frères et sœurs), est délicat, et son âme ne Test pas moins. Elle est pleine de pitié pour tous les malheureux, complaisante et toujours prête à rendre service à tout le monde; elle est impressionnable et se réconcilie rapidement, quand elle croit avoir ofiensé quelqu'un ; elle est bienfaisante, aimable et polie, enchaulée quand un bonheur arrive à quelqu'un, et pas du tout envieuse et jalouse (défaut ordinaire chez les jeunes et les vieilles femmes). En outre, elle a un caractère éveillé, une âme vive, une intelligence prompte, et elle se distingue par sa présence d'esprit. Elle est gaie, toujours

contente et elle communique, par sa conversation, ses saillies, et par une certaine bonne humeur, sa gaieté à tout son entourage. Elle est la joie de ses parents. Quand elle aperçoit dans sa famille une figure sombre, elle se presse de l'égayer. Tout le monde l'aime et elle ne manque pas d'adorateurs, dans le nombre desquels se trouvent, ce qui est curieux, des sots et des spirituels, des hommes sérieux et des étourdis. Elle est sage, pieuse et travailleuse, habile en tous les travaux de femmes, surtout docile

Ici se termine la correspondance de Goethe. L'édition allemande contient encore quatre lettres de Kestner (n M 139, 140, 141 et 142), adressées la première à son ancien gouverneur, et les trois autres & M. de Hennings. Ces lettres remontent à une époque où leur auteur ne connaissait pas encore Gœthe, et elles n'offrent pas d'intérêt pour le lecteur français, ' à l'exception de quelques passages qui se rapportent à Lotte, sa fiancée, passages donnés en extrait dans la lettre qui précède.

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CORRESPONDANCE DE GOETHE ET DE KESTNER Traduite par M. L. POLE Y (1).

Werther est un des livres qui ont eu le plus d'influence et qui ont le plus excité la curiosité publique en tout pays. On en sait maintenant l'histoire, et Ton démêle la double part de vérité et d'invention dont il se compose, presque aussi bien que l'auteur lui-même. Il est vrai que c'est par l'auteur qu'on le sait et de plus par ceux des principaux intéressés qu'il y a t'ait entrer tout vifs. Ils se sont plaints, ils ont réclamé, on a leurs lettres; l'auteur seul n'aurait pas tout dit : « Préparé à tout ce que l'on pourrait alléguer contre Werther, a dit Goethe en ses Mémoires, je ne me fâchai pas de toutes les contradictions; mais je n'avais pas pensé qu'une souffrance insupportable me serait réservée par des âmes bienveillantes et sympathiques : car au lieu

(1) A la librairie de Glaeser, rue Jacob, 9. — M. Poley, anciennement attaché à la légation de Prusse, qui appartient à l'Allemagne par la langue et à la France par un long séjour, a traduit cette Correspondance comme il est à souhaiter qu'on fasse toujours pour ces sortes d'ouvrages : ce qui importe en effet, c'est bien moins d'éviter quelques incorrections de style que de conserver la parfaite exactitude et le caractère de l'original : et c'est à quoi M. Poley a réussi.

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de me dire d'abord sur mon petit livre quelque chose de non désobligeant, on voulait savoir avant tout ce qu'il y avait de réel dans les faits; ce que je ne me souciais pas du tout de dire, et je m'en expliquai hautement d'une manière très-peu aimable : car pour répondre à cette question, il m'aurait fallu remettre en pièces l'opuscule auquel j'avais sî longtemps pensé pour donner à ses nombreux éléments une unité poétique, et j'aurais dû en «détruire la forme de telle sorte que -les véritables éléments constitutifs eux-mêmes, là où ils n'auraient pas été complètement anéantis, • eussent été au moins défaits et dissous. » — Il se compare encore à l'artiste grec qui composa sa Vénus de traits divers empruntés à diverses beautés; et c'est ainsi qu'il a fait dans Werther, dit-il, tout en y laissant à sa Charlotte le caractère dominant du principal modèle. Quant à nous, aujourd'hui, qui venons de lire la Correspondance de Goethe avec la vraie Charlotte et avec Kestner son *êpoux, et qui avons en même temps relu Werther, il nous semble (pour emprunter aussi une image à la Grèce) que nous pourrions dessiner la ligne sinueuse qui. unit l'épaule d'ivoire de Pélops au reste du corps vivant, c'est-à-dire séparer les parties artificielles et factices d'avec celles qui étaient là vérité même. Nous serions étonné si de ce simple exposé il ne ressortait pas pour tous une leçon d'art et de goût. Essayons un peu.

Gœthe, âgé de vingt-trois ans, dans la plénitude et le vague d'un génie qui est à la veille de produire, mais qui hésite encore, le front chargé de nuages et de pensées qui vont en tous sens, le cœur gonflé de sentiments et ne sachant qu'en faire (sera-ce une j>assk>n? sera-ce un poôme?), Gœthe docteur en droit, beau, noble, aimable, après de fortes et libres études commencées à Leipzig, continuées à Strasbourg, et ayant su résister dans cette dernière ville à l'attraction vers la France,

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est rappelé à Francfort sa cité natale, et de là il est envoyé par son père à Wetzlar en Hesse pour se perfectionner dans le droit et y étudier la procédure du tribunal de l'Empire; mais en réalité, et sans négliger absolument cette application secondaire, il est surtout occupé de lire Homère, Shakspeare, ou de se porter vers tout autre sujet « selon qae son imagination et son cœur le lui inspireront, »

Et en effet, dans cette période d'entreprise encore confuse et de méditation ardente où il se trouvait, il s'était dit, pour un temps, de s'affranchir par l'esprit de tout élément et ascendant étranger, de donner un libre cours à sa faculté intérieure, à ses impulsions et à ses impressions, de se laisser faire naïvement à tous les êtres de la nature, à commencer par l'homme, et d'entrer par là dans une sorte d'harmonie et d'intimité avec tout ce qui vit. En parlant de Gœthe, il faut nous défaire de queiques-nnes de nos idées françaises par trop simples, et consentir à nous mettre avec lui dans cet état, pour ainsi dire, d'enthousiasme prémédité, qui ressemble un peu dans l'ordre de la poésie à ce que Descartes a fait dans la sphère philosophique. La préméditation, d'ailleurs, n'était pas aussi nette pour lui dans le moment même qu'elle lui a paru depuis et qu'il nous l'a exprimé lorsqu'il y est revenu avec la supériorité du critique contemplateur dans ses .Mémoires. Quoi qu'il en soit, il se fit Werther, ou, si vous aimez mieux, il se laissa être Werther pendant quelques saisons, sans l'êtreau fond véritablement. Ce n'était qu'une forme de la vie, la forme la plus exaltée et la plus fougueusement expaaasive qu'il avaità traverser avant d'arriver à l'équilibre définitif et à cette activité sereine qui comprendra tout.

Goûthe était donc à Wetzlar dans l'été de 4 772. Après les premiers ennuis -de l'installation et un premier coup

d'œil peu favorable donné à la ville, il cherche à se distraire par des promenades solitaires dans la charmante vallée de la Lahn ; il emporte avec lui son Homère, VOdyssée qu'il lisait beaucoup alors, tout occupé de revenir à la nature,, et il croit voir des tableaux approchants et des idylles dans ce qu'il observe à chaque pas. Les premières lettres de son Werther expriment cette disposition enivrée et enchantée avec un feu, une vie, un débordement d'expression que rien n'égale et que lui-même, vieilli, se reconnaissait impuissant à ressaisir : « En vérité, disait-il en écrivant ses Mémoires, le poète invoquerait vainement aujourd'hui une imagination presque éteinte; vainement il lui demanderait de décrire en vives couleurs ces relations charmantes qui autrefois lui firent de la vallée qu'arrose la Lahn un séjour si cher. Mais, par bonheur, un Génie ami a depuis longtemps pris ce soin, et l'a excité, dans toute la force de la jeunesse, à fixer un passé tout récent, à le retracer et à le livrer hardiment au public dans le moment opportun : chacun devine qu'il s'agit ici de Werther. » Observation bien juste et sentie! il est des fruits (et ce sont ceux de l'imagination et de la fleur de l'âme), qui ne se cueillent bien qu'à l'heure unique et désirée. Attendez, laissez passer la saison, allez vous figurer qu'ainsi, selon le vieux précepte, vous les laisserez mieux mûrir et que vous saurez les perfectionner en les retardant : erreur et oubli de la fuite rapide des Heures, de ces Heures qui s'appellent aussi les Grâces î Vous aurez peut-être d'autres fruits, mais vous n'aurez plus les mêmes, et si ce sont ceux d'autrefois que vous voulez après coup cueillir, ils n'auront jamais plus pour vous ni pour d'autres leur duvet, leur saveur et leur parfum.

Werther est le livre et le poème de sa saison. L'auteur d'abord place exactement son héros dans la dispo-

sition où il était lui-même. Werther est artiste; au milieu de toutes ses expansions et ses abandons, il a souci de son talent : en face de cette belle vallée, par une matinée du printemps, il ne songe pas seulement à en jouir, il songe à en tirer quelque parti comme peintre, et, s'il reste inactif, il a du regret :

« Je suis si heureux, mon ami, dit-ii (1), si abimé dans le sentiment de ma tranquille existence que mon talent en souffre. Je ne pourrais pas dessiner un trait, et cependant je ne Tus jamais plus grand peintre. Quand les Tapeurs de la vallée s'élèvent devant moi, qu'au-dessus de ma tête le soleil lance d'aplomb ses feux sur l'impénétrable voûte de l'obscure forêt, et que seulement quelques rayons épars se glissent au fond du sanctuaire; que couché sur la terre dans les hautes herbes, près d'un ruisseau, je découvre dans l'épaisseur du gazon mille petites plantes inconnues; que mon cœur sent de plus près l'existence de ce petit monde qui fourmille parmi les herbes, de cette multitude innombrable de vermisseaux et d'insectes de toutes les formes, que je sens la -présence du Tout-Puissant qui nous a créés à son image, et le souffle du Tout-Aimant qui nous porte et nous soutient flottants sur une mer d'éternelles délices; mon ami, quand le monde infini commence ainsi à poindre devant mes yeux et que je réfléchis le ciel dans mon cœur comme l'image d'une bien- aimée, alors je soupire et m'écrie en moi-même : « Ah ! si tu pouvais exprimer ce que tu éprouves 1 si tu pouvais exhaler et fixer sur le papier cette vie qui coule en toi avec tant d'abondance et de chaleur, en sorte que le papier devienne le miroir de ton âme, comme ton âme est le miroir d'un Dieu infini !... » Mon ami... Mais je sens que je succombe sous la puissance et la majesté de ces apparitions. »

On a entendu la plainte profonde du talent; et lorsque ce talent réussit à se faire jour et à trouver des sujets tout préparés qui se détachent au milieu de ces exubérantes images, l'ivresse est complète, et il semble qu'il ne manque rien à la jouissance du promeneur. Lire Homère, s'asseoir sous les tilleuls d'une cour d'auberge rurale, y dessiner le pêle-mêle d'un devant de

(l) Je me sers, pour ces citations de Werther, de la traduction de M. P. Leroux.

grange ei l'enfant de quatre ans qui, pendant que h mère est absente, tient entre ses jambes son petit frère âgé de six mois, qu'il appuie doucement contre sa poitrine, — voilà une journée délicieuse : c Et an bout d'une heure je me trouvai avoir fait un dessin bien composé, vraiment intéressant, sans y avoir rien mis du mien. Cela me confirme dans ma résolution de m'en tenir désormais uniquement à la nature : elle seule est d'une richesse inépuisable: elle seule fait les grands artistes. » Ce que Werther dit là de la peinture, il l'entend également de la poésie : c II ne s'agit que de reconnaître le beau et d'oser l'exprimer : c'est, à la vérité, demander beaucoup en peu de mots. » Et il cite en exemple une rencontre qu'il a faite, le jeune garçon de ferme amoureux de la fermière veuve, et amoureux tendre, timide, passionné : c II faudrait te répéter ses paroles mot pour mot, si je voulais le peindre la pure inclination, l'amour et la fidélité de cet homme. Il faudrait posséder le talent du plus grand poète pour rendre l'expression de ses gestes, l'harmonie de sa voix et le feu de ses regards. Non, aucun langage ne représenterait la tendresse qui animait ses yeux et son maintien; je ne ferais rien que de gauche et de lourd. » Dans toutes ces premières pages de Werther, on se sent dans le vrai, on est avec Gœthe tel qu'il était alors; et toute la première partie de la relation avec Charlotte ou Lotte (comme elle s'appelle familièrement) produit le même effet.

Gœthe, après quelque temps de séjour à Wetzlar, avait fait connaissance avec la famille de monsieur Buff, bailli de l'Ordre allemand, et il avait été frappé tout d'abord de la beauté, de la dignité virginale, de l'esprit de sa fille Lotte, âgée de près de vingt ans, qui, sans être l'aînée de la maison, servait de mère depuis près de deux ans à ses frères et sœurs, et n'en était pas moins

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aimable dan* la société, oii elle déplbyait une gaieté vive et naturelle. Ce fut le 9 juin 1772 qu'il la rencontra pour la première fois à un bal champêtre à Wolpertshausen; et peu auparavant, tout près de là, au village de Gaubenheim, il avait fait la connaissance de Kestner, sans savoir sa liaison avec Charlotte. Les circonstances de lia rencontre dît bal, telles qu'elles sont consacrées dans Werther ', ne diffèrent du vrai que par de légères variantes. Ainsi 1 te village de Gaubenheim est devenu Waklheim. Il n'est pas exact que durant le bal, entendant prononcer le nom d' Albert, c'est-à-dire de Kestner, . Gœthe ait demandé qui il était, et que Charlotte ait répondu : « Pourquoi vous le cacherais-je? c'est un galant homme'auqwel je suis promise. » Le lien qui unissait alor& Charlotte et Eestner était tout moral et tacite, et Charlotte n'en aurait point parlé ainsi à première vue. Il n'est pas exact non plus que, dans le jeu innocent, improvisé pendant Forage, Charlotte ait donné si lestement des soufflets à ceux qui ne devinaient pas juste; ces soufflets sont un enjolivement et un ressouvenir de quelque autre scène arrivée ailleurs et avec une autre, et ite ne s'accordent point avec le caractère de gaieté sans doute, mais non de fblâtrerie, de la véritable Charlotte.

Comment savons-nous si bien tout cela? C'est que Eestner, l'Albert du roman, a écrit et donné tous les éclaircissements désirables sur Werther! Kestner, né à Hanovre, âgé en !77îdte trente et un ans, résidait depuis cpielques années, en qualité de secrétaire d'ambassade, à Wetzlar; il y avait été introduit de bonne heure dans la famille dte monsieur Buff, et il avait contracté avec Charlotte urr de ces liens de cœur purs, respectueux, patients, qu# le mariage devait couronner. Il y devint Fami de Gœthe; qu'il eut le mérite d'apprécier du premier jour à sa valeur; et ce qui est vrai encore, c'est

que pendant toute cette belle saison de 4772, Gœthe, accueilli par lui, adopté par Charlotte et par toute la famille, mena une vie d'exaltation, de tendresse, d'intelligence passionnée par le sentiment, d'amour naissant et confus, d'amitié encore inviolable, une vie d'idylle et de paradis terrestre impossible à prolonger sans péril, mais délicieuse une fois à saisir. Il eut, en un mot, une saison morale toute poétique et divine, quatre mois célestes et fugitifs qui suffisent à illuminer tout un passé. Voilà ce qu'il a peint admirablement dans son Werther, ce qui en fait Pâme, et qui en reste vrai pour nous encore, à travers toutes les vicissitudes de la mode et des genres.

L'orage toutefois était imminent et s'amassait en lui, un orage qui n'éclata point. L'idylle resta pure. Gœthe, sage et fort jusque dans ses oublis, s'éloigna à temps. Il avait fait la connaissance de Charlotte le 9 juin 4772, et il partit brusquement de Wetzlar le M septembre. Sauf une courte visite de trois jours qu'il revint y faire du 6 au 1 novembre de cette même année, il ne revit plus Charlotte que bien tard, lorsqu'il avait soixantedix ans, et elle plus de soixante, et qu'elle était la respectable mère de douze enfants.

Gœthe ne songea point à faire tout aussitôt un roman et un livre de cette liaison qui n'avait rien pour lui d'une aventure. Ses Mémoires sont un peu vagues sur ce point et ne suivent pas les événements d'assez près. On y voit qu'il fit, au printemps de l'année suivante probablement (car les dates précises n'y sont point marquées), un .voyage près de Coblentz pour s'y distraire, et qu'il y devint légèrement amoureux d'une des filles de madame de La Roche : « Rien n'est plus agréable, dit-il à ce sujet, que de sentir une nouvelle passion s'élever en nous lorsque la flamme dont on brûlait auparavant n'est pas tout à fait éteinte : ainsi à l'heure où

le soleil se couche, nous voyons avec plaisir l'astre des nuits se lever du côté opposé de l'horizon : on jouit alors du double éclat des deux flambeaux célestes. » Cela nous apprend du moins que l'amour qu'il pouvait avoir gardé pour Charlotte n'avait rien de furieux ni d'égaré.

Les lettres qu'on a de Gœthe, adressées à Kestner pendant les mois qui suivent l'instant de la séparation, nous le prouvent aussi, tout en nous donnant assez bien la mesure de cette espèce de culte d'imagination et de tendresse idéale, mystique, pourtant domestique et familière, mêlée de détails du coin du feu. Il a beau souffrir, il ne regrette point l'emploi qu'il a fait de ses derniers mois : non, ce n'est pas un mauvais Génie qui l'a conduit à ce bal où il a fait la connaissance de Lotte : « Non, c'était un bon Génie, s'écrie-t-il, je n'aurais pas voulu passer mes jours à Wetzlar autrement que je ne l'ai fait; et pourtant les Dieux ne m'accordent plus de tels jours, ils savent me punir et me Tantaliser. » A Francfort, où il est revenu vivre près de sa famille, il a dans sa chambre la silhouette de Lotte attachée avec des épingles au mur; il lui dit le bonsoir en se couchant, et le matin, il prend plus volontiers ces épingles-là que d'autres pour s'habiller. Il a (comme dans Werther) le nœud de ruban rose qu'elle portait au sein la première fois qu'il la vit; il est fort question à plusieurs reprises d'une certaine camisole à raies bleues dans laquelle elle est adorable en négligé, et qu'il regretterait de loin de lui voir quitter. Pourtant, dans tout cela rien de sensuel, et quand il dit k Kestner que ce n'est jamais dans le sens humain qu'il la lui a enviée, on le croit. Seulement sa Laure et sa Béatrix ont le costume et le déshabillé d'une idylle des bords du Rhin ; on a quelque peine à s'y faire. Comprenons l'amour vrai sous toutes les formes et dans tous les costumes avec

ce qu'il a de désintéressé. Saint-Preux, cbez Jean- Jacques, n*a-t-il pas dit : t Assis aux pieds de ma bîenai criée, je teillerai du chanvre, et je ne désirerai rien autre chose, aujourd'hui, demain, après-demain, toute la vie. » Goethe, qui cite ce mot du cœur en se l'appliquant, le renouvelle par une légère variante: c Avec vous (Lotte et Kestner), je désirais autrefois de cueillir des groseilles et de secouer des pruniers, demain, aprèsdemain, et durant toute ma vie. »

J'ai dit qu'après les avoir quittés, il ne se mit pas tout aussitôt à écrire Werther. En effet, s'il le médita et le couva dès auparavant, il ne dut. point commencer à l'écrire avant le mois de septembre 4773, c'est-à-dire un an après son départ de Wetzlar, et lorsqu'il eut publié son drame de Goetz. Dans l'intervalle, il s'était passé deux événements. Le jeune Jérusalem, fils d'un théologien connu, et secrétaire de légation, qui se trouvait à Wetzlar en même temps que Gcethe, jeune homme romanesque et lettré, épris d'une passion malheureuse pour la femme d'un de ses collègues, se tua d'un coup de pistolet à la fin d'octobre 4772. Sans être très-lié avec Kestner, c'était précisément à celui-ci qu'il avait emprunté des pistolets sous le prétexte d'un voyage. Gœthe, comme tout le jeune monde allemand d'alors, fut très-frappé de cette mort sinistre, et il s'enquit trèscurieusement des détails auprès de Kestner, qui les lui donna par écrit. C'est alors qu'il conçut l'idée d'identifier bientôt l'histoire de ce Jérusalem avec celle d'un amoureux comme lui-même l'avait été ou aurait pu l'être, et de 'faire du tout un personnage romanesque intéressant, et qui aurait pour le vulgaire le mérite de finir par une catastrophe. Mais l'idée sommeilla en lui environ dix mois avant qu'il la mît en œuvre. Un second événement, qui dut lui donner de l'aiguillon dans l'intervalle, fut le mariage de Kestner avec Charlotte, qui

s'accomplit vers Pâques 1 773 ; non. pas qu'il eût du tout, à cette occasion, l'enviede se brûler la cervelle; il a soin, dans sa Correspondance, de rejeter bien loin une pareille pensée, et je crois fort que c'est sincère. Cependant, il dit dans ses- Mémoires que « la mort de Jérusalem, occasionnée par sa malheureusepassion pourra femmed'un ami, l'éveilla comme d'un songe et lui fit faire avec horreur un retour sur sa propre situation. » Maisv dans ses Mémoires, il entendait ceci d'un commencement de passion plus récente qu'il croyait éprouver pour la fille de madame de La Roche, la même personne qu'il avait vue il y avait peu de temps à Goblentz, et qui venaH d» se.marier à Francfort. L'idée de ces relations fausses et de ces engagements sans issue lui fut donc vivement retracée par la mort de Jérusalem. Quoi qu'il en soit, tout se passa dans le domaine de l'imagination. S il souffrait, il le dissimule bien dans ses lettres à'ulors à Kestner et à Charlotte, qui, tout à fait fiancés, n'attendent que le prochain printemps pour s'épouser. Dans ce qu'il leur écrit durant cet hiver de 4772-1773, qui précède le mariage, il paraît gai, heureux ou du moins libre, et tourmenté da besoin. d'aimer et du vague de la passion plutôt que d'aucune particulière blessure. Il a sur la fête de Noël une lettre à Kestner pleine de joie, de cordialité, de sentiment pittoresque,, et aussi de sentiment de famille :

« Hier (veille de Noël), mon cher Kestner , j'ai été avec plusieurs braves garçons à la campagne ; notre gaieté a été bruyante : de* cri» et des rires depuis le commencement jusqu'à la fin. Ordinairement ce n'est pas de bon augure pour l'heure prochaine ; mais y a-t-il quelque chose que les saints Dieux ne puissent' pas accorder s'il leur plaît! Ils m'ont donné une joyeuse soirée; je n'avais pas bu de vin, mon œil était sans trouble pour jouir de la nature. La soirée était belle ; lorsque nous rentrâmes, la nuit survint. Il faut que je te dise que mon âme se réjouit toujours quand le soleil a disparu depuis longtemps, la nuit occupant l'horizon entier, de l'orient jusqu'au

nord et au sud, et qu'un cercle demi-obscur seulement luit du côté de l'occident ; la plaine offre un spectacle magnifique. Quand j'étais plus jeune et plus ardent, j'ai regardé souvent, pendant mes excursions, ce crépuscule durant des heures entières. Je me suis arrêté sur le pont (l) : la ville sombre des deux côtés, l'horizon brillant silencieusement, le reflet dans le fleuve, ont produit sur mon âme une impression délicieuse que j'ai retenue avec amour. Je courus chex les Gerock, et demandai un crayon et du papier, et je dessinai, à ma grande joie, le tableau entier aussi chaud qu'il se représentait dans mon âme; tous partagèrent ma joie sur ce que j'avais fait, et leur approbation me rassura. Je leur proposai de jouer aux dés mon dessin ; ils ne voulurent pas, et me demandèrent de l'envoyer à Merck. 11 est maintenant suspendu au mur de ma chambre, et me fait aujourd'hui autant de plaisir qu'hier. Nous avions passé ensemble une belle soirée comme des hommes auxquels le bonheur vient de faire un grand cadeau, et je m'endormis en remerciant les Saints dans le ciel pour la joie d'enfants qu'ils ont voulu nous accorder pour la nuit de Noël... »

Telle était sa disposition trois mois après avoir quitté Charlotte, sept semaines après la mort du jeune Jérusalem, et quand il avait déjà en idée le germe de Werther.

Gœthe, on le sait, aimait à patiner; on n'a pas oublié son plus beau portrait de jeunesse, tracé par sa mère même:

h — Mère, vous ne m'avez pas encore vu patiner, et le temps est beau ; venez donc, et comme vous êtes, et tout de suite. — Je mets, disait la mère racontant cela depuis à Bettine, je mets une pelisse fourrée de velours cramoisi qui avait une longue queue et des agrafes d'or, et je monte en voiture avec mes amis. Arrivés au Mein, nous y trouvons mon Gis qui patinait : il volait comme une flèche à travers la foule des patineurs ; ses joues étaient rougies par l'air vif, et ses cheveux châtains tout à fait dépoudrés. Dès qu'il aperçut ma pelisse cramoisie, il s'approcha de la voiture, et me regarda en souriant très-gracieusement. — Eh bien! que veux-tu? lui dis-je. — Mère, vous n'avez pas froid dans la voiture, donnez-moi votre manteau de

(1) On se rappelle le bel endroit de René : « Quand le soir était venu, reprenant le chemin de ma retraite, je m'arrêtais sur les ponts pour voir se coucher le soleil... »> Dans le tableau naturel que nous trace Gœthe, on remarquera, comme différence fondamentale avec Chateaubriand, le sentiment cordial et domestique, la joie d'enfants à cette veillée de Noël.

velours. — Mais tu ne veur pas le mettre, au moins? — Certainement que je Yeux le mettre. — Allons, me voilà ôfant ma bonne pelisse chaude; il la met, jette la queue sur son bras, et s'élance sur la glace comme un fils des Dieux. Ah ! Bettine, si tu l'avais vu ! il n'y a plus rien d'aussi beau, j'en applaudis de bonheur 1 Je le verrai toute ma vie, sortant par une arche du pont et rentrant par l'autre : le vent soulevait derrière lui la queue de la pelisse qu'il avait laissé tomber. •

On a le portrait par la mère; or, voici le glorieux pendant par Gœthe lui-même. N'oublions pas que dans ce temps il lisait continuellement Homère, et qu'il était plein de ces magnifiques images de l'Olympe. On était au mois de février 1 773 ; il écrit à Kestner dans une espèce d'hymne triomphal :

« Nous avons une glace superbe pour patiner en l'honneur du soleil. J'ai exécuté hier des rondes de danse. J'ai encore d'autres sujets de joie que je ne puis pas dire (Ne serait-ce point l'idée de Werther qui déjà remue et qui veut sortir?); ne vous en inquiétez pas. Je suis presque aussi heureux que deux personnes qui s'aiment comme vous; il y a en moi autant d'espérance qu'il y en a chez des amoureux; j'ai même depuis pris plaisir à quelques poésies et. autres choses pareilles. Ma sœur vous salue, mes demoiselles vous saluent, mes Dieux vous saluent, nommément le beau Paris à ma droite et la Vénus d'or de l'autre côté, et Mercure, le messager, qui se réjouit des courriers rapides , et qui attacha hier à mes pieds ses belles et divines semelles d'or, qui le portent avec le souffle du vent à travers la mer stérile et la terre sans limites (1). Et ainsi les personnages chéris du Ciel vous bénissent. »

Admirable élan et salut vraiment divin ! C'est peutêtre ce même jour ou il comparait ses rapides patins aux semelles d'or de Mercure, que sa mère aussi le comparait,

(1) Il se rappelle en cet endroit l'Odyssée, livre I, vers 96-99.

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lui, à un fils des Dieux. Nous reconnaissons là le souffle dea premières et helles parties de Werther, de celles- où l'auteur se répand sympathiquemantpar toatela» nsutwe et voudrait s'en emparer : € Ah f pour tors^ combien de fois j'ai désiré, porté sur les ailes de la grue qui passait sur ma tête, voler au rivage de la mer immeasô, boire la vie à la coupe écumante de l'Infini!... » Ce sera aussi le cri de Renë : « Levez-vous, orages désirés!... » Ce sera celui de Lamartine : € Que ne puis-je porté sur te char de l'Aurore 1 1... » Mais chez ces deux poètes il s'y mêle une temte de sombre ou de mélancolique que n r a pas le Werther du début.

Car on Ta très-justement remarqué, et les lettres de Goethe, écrites (feins le cours de cette inspiration, nous le confirment; ce n'est pas le désespoir, c'est plutôt Fivresse bouillonnante et la joie qui président à la eon*ception de Werther; c'est le génie delà force et de la jeunesse, l'aspiration, douloureuse sans doute, maïs ardente a'vant tout et conquérante , vers l'inconnu et vers l'infini. Tout ce qui est sorti de cette source élevée et débordante y est sincère, et a jailli de Fimagination et de la pensée de Gœthe. Voilà le vrai du livre et son cachet immortel ; le reste, désespoir final, coup de pistolet et suicide, y a été ajouté par lui après coup pour le roman et pour la circonstance : c'est ce qui ressemble le moins à Gœthe, et qui se rapporte à l'aventure de ce pauvre Jérusalem, le côté faux, commun, exalté, digne d'un amoureux d'Ossian, non plus d'un lecteur d'Homère (I).

Gœthe (et il l'a dit) s'est guéri lui-même en faisant

(1) En France, nons n'avons longtemps connu Werther que parce côté exagéré et faux. Pai pria soin ailleurs (article aur Charles- Nodier, Portraits littéraires, tome 1 er ) d'en noter le contre-coup dans notre littérature, depuis Ramond, auteur des Aventures du jeune d'Olban, publiées en 1777, jusqu'à Nodier lui-même qui donnait le Peintre de

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Werther; il s'est débarrassé de son mal en le peignant, mais il Fa en même temps inoculé aux autres; et alors pourquoi leur a-t-il indiqué un faux remède? Là est le vice de Werther. La vraie conclusion de Werther pour les artistes (car Werther est un artiste ou veut l'être), ce serait la conclusion qu'a choisie Gœthe luimême, s'occuper, produire, se guérir en s'appliquant ne fût-ce qu'à se peindre; et si tous, dans cette tâche, n'atteignaient pas aussi haut qu-un Gœthe le peut faire, ils y gagneraient du moins de sortir de leur mal , de le traverser, et de se rattacher bientôt derechef aux attraits puissants de la vie.

La différence des impressions du lecteur à celles de l'auteur est ici par trop forte et trop criante; elle n'est pas juste. Quoi? Werther une fois fait, et même à mesure qu'il le conçoit et le compose, Gœthe retrouve sa sérénité; il a triomphé de ses sentiments puisqu'il les a magnifiquement exprimés. Il est comme Neptune dans la tempête de Virgile, lequel, bien que fortement ému au dedans (graviter commotus), lève un front tranquille et pacifique à la surface des mers : summa placidvm capttt extulit unda. Voilà pour l'auteur. — Mais les lecteurs, au contraire (je parle des premiers lecteurs, de ceux de 4774), qui trouvent dans le prodigieux petit livre tous leurs sentiments, jusque-là confus, exprimés au vif et en traits de feu, s'y prennent, ne s'en déta-

Salzbourg en 1803. Les imitateurs français se sont surtout rattachés à Werther par la fièvre de tête, par les dehors, te costume r le ssieide et l'explosion finale, enfin par tes défauts. — Je lis dans la Revue des deux Mondes du 15 juillet 1855 un article sur Werther, par M. Emile Montégut, ou plutôt un hymne plein de feu, d*âme et de tendre intelligence. Le type y est saisi et embrassé dans son entier comme par un jeune frère. Mais il a fallu quatre-vingts ans de tàtonaemenis, et, j'ajouterai, l'éducation tout exotique de M. Emile Montégut, pour qu'on arrivât en France à une interprétation si intime, si complète dans le meilleur sens, et à la fois si exempte de danger.

cfaent plus, passent, sans s'en apercevoir, du Werther- Gœthe au Werther- Jérusalem, et sont ainsi conduits, par cette contagion du talent et de l'exemple, à l'idée du suicide. Il y a là, si je l'ose dire, moins encore iin tort peut-être qu'une inexpérience chez Gœthe. Eût-il conclu de même s'il avait prévu tout l'effet de son roman, cet effet qu'il a comparé à celui d'une allumette qui met le feu à une mine? Il est difficile à un artiste de résister à l'à-propos, et de renoncer à un grand succès. Gœthe, averti à l'avance, eût donc bien pu ne vouloir rien changer, sans compter qu'un autre dénoûment n'était pas si aisé à offrir. Ce qui est certain, c'est que toute la jeunesse allemande fut à l'instant et profondément atteinte et ébranlée. L'artiste sain, vigoureux, généreux, avait substitué à sa propre méthode de guérison dont il gardait le secret, une solution maladive et banale à l'usage du vulgaire. La fin de Werther laissait en vue et livrait aux regards du public un faux Gœthe au lieu du vrai, un fantôme creux et trompeur après lequel la foule allait courir, comme Turnus dans le combat s'acharne à poursuivre le fantôme d'Énée qui l'égaré, tandis que le véritable héros est ailleurs et dans le lieu de l'action. Aujourd'hui , pour le jugement définitif du livre et le rang qui lui est dû dans l'ordre des œuvres de l'art , cette fin de Werther nuit aux parties principales, et quand on considère le caractère si opposé de l'auteur, et ses destinées en un sens si inverse, elle a peine à ne pas nous faire l'effet d'une mystification.

Mais de fait, et même chez un artiste de tout temps si réfléchi, si maître de soi dès sa jeunesse, les choses se passèrent plus au hasard et plus confusément. Pour revenir à la Correspondance de Gœthe avec les époux Kestner, dont le mariage se fit en avril 4773, on y suit assez bien les traces du projet et de la composition, jusqu'au moment où toute la pensée prend flamme. Ce

mariage r en s' accomplissant, dut lui donner l'idée du désespoir qu'il n'avait pas, mais qu'un autre aurait pu avoir. Pour lui, qui s'est chargé d'envoyer de Francfort les anneaux d'alliance et qui y a joint toutes sortes de bons souhaits, il se contente, pour punir à sa manière les nouveaux mariés, de leur écrire : « Je suis vôtre, mais, pour le moment, je ne suis guère curieux de voir ni vous, ni Lotte. Aussi sa silhouette disparaîtra de ma chambre le premier jour de Pâques, qui sera probable- • ment le jour de votre mariage, ou même dès après-demain, et elle n'y sera de nouveau suspendue que^uand j'apprendrai que Lotte est mère. Une nouvelle époque commencera alors, et je ne l'aimerai plus, mais j'aimerai ses enfants, — un peu, il est vrai, à cause d'elle, mais cela ne fait rien... » Et même cette menace amicale, il ne l'exécute pas; la silhouette reste là suspendue comipe par le passé. Qui plus est, une amie qui revient de la noce lui apporte le bouquet de mariage de Lotte, et il s'en pare. Cependant la grande consolation intérieure, l'occupation poétique dure et augmente : il publie son Goetz de Berlichingen; il écrit des drames, des romans, dit-il, et autres choses de ce genre (juin 4773); et en septembre il commence sa confidence couverte de Werther aux jeunes époux désormais installés à Hanovre : « Je fais de ma situation le sujet d'un drame que j'écris en dépit de Dieu et des hommes. Je sais ce que dira Lotte quand eîle le lira, et je sais ce que je lui répondrai. » Et encore : « OKestner, je me trouve bien heureux ! quand ceux que j'aime ne sont pas près de moi, ils sont pourtant toujours devant moi. Le cercle des nobles cœurs est la plus précieuse de mes acquisitions. » — « Vous êtes toujours près de moi quand j'écris quelque chose. Je travaille maintenant à un roman, mais cela va lentement... Encore une confidence d'auteur : mon idéal grandit et embellit de jour en jour, et si ma vivacité et

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mon amour ne m'abandonnent pas, il y aura encore beaucoup de choses pour ceux que j'aime, et le public en prendra aussi sa part. »

Lorsqu'il a fini son Werther et qu'il s'apprête à le publier, il a une crainte, c'est de blesser les jeunes époux : il glisse dans ses lettres toutes sortes de précautions à cet égard, des précautions mystérieuses et pour eux obscures, maisqui avaient pour but de les prévenir et de les empêeher de se trop choquer. Lorsque Lotte est mère pour la première fois, mère d'un garçon dont il est parrain, ou du moins dont il a choisi le nom, il écrit à Kestner : « Je ne puis pas me la figurer comme une femme en couches; c'est décidément impossible. Je la vois toujours telle que je l'ai quittée; ainsi, je ne te connais pas en ta qualité de mari; je ne connais d'autres relations que nos anciennes, auxquelles fai associé dans une certaine occasion des passions étrangères. Je vous en avertis pour que vous ne vous en fâchiez pas. » — « Adieu, mes amis (que j'aime tant que j'ai été forcé de prêter et d'accommoder la richesse de mon amour à la représentation fictive du malheur 1 de notre ami). Vous saurez plus tard le sens de cette parenthèse. » Cet ami, c'est Werther. En juin 1774, dans une lettre à Charlotte, il l'annonce positivement sous ce nom : « Àcfteu, ma chère Lotte, je vous enverrai bientôt un ami qui me ressemble beaucoup , et j'espère qu» vous le recevrez bien- Il s'appelle Werther, et vous expliquera lui-même ce qu'il est et ce qu'il a été. » Et le $7 août , avec ce to*toiement sentimental ou poétique qui nous étonne un peu, mais qui probablement n'a rien de choquant de l'autre côté du Rhin : « Lotte!... je t'enverrai prochainement un livre, appelle-le comme tu voudras, des prières ou un trésor, pour te rappeler matin et soir les bons souvenirs de l'amitié et de l'amour. » Que ce soit à Lotte qu'il parle ainsi et qu'il semble adresser parti-

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culièremeot son livre, on le conçoit : il espère plus <f indulgence et de grâce auprès d'elle qu'auprès de Kestner.

Il a raison. Le livre paraît : un des premiers exemplaires arrive à Hanovre. Or, jugez de l'impression pénible qu'il dut faire à une première lecture sur les dèpx jeunes époux, qui y voyaient toute leur liaison de ces quatre divins mois dans la vallée de la Lahn divulguée en môme temps et comme profanée par un mélange avec d'autres événements et des circonstances étrangères, moins délicates et moins pures. À une seconde et troisième lecture, ils purent toutefois s'apaiser un peu, Lotte surtout, j'imagine, qui, dans le secret de son cœur, sentait qu'au fond elle était l'âme et la divinité d'un beau li?re. Mais Kestner supportait plus difficilement cette publicité et le rôle qui lui était fait, ce rôle d'Albert froid , flegmatique et médiocre. On a sa première lettre de plainte à Goethe : « La ressemblance (avec Albert) ne porte, il est vrai, disait-il en terminant, que sur le côté extérieur, et, grâce à Dieu, seulement sur l'extérieur; mais si vous teniez à l'y introduire, était-il donc nécessaire d'en faire un être aussi apathique? Peut-être était-ce dans l'intention de vous placer fièrement à côté de lui et pour pouvoir dire : Voyez qttel homme je mis, moi! »

Goethe s'empressa de répondre, d'expliquer, de se justifier, de demander un répit à ses amis irrités et alarmés pour qu'ils pussent juger de l'effet général avec plus de sang-froid et au vrai point de vue : « Il faut , mes chers irrités, que je vous écrive tout de suite pour en débarrasser mon cœur. C'est fait, c'est publié; pardonnez-moi si vous pouvez. Je ne veux décidément rien entendre de vous avant que le résultat ait démontré l'exagération de vos craintes, avant que vos cœurs aient mieux apprécié dans ce livre l'innocent mélange de vérité et de fiction » (octobre 4774).

Et ici, pour ne faire tort ni injustice à personne, établissons nettement les deux aspects delà question, les deux points de vue. Il y a celui de la vie régulière et de la famille, de la morale domestique et sociale, ce qui saute aux yeux tout d'abord pour peu qu'on se place en idée dans la situation. Imaginez le désagrément et la peine pour un honnête homme comme Kestner, heureux d'épouser celle qu'il aime depuis des années, l'emmenant comme en triomphe de Wetzlar à Hanovre, la présentant avec orgueil à tous les siens, et remplissant avec considération un emploi honorable, imaginez-le, après dix-huit mois de mariage, recevant de son meilleur ami, en cadeau, ce petit volume, où il est crayonné d'une manière assez reconnaissable sous les traits d'Albert ; où sa fiancée paraît à bien des moments près de lui échapper; où elle n'est guère retenue que parce qu'elle est supposée déjà liée à lui par un engagement positif. Ajoutez, pour combler le désagrément, que l'aventure de Jérusalem se confondant dans le roman avec l'amour de Gœthe, et Kestner ayant réellement prêté ses pistolets à Jérusalem, qui s'en était servi pour se tuer, on ne savait plus comment séparer à temps l'Albert de la fin du roman d'avec celui de la première moitié. Kestner recevait donc des lettres de condoléance, et à demi curieuses, par lesquelles on le plaignait de son accident, d'avoir eu un ami si entreprenant, si malheureux, et qui avait dû troubler étrangement sa lune de miel et son bonheur. Il répondait par des explications et des éclaircissements qu'on a, et qui sont précieux pour nous , en ce qu'ils déterminent exactement la part de vérité et de fiction dans Werther, et le procédé de composition. On trouvera même, en les lisant, que Kestner n'est pas aussi blessé au fond qu'il aurait droit de l'être : « Vous voyez, écrit-il à un ami , que vous n'avez pas eu raison de me plaindre. C'est malgré nous que ce livre nous met dans

les conversations du public; mais nous avons la satisfaction de savoir que c'est sans raison et sans motifs. Grâce à Dieu, nous avons vécu et nous vivons encore ensemble heureux efr contents. » 11 n'est que bien modéré quand il s'échappe jusqu'à dire : « Un de mes amis m'écrivait dernièrement : Sauf le respect pour votre ami, il est dangereux d'avoir un auteur pour ami. Il a bien raison. » Il est assez disposé, d'ailleurs, à excuser Gœthe auprès de ceux qui le blâmeraient trop : « Vous comprendrez qu'il ne m'a pas rendu un service, — sans dessein, il est vrai, et dans l'exaltation d'auteur ou par étourderie, — en publiant les Souffrances du jeune Werther. Il y a dans ce livre beaucoup de choses qui nous fâchent, moi et ma femme; son succès nous contrarie encore davantage. Pourtant je suis disposé à lui pardonner; mais il ne doit pas le savoir, pour qu'il soit plus circonspect dorénavant. » Excellent ami! il était dans le vrai en pardonnant : pourtant il ne se rendait pas tout à fait compte du procédé de Gœthe, quand il l'attribuait à une légèreté de jeunesse. En effet, ce n'était , de la part de celui-ci , ni étourderie, ni vague exaltation : c'était un acte de conquérant et de grand-prêtre de l'Art, qui prend ce qui est à sa convenance et met en avant je ne sais quel droit supérieur et sacré. Gœthe en a fait une doctrine.

C'est le second point de vue; et , tel qu'il nous est exprimé par Gœthe, on conviendra qu'il ne se présente ni sans beauté, ni sans grandeur. Gœthe a senti bien vite, même à travers les premières irritations des deux amis, qu'ils ne lui en veulent pas mortellement, et il s'empresse de profiter de la disposition pour les remercier, pour les ramener et les entraîner, s'il le peut, dans le sens de son œuvre :

« Oh î si je pouvais me jeter à ton cou, écrit-il à Kestner (21 novembre), me jeter aux pieds de Lotte pendant

une minute, une seule minute, et tout ce que je ne pourrais expliquer dans des volumes serait effacé et expliqué 1 — Oh ! m'écrierats-je, vous manquez de foi , ou du moins vous n'ea avez pas assezJ — Si vous pouviez sentir la millième partie de ce qu'est Werther pour (tes milliers de cœurs, vous ne regretteriez pas la part que vous y avez prise... Au péril de ma vie, je ne voudrais pas révoquer Werther-, et crois-moi, tes craintes, tes grammina disparaîtront comme des spectres de la nuit, si tu prends patience : et ensuite je vous promets d effacer, d'ici à un an, de la manière la plus charmante, la plus unique et la plus intime, tout ce qui pourrait encore subsister de soupçon, de fausse interprétation dans ce bavard de public qui n'est qu'un troupeau de pourceaux (1). Tout cela disparaîtra comme du hrouillard devant un vent pur du nord. — Il faut qoe Werther existe, il le faut! Vous ne le sentez pas, lui; vous sentez seulement moi et vous; et ce que vous croyez y être seulement collé y est tissé, en dépit de vous et d'autres, d'une manière indestructible... Oh! toi , crie-t-il à Kestner, tu n'as pas senti comment l'Humanité t'embrasse, te console ! »

Kestner, dans son modeste intérieur, fut quelque temps à se remettre de cette brusque invasion et de cette embrassade en masse de l'Humanité. Mais certes, on n'a jamais plaidé avec plus de hauteur et de passion le droit qu'a l'œuvre, fille immortelle du génie, d'éclore à son heure, de jaillir du divin cerveau, et de vivre, dût-elle, enontrant, heurter quelques convenances établies, et froisser quelques susceptibilités même légitimes.

fiœthe revient en un autre endroit sur cette promesse mystérieuse qu'il n'a pas exécutée, d'inventer je ne sais

(1) fî'est-ce pas pourtant xm peu en vue de ce gros public qu'il a immolé en partie ses amis, ou du moins sacrifié la pudeur de l'amitié ?

quoi, je ne sais quel nouveau roman ou poëme, qui, par un coup de son art, placerait les deux époux audessus de toutes les allusions et de tous les soupçons : « J'en ai la puissance, dit-il avec l'orgueil de celui qui est dans le secret des Dieux et qui tient le sceptre de l'apothéose, mais ce n'est pas encore le temps. » — S'il ne réussit point tout à fait à entraîner avec lui Kestner dans cette marche en triomphe vers l'idéal, celui-ci, du moins, n'était pas indigne de sentir ce qu'il y avait d'élevé dans de telles paroles, et il répondait à ceux qui le questionnaient sur cet étrange et assez dangereux ami : « Vous ne vous imaginez pas comment il est. Mais il nous causera encore de grandes joies, quand son âme ardente se sera un peu calmée. »

Ces joies ne furent que lointaines et telles que les peut procurer un ami , homme de génie , à ceux qui , séparés par les situations et les circonstances, se sentent avec lui un nœud étroit dans le passé. Il est impossible de ne pas remarquer que, Werther fait et publié, la correspondance se ralentit aussitôt et ne consiste plus qu'en billets de plus en plus rares. Gœthe reste avec les Kestner et avec la famille de Charlotte dans des termes affectueux et intimes, mais à distance; et l'on se dit involontairement : Qu'avait-il affaire d'eux désormais? Il en avait tiré l'usage principal qu'il en désirait, l'œuvre! — Tantôt c'est sa mère, tantôt c'est sa sœur, qui écrivent pour lui et qui l'excusent. Moins de deux ans après la publication de Werther, la vie ducale de Gœthe a commencé : « Vous êtes sans dorate étonné du silence du docteur (Gœthe), écrit sa mère à un frère de Charlotte (février 4776). Il n'est pas ici; il est depuis trois mois à Weimar chez le duc, et Dieu sait quand il reviendra. Mais il apprendra avec plaisir que j'ai écrit à son cher ami, car je ne saurais vous dire combien il a toujours parlé de vous et de votre famille. Il a tou-

jours considéré le temps passé dans votre famille comme le plus heureux de sa vie. » Sur ce point , Gœthe est invariable. Il a dans le passé, dans le souvenir des jours qu'il a vécu à Wetzlar, au sein de la famille allemande, entre Charlotte et Kestner, sa saison d'âge d'or, un cercle pur et lumineux que rien n'éclipsera : « Vous avez été pour moi jusqu'ici, écrira-t-il à Kestner des années après, l'idéal d'un homme heureux par l'ordre et par la modération des désirs. » — « J'apprends avec plaisir, lui dit-il encore, ce que vous m'écrivez de vos enfants. Celui qui a son univers dans sa famille est heureux. Reconnaissez bien votre bonheur, et sachez que des positions plus brillantes ne sont guère à envier. » De telles paroles sont faites pour se joindre désormais à la lecture de Werther et pour en corriger la moralité finale par un témoignage qu'on ne saurait récuser.

Croirait-on, quand on n'a lu de Gœthe que Werther, qu'à un moment c'est lui, l'enthousiaste d'hier, qui va donner à Kestner, à l'ancien Albert lui-même, le meilleur conseil de vie pratique? et il le lui donne dans des termes à la Franklin : « Vous me demandez un conseil (septembre 4777); c'est difficile de loin. Le meilleur conseil , et à la fois le plus loyal et le plus éprouvé, est : Restez ou vous êtes. Supportez maints désagréments, chagrins, passe-droits, etc., parce que vous ne vous trouverez pas mieux quand vous aurez changé de séjour. Restez fidèlement et avec fermeté à votre place. Dirigez vos efforts sur un seul but. Vous êtes l'homme pour cela, et vous avancerez en restant, parce que tout ce qui est derrière vous recule. Celui qui change de position perd toujours moralement et matériellement les frais de voyage et d'établissement, et reste en arrière. Je te dis cela en ma qualité d'homme du monde, qui apprend peu à peu comment les choses se passent. » Ce

sont là les suites réelles de Werther, du vrai Werther guéri et calmé, et qui sont à opposer, en bonne critique et en saine morale, à la catastrophe romanesque.

Une autre conclusion également imprévue qui s'y rattache, c'est que dans l'année qui suivit celle de la publication de Werther, Gœthe devint l'ami du jeune duc de Saxe-Weimar, et bientôt son principal conseiller, son ministre. « Mes chers enfants, écrivait-il de Weimar le 9 juillet 4776 à Kestner et à sa femme, il y a tant de choses qui m'agitent. Autrefois, c'étaient mes propres sentiments ; maintenant ce sont en outre les embarras d'autres personnes que je dois supporter et arranger. Apprenez seulement ceci : je demeure ici et je puis y jouir de la vie à ma façon et de façon à me rendre utile à un des plus nobles cœurs. Le duc, avec lequel j'ai, depuis neuf mois, des rapports d'âme les plus sincères et intimes, m'a attaché aussi à ses affaires. Que Dieu bénisse nos relations î » Et le 23 janvier 4778 : « J'ai, en outre de mes fonctions de conseiller intime, la direction du département de la guerre et des chaussées, avec les caisses. L'ordre, la précision et la promptitude sont des qualités dont je tâche tous les jours d'acquérir un peu. » Au milieu de cela, des voyages en Suisse, en Italie, l'étude dans toutes les directions, la comparaison étendue dans toutes les branches des beaux-arts et des littératures; bientôt les sciences naturelles qui vont s'y joindre; une vie noble, assise, bien distribuée et ordonnée, occupée et non affairée, à la fois pratique et à demi contemplative (« Je demeure hors de la ville, dans une très-belle vallée où le printemps crée dans ce moment son chef-d'œuvre » ) ; tout ce qui, enfin, devait faire de cette riche organisation de Gœthe le modèle et le type vivant de la critique intelligente et universelle. Un moment, dans les premières années de cette existence nouvelle à Weimar, il a l'idée de se plaindre de

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son esclavage; un reste de misanthropie werthérienne s'est glissé sous sa plume, mais il a le bon esprit aussitôt de s'en repentir : « Que le style de ma dernière lettre ne vous fâche pas, écrit-il à Kestner (mars 4783). Je serais le plus ingrat des hommes, si je n'avouais pas que j'ai une meilleure position que je ne mérite. » Il sent que dans ce monde de luttes et où si peu arrivent, ce serait offenser Dieu et les hommes que de se plaindre pour quelques ennuis passagers, quand il a trouvé un cadre si orné et si paisible à son développement et à toutes les nobles jouissances de son être.

En 4783, il eut l'idée de faire quelques changements à Werther : « J'ai repris dans des heures calmes mon. Werther, et , sans toucher aux parties qui ont fait tant de sensation, je pense le hausser de quelques degrés. J'avais l'intention de faire d'Albert un caractère que pouvait bien méconnaître le jeune homme passionné, mais pas le lecteur; cela produira un effet excellent et longtemps désiré. J'espère que vous en serez satisfait. » — A/6êrf -Kestner, à qui Gœthe écrivait cela, prit la nouvelle avec feu, et il revint sur son désir d'obtenir les modifications* qu'il avait à cœur. J'ignore s'il les obtint toutes ; il faudrait pour cela comparer entre elles les diverses éditions de Werther, comme nous le faisons aujourd'hui en France pour nos Manon Lescaut et nos La Bruyère.

Je l'ai dit : s'il est permis de conjecturer, je crois que Kestner dut toujours garder quelque chose de pénible sur le cœur à l'occasion de Werther, mais Lotte au fond n'en fut point offensée : je me la figure plutôt tacitement enorgueillie et satisfaite dans son silence. Puis, les années s'écoulant et la mort achevant d'épurer et de consacrer les souvenirs, le quatrième de ses douze enfants à qui elle avait transmis plus particulièrement sans doute une étincelle de son imagination et de sa

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