LA MÈRE DE GCETHE A KESTNER ET A LOTTE
Francfort, le 25 octobre 1788.
Cher compère, excellente commère, Un négociant ne peut s'effrayer davantage d'un fort billet à échéance qui lui est présenté et qui vide le fond de sa caisse, que je ne fus effrayée par votre deuxième lettre. Permettez-moi de vous présenter ma justification; j'attends que votre justice m'absoudra entièrement. J'étais malade lorsque je reçus votre lettre du il septembre, qui m'a fait tant de plaisir. Ma tête était lourde et ma bouche était remplie d'aphtes, ce qui m'a causé de grandes douleurs et m'a rendue incapable d'écrire. En outre, dans cette fatale période, Schlosser, sa femme et ses enfants, que je n'avais pas vus depuis six ans, sont arrivés de Carlsruhe. Ils se sont logés chez moi. Vous, mes amis, vous pouvez vous imaginer cette vie agitée, cette succession de visites. Moi, encore à moitié malade, j'ai été obligée de partager cette vie. Il ne me resta pas une minute pour penser à d'autres choses qu'à des visites, à des repas, etc. A peine étaientils partis, que nous avons eu les vendanges, qui ont aussi pris de notre temps.— -Summa summarum, j'ai ^vécu pendant dix semaines entières dans un trouble continuel , — et j'ai étéforcéede remettre, malgré moi, mes remerciments pour la confiance que vous avez bien voulu avoir en moi.
— Si vous trouvez ces raisons suffisantes, dites-moi quelques mots aimables. — Cela me fera du bien et réjouira mon cœur. Vous ne pouvez vous imaginer le plaisir que j'ai eu à être marraine de votre fille. — Que Dieu vous conserve la petite pour votre joie ! Voici maintenant quelque chose qui concerne M. Hans Buff. — Pendant que votre femme était ici, je lui ai fait cadeau des quatre premiers volumes des écrits de Gœthe. Vous m'écrivîtes peu de temps après que vous les aviez aussi reçus de mon fils et ne voulant pas garder les deux exemplaires, je devais vous dire la personne à laquelle vous pourriez les remettre. Je me suis décidée pour M. Hans Buff. Lorsque je lui remis, il y a quelque temps, le cinquième volume, il me dit qu'il n'avait pas encore les quatre premiers, et il me pria de vous rappeler que c'est à lui que vous devez les remettre. Mon fils est de retour d'Italie; il est gai et se porte bien. M m0 Bethmann vous a écrit hier. — Elle a été aussi malade. Adieu.
Saluez et embrassez avant tout mon cher Edouard, de la part de celle qui ne change pas.
Je suis la fidèle et véritable amie de mon cher compère et de ma chère commère.
Elisabeth Gg*thb.
GCETHE A KESTNER.
10 nov. 1788.
Ce n'est pas très-poli de ma part que d'être déjà de retour en Allemagne depuis si longtemps et de n'avoir pas encore donné un signe de vie. Vous êtes donc très-aimable de m' avoir devancé en me donnant de vos nouvelles. J'apprends avec plaisir que vous vous portez tous bien et que tous continuez à vous multiplier.
Je ne comprends pas pourquoi ma mère n'a pas répondu. Il serait bien étrange que, par suite de ce hasard, la fille eût continué le nom de sa mère.
J'ai été bien à mon aise en Italie; j'y ai vécu tout à fait d'après mon idée et j'y ai fait des études suivies. Je voudrais seulement que cela aurait pu m'arriver vingt ans plus tôt f Mais je n'aurais pas pris les choses d'une manière aussi solide.
Rehberg s'est très-bien accordé avec nous. Je n'aime pas à être rigoureux quand j'ai affaire à des hommes qui me sont nouveaux. Mais, vers la fin, tout s'est arrangé très-bien. J'ai seulement regretté la nécessité où nous avons été de nous séparer.
11 m'écrit souvent. Herder est maintenant à Rome.
Notre duchesse douairière 7 est aussi arrivée il y a peu de temps.
Riedel est un fort brave homme et 6e plaît de mieux en mieux. Au commencement, sa position a été, sous plus d'un rapport, difficile, mais tout va bien maintenant L'enfant est gai et bien portant. Vous m'avez écrit une fois pour présenter quelqu'un au Kammergericht (cour de justice). Dites-moi si vous y tenez encore et comment il faudrait s'y prendre. Quoique je n'aie pas de relations politiques, je pourrais pourtant obtenir quelque chose. En attendant, adieu. Saluez de ma part les vôtres. Quand et où nous reverrons-nous donc enfin ?
Goethe.
GŒTHE A KESTNER
2 février 1789.
J'ai reçu à temps, mais par un détour, votre lettre. Depuis, j'ai réfléchi sur ce que vous désirez. J'ai pris çà et là des informations; mais je n'ai rien trouvé qui pourrait vous satisfaire directement. Cependant, j'ai un projet qui réussira peut-être. Écrivez-moi par quelle voie je dois m'expliquer d'une manière plus précise. Pardonnez-moi si je ne vous en dis pas davantage aujourd'hui. Saluez de ma p^rt les vôtres et souvenez-vous de moi.
GOETHE A KESTNER
2 mars 1790.
Votre lettre m'a fait beaucoup de plaisir, mon cher Kestner, surtout le petit mot du Brocken * , qui m'est une véritable preuve de votre constant souvenir. Aussi, j'ai souvent pensé à vous quand j'ai été heureux.
Je vous dis aujourd'hui peu de choses; vous l'estimerez mieux, parce que je réponds sans retard. Cette lettre sera suivie du sixième volume de mes écrits. Je vous souhaite des heures heureuses pour vous en réjouir.
Adieu. Saluez de ma part Lotte et les vôtres. Je suis de ' nouveau sur le point de faire un voyage. — Dans quelle direction? — Je ne le sais pas moi-même.
Adieu. Conservez-moi votre affection.
1 Brocken ou Blocksberg est le nom du point le plus élevé de la montagne du Harz, où Goethe a placé une des scènes les plus fantastiques de son Faust,
GCteTOÈT A 1 ItEStMEft'
Le 10 mars 1791.
Je vous remercie, mon cher, pour la preuve que vous vivez encore et que vous vous souvenez de moi en ami. J'ai été très-content de votre Amélie 4 . En la regardant, je me suis senti en même temps rajeuni et vieilli.
Voici mon huitième volume, comme je suis un correspondant négligent, j'ai du moins la consolation de m'entretenir par cette voie avec mes amis absents.
Vous me pardonnerez de ne pas vous envoyer mes essais sur la botanique, et dorénavant tout mes travaux de ce genre. Ils ne peuvent pas vous être utiles. Quand je ferai imprimer quelque chose de lisible, je vous l'enverrai. Adieu, saluez Lotte et les enfants et pensez à moi.
GOBTHR.
1 Cette sœur cadette de Lotte, déjà mentionnée au n° 425, arriva à Weimar après son mariage arec le conseiller Riedel.
GCETHE A KESTNER.
16 juillet 1798.
Vous auriez eu, mon cher vieil ami , plus tôt de mes nouvelles, si vous m'en aviez fait parvenir des vôtres. Car, cela ne tire pas à conséquence, quand je ne réponds pas par hasard à une lettre et que je me tais pendant long* temps. Les jours et les années s'envolent avec une rapidité telle qu'on a de la peine à réfléchir, et il semble que cette rapidité augmente à mesure qu'on descend. J'espère que vous me reconnaîtriez, quanta mon intérieur, si nous nous revoyions. Quant à mon extérieur, on dit que je suis devenu gros. Ci-jointe une ficelle qui est la mesure de ma périphérie. Vous pourrez voir si j'ai réussi, sous ce rapport, mieux que vous, car autrefois nous étions à peu près de la même taille. Je me porte bien, je suis actif et aussi heureux qu'on puisse le demander sur ce globe.
Je voudrais bien apprendre la même chose de vous et des vôtres. Saluez-les cordialement.
GOBTHB.