‹ Maximes et réflexionsChapitre 9 sur 37 · CONSEIL* AUX JEUNES ARTISTES · texte numérisé non relu

CONSEIL* AUX JEUNES ARTISTES

Lorsque les dilettantes ont fait leur possible, ils ont coutume de dire, pour s'excuser, que leur travail n'est pas encore achevé. Sans doute ils n'ont pas fini , parce qu'ils n'ont pas bien commencé. Quelques traits suffisent au maître pour représenter son œuvre comme finie. Exécutée ou non , elle

est déjà parfaite. Le plus habile dilettante tâtonne toujours dans son incertitude , et à mesure que le travail avance , l'indécision du premier jet se trahit de plus en plus. C'est seulement à la fin que se découvre le défaut qui fait que l'œuvre est manquée, et qui, dès-lors, ne peut plus se réparer; de cette façon, en effet, l'ouvrage ne peut être achevé.

Dans l'art véritable , il n'y a pas d'école préparatoire ; mais seulement un travail de préparation. La meilleure préparation est la part que prend le dernier élève au travail du maître. Souvent l'apprenti qui broyait des couleurs, est devenu un excellent maître.

Il n'en est pas de même de l'imitation mécanique vers laquelle , en général , l'homme est naturellement porté, à la vue d'un artiste de talent qui exécute des choses difficiles avec facilité.

Que le jeune artiste , les dimanches et les jours de fête, assiste aux danses du village; qu'il observe les mouvements naturels ; qu'il donne à la jeune paysanne le vêtement dune nymphe, aux jeûnes villageois de longues oreilles , sinon des pieds de bouc.

S'il a bien saisi la nature , s'il a donné à ses personnages des poses nobles et libres , personne ne saura d'où il a tiré son tableau , et chacun jurera qu'il a copié l'antique.

11 y a plus : s'il a quelquefois l'occasion de voir des danseurs de corde et des hommes qui se livrent en public aux exercices d'équitation , qu'il ne néglige pas de les observer ; qu'il fasse abstraction de ce qu'il y a en eux d'exagéré > de faux , de ce qui tient aux habitudes de leur métier , et qu'il apprenne à saisir la grâce infinie dont est capable le corps humain.

Que le jeune artiste ne dédaigne pas non

plus d'étudier les formes des animaux; qu'il cherche à se faire une idée générale des animaux domestiques, du cheval , du chien. Les animaux sauvages et étrangers méritent aussi d'attirer son attention.

Nous sommes bien convaincus de la nécessité des études d'après nature pour le sculpteur et le peintre; seulement nous avouons que nous sommes souvent troublés en voyant l'abus qu'on fait d'un si louable exercice.

Il existe dans là nature beaucoup d'objets qui , considérés isolément , présentent le caractère de la beauté ; cependant , le talent consiste à découvrir les harmonies , et par là à produire des œuvres d'art. Le papillon qui vient se poser sur la fleur, la goutte de rosée qui humecte son calice , le vase qui la contient , la rendent plus belle encore.

Il n'y a pas un buisson , pas un arbre qui

ne puisse devenir intéressant par le voisinage d'un rocher, d'une fontaine , et à qui une perspective habilement ménagée ne donne un grand charme. Il en est de même de la figure humaine , de la forme des animaux de toute espèce.

Le jeune artiste y trouvera plus d'un avantage; il apprendra d'abord à réfléchir, à combiner , à saisir les rapports entre les objets qui s'harmonisent ensemble. Si de cette manière il compose avec talent, ce qu'on nomme l'invention , c'est-à-dire l'art de tirer une foule d'idées d'une simple particularité , ne lui manquera pas.

Si je demande à de jeunes peintres allemands, même à ceux qui ont séjourné longtemps en Italie , pourquoi on remarque dans les tons qu'ils donnent à leurs paysages , tant de dureté et de sécheresse , pourquoi ils semblent avant tout fuir l'harmonie , ils

répondent avec beaucoup d'aplomb : C'est ainsi que nous voyons la nature.

Kant nous a fait remarquer qu'il existe une critique de la raison; qu'il y a des motifs de surveiller cette faculté, la plus haute que l'homme possède* Chacun peut vérifier sur lui-même combien cette maxime est utile; mais je voudrais, au même point de vue , faire sentir la nécessité d'une critique des sens > dans l'intérêt de l'art en général , et en particulier de l'art allemand , s'il est destiné à reprendre une nouvelle vie et à faire de nouveaux progrès.

L'homme, originairement doué des plus heureuses dispositions pour la science , a besoin d'être formé par l'éducation. Ses facultés ne peuvent se développer que par les soins que Fui prodiguent ses parents et ses maîtres, par l'exemple ou une expérience laborieusement acquise; de même l'artiste n'est pas né tout formé, mais seu-

lement avec le germe du talent. La nature peut bien lui avoir donné le plus heureux coup-d'œil pour saisir les formes , les proportions , les mouvements ; mais pour la haute composition, l'ensemble , la distribution de la lumière et des ombres , le choix des couleurs, le talent naturel peut bien lui manquer, sans qu'il s'en doute.

S'il ne se sent pas disposé à apprendre des grands maîtres des siècles passés ou de ses contemporains ce qui lui manque pour devenir un véritable artiste , abusé par la fausse idée de son originalité, il restera en arrière et au-dessous de lui-même; car ce n'est pas seulement ce qui est inné en nous , mais ce que nous avons pu acquérir qui nous appartient et se confond avec nous.

Page 1