‹ Maximes et réflexions morales du duc de La RochefoucauldChapitre 11 sur 36 · SUR LA ROCHEFOUCAULD. XXX · texte numérisé non relu

SUR LA ROCHEFOUCAULD. XXX

illustration. Il a enrichi l’histoire naturelle du globe par des observations neuves et lumineuses. L’amour des sciences et l’attrait réciproque des vertus simples et pures l’avoient uni intimement à M. de la Rochefoucauld. Si l’on se rappelle que le moment où la vertu, les talents, l’amitié des hommes proscrits étoient des titres de proscription , fut celui où M. de Dolomier osa imprimer un tel éloge de son ami , on honorera son courage autant qu’on estimera ses talents.

Je terminerai cette notice par une réflexion. L’auteur des Maximes s’étoit engagé dans une guerre civile et avoit pris les*. armes contre son souverain

xxxij NOTICE, etc.

par un pur esprit d’intrigue et de galanterie, sans aucune vue grande ni utile : il vécut tranquille et honoré , et emporta en mourant la réputation d’un des plus honnêtes hommes de son siecle. L’héritier de son nom, avec plus de vertu que lui, prit une part très active à la révolution de 1789, dans la seule vue de servir la cause • de la liberté et de l’humanité :

il périt sous les glaives des assassins, victime de cette révolution , comme l’ont été la plupart de ses principaux chefs, qui n’ont eu ni assez d’habileté pour en diriger le cours, ni assez de lumières pour en prévoir les effets.

MORALES

C e que nous prenons pour des vertus n’est souvent qu’un assemblage de diverses actions et de divers intérêts que la fortune ou notre industrie savent arranger; et ce n’est pas toujours par valeur et par chasteté que les hommes sont vaillants et que les femmes sont chastes.

L’amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs.

Quelques découvertes que l'on ait faites dans le pays de l’amour-propre ,

Les passions en engendrent souvent qui leur sont contraires : l’avarice produit quelquefois la prodigalité, et la prodigalité l’avarice; on est souvent ferme par foiblesse, et audacieux par timidité.

. Quelque soin que l’on prenne d© couvrir ses passions par des apparences de piété et d’honneur, elles paroissent toujours au travers de ces voiles.

Notre amour-propre souffre plus impatiemmentla condamnation de nos goûts que de nos opinions.

Les hommes ne sont pas seulement sujets à perdre le souvenir des bienfaits et des injures ; ils haïssent même ceux qui les ont obligés, et cessent

Di-: .«yGoOgl

MORAL ES

de haïr ceux qui leur ont fait des outrages. L’application à récompenser le bien et à se venger du mal leur paroît une servitude à laquelle ils ont peine à se soumettre.

La clémence des princes n’est souvent qu’une politique pour gagner l’affection des peuples.

Cette clémence, dont on fait une vertu, se pratique, tantôt par vanité, quelquefois par paresse, souvent par crainte, et presque toujours par tous les trois ensemble.

La modération des personnes heureuses vient du calme que la bomie fortune donne à leur humeur.

La modération est une crainte de tomber dans l’envie et dans le mé-

pris que méritent ceux qui s’enivrent de leur bonheur ; c’est une vaine ostentation de la force de notre esprit ; enfin la modération des hommes dans leur plus haute élévation est un desir de paroi tre plus grands que leur fortune.

Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d’autrui.

La constance des sages n’est que l’art de renfermer leur agitation dans leur cœur.

Ceux qu’on condamne au Supplice affectent quelquefois une constance et un mépris de la mort, qui n’est en effet que la crainte de l’envisager; de sorte qu’on peut dire que cette constance et ce mépris sont à leur esprit ce que le bandeau est k leurs yeux.

MORALES

La philosophie triomphe aisément des maux passés et des maux à venir j mais les maux présents triomphent d’elle.

Peu de gens connoissent la mort ; on ne la souffre pas ordinairement par résolution, mais par stupidité et par coutume ; et la plupart des hommes meurent , parcequ’on ne peut s’empêcher de mourir.

Lorsque les grands hommes se laissent abattre par la longueur de leurs infortunes, ils font voir qu’ils ne les soutenoient que par la force de leur ambition, non par celle de leur ame; et qu’à une grande vanité près, les héros sont faits comme les autres hommes.

Il faut de plus grandes vertus pour soutenir la bonne fortune que la mauvaise.

Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement.

Page 1