XL NOTE
d'histoire tt de liltêrature, co-mmunément attribué à l'abbé Granet et au père Desmolets. Les douze autres ont été publiées, en 1 863, par M. Edouard de Barthélémy. L'ensemble de ces Réflexions diverses, dont le manuscrit est conservé par la famille de La Rochefoucauld au château de La Roche-Guyon, a été reproduit dans l'édition de M. Gilbert que nous venons de citer tout l'heure, et qui nous a servi de guide.
E suis d'une taille médiocre, libre, et bien proportionnée. J'aj le teint brun, mais assez uny; le front élevé et d'une raisonnable grandeur; les yeux noirs, petits et enfoncez, et les sourcils noirs et épais, mais bien tournez. Je serois fort empesché à dire de quelle sorte j'ay le nez fait, car il n'est ny camus, ny aquilin, ny gros, ny pointu, au moins à ce que je croy. Tout ce que je sçay, c'est qu'il est plustost grand que petit, et qu'il descend un peu trop en bas. J'ay la bouche grande, et les lèvres assez rouges d'ordinaire, et ny bien ny mal taillées. J'ay les dents blanches, et passablement bien rangées. Ou m'a dit autrefois que j'avois un peu trop de La Rochefoucauld, i
menton : je viens de me taster, et de me regarder dans le miroir, pour sçavoir ce qui en est; et je ne sçay pas trop bien qu'en juger. Pour le tour du visage, je l'ay ou carré, ou en ovale; lequel des deux, il me seroit fort difficile de le dire. J'ay les cheveux noirs, naturellement frisez, et avec cela assez épais et assez longs pour pouvoir prétendre en belle teste. J'ay quelque chose de chagrin et de fier dans la mine : cela fait croire à la pluspart des gens que je suis méprisant, quoy que je ne le sois point du tout. J'ay l'action fort aisée, et mesmes un peu trop, et jusques à faire beaucoup de gestes en parlant. Voilà naïfvement comme je pense que je suis fait au dehors, et l'on trouvera, je croy, que ce que je pense de moy là-dessus n'est pas fort éloigné de ce qui en est. J'en useray avec la mesme fidélité dans ce qui me reste à faire de mon portrait, car je me suis assez étudié pour me bien connoistre, et je ne manque ny d'asseurance pour dire librement ce que je puis avoir de bonnes qualitez, ny de sincérité pour avouer franchement ce que j'ay de défauts. Premièrement, pour parler de mon humeur, je suis mélancolique, et je le suis à un poinct que depuis trois ou quatre ans à peine m'a-t'on veu rire trois ou quatre fois. J'auroii
pourtant, ce me semble, une mélancolie assez supportable et assez douce, si je n'en avois point d'autre que celle qui me vient de mon tempérament; mais il m'en vient tant d'ailleurs, et ce qui m'en vient me remplit de telle sorte l'imagination, et m'occupe si fort l'esprit, que, la pluspart du temps, ou je resve sans dire mot, ou je n'ay presque point d'attache à ce que je dis. Je suis fort resserré avec ceux que je ne connois pas, et je ne suis pas mesme extrêmement ouvert avec la pluspart de ceux que je connois. C'est un défaut, je le sçay bien, et je ne negligeray rien pour m'en corriger; mais, comme un certain air sombre que j'ay dans le visage contribue à me faire paroistre encore plus réservé que je ne le suis, et qu'il n'est pas en nostre pouvoir de nous défaire d'un meschant air qui nous vient de la disposition naturelle des traits, je pense qu'après m'estre corrigé au dedans, il ne laissera pas de me demeurer toujours de mauvaises marques au dehors. J'ay de l'esprit, et je ne fais point difficulté de le dire : car à quoy bon façonner là-dessus? Tant biaiser, et tant apporter d'adoucissement pour dire les avantages que l'on a, c'est, ce me semble, cacher un peu de vanité sous une modestie apparente, et se servir d'une manière bien adroite
pour faire croire de soy beaucoup plus de bien que l'on n'en dit. Pour moy, je suis content qu'on ne me croje ny plus beau que je me fais, ny de meilleure humeur que je me dépeins, ny plus spirituel et plus raisonnable que je diray que je le suis. J'ay donc de l'esprit, encore une fois, mais un esprit que la mélancolie gaste : car, encore que je possède assez bien ma langue, que j'aye la mémoire heureuse, et que je ne pense pas les choses fort confusément, j'ay pourtant une si forte application à mon chagrin que souvent j'exprime assez mal ce que je veux dire. La conversation des honnestes gens est un des plaisirs qui me touchent le plus : j'aime qu'elle soit sérieuse, et que la morale en fasse la plus grande partie. Cependant je sçay la gouster aussi quand elle est enjouée; et, si je n'y dis pas beaucoup de petites choses pour rire, ce n'est pas du moins que je ne connoisse bien ce que valent les bagatelles bien dites, et que je ne trouve fort divertissante cette manière de badiner, où il y a certains esprits prompts et aisez qui réussissent si bien. J'écris bien en prose, je fais bien en vers; et, si j'estois, sensible à la gloire qui vient de ce costé là, je pense qu'avec peu de travail je pourois m'acquerir assez de réputation. J'aime la lecture en gène-
rai; celle où il se trouve quelque chose qui peut façonner l'esprit et fortifier l'ame est celle que j'aime le plus. Sur tout j'ay une extrême salisfaction à lire avec une personne d'esprit : car, de cette sorte, on réfléchit à tous momens sur ce qu'on lit, et des reflexions que l'on fait il se forme une conversation la plus agréable du monde et la plus utile. Je juge assez bien des ouvrages de vers et de prose que l'on me montre ; mais j'en dis peut-estre mon sentiment avec un peu trop de liberté. Ce qu'il y a encore de mal en moy, c'est que j'ay quelquefois une délicatesse trop scrupuleuse et une critique trop severe. Je ne hay pas à entendre disputer, et souvent aussi je me mesle assez volontiers dans la dispute; mais je soustiens d'ordinaire mon opinion avec trop de chaleur, et, lors qu'on défend un party injuste contre moy, quelquefois, à force de me passionner pour celuy de la raison, je deviens moy-mesme fort peu raisonnable. J'ay les sentimens vertueux, les inclinations belles, et une si forte envie d'estre tout à fait honneste homme que mes amis ne me sçauroient faire un plus grand plaisir que de m'advertir sincèrement de mes défauts. Ceux qui me connoissent un peu particulièrement, et qui ont eu la bonté de me donner quelquefois des
advis là-dessus, sçavent que je les ay toujours receus avec toute la joye imaginable et toute la soumission d'esprit que l'on sçaurcJit désirer. J'ay toutes les passions assez douces et assez réglées; on ne m'a presque jamais veu en colère, et je n'ay jamais eu de haine pour personne. Je ne suis pas pourtant incapable de me venger, si l'on m'avoit offensé, et qu'il y allast de mon honneur à me ressentir de l'injure qu'on m'auroit faite. Au contraire, je suis asseuré que le devoir feroit si bien en moy l'office de la haine que je poursuivrois ma vengeance avec encore plus de vigueur qu'un autre. L'ambition ne me travaille point. Je ne crains guère de choses, et ne crains aucunement la mort. Je suis peu sensible à la pitié, et je voudrois ne l'y estre point du tout. Cependant il n'est rien que je ne fisse pour le soulagement d'une personne affligée, et je croy effectivement que l'on doit tout faire, jusques à luy témoigner mesme beaucoup de compassion de son mal : car les misérables sont si sots que cela leur fait le plus grand bien du monde; mais je tiens aussi qu'il faut se contenter d'en témoigner, et se garder soigneusement d'en avoir. C'est une passion qui n'est bonne à rien au dedans d'une ame bien faite, qui ne sert qu'à
affoiblir le cœur, et qu'on doit laisser au peuple, qui, n'exécutant jamais rien par raison, a besoin de passions pour le porter à faire les choses. J'aime mes amis, et je les aime d'une façon que je ne balancerois pas un moment à sacrifier mes interests aux leurs; j'ay de la condescendance pour eux, je souffre patiemment leurs mauvaises humeurs, et j'en excuse facilement toutes choses : seulement je ne leur fais pas beaucoup de caresses, et je n'ay pas non plus de grandes inquiétudes en leur absence. J'ay naturellement fort peu de curiosité pour la plus grande partie de tout ce qui en donne aux autres gens. Je suis fort secret, et j'ay moins de difficulté que personne à taire ce qu'on m'a dit en confidence. Je suis extrêmement régulier à ma parole : je n'y manque jamais, de quelque conséquence que puisse estre ce que j'ay promis, et je m'en suis fait toute ma vie une loy indispensable. J'ay une civilité fort exacte parmy les femmes, et je ne croy pas avoir jamais rien dit devant elles qui leur ait pu faire de la peine. Quand elles ont l'esprit bien fait, j'aime mieux leur conversation que celle des hommes : on y trouve une certaine douceur qui ne se rencontre point parmy nous, et il me semble, outre cela, qu'elles s'expliquent avec plus de
netteté, et qu'elles donnent un tour plus agréable aux choses qu'elles, disent. Pour galand, je l'ay esté un peu autrefois; présentement je ne le suis plus, quelque jeune que je sois. J'ay renoncé aux fleurettes, et je m'étonne seulement de ce qu'il y a encore tant d'honnestes gens qui s'occupent à en débiter. J'approuve extrêmement les belles passions : elles marquent la grandeur de l'ame; et, quoy que dans les inquiétudes qu'elles donnent il y ait quelque chose de contraire à la severe sagesse, elles s'accommodent si bien d'ailleurs avec la plus austère vertu que je croy qu'on ne les sçauroit condamner avec justice. Moy qui connois tout ce qu'il y a de délicat et de fort dans les grands sentimens de l'amour, si jamais je viens à aimer, ce sera asseurément de cette sorte; mais, de la façon dont je suis, je ne croy pas que cette connoissance que j'ay me passe jamais de l'esprit au cœur.