‹ Maximes (volume 2)Chapitre 33 sur 85 · I . Velut sylvis ubi passim · texte numérisé non relu

I . Velut sylvis ubi passim

Palanies error certo de tramite pellit; Ille sinistrorsum, hic dextrorsum abit : unus utrique Error, sed variU illudit partibus.

HoRAT., Serm. 1. 2, sat. 3.

vient pas toujours de la faute de celuy qui escrit. Les Réflexions, ou, si vous voulez, les Maximes et les Sentences, comme le monde a nommées celles-cy, doivent estre escrites dans un stile serré, qui ne permet pas de donner aux choses toute la clarté qui seroit à désirer; ce sont les premiers traits du tableau : les yeux habiles y remarquent bien toute la finesse de l'art et la beauté de la pensée du peintre; mais cette beauté n'est pas faite pour tout le monde, et, quoy que ces traits ne soient point remplis de couleurs, ils n'en sont pas moins des coups de maistre. Il faut donc se donner le loisir de pénétrer le sens et la force des paroles ; il faut que l'esprit parcoure toute l'estenduë de leur signification avant que de se reposer pour en former le jugement.

La quatrième difficulté est, ce me semble, que les Maximes sont presque par tout trop générales. On vous a dit qu'il est injuste d'étendre sur tout le genre humain des défauts qui ne se trouvent qu'en quelques hommes. Je sçay, outre ce que vous me mandez des difîerens sentimens que vous en avez entendus, ce que l'on oppose d'ordinaire à ceux qui découvrent et qui condamnent les vices. On appelle leur censure le portrait du peintre; on dit qu'ils sont comme

les malades de la jaunisse, qu'ils vojent tout jaune parce qu'ils le sont eux-mesmes. Mais, s'il estoit vray que pour censurer la corruption du cœur en gênerai il fallust la ressentir en particulier plus qu'un autre, il faudroit aussi demeurer d'acord que ces philosophes dont Diogene de Laerce nous raporte les sentences estoient les hommes les plus corrompus de leur siècle; il faudroit faire le procès à la mémoire de Caton, et croire que c'étoit le plus méchant homme de la République^ parce qu'il censuroit les vices de Rome. Si cela est, Monsieur, je ne pense pas que l'auteur des Réflexions, quel qu'il puisse estre, trouve rien à redire au chagrin de ceux qui le condamneront, quand, à la religion prés, on ne le croira pas plus homme de bien ny plus sage que Caton. Je dirai encore, pour ce qui regarde les termes que l'on trouve trop généraux, qu'il est difficile de les restraindre dans les sentences sans leur oster tout le sel et toute la force; il me semble, outre cela, que l'usage nous fait voir que sous des expressions générales l'esprit ne laisse pas de sousentendre d« luymesme des restrictions : par exemple quand on dit : Tout Paris fut au devant du Koy, toute la Cour est dans la joye, ces façons de parler ne signifient neantmoins que la plus grande partie.

Si VOUS croyez que ces raisons ne suffisent pas pour fermer la bouche aux critiques, ajoutons y que, quand on se scandalise si aisément des termes d'une censure générale, c'est à causte qu'elle nous picque trop vivement dans l'endroit le plus sensible du cœur.

Neantmoins il est certain que nous connoissons vous et moy bien des gens qui ne se scandalisent pas de celle des Kefîexions, j'entends de ceux qui ont l'hypocrisie en aversion, et qui avouent de bonne foy ce qu'ils sentent en euxmêmes et ce qu'ils remarquent dans les autres. Mais peu de gens sont capables d'y penser ou s'en veulent donner la peine, et, si par hazard ils y pensent, ce n'est jamais sans se flatter. Souvenez-vous, s'il vous plaist, de la manière dont nostre amy Guarini traite ces gens là.

Huomo sono, e mi preggio d'esser humanoj

E teco, che sei huomo,

E ch' altro esser non puoi, Come huomo parla di cosa humana, E se di cotai nome forse ti sdegni,

Guarda, garzon superbo,

Che, nel dishumanarti.

Non divenghi una fiera, anzi ch'un dio.

(Guarini, Past. Fid., act. I, scen, i *.)

1 . Homo sum, humani nihil a me alienum puio. — Heautont., act. I, scen, i. Tirent.

3o DISCOURS

Voila, Monsieur, comme il faut parler de l'orgueil de la nature humaine, et, au lieu de se fascher contre le miroir qui nous fait voir nos défauts, au lieu de sçavoir mauvais gré à ceux qui nous les découvrent, ne vaudroit-il pas mieux nous servir des lumières qu'ils nous donnent pour connoître l'amour propre et l'orgueil, et pour nous garentir des surprises continuelles qu'ils font à nostre raison? Peut-on jamais donner assez d'aversion pour ces deux vices qui furent les causes funestes de la révolte de nôtre premier père, ni trop descrier ces sources malheureuses de toutes nos misères?

Que les autres prennent donc comme ils voudront les Keflexions morales; pour moy, je les considère comme peinture ingénieuse de toutes les singeries du faux sage; il me semble que dans chaque trait l'amour de la vérité luy oste le masque et le monstre tel qu'il est. Je les regarde comme des leçons d'un maistre qui entend parfaitement l'art de connoistre les hommes, qui demesle admirablement bien tous les rôlles qu'ils jouent dans le monde, et qui non seulement nous fait prendre garde aux diferens caractères des personnages du théâtre, mais encore qui nous fait voir, en levant un coin du rideau, que cet amant et ce roy de la comédie sont les mes-

SUR LES REFLEXIONS 3l

mes acteurs qui font le docteur et le boufon dans la farce. Je vous avoue que je n'a y rien leu de nostre temps qui m'ait donné plus de mépris pour l'homme et plus de honte de ma propre vanité. Je pense toujours trouver à l'ouverture du livre quelque ressemblance aux mouvemens secrets de mon cœur; je me taste moy-mesme pour examiner s'il dit vray, et je trouve qu'il le dit presque toujours et de moy et des autres plus ^u'on ne voudroit. D'abord j'en ay quelque dépit, je rougis quelquefois devoir qu'il ait deviné, mais je sens bien, à force de le hre, que, si je tt'aprends à devenir plus sage, j'aprens au moins i connoistre que je ne le suis pas; j'aprends înfîn, par l'opinion qu'il me donne de moy uesme, à ne me respandre pas sotement dans 'admiration de toutes ces vertus dont l'éclat nous laute aux yeux : les hypocrites passent mal leur .emps à la lecture d'un livre comme celui-là. Defiez-vous donc. Monsieur, de ceux qui vous ;n diront du mal, et soyez asseuré qu'ils n'en disent que parce qu'ils sont au desespoir de voir •eveler des mystères qu'ils voudroient pouvoir ca- :her toute leur vie aux autres et à eux-mesmes. En ne voulant vous faire qu'une lettre, je me iuis engagé insensiblement à vous écrire un grand discours; apellez le comme vous voudrez,

Monsieur,

Vostre, etc.

ou discours ou lettre, il ne m'importe, pourvu f, que vous en soyez content et que vous me fassiez rhonneur de me croire.

Page 1