‹ Maximes (volume 2)Chapitre 32 sur 85 · Epictet., apud Arrian · texte numérisé non relu

Epictet., apud Arrian

Pensez-vous, Monsieur, que Seneque, qui faisoit aller son sage de pair avec les dieux', fust véritablement sage luy-mesme, et qu'il fust bien persuadé de ce qu'il vouloit persuader aux autres? Son orgueil n'a pu l'empescher de dire quelquefois qu'on n'avoit point vu dans le monde d' exemple de l'idée qu'il proposait ; qu'il estait impossible de trouver une vertu si achevée parmy les homnieSj et que le plus parfait d'entr'eux estait celuy qui avait le moins de défauts^. Il demeure d'acord que l'on peut reprocher à Sacrale d'avoir eu quelques amitiez suspectes, à Platon et Aristate d'avoir esté avares, à Epicure prodigue et voluptueux ■ mais il s'écrie en mesme temps que nous serions trop heureux d'estre parvenus à sçavoir imiter leurs vices y'. Ce philosophe auroit eu raison d'en

1 . Jovem plus non posse quain bonum virum. — Senec, ep. Ixxxiii.

Deus non vincit sapientem fœlicitate, etiam si vincit xtale, — Senec, ibid.

2. Ubi enim iUuin inventes quem tôt seculis quxrimus sapientem, pro optimo est minime malus. — Senec, De Tranq .

3. Objicite Platoni quod petierit pecuniam, Aristoteli quod acceperit, Epicuro quod consumpserit, Socrati Alcibiadem et Phxdrum objectate. O vos usu maxime falices, cum primum vobis imitari vitia nostra contigerit ! — Senec, De Vit. beat.

dire autant des siens, car on ne seroit pas trop mal-heureux de pouvoir jouir comme il a fait de toute sorte de biens, d'honneurs et de plaisirs, en affectant de les mépriser; de se voir le maistre de l'empire et de l'empereur, et l'amant de l'impératrice en même temps ; d'avoir de superbes palais, des jardins délicieux, et de prèscher aussi à son aise qu'il faisoit la modération et la pauvreté, au milieu de l'abondance et des richesses'. Pensez-vous, Monsieur, que ce stoïcien, qui contrefaisoit si bien le maistre de ses passions, eust d'autres vertus que celles de bien cacher ses vices, et qu'en se faisant couper les veines, il ne se repentit pas plus d'une fois d'avoir laissé à son disciple le pouvoir de le faire mourir? Regardez un peu de prés ce faux brave , vous verrez qu'en faisant de beaux raisonnemens sur l'immortalité de l'ame, il cherche à s'étourdir sur la crainte de la mort. Il ramasse toutes ses forces pour faire bonne mine; il se mord la langue de peur de dire que la douleur est un mal; il prétend que la raison peut rendre l'homme

I . Senecam adoriuntur tanquam ingénies et supra privatum modum evectas opes adhuc augeret , quodque studia civium in se verteret, hortorum quoque amanitate et villarum magnificentia quasi principem super grederetur, — Tacit., Annal., 1. 14.

impassible', et, au lieu d'abaisser son orgueil, il le relevé au dessus de la Divinité. Il nous auroit bien plus obligez de nous avouer franchement les foiblesses et la corruption du cœur humain que de prendre tant de peine à nous tromper. L'auteur des Kefîexions n'en fait pas de mesme ; il expose au jour toutes les misères de l'homme , mais c'est de l'homme abandonné à sa conduite qu'il parle, et non pas du chrestien. Il fait voir que, malgré tous les efforts de sa raison, l'orgueil et l'amour propre ne laissent pas de se cacher dans les replis de son cœur, d'y vivre et d'y conserver assez de forces pour répandre leur venin, sans qu'il s'en apperçoive, dans la pluspart de ses mouvemens.

La seconde difficulté que l'on vous a faite, et qui a beaucoup de rapport à la première, est que les Réflexions passent dans le monde pour des subiilitez d'un censeur qui prend en mauvaise part les actions les plus indiferentes, plùtost que pour des veritez solides. Vous me dites que quelques uns de vos amis vous ont asseuré de bonne foy qu'ils sçavoient par leur propre expérience que

I . Sapientem, si in Phalaridis iauro ptruratur, exclamaturum : Duke est, et ad me nil attinet. — Epic, apud Sente.

l'on fait quelquefois le bien sans avoir d'autre veuë que celle du bien, et souvent même sans en avoir aucune, ny pour le bien, ny pour le mal, mais par une droiture naturelle du cœur, qui le porte sans y penser vers ce qui est bon. Je voudrois qu'il me fût permis de croire ces gens-là sur leur parole, et qu'il fût vray que la nature humaine n'eût que des mouvemens raisonnables, et que toutes nos actions fussent naturellement vertueuses. Mais, Monsieur, comment acorderons nous le témoignage de vos amis avec les sentimens des mêmes Pères de l'Eglise qui ont assuré que toutes nos vertus, sans le secours de la foy, n estaient que des imperfections; que nostre volonté esioit née aveugle, que ses désirs estaient aveugles, sa conduite encore j^lus aveugle, et qu'il ne fallait pas s'étonner si, parmi tant d'aveuglement, l'homme estoit dans un égarement continuel? Ils en ont parlé encore plus fortement, car ils ont dit qu'en cet estât , la prudence de l'homme ne pénétrait dans l'avenir et n'ordonnait rien que par raport à l'orgueil; que sa tempérance ne modérait aucun excès que celuy que l'orgueil avoit condamné; que sa constance ne se soutenait dans les malheurs qu'autant qu'elle estoit soutenue par l'orgueil; et enfin que toutes ses vertus, avec cet éclat extérieur de mérite qui les

faisoit admirer, n'avoient pour but que cette admiration, l'amour d'une vaine gloire et Vinterest de l'orgueil. On trouveroit un nombre presque infiny d'autoritez sur cette opinion; mais, si je m'engageois à vous les citer régulièrement, j'en aurois un peu plus de peine, et vous n'en auriez pas plus de plaisir. Je pense donc que le meilleur pour vous et pour moj sera de vous en faire voir l'abrégé dans six vers d'un excellent poëte de nostre temps.

Si le jour de la foy n'éclaire la raisorij Nostre goust dépravé tourne tout en poison; Toujours de nôtre orgueil la subtile imposture Au bien qu'il semble aimer fait changer de nature. Et, dans le propre amour dont l'homme est revestu. Il se rend criminel même par sa vertu,

(Brebeuf, Entr. Sol.)

S'il faut neantmoins demeurer d'accord que vos amis ont le don de cette foy vive qui redresse toutes les mauvaises inclinations de l'amour propre, si Dieu leur fait des grâces extraordinaires, s'il les sanctifie dés ce monde, je souscris de bon cœur à leur canonisation, et je leur déclare que les Réflexions moralles ne les regardent point. Il n'y a pas apparance que celuy qui les a écrites en veuille à la vertu des saints; il ne s'adresse, comme je vous ay dit,

qu'à l'homme corrompu. Il soutient qu'il fait presque toujours du mal quand son amour propre le flatte qu'il fait le bien , et qu'il se trompe souvent lorsqu'il veut juger de luymesme, parce que la nature ne se déclare pas en luy sincèrement des motifs qui le font agir. Dans cet estât mal-heureux, où l'orgueil est l'ame de tous ses mouvemens, les saints mesmes sont les premiers à luy déclarer la guerre, et le traittent plus mal sans comparaison que ne fait l'autheur des Réflexions. S'il vous prend quelque jour envie de voir les passages que j'ay trouvés dans leurs escrits sur ce sujet, vous serez aussi persuadé que je le suis de cette vérité; mais je vous suplie de vous contenter à présent de ces vers, qui vous expliqueront une partie de ce qu'ils en ont pensé.

le désir des honneurs, des biens et des délices. Produit seul ses vertus, comme il produit ses vices. Et l'aveugle interest qui règne dans son caur Va d'objet en objet et d'erreur en erreur. Le nombre de ses maux s'acroist par leur remède, Au mal qui se guérit un autre mal succède. Au gré de ce tyran, dont l'empire est caché. Un péché se destruit par un autre péché.

(Brsbeuf, Entr. SoK )

Montagne, que j'ay quelque scrupule de vous citer après des Pères de l'Eglise, dit assez heu-

reusement sur ce mesme sujet : que son ame a deux visages differens; quelle a beau se replier sur elle-mesme, elle n'aperçoit jamais que celuy que l'amour propre a déguisé, pendant que l'autre se découvre par ceux qui n'ont point de part à ce déguisement. Si j'osois enchérir sur une métaphore si hardie, je dirois que l'ame de l'homme corrompu est faite comme ces médailles qui représentent la figure d'un saint et celle d'un démon dans une seule face et par les mêmes traits. Il n'y a que la diverse situation de ceux qui la regardent qui change l'objet : l'un void le saint, et l'autre void le démon. Ces comparaisons nous font assez comprendre que, quand l'amour propre a séduit le cœur, l'orgueil aveugle tellement la raison, et respand tant d'obscurité dans toutes ses connoissances, qu'elle ne peut juger du moindre de nos mouvemens, ny former d'elle-mesme aucun discours asseuré pour nostre conduite. Les hommes, dit Horace, sont sur la terre comme une troupe de voyageurs que la nuit a surpris en passant dans une forest. Ils marchent sur la foy d'un guide qui les esgare aussitost, ou par malice, ou par ignorance^ chacun d'eux se met en peine de retrouver le chemin; ils prennent tous diverses routes, et chacun croit suivre la bonne ; plus il le croit, et plus il s'en escarte; mais, quoy que leurs

(garemens soient differens, ils n'ont pourtant qu'une mesme cause : c'est le guide qui les a trompez, et l'obscurité de la nuit qui les empesche de se redresser^. Peut-on mieux dépeindre l'aveuglement et les inquiétudes de l'homme abandonné à sa propre conduite, qui n'écoute que les conseils de son orgueil, qui croit aller naturellement droit au bien, et 'qui s'imagine toujours que le dernier qu'il recherche est le meilleur? N'est-il pas vray que, dans le temps qu'il se flatte de faire des actions vertueuses, c'est alors que l'égarement de son cœur est plus dangereux? Il y a un si grand nombre de roues qui composent le mouvement de cet horloge, et le principe en est si caché, qu'encore que nous voyions ce que marque la montre, nous ne sçavons pas quel est le ressort qui conduit l'éguille sur toutes les heures du cadran.

La troisième difficulté que j'ay à résoudre est que beaucoup de personnes trouvent de l'obscurité dans le sens et dans l'expression de ces Keflexions. L'obscurité, comme vous sçavez, Monsieur, ne

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