LVIII
Il semble que nos actions ayent des estoilles heureuses ou malheureuses à qui elles doivent une grande partie de la louange et du blâme qu'on leur donne.
Il n'y a point d'accidens si malheureux dont les habiles gens ne tirent quelque avantage, ny de si heureux que les imprudens ne puissent tourner à leur préjudice.
La fortune tourne tout à l'avantage de ceux qu'elle favorise.
Le bonheur et le malheur des hommes ne dépend pas moins de leur humeur que de la fortune.
La Rochefoucauld. 7
5o REFLEXIONS MORALES
La sincérité est une ouverture de cœur. On la trouve en fort peu de gens, et celle que l'on voit d'ordinaire n'est qu'une fine dissimulation pour attirer la confiance des autres.
L'aversion du mensonge est souvent une imperceptible ambition de rendre nos témoignages considérables et d'attirer à nos paroles un respect de religion.
La vérité ne fait pas tant de bien dans le monde que ses apparences y font de mal.
Il n'y a point d'éloges qu'on ne donne à la prudence; cependant elle ne sçauroit nous as-
seurer du moindre événement.
Un habile homme doit régler le rang de ses interests et les conduire chacun dans son ordre.
REFLEXIONS MORALES 5l
Nôtre avidité le trouble souvent, en nous faisant courir à tant de choses à la fois que, pour désirer trop les moins importantes, on manque les plus considérables.
La bonne grâce est au corps ce que le bon sens est à l'esprit.
Il est difficile de définir l'amour. Ce qu'on en peut dire est que, dans l'ame, c'est une passion de régner; dans les esprits, c'est une sympathie, et dans le corps, ce n'est qu'une envie cachée et délicate de posséder ce que l'on aime après beaucoup de mystères.
S'il y a un amour pur et exemt du mélange de nos autres passions, c'est celuy qui est caché au fonds du cœur et que nous ignorons nousmesmes.
Il n'y a point de déguisement qui puisse long-
temps cacher l'amour où il est, ny le feindre où il n'est pas.
Il n'y a gueres de gens qui ne soient honteux de s'estre aimez, quand ils ne s'aiment plus.
Si on juge de l'amour par la pluspart de ses effets, il ressemble plus à la haine qu'à l'amitié.
On peut trouver des femmes qui n'ont jamais eu de galanterie, mais il est rare d'en trouver qui n'en ayent jamais eu qu'une.
Il n'y a que d'une sorte d'amour, mais il y en a mille différentes copies.
L'amour, aussi bien que le feu, ne peut sub-
sister sans un mouvement continuel, et il cesse de vivre dés qu'il cesse d'espérer ou de craindre.
Il est du véritable amour comme de l'apparition des esprits : tout le monde en parle, mais peu de gens en ont vu.
L'amour preste son nom à un nombre infini de commerces qu'on luy attribue, et où il n'a non plus de part que le doge à ce qui se fait à Venise.
L'amour de la justice n'est en la pluspart des hommes que la crainte de souffrir l'injustice.
Le silence est le party le plus seur de celuy qui se défie de soy-mesme.
Ce qui nous rend si changeans dans nos
araitiez, c'est qu'il est difficile de connoître les qualitez de l'ame, et facile de connoître celles de l'esprit.
Nous ne pouvons rien aymer que par rapport à nous, et nous ne faisons que suivre nôtre goût et nôtre plaisir quand nous préférons nos amis à nous-mesme. C'est néanmoins par cette préférence seule que l'amitié peut estre vraye et parfaite.
La reconciliation avec nos ennemis n'est qu'un désir de rendre nôtre condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une crainte de quelque mauvais événement.
Ce que les hommes ont nommé amitié n'est qu'une société, qu'un mesnagement réciproque d'interests, et qu'un eschange de bons offices ; ce n'est enfin qu'un commerce où l'amourpropre se propose toujours quelque chose à gagner.
Il est plus honteux de se défier de ses amis que d'en être trompé.
Nous nous persuadons souvent d'aimer les gens plus puissans que nous, et néanmoins c'est l'interest seul qui produit nôtre amitié. Nous ne nous donnons pas à eux pour le bien que nous leur voulons faire, mais pour celuy que nous en voulons recevoir.
Nôtre défiance justifie la tromperie d'autruy.
Les hommes ne vivroient pas long-temps en société s'ils n'estoient les dupes les uns des autres.