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LXXXVIII

L'amour propre nous augmente ou nous di-

minuë les bonnes qualitez de nos amis à pro- | portion de la satisfaction que nous avons d'eux, et nous jugeons de leur mérite par la manière dont ils vivent avec nous.

Tout le monde se plaint de sa mémoire , et

personne ne se plaint de son jugement.

Nous plaisons plus souvent dans le commerce de la vie par nos défauts que par nos bonnes qualitez.

La plus grande ambition n'en a pas la moindre apparence lors qu'elle se rencontre dans une impossibilité absolue d'arriver où elle aspire.

Détromper un homme préoccupé de son mérite est luy rendre un aussi mauvais office que celuy que l'on rendit à ce fou d'Athènes qui

croyoit que tous les vaisseaux qui arrivoient dans le port estoient à luy.

Les vieillars aiment à donner de bons préceptes , pour se consoler de n'estre plus en état de donner de mauvais exemples.

Les grands noms abaissent au lieu d'élever ceux qui ne les savent pas soutenir.

La marque d'un mérite extraordinaire est de voir que ceux qui l'envient le plus sont contraints de le louer.

Tel homme est ingrat, qui est moins coupable de son ingratitude que celuy qui luy a iait du bien.

On s'est trompé lorsqu'on a creu que l'esprit

et le jugement estoient deux choses différentes. Le jugement n'est que la grandeur de la lumière de l'esprit; cette lumière pénètre le fonds des choses , elle y remarque tout ce qu'il faut remarquer et apperçoit celles qui semblent imperceptibles. Ainsi il faut demeurer d'accord que c'est l'etenduë de la lumière de l'esprit qui produit tous les effets que l'on attribue au jugement.

Chacun dit du bien de son cœur, et personne n'en ose dire de son esprit.

La politesse de l'esprit consiste à penser des choses honnestes et délicates.

La galanterie de l'esprit est de dire des choses flateuses d'une manière agréable.

Il arrive souvent que des choses se presen-

tent plus achevées à nostre esprit qu'il ne les pourroit faire avec beaucoup d'art.

L'esprit est toujours la dupe du cœur.

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Tous ceux qui connoissent leur esprit ne connoissent pas leur cœur.

Les hommes et les affaires ont leur point de perspective ; il y en a qu'il faut voir de prés pour en bien juger, et d'autres dont on ne juge jamais si bien que quand on en est éloigné.

Celuy-là n'est pas raisonnable à qui le hazard fait trouver la raison, mais celuy qui la connoist, qui la discerne, et qui la goûte.

Pour bien savoir les choses, il en faut savoir le détail; et, comme il est presque infîny, nos

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connoissances sont toujours superficielles et imparfaites.

C'est une espèce de coqueterie de faire remarquer qu'on n'en fait jamais.

L'esprit ne sauroit joiier long-temps le personnage du cœur.

La jeunesse change ses goûts par l'ardeur du sang, et la vieillesse conserve les siens par l'accoutumance.

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On ne donne rien si libéralement que ses conseils.

Plus on aime une maîtresse , et plus on est prest de la haïr.

Les défauts de l'esprit augmentent en vieillissant, comme ceux du visage.

Il y a de bons mariages, mais il n'y en a point de délicieux.

On ne se peut consoler d'être trompé par ses ennemis et trahy par ses amis, et l'on est souvent satisfait de l'estre par soy-mesme.

Il est aussi facile de se tromper soy-mesme sans s'en appercevoir qu'il est difficile de tromper les autres sans qu'ils s'en apperçoivent.

Rien n'est moins sincère que la manière de demander et de donner des conseils. Celuy qui en demande paroist avoir une déférence respectueuse pour les sentimens de son amy, bien qu'il ne pense qu'à luy faire approuver les siens et à le rendre garant de sa conduite ; et celuy qui conseille paye la confiance qu'on luy témoigne d'un zèle ardent et désintéressé, quoy

qu'il ne cherche le plus souvent dans les conseils qu'il donne que son propre interest ou sa gloire.

La plus subtile de toutes les finesses est de savoir bien feindre de tomber dans les pièges que l'on nous tend; et on n'est jamais si aisément trompé que quand on songe à tromper les autres.

L'intention de ne jamais tromper nous expose à estre souvent trompez.

Nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux autres qu'enfin nous nous déguisons à nous-mesmes.

L'on fait plus souvent des trahisons par foiblesse que par un dessein formé de trahir.

On fait souvent du bien pour pouvoir impunément faire du mal.

Si nous résistons à nos passions, c'est plus par leur foiblesse que par nôtre force.

On n'auroit gueres de plaisir si oq ne se flattoit jamais.

Les plus habiles affectent toute leur vie de blâmer les finesses, pour s'en servir en quelque Tande occasion et pour quelque grand interest.

L'usage ordinaire de la finesse est la marque l'un petit esprit, et il arrive presque toujours -lue celuy qui s'en sert pour se couvrir en un 3ndroit se découvre en un autre.

Les finesses et les trahisons ne viennent que de manque d'habileté.

Le vray moyen d'estre trompé, c'est de se croire plus fin que les autres.

La trop grande subtilité est une fausse délicatesse, et la véritable délicatesse est une solid; subtihté.

Il suffit quelquefois d'estre grossier poun'estre pas trompé par un habile homme.

La foiblesse est le seul défaut que Ton le sauroit corriger.

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Le moindre défaut des femmes qui se sont abandonnées à faire l'amour, c'est de faire l'amour.

Il est plus aisé d'estre sage pour les autres que de l'estre pour soy-mesme.

Les seules bonnes copies sont celles qui nous font voir le ridicule des méchants originaux.

On n'est jamais si ridicule par les qualitez que l'on a que par celles que l'on affecte d'avoir.

On est quelquefois aussi différent de soymesme que des autres.

Il y a des gens qui n'auroient jamais esté

La Rochefoucauld. 9

amoureux s'ils n'avoient jamais entendu parler de l'amour.

On parle peu quand la vanité ne fait pas parler.

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On aime mieux dire du mal de soy-mesme que de n'en point parler.

Une des choses qui fait que l'on trouve si peu de gens qui paroissent raisonnables et agréables dans la conversation, c'est qu'il n'y a presque personne qui ne pense plûtost à ce qu'il veut dire qu'à répondre précisément à ce qu'on luy dit. Les plus habiles et les plus complaisans se contentent de montrer seulement une mine attentive, au mesme-temps que l'on voit dans leurs yeux et dans leur esprit un égarement pour ce qu'on leur dit et une précipitation pour retourner à ce qu'ils veulent dire, au lieu de considérer que c'est un mauvais moyen de plaire aux autres ou de les persuader que de

chercher si fort à se plaire à soy-mesme, et que bien bien écouter st bien répondre est une des plus grandes perfections qu'on puisse avoir dans la conversation.

Un homme d'esprit seroit souvent bien embarassé sans la compagnie des sots.

Nous nous vantons souvent de ne nous point ennuyer, et nous sommes si glorieux que nous ne voulons pas nous trouver de mauvaise compagnie.

Comme c'est le caractère des grands esprits de faire entendre en peu de paroles beaucoup de choses, les petits esprits, au contraire, ont le don de beaucoup parler et de ne rien dire.

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C'est plutôt par l'estime de nos propres sentimens que nous exagérons les bonnes qualitez des autres que par l'estime de leur mérite, et

nous voulons nous attirer des louanges lors qu'il semble que nous leur en donnons.

On n'aime point à louer, et on ne loue jamais personne sans interest. La louange est une flaterie habile, cachée et délicate, qui satisfait différemment celuy qui la donne et celuy qui la reçoit. L'un la prend comme une recompense de son mérite , l'autre la donne pour fairs remarquer son équité et son discernement.

Nous choisissons souvent des louanges empoisonnées qui font voir par contrecoup en ceux que nous louons des défauts que nous n'osons découvrir d'une autre sorte.

On ne loue d'ordinaire que pour eslre loué.

Peu de gens sont assez sages pour préférer le

blâme qui leur est utile à la louange qui les trahit.

II y a des reproches qui louent et des louanges qui médisent.

Le refus des louanges est un désir d'estre loué deux fois.

Le désir de mériter les louanges qu'on nous donne fortifie nôtre vertu; et celles que l'on donne à l'esprit, à la valeur et à la beauté^ contribuent à les augmenter.

Il est plus difficile do s'empescher d'estre gouverné que de gouverner les autres.

Si nous ne nous flations point nous-mesmes, la flaterie des autres ne nous pourroit nuire.

La nature fait le mérite, et la fortune le met en œuvre.

La fortune nous corrige de plusieurs défauts que la raison ne sauroit corriger.

Il y a des gens dégoûtans avec du mérite, et d'autres qui plaisent avec des défauts.

Il y a des gens dont tout le mérite consiste à dire et à faire des sottises utilement, et qui gâteroient tout s'ils changeoient de conduite.

La gloire des grands hommes se doit toujours mesurer aux moyens dont ils se sont servis pour l'aquerir.

La flaterie est une fausse monoye qui n'a de cours que par nôtre vanité.

Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualitez, il en faut avoir rœconomie.

Quelque éclatante que soit une action, elle ne doit pas passer pour grande lors qu'elle n'est pas l'effet d'un grand dessein.

Il doit y avoir une certaine proportion entre les actions et les desseins si on en veut tirer tous les effets qu'elles peuvent produire.

L'art de savoir bien mettre en œuvre de médiocres qualitez dérobe l'estime et donne souvent plus de réputation que le véritable mérite.

Il y a une infinité de conduites qui paroissent ridicules, et dont les raisons cachées sont tressaoes et tres-solides.

Il est plus facile de paroistre digne des emplois qu'on n'a pas que de ceux que l'on exerce.

Nôtre mérite nous attire l'estime des honnestes gens, et nôtre étoille celle du public.

Le monde recompense plus souvent les apparences du mérite que le mérite mesme.

L'avarice est plus opposée à l'œconomie que la libéralité.

L'espérance, toute trompeuse qu'elle est, sert

au moins à nous mener à la fin de la vie par un chemin agréable.

Pendant que la paresse et la timidité nous retiennent dans nôtre devoir, nôtre vertu en a souvent tout l'honneur.

Il est difficile de juger si un procédé net, sincère et honneste, est un effet de probité ou d'habilité.

Les vertus se perdent dans l'interest, comme les fleuves se perdent dans la mer.

Si on examine bien les divers effets de l'ennuy, on trouvera qu'il fait manquer à plus de devoirs que l'interest.

Il 3^ a diverses sortes de curiosité : l'une d'in-

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terest, qui nous porte à désirer d'apprendre ce qui nous peut estre utile; et l'autre d'orgueil, qui vient du désir de savoir ce que les autijes ignorent.

Il vaut mieux employer nôtre esprit à supporter les infortunes qui nous arrivent qu'à prévoir celles qui nous peuvent arriver.

La constance en amour est une inconstance perpétuelle qui fait que nôtre cœur s'attache successivement à toutes les qualitez de la personne que nous aimons, donnant tantost la préférence à l'une, tantost à l'autre; de sorte que cette constance n'est qu'une inconstance arrestée et renfermée dans un mesme sujet.

Il y a deux sortes de constance en amour : l'une vient de ce que l'on trouve sans cesse dans la personne que l'on aime de nouveaux sujets d'aimer, et l'autre vient de ce que l'on se fait un honneur d'estre constant.

La persévérance n'est digne ny de blâme ny ■de louange, parce qu'elle n'est que la durée des goûts et des sentimens, qu'on ne s'oste et qu'on ne se donne point.

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