CLXXXVIII
La santé de l'ame n'est pas plus assurée que celle du corps, et, quoy que l'on paroisse éloigné des passions, on n'est pas moins en danger de s'y laisser emporter que de tomber malade quand on se porte bien.
Il semble que la nature ait prescrit à chaque homme, dés sa naissance, des bornes pour les vertus et pour les vices.
Il n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de grands défauts.
On peut dire que les vices nous attendent dans le cours de la vie, comme des hostes chez qui il faut successivement loger ; et je doute que l'expérience nous les fist éviter s'il nous estoit permis de faire deux fois le mesme chemin.
Quand les vices nous quittent, nous nous flattons de la créance que c'est nous qui les quittons.
Il y a des recheutes dans les maladies de l'ame comme dans celles du corps. Ce que nousl prenons pour nostre guerison n'est le plus souvent qu'un relâche ou un changement de mal.
Les défauts de l'ame sont comme les blessures du corps : quelque soin qu'on prenne de les guérir, la cicatrice paroist toujours, et elles sont à tout moment en danger de se rouvrir.
Ce qui nous empesche souvent de nous abandonner à un seul vice est que nous en avons plusieurs.
Nous oublions aisément nos fautes lors qu'elles ne sont seùes que de nous.
Il y a des gens de qui l'on peut ne jamais croire du mal sans l'avoir veu, mais il n'y en a point en qui il nous doive surprendre en le voyant.
Nous élevons la gloire des uns pour abaisser
8o REFLEXIONS MORALES
celle des autres ; et quelquesfois on loûeroit moins Monsieur le Prince et Monsieur de Turenne si on ne les vouloit point blâmer tous deux.
Le désir de paroistre habile empesche souvent de le devenir.
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La vertu n'iroit pas si loin si la vanité ne luy tenoit compagnie.
Celuy qui croit pouvoir trouver en soymesme dequoy se passer de tout le monde se trompe fort; mais celuy qui croit qu'on ne peut se passer de luy se trompe encore davantage.
Les faux honnestes gens sont ceux qui déguisent leurs défauts aux autres et à euxmesmes ; les vrais honnestes gens sont ceux qui les connoissent parfaitement et les confessent.
Le vray honneste homme est celuy qui ne se pique de rien.
La sévérité des femmes est un ajustement et un fard qu'elles ajoutent à leur beauté.
L'honnesteté des femmes est souvent l'amour de leur réputation et de leur repos.
C'est estre véritablement honneste homme que de vouloir estre toujours exposé à la veuë des honnestes gens.
La folie nous suit dans tous les temps de la vie. Si quelqu'un paroist sage, c'est seulement parce que ses folies sont proportionnées à son âge et à sa fortune.
La Rochefoucauld. 1 1
Il y a des gens niais qui se connoissent et qui employent habilemeni leur niaiserie.
Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit.
En vieillissant on devient plus fou et plus sage.
Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles, qu'on ne chante qu'un certain temps.
La pluspart des gens ne jugent des hommes que par la vogue qu'ils ont ou par leur fortune.
L'amour de la gloire, la crainte de la honte, le dessein de faire fortune, le désir de rendre
nostie vie commode et agréable, et l'envie d'abaisser les autres, sont souvent les causes de cette valeur si célèbre parmy les hommes.
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La valeur est dans les simples soldats un métier périlleux qu'ils ont pris pour gagner leur vie.
La parfaite valeur et la poltronnerie complette sont deux extremitez où l'on arrive rarement. L'espace qui est entre deux est vaste et contient toutes les autres espèces de courage; il n'y a pas moins de différence entr'elles qu'entre les visages et les humeurs. Il y a des hommes qui s'exposent volontiers au commencement d'une action, et qui se relâchent et se rebutent aisément par sa durée. Il y en a qui sont contens quand ils ont satisfait à l'honneur du monde, et qui font fort peu de chose au delà. On en voit qui ne sont pas toujours également maîtres de leur peur. D'autres se laissent quelquefois entraîner à des terreurs générales; d'autres vont à la charge parce qu'ils n'osent demeurer dans leurs postes. Il s'en trouve à
qui l'habitude des moindres périls affermit le courage et les prépare à s'exposer à de plus grands. Il y en a qui sont braves à coups d'épée et qui craignent les coups de mousquet; d'autres sont assurez aux coups de mousquet et appréhendent de se battre à coups d'épée. Tous ces courages de différentes espèces conviennent en ce que, la nuit augmentant la crainte et cachant les bonnes et les mauvaises actions, elle donne la liberté de se ménager. Il y a encore un autre ménagement plus gênerai : car on ne void point d'homme qui fasse tout ce qu'il seroit capable de faire dans une occasion s'il estoit assuré d'en revenir; de sorte qu'il est visible que la crainte de la mort oste quelque chose de la valeur.
La parfaite valeur est de faire sans témoins ce qu'on seroit capable de faire devant tout le monde.
L'intrépidité est une force extraordinaire de l'ame qui l'élevé au dessus des troubles, des desordres et des émotions, que la veuë desi
grands périls pourroit exciter en elle; et c'est par cette force que les héros se maintiennent en un estât paisible et conservent l'usage libre de leur raison dans les accidens les plus sur* prenans et les plus terribles.
L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu.
La pluspart des hommes s'exposent assez dans la guerre pour sauver leur honneur; mais peu se veulent toujours exposer autant qu'il est nécessaire pour faire réussir le dessein pour lequel ils s'exposent.
La vanité, la honte, et sur tout le temperamment, font souvent la valeur des hommes et la vertu des femmes.
On ne veut point perdre la vie, et on veut acquérir de la gloire ; ce qui fait que les braves
ont plus d'adresse et d'esprit pour éviter la mort que les gens de chicane n'en ont pour conserver leur bien.
Il n'y a gueres de personnes qui, dans le premier penchant de l'âge, ne fassent connoistre par où leur corps et leur esprit doivent défaillir.
Il est de la reconnoissance comme de la bonne foy des marchands, elle entretient le commerce; et nous ne payons pas parce qu'il est juste de nous acquitter, mais pour trouver plus facilement des gens qui nous prestent.
Tous ceux qui s'acquitent des devoirs de la reconnoissance ne peuvent pas, pour cela, se flatter d'estre reconnoissans.
Ce qui fait le mécomie dans la reconnoissance qu'on attend des grâces que l'on a faites, c'est que l'orgueil de celuy qui donne et l'or-
gueil de celuy qui reçoit ne peuvent convenir du prix du bienfait.
Le trop grand empressement qu'on a de s'acquitter d'une obligation est une espèce d'ingratitude.
Les gens heureux ne se corrigent gueres : ils croient toujours avoir raison quand la fortune soutient leur mauvaise conduite.