‹ Maximes (volume 2)Chapitre 68 sur 85 · LXXV · texte numérisé non relu

LXXV

Autre. — Il n'y a point d'éloges qu'on ne donne à la prudence. Cependant, quelque grande qu'elle soit, elle ne sçauroit nous asseurer du moindre événement, parce qu'elle travaille sur l'homme, qui est le sujet du monde le plus changeant. — lxvi (1666).

LXXVIII, — La justice n'est qu'une vive appréhension qu'on ne nous oste ce qui nous appartient : de là vient cette considération et ce respect pour tous les interests du prochain, et cette scrupuleuse application à ne luy faire aucun préjudice; cette crainte retient l'homme

dans les bornes des biens que la naissance ou la fortune luy ont donnez, et sans cette crainte il feroit des courses continuelles sur les autres. — lxxxviii.

Autre. — On blâme l'injustice, non pas par l'aversion que l'on a pour elle, mais pour le préjudice que l'on en reçoit. — xc.

LXXXIII. — L'amitié la plus désintéressée n'est qu'un trafic où nostre amour propre propose toujours quelque chose à gaigner. — xciv.

XCII. — On a autant de sujet de se plaindre de ceux qui nous aprennent à nous connoistre nous-mesmes qu'en eut ce fou d'Athènes de se plaindre du médecin qui l'avoit guery de l'opinion d'estre riche. — civ.

XCVII. ■ — Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lumière de l'esprit; son estenduë est la mesure de sa lumière, sa profondeur est celle qui pénètre le fond des choses; son discernement les compare et les distingue, sa justesse ne voit que ce qu'il faut voir, sa droiture les prend toujours par le bon biais, sa délicatesse aperçoit celles qui paroissent imperceptibles, et le jugement décide ce que les choses sont; si on l'examine bien, on trouvera que toutes ces qualitez ne sont autre chose que la grandeur de l'esprit, lequel, voyant tout, rencontre dans la plénitude de ses lumières tous les avantages dont nous venons de parler. — cvii.

C. — La galanterie de l'esprit est un tour de l'esprit par lequel il entre dans les choses les plus flatteuses, c'est à dire celles qui sont les plus capables de plaire aux autres. — ex.

CI. — Il y a de jolies choses que l'esprit ne cherche point et qu'il trouve toutes achevées en luy-mesme ; il

semble qu'elles y soient cachées comme l'or et les diaman5 dans le sein de la terre. — cxi,

ex. — Il n'y a point de plaisir qu'on fasse plus volontiers à un amy que celuy de luy donner conseil. —

CXVI. — Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes assemblez, l'un pour demander conseil et l'autre pour le donner : l'un paroist avec une déférence respectueuse et dit qu'il vient recevoir des instructions pour sa conduite, et son dessein, le plus souvent, est de faire approuver ses seniimens et de rendre celuy qu'il vient consulter garand de l'affaire qu'il luy propose; celuy qui conseille paye d'abord la confiance de son amy des marques d'un zèle ardent et desinteresié, et il cherche en mesme temps, dans ses propres interests, des règles de conseiller, de sorte que son conseil luy est bien plus propre qu'à celuy qui le reçoit. — cxviii.

CXIX. — La coutume que nous avons de nous déguiser aux autres pour acquérir leur estime fait qu'enfin nous nous déguisons à nous-mesmes. — cxxiii.

CXLIX. — La modestie qui semble refuser les loiianges n'est en effet qu'un désir d'en avoir de plus délicates.

CL. — L'approbation que l'on donne à l'esprit, à la beauté et à la valeur, les augmente, les perfectionne et leur fait faire de plus grands effets qu'ils n'auroient esté capables de faire d'eux-mesmes. — clvi.

CLV. — Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le cœur, il y a un mérite fade et des personnes qui dégoûtent avec des qualitez bonnes et estimables.

igo VARIANTES PRINCIPALES

CLX. — On se méconte toujours dans le jugement que l'on fait de nos actions, quand elles sont plus grandes que nos desseins. — clxvii.

CLXXIII. — La curiosité n'est pas, comme l'on croit, un simple amour de la nouveauté; il y en a une d'interest^ qui fait que nous voulons sçavoir les choses pour nous en prévaloir; il yen a une autre d'orgueil, qui nous donne envie d'estre au dessus de ceux qui ignorent les choses et de n'estre pas au dessous de ceux qui les sçavent. — CLXxxii.

CCXXXVI. — Qui considérera superficiellement tous les effets de la bonté, qui nous fait sortir hors de nousmesmes, et qui nous immole continuellement à l'avantage de tout le monde, sera tenté de croire que, lors qu'elle agit, l'amour propre s'oublie et s'abandonne luy-mesme, ou se laisse dépoiiiller et appauvrir sans s'en apercevoir; de sorte qu'il semble que l'amour propre soit la dupe de la bonté. Cependant c'est le plu* utile de tous les moyens dont l'amour propre se sert pour arriver à ses fins, c'est un chemin dérobé par oià il revient à luy-mesme plus riche et plus abondant, c'est un désintéressement qu'il met à une furieuse usure, c'ect enfin un ressort délicat avec lequel il réunit, il dispose et tourne tous les hommes en sa faveur. — ccl.

CCXXXIX. — Rien ne nous plaist tant que la confiance des grands et des personnes considérables par leurs emplois, par leur esprit ou par leur mérite; elle nous fait sentir un plaisir exquis et élevé merveilleusement nostre orgueil, parce que nous le regardons comme un effet de nostre fidélité. Cependant nous serions remplis de confusion si nous considérions l'imperfection et la bassesse de sa naissance, car elle vient de la vanité, de l'envie de parler et de l'impuissance de retenir le secret; de sorte qu'on peut dire que la confiance est comme un

relâchement de l'ame causé par le nombre et par le poids des choses dont elle est pleine. — cclv.

CCXLVII. — La fidélité est une invention rare de l'amour propre, par laquelle l'homme, s'erigeant en dépositaire des choses pretieuses, se rend luy mesme infiniment pretieux; de tous les trafics de l'amour propre, c'est celuy où il fait le moins d'avances et de plus grands profits; c'est un rafinement de sa politique avec lequel il engage les hommes par leurs biens, par leur honneur, par leur liberté et par leur vie, qu'ils sont forcez de confier en quelques occasions à élever l'homme fidelle au dessus de tout le monde. — cclxix.

CCLIV. — L'humilité n'est souvent qu'une feinte soumission que nous employons pour soiimettre effectivement tout le monde; c'est un mouvement de l'orgueil, par lequel il s'abaisse devant les hommes pour s'élever sur eux ; c'est un déguisement et son premier stratagème. Mais, quoy que ses changemens soient presque infinis et qu'il soit admirable sous toutes sortes de figures, il faut avoiier neantmoins qu'il n'est jamais si rare ny si extraordinaire que lors qu'il se cache sous la forme et sous l'habit de l'humilité : car alors on le voit les yeux baissez, dans une contenance modeste et reposée; toutes ses paroles sont douces et respectueuses, pleines d'estime pour les autres et de dédain pour luy mesme. Si on l'en veut croire, il est indigne de tous les honneurs, il n'est capable d'aucun employ, il ne reçoit les charges où on l'élevé que comme un effet de la bonté des hommes et de la faveur aveugle de la fortune. C'est l'orgueil qui joue tous ces personnages que l'on prend pour l'humilité.

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