‹ Maximes (volume 2)Chapitre 70 sur 85 · DU VRAY · texte numérisé non relu

DU VRAY

Le vray, dans quelque sujet qu'il se trouve, ne peut estre effacé par aucune comparaison d'ua autre vray, et, quelque différence qui puisse estre entre deux sujets, ce qui est vray dans l'un n'efface point ce qui est vray dans l'autre : ils peuvent avoir plus ou moins d'étendue et estre plusou moins éclatans, mais ils sont toujours égaux par leur vérité, qui n'est pas plus vérité dans le plus grand que dans le plus petit. L'art de la guerre est plus étendu, plus noble et plus brillant que celuy de la poésie; mais le poëte et le conquérant sont comparables l'un à l'autre; comme

aussi, tant qu'ils sont véritablement ce qu'ils sont, le législateur, le peintre, etc., etc.

Deux sujets de mesme nature peuvent estre differens, et mesme opposez, comme le sont Scipion et Annibal, Fabius Maximus et Marcellus; cependant, parce que leurs qualitez sont vrayes, elles subsistent en présence l'une de l'autre, et ne s'effacent point par la comparaison. Alexandre et César donnent des royaumes; la veuve donne une pite : quelque differens que soient ces presens, la libéralité est vraye et égale en chacun d'eux, et chacun donne h proportion de ce qu'il est.

Un sujet peut avoir plusieurs veritez, et un autre sujet peut n'en avoir qu'une : le sujet qui a plusieurs veritez est d'un plus grand prix, et peut briller par des endroits où l'autre ne brille pas; mais, dans l'endroit où l'un et l'autre est vray, ils brillent également. Epaminondas estoit grand capitaine, bon citoyen, grand philosophe ; il estoit plus estimable que Virgile, parce qu'il avoit plus de veritez que lui ; mais, comme grand capitaine, Epaminondas n'estoit pas plus excellent que Virgile comme grand poète, parce que, par cet endroit, il n'estoit pas plus vray que luy. La cruauté de cet enfant qu'un consul fît mourir pour avoir crevé les yeux d'une corneille

estoit moins importante que celle de Philippe second, qui fit mourir son fils, et elle estoit peut-estre meslée avec moins d'autres vices ; mais le degré de cruauté exercée sur un simple animal ne laisse pas de tenir son rang avec la cruauté des princes les plus cruels, parce que leurs differens degrez de cruauté ont une vérité égale.

Quelque disproportion qu'il y ait entre deux maisons qui ontles beautez qui leur conviennent, elles ne s'effacent point l'une par l'autre; ce qui fait que Chantilly n'efface point Liancourt, bien qu'il ait infiniment plus de diverses beautez, et que Liancourt n'efface pas aussi Chantilly : c'est que Chantilly a les beautez qui conviennent à la grandeur de Monsieur le Prince, et que Liancourt a les beautez qui conviennent à un particulier, et qu'ils ont chacun de vrayes beautez. On voit néanmoins des femmes d'une beauté éclatante, mais irreguliere, quien effacentsouvent de plus véritablement belles; mais, comme le goût, qui se prévient aisément, est le juge delà beauté, et que la beauté des plus belles personnes n'est pas toujours égale, s'il arrive que les moins belles effacent les autres, ce sera seulement durant quelques momens; ce sera que la différence de la lumière et du jour fera plus ou

moins discerner la vérité qui est dans les traits ou dans les couleurs, qu'elle fera paroître ce que la moins belle aura de beau, et empeschera de paroître ce qui est de vray et de beau dans l'autre.

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