‹ Maximes (volume 2)Chapitre 71 sur 85 · DE LA SOCIETE · texte numérisé non relu

DE LA SOCIETE

Mon dessein n'est pas de parler de l'amitié en parlant de la société; bien qu'elles ajent quelque rapport, elles sont néanmoins tres-differentes : la première a plus d'élévation et de dignité, et le plus grand mérite de l'autre, c'est de luj ressembler. Je ne parlerai donc présentement que du commerce particulier que les honnestes gens doivent avoir ensemble.

Il seroit inutile de dire combien la société est nécessaire aux hommes : tous la désirent et tous la cherchent, mais peu se servent des moyens de la rendre agréable et de la faire durer. Chacun veut trouver son plaisir et ses avantages aux dépens des autres; on se préfère toujours à ceux avec qui on se propose de vivre, et on leur fait presque toujours sentir cette préférence ; c'est ce qui trouble et qui détruit la société. Il fau-

droit du moins sçavoir cacher ce désir de préférence, puisqu'il est trop naturel en nous pour nous en pouvoir défaire; il faudroit faire son plaisir de celuy des autres, ménager leur amourpropre, et ne le blesser jamais.

L'esprit a beaucoup départ à un si grand ouvrage, mais il ne suffit pas seul pour nous conduire dans les divers chemins qu'il faut tenir. Le rapport qui se rencontre entre les esprits ne maintiendroit pas long-temps la société, si elle n'estoit réglée et soutenue par le bon sens, par l'humeur, et par des égards qui doivent estre entre les personnes qui veulent vivre ensemble. S'il arrive quelquefois que des gens opposez d'humeur et d'esprit paroissent unis, ils tiennent sans doute par des liaisons étrangères, qui ne durent pas long-temps. On peut estre aussi en société avec des personnes sur qui nous avons de la supériorité par la naissance ou par des qualitez personnelles; mais ceux qui ont cet avantage n'en doivent pas abuser : ils doivent rarement le faire sentir, et ne s'en servir que pour instruire les autres; ils doivent leur faire apercevoir qu'ils ont besoin d'estre conduits, et les mener par raison, en s'accommodant, autant qu'il est possible, à leurs sentimens et à leurs interests.

Pour rendre la société commode, il faut que

chacun conserve sa liberté : il faut se voir ou ne se voir point, sans sujétion, peur se divertir ensemble, et mesme s'ennuyer ensemble; il faut se pouvoir séparer, sans que cette séparation apporte de changement; il faut se pouvoir passer les uns des autres, si on ne veut pas s'exposer à embarrasser quelquefois, et on doit se souvenir qu'on incommode souvent quand on croit ne pouvoir jamais incommoder. Il faut contribuer, autant qu'on le peut, au divertissement des personnes avec qui on veut vivre; mais il ne faut pas estre toujours chargé du soin d'j contribuer. La complaisance est nécessaire dans la société, mais elle doit avoir des bornes: elle devient une servitude quand elle est excessive; il faut du moins qu'elle paroisse libre, et qu'en suivant le sentiment de nos amis, ils soyent persuadez que c'est le nostre aussi que nous suivons.

Il faut estre facile à excuser nos amis, quand leurs défauts sont nés avec eux, et qu'ils sont moindres que leurs bonnes qualitez; il faut surtout éviter de leur faire voir qu'on les ait remarquez et qu'on en soit choqué, et l'on doit essayer de faire en sorte qu'ils puissent s'en appercevoir eux-mesmes, pour leur laisser le mérite de s'en corriger.

Il y a une sorte de politesse qui est nécessaire

dans le commerce des honnestes gens : elle leur fait entendre raillerie, et elle les empesche d'estre choquez et de choquer les autres par de certaines façons de parler trop sèches et trop dures, qui échappent souvent sans y penser, quand on soutient son opinion avec chaleur.

Le commerce des honnestes gens ne peut subsister sans une certaine sorte de confiance; elle doit estre commune entre eux; il faut que chacun ait un air de seureté et de discrétion qui ne donne jamais lieu de craindre qu'on puisse rien dire par imprudence.

Il faut de la variété dans l'esprit : ceux qui n'ont que d'une sorte d'esprit ne peuvent pas plaire long-temps. On peut prendre des routes diverses, n'avoir pas les mesmes veues ni les mesmes talens, pourvu qu'on aide au plaisir de la société, et qu'on y observe la mesme justesse que les différentes voix et les divers instrumens doivent observer dans la musique.

Comme il est malaisé que plusieurs personnes puissent avoir les mesmes interests, il est nécessaire au moins, pour la douceur de la société, qu'ils n'en ayent pas de contraires. On doit aller au-devant de ce qui peut plaire à ses amis, chercher les moyens de leur estre utile, leur épargner des chagrins, leur faire voir qu'on les

partage avec eux quand on ne peut les détourner, les effacer insensiblement sans prétendre de les arracher tout d'un coup, et mettre en la place des objets agréables, ou du moins qui les occupent. On peut leur parler des choses qui les regardent, mais ce n'est qu'autant qu'ils le permettent, et on y doit garder beaucoup de mesure ï il y a de la politesse, et quelquefois mesme de l'humanité, à ne pas entrer trop avant dans les replis de leur cœur; ils ont souvent de la peine à laisser voir tout ce qu'ils en connoissent, et ils en ont encore davantage quand on pénètre ce qu'ils ne connoissent pas. Bien que le commerce que les honnestes gens ont ensemble leur donne de la familiarité, et leur fournisse un nombre infîny de sujets de se parler sincèrement, personne presque n'a assez de docilité et de bon sens pour bien recevoir plusieurs avis qui sont nécessaires pour maintenir la société : on veut estre averty jusqu'à un certain point, mais on ne veut pas l'estre en toutes choses, et on craint de sçavoir toutes sortes de veritez.

Comme on doit garder des distances pour voir les objets, il en faut garder aussi pour la société : chacun a son point de vue, d'où il veut estre regardé; on a raison, le plus souvent, de ne vouloir pas estre éclairé de trop prés, et il

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n'y a presque point d'homme qui veuille, en toutes choses, se laisser voir tel qu'il est.

DE l'air et des MANIERES

Il y a un air qui convient à la figure et aux talens de chaque personne : on perd toujours quand on le quitte pour en prendre un autre. Il faut essayer de connoître celui qui nous est naturel, n'en point sortir, et le perfectionner autant qu'il nous est possible.

Ce qui fait que la plupart des petits enfans plaisent, c'est qu'ils sont encore renfermez dans cet air et dans ces manières que la nature leur a donnez, et qu'ils n'en connoissent point d'autres. Ils les changent et les corrompent quand ils sortent de l'enfance : ils croient qu'il faut imiter ce qu'ils voient faire aux autres, et ils ne le peuvent parfaitement imiter; il y a toujours quelque chose de faux et d'incertain dans toute imitation. Ils n'ont rien de fixe dans leurs manières ny dans leurs sentimens; au lieu d'estre en effet ce qu'ils veulent paroître, ils cherchent à paroître ce qu'ils ne sont pas. Chacun veut estre un autre, et n'estre plus ce qu'il est : ils

cherchent une contenance hors d'eux-mesmes et un autre esprit que le leur; ils prennent des tons et des manières au hasard; ils en font l'expérience -sur eux, sans considérer que ce qui convient à quelques-uns ne convient pas à tout le monde, qu'il n'y a point de règle générale pour les tons et pour les manières, et qu'il n'y a point de bonnes copies. Deux hommes néanmoins peuvent avoir du rapport en plusieurs choses sans estre copie l'un de l'autre, si chacun suit son naturel; mais personne presque ne le suit entièrement : on aime à imiter; on imite souvent, mesme sans s'en appercevoir, et on néglige ses propres biens pour des biens étrangers, qui d'ordinaire ne nous conviennent pas.

Je ne prétends pas, par ce que je dis, nous renfermer tellement en nous-mesmes que nous n'ayons pas la liberté de suivre des exemples, et de joindre à nous des qualitez utiles ou nécessaires que la nature ne nous a pas données : les arts et les sciences conviennent à la pluspart de ceux qui s'en rendent capables; la bonne grâce et la politesse conviennent à tout le monde; mais ces qualitez acquises doivent avoir un certain rapport et une certaine union avec nos qualitez naturelles, qui les étendent et les augmentent imperceptiblement.

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Nous sommes quelquefois élevez à un rang et à des dignitez qui sont au-dessus de nous; nous sommes souvent engagez dans une profession nouvelle où la nature ne nous avoit pas destinez : tous ces états ont chacun un air qui leur convient, mais qui ne convient pas toujours avec notre air naturel ; ce changement de nostre fortune change souvent nostre air et nos manières, et y ajoute l'air de la dignité, qui est toujours faux quand il est trop marqué et qu'il n'est pas joint et confondu avec l'air que la nature nous a donné : il faut les unir et les mesler ensemble, et qu'ils ne paroissent jamais séparez.

On ne parle pas de toutes choses sur un mesme ton et avec les mesmes manières; on ne marche pas à la teste d'un régiment comme on marche en se promenant; mais il faut qu'un mesme air nous fasse dire naturellement des choses différentes, et qu'il nous fasse marcher différemment, mais toujours naturellement, et comme il convient de marcher à la teste d'un régiment et à une promenade.

Il y en a qui ne se contentent pas de renoncer à leur air propre et naturel, pour suivre celuy du rang et des dignitez où ils sont parvenus; il y en a mesme qui prennent par avance l'air des dignitez et du rang où ils aspirent. Combien de

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lieutenans généraux apprennent à paroître mareschaux de France ! Combien de gens de robe répètent inutilement l'air de chancelier, et combien de bourgeoises se donnent l'air de duchesses !

Ce qui fait qu'on déplaît souvent, c'est que personne ne sait accorder son air et ses manières avec sa figure, ny ses tons et ses paroles avec ses^pensées et ses sentimens; on trouble leur harmonie par quelque chose de faux et d'étranger; on s'oublie soj-mesme, et on s'en éloigne insensiblement; tout le monde presque tombe, par quelque endroit, dans ce défaut; personne n'a l'oreille assez juste pour entendre parfaitement cette sorte de cadence. Mille gens déplaisent avec des qualitez aimables; mille gens plaisent avec de moindres talens : c'est que les uns veulent paroître ce qu'ils ne sont pas, les autres sont ce qu'ils paroissent; et enfin, quelques avantages ou quelques desavantages que nous ayons receus de la nature, on plaît à proportion de ce qu'on suit l'air, les tons, les manières et les sentimens, qui conviennent à nostre état et à nostre figure, et on déplaît à proportion de ce qu'on s'en éloigne.

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