‹ Maximes (volume 2)Chapitre 76 sur 85 · DU GOUT · texte numérisé non relu

DU GOUT

Il y a des personnes qui ont plus d'esprit que de goût, et d'autres qui ont plus de goût que

d'esprit; mais il y a plus de variété et de caprice dans le goût que dans l'esprit.

Ce terme de goût a diverses significations, et il est aisé de s'y méprendre : il y a différence entre le goût qui nous porte vers les choses et le goût qui nous en fait connoître et discerner les qualitez, en s'attachant aux règles. On peut aimer la comédie sans avoir le goût assez fin et assez délicat pour en bien juger, et on peut avoir le goût assez bon pour bien juger de la comédie sans l'aimer. Il y a des goûts qui nous approchent imperceptiblement de ce qui se montre à nous; d'autres nous entraînent par leur force ou par leur durée.

Il y a des gens qui ont le goût faux en tout ; d'autres ne l'ont faux qu'en de certaines choses, et ils l'ont droit et juste dans ce qui est de leur portée. D'autres ont des goûts particuliers, qu'ils connoissent mauvais, et ne laissent pas de les suivre. Il y en a qui ont le goût incertain; le hasard en décide: ils changent par légèreté, et sont touchez de plaisir ou d'ennuy, sur la parole de leurs amis. D'autres sont toujours prévenus; ils sont esclaves de tous leurs goûts, et les respectent en toutes choses. Il y en a qui sont sensibles à ce qui est bon, et choquez de ce qui ne l'est pas; leurs veues sont nettes et

justes, et ils trouvent la raison de leur goût dans leur esprit et dans leur discernement.

Il y en a qui, par une sorte d'instinct, dont ils ignorent la cause, décident de ce qui se présente à eux, et prennent toujours le bon parti. Ceux-ci font paroître plus de goût que d'esprit, parce que leur amour-propre et leur humeur ne prévalent point sur leurs lumières naturelles; tout agit de concert en eux, tout y est sur un mesme ton. Cet accord les fait juger sainement des objets, et leur en forme une idée véritable; mais, à parler generalemera, il y a peu de gens qui ayent le goût fixe et indépendant de celuy des autres : ils suivent l'exemple et la coutume, et ils en empruntent presque tout ce qu'ils ont de goût.

Dans toutes ces différences de goûts que l'on vient de marquer, il est très-rare, et presque impossible, de rencontrer cette sorte de bon goût qui sait donner le prix à chaque chose, qui en connoît toute la valeur, et qui se porte généralement sur tout : nos connoissances sont trop bornées, et cette juste disposition des qualitez qui font bien juger ne se maintient d'ordinaire que sur ce qui ne nous regarde pas directement. Quand il s'agit de nous, nostre goût n'a plus cette justesse si nécessaire; la préoccupation le

trouble; tout ce qui a du rapport à nous paroît sous une autre figure; personne ne voit des mesmes yeux ce qui le touche et ce qui ne le touche pas; nostre goût est conduit alors par la pente de l'amour-propre et de l'humeur, qui nous fournissent des veues nouvelles, et nous assujettissent à un nombre infiny de changemens et d'incertitudes; nostre goût n'est plus à nous, nous n'en disposons plus : il change sans notre consentement, et les mesmes objets nous paroissent par tant de costez differens que nous méconnoissons enfin ce que nous avons vu et ce que nous avons senti.

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