‹ Maximes (volume 2)Chapitre 77 sur 85 · DU RAPPORT DES HOMMES AVEC LES ANIMAUX · texte numérisé non relu

DU RAPPORT DES HOMMES AVEC LES ANIMAUX

Il y a autant de diverses espèces d'hommes qu'il y a de diverses espèces d'animaux, et les hommes sont, à l'égard des autres hommes, ce que les différentes espèces d'animaux sont entre elles et à l'égard les unes des autres. Combien y a-t-il d'hommes qui vivent du sang et de la vie des innocens: les uns comme des tigres, toujours farouches et toujours cruels; d'autres

comme des lions, en gardant quelque apparence de générosité ; d'autres comme des ours, grossiers et avides ; d''autres comme des loups, ravissanset impitoyables; d'autres comme des renards, qui vivent d'industrie, et dont le métier est de tromper !

Combien y a-t-il d'hommes qui ont du rapport aux chiens ! Ils détruisent leur espèce; ils chassent pour le plaisir de celuy qui les nourrit; les uns suivent toujours leur maître, les autres gardent sa maison. Il y a des lévriers d'attache, qui vivent de leur valeur, qui se destinent à la guerre, et qui ont de la noblesse dans leur courage; il y a des dogues acharnez, qui n''ont de qualitez que la fureur; il y a des chiens, plus ou moins inutiles, qui aboyent souvent, et [qui mordent quelquefois; il y a mesme des chiens de jardinier. Il y a des singes et des guenons, qui plaisent par leurs manières, qui ont de l'esprit, et qui font toujours du mal ; il y a des paons, qui n'ont que de la beauté, qui déplaisent par leur chant, et qui détruisent les lieux qu'ils habitent.

Il y a des oiseaux qui ne sont recommandables que par leur ramage et par leurs couleurs. Combien de perroquets, qui parlent sans cesse, et qui n'entendent jamais ce qu'ils disent;

combien de pies et de corneilles, qui ne s'apprivoisent que pour dérober; combien d'oiseaux de proje, qui ne vivent que de rapines; combien d'espèces d'animaux paisibles et tranquilles, qui ne servent qu'à nourrir d'autres animaux !

Il y a des chats, toujours au guet, malicieux et infidèles, et qui font patte de velours; il y a des vipères, dont la langue est venimeuse, et dont le reste est utile; il y a des araignées, des mouches, des punaises et des puces, qui sont toujours incommodes et insupportables; il y a des crapauds, qui font horreur, et qui n'ont que du venin ; il y a des hiboux, qui craignent la lumière. Combien d'animaux qui vivent sous terre pour se conserver ! Combien de chevaux qu'on employé à tant d'usages, et qu'on abandonne quand ils ne servent plus! Combien de bœufs, qui travaillent toute leur vie pour enrichir celuy qui leur impose le joug; de cigales, qui passent leur vie à chanter; de lièvres, qui ont peur de tout ; de lapins, qui s'épouvantent et se rasseurent en un moment; de pourceaux, qui vivent dans la crapule et dans l'ordure ; de canards privez, qui trahissent leurs semblables et les attirent dans les filets ; de corbeaux et de vautours, qui ne vivent que de pourriture et de corps morts ! Combien d'oiseaux passagers, qui vont si souvent d'un La Rochefoucauld. 29

2 2b REFLEXIONS DIVERSES

monde à l'autre, et qui s'exposent à tant de périls pour chercher à vivre! Combien d'hirondelles, qui suivent toujours le beau temps; de hannetons, inconsiderez et sans dessein ; de papillons, qui cherchent le feu qui les brûle ! Combien d'abeilles, qui respectent leur chef, et qui se maintiennent avec tant de règle et d'industrie ! combien de frelons, vagabonds et faineans, qui cherchent à s'établit aux dépens des abeilles ! Combien de fourmis, dont la prévoyance et l'économie soulagent tous leurs besoins! combien de crocodiles, qui feignent de se plaindre pour dévorer ceux qui sont touchez de leurs plaintes ! Et combien d'animaux qui sont assujettis parce qu'ils ignorent leur force!

Toutes ces qualitez se trouvent dans l'homme, et il exerce à l'égard des autres hommes tout ce que les animaux dont on vient de parler exercent entre eux.

DE l'origine des MALADIES

Si on examine la nature des maladies, oa trouvera qu'elles tirent leur origine des passions

et des peines de l'esprit. L'âge d'or, qui en estoit exempt, estoit exempt de maladies; l'âge d'argent, qui le suivit, conserva encore sa pureté; l'âge d'airain donna la naissance aux passions et aux peines de l'esprit : elles commencèrent à se former, et elles avoient encore la foiblesse de l'enfance et sa légèreté. Mais elles parurent avec toute leur force et toute leur malignité dans l'âge de fer, et répandirent dans le monde, par la suite de leur corruption, les diverses maladies qui ont affligé les hommes depuis tant de siècles. L'ambition a produit les fièvres aiguës et frénétiques ; l'envie a produit la jaunisse et l'insomnie ; c'est de la paresse que viennent les léthargies, les paralysies et les langueurs ; la colère a fait les étouffemens, les ebullitions de sang et les inflammations de poitrine ; la peur a fait les battemens de cœur et les syncopes; la vanité a fait les folies; l'avarice, la teigne et la gale ; la tristesse a fait le scorbut; la cruauté, la pierre; la calomnie et les faux rapports ont répandu la rougeole, la petite vérole et le pourpre ; et on doit à la jalousie la cangrene, la peste et la rage. Les disgrâces impreveues ont fait l'apoplexie ; les procès ont fait la migraine et le transport au cerveau ; les dettes ont fait les fièvres etiquGs ; l'ennuy du mariage a produit la fièvre

quarte, et la lassitude des amans qui n'osent se quitter a causé les vapeurs. L'amour, luy seul, a fait plus de maux que tout le reste ensemble, et personne ne doit entreprendre de les exprimer ; mais, comme il fait aussi les plus grands biens de la vie, au lieu de médire de luy, on doit se taire : on doit le craindre et le respecter toujours.

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