‹ Maximes (volume 2)Chapitre 80 sur 85 · DES COQ^UETTES ET DES VIEILLARDS · texte numérisé non relu

DES COQ^UETTES ET DES VIEILLARDS

S'il est malaisé de rendre raison des goûts en gênerai, il le doit estre encore davantage de rendre raison du goût des femmes coquettes : on peut dire néanmoins que l'envie de plaire se répand généralement surtout ce qui peut flatter leur vanité, et qu'elles ne trouvent rien d'indigne de leurs conquestes; mais le plus incompréhensible de tous leurs goûts est, à mon sens, celuy qu'elles ont pour les vieillards qui ont esté galans. Ce goût paroît trop bizarre, et il y en a trop d'exemples, pour ne chercher pas la cause d'un sentiment tout à la fois si commun et si contraire à l'opinion que l'on a des femmes. Je laisse aux philosophes à décider si c'est un soin charitable de la nature, qui veut consoler les vieillards dans leurs misères, et qui leur fournit le secours des coquettes, par la mesme prévoyance qui luy fait donner des ailes aux chenilles, dans le dedin de leur vie, pour les rendre papillons; mais, sans pénétrer dans les secrets de la physique, on peut, ce me sem-

ble, chercher des causes plus sensibles de ce goût dépravé des coquettes pour les vieilles gens. Ce qui est plus apparent, c'est qu'elles aiment les prodiges, et qu'il n'y en a point qui doive plus toucher leur vanité que de ressusciter un mort. Elles ont le plaisir de l'attacher à leur char et d'en parer leur triomphe, sans que leur réputation en soit blessée : au contraire, un vieillard est un ornement à la suite d'une coquette, et il est aussi nécessaire dans son train que les nains l'étoient autrefois dans Amadis. Elles n'ont point d'esclaves si commodes et si utiles ; elles paroissent bonnes et solides, en conservant un ami sans conséquence; il publie leurs louanges, il gagne créance vers les maris, et leur répond de la conduite de leurs femmes. S'il a du crédit, elles en retirent mille secours; il entre dans tous les interests et dans tous les besoins de la maison. S'il sçait les bruits qui courent des véritables galanteries, il n'a garde de les croire ; il les étouffe, et asseure que le monde est médisant; il juge, par sa propre expérience, des difficultez qu'il y a de toucher le cœur d'une si bonne femme ; plus on luy fait acheter des grâces et des faveurs, plus il est discret et fîdele; son propre interest l'engage assez au si-' lence : il craint toujours d'estre quitté, et il se

trouve trop heureux d'estre souffert. Il se persuade aisément qu'il est aimé, puisqu'on le choisit contre tant d'apparence : il croit que c'est un privilège de son vieux mérite, et remercie l'amour de se souvenir de luy dans tous les temps.

Elle, de son costé, ne voudroit pas manquer à ce qu'elle luy a promis : elle luy fait remarquer qu'il a toujours touché son inclination, et qu'elle n'auroit jamais aimé si elle ne l'avoit jamais connu; elle le prie surtout de n'estre pas jaloux et de se fier en elle ; elle luy avoue qu'elle aime un peu le monde et le commerce des honnestes gens, qu elle a mcsme interest d'en ménager plusieurs à la fois, pour ne laisser pas voir qu'elle le traite différemment des autres; que, si elle fait quelques railleries de luy avec ceux dont on s'est avisé de parler^ c'est seulement pour avoir le plaisir de le nommer souvent, ou pour mieux cacher ses sentimens; qu'après tout, il est le maître de sa conduite, et que, pourvu qu'il en soit content, et qu'il l'aime toujours, elle se met aisément en repos du reste. Quel vieillard ne se rasseure pas par des raisons si convaincantes, qui l'ont souvent trompé quand il estoit jeune et aimable ? Mais, pour son malheur, il oublie trop aisément qu'il n'est plus ny La Rochefoucauld. 3 i

l'un ny l'autre, et cette foiblesse est, de toutes, la plus ordinaire aux vieilles gens qui ont esté aimez. Je ne sçais si cette tromperie ne leur vaut pas mieux encore que de connoître la vérité : on les souffre du moins; on les amuse; ils sont détournez de la veue de leurs propres misères; et le ridicule où ils tombent est souvent un moindre mal pour eux que les ennuis et l'anéantissement d'une vie pénible et languissante.

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