‹ Maximes (volume 2)Chapitre 79 sur 85 · DES MODELES DE LA NATURE ET DE LA FORTUNE · texte numérisé non relu

DES MODELES DE LA NATURE ET DE LA FORTUNE

Il semble que la fortune, toute changeante et capricieuse qu'elle est, renonce à ses changemens et à ses caprices pour agir de concert avec la nature, et que l'une et l'autre concourent de temps en temps à faire des hommes extraordinaires et singuliers, pour servir de modèles à la postérité. Le soin de la nature est de fournir les qualitcz; celuy de la fortune est de les mettre en oeuvre, et de les faire voir dans le jour et avec les proportions qui conviennent à leur dessein : on diroit alors qu'elles imitent les règles des grands peintres, pour nous donner des tableaux parfaits de ce qu'elles veulent représenter.

Elles choisissent un sujet, et s'attachent au plan qu'elles se sont proposé ; elles disposent de la naissance, de l'éducation, des qualitez naturelles et acquises, des temps, des conjonctures, des amis, des ennemis ; elles font remarquer des vertus et des vices, des actions heureuses et malheureuses; elles joignent mesme de petites circonstances aux plus grandes, et les sçavent placer avec tant d'art que les actions des hommes et leurs motifs nous paroissent toujours sous la figure et avec les couleurs qu'il plaît à la nature et à la fortune d'y donner.

Quel concours de qualitez éclatantes n'ontelles pas assemblé dans la personne d'Alexandre, pour le montrer au monde comme un modèle d'élévation d'ame et de grandeur de courage ! Si on examine sa naissance illustre, son éducation, sa jeunesse, sa beauté, sa complexion heureuse, l'étendue et la capacité de son esprit pour la guerre et pour les sciences, ses vertus, ses défauts mesme, le petit nombre de ses troupes, la puissance formidable de ses ennemis, la courte durée d'une si belle vie, sa mort et ses successeurs, ne verra-t-on pas l'industrie et l'application de la fortune et de la nature à renfermer dans un mesme sujet ce nombre infiny de diverses circonstances? Ne verra-t-on pas le soin

particulier qu'elles ont pris d'arranger tant d'evenemens extraordinaires, et de les mettre chacun dans son jour, pour composer un modèle d'un jeune conquérant, plus grand encore par ses qualitez personnelles que par l'étendue de ses conquestes ?

Si on considère de quelle sorte la nature et la fortune nous montrent César, ne verra-t-on pas qu'elles ont suivy un autre plan, qu'elles n'ont renfermé dans sa personne tant de valeur, de démence, de libéralité, tant de qualitez militaires, tant de pénétration, tant de facilité d'esprit et de mœurs, tant d'éloquence, tant de grâces du corps, tant de supériorité de génie pour la paix et pour la guerre ; ne verra-t-on pas, dis-je, qu'elles ne se sont assujetties si longtemps à arranger et à mettre en œuvre tant de talens extraordinaires, et qu'elles n'ont contraint César de s'en servir contre sa patrie, que pour nous laisser un modèle du plus grand homme du monde et du plus célèbre usurpateur? Elles le font naître particulier dans une république maîtresse de l'univers, affermie et soutenue par les plus grands hommes qu'elle eût jamais produits; la fortune mesme choisit parmy eux ce qu'il y avoit de plus illustre, de plus puissant et de plus redoutable, pour les rendre ses ennemis ;

elle le reconcilie, pour un temps^ avec les plus considérables, pour les faire servir à son élévation ; elle les éblouit et les aveugle ensuite, pour luy faire une guerre qui le conduit à la souveraine puissance. Combien d'obstacles ne lui a-t-elle pas fait surmonter ! De combien de périls, sur terre et sur mer, ne l'a-t-elle pas garanty sans jamais avoir esté blessé ! Avec quelle persévérance la fortune n'a-t-elle pas soutenu les desseins de César, et détruit ceux de Pompée ! Par quelle industrie n'a-t-elle pas disposé ce peuple romain, si puissant, si fier et si jaloux de sa liberté, à la soumettre à la puissance d'un seul homme ! Ne s'est-elle pas mesme servie des circonstances de la mort de César pour la rendre convenable à sa vie? Tant d'avertissemens des devins, tant de prodiges, tant d'avis de sa femme et de ses amis, ne peuvent le garantir, et la fortune choisit le propre jour qu'il doit estre couronné dans le Sénat pour le faire assassiner par ceux mesmes qu'il a sauvez, et par un homme qui luy doit la naissance.

Cet accord de la nature et de la fortune n'a jamais esté plus marqué que dans la personne de Caton, et il semble qu'elles se soient efforcées l'une et l'autre de renfermer dans un seul homme non seulement les vertus de l'ancienne

Rome, mais encore de l'opposer directement aux vertus de César, pour montrer qu'avec une pareille étendue d'esprit et de courage, le désir de gloire conduit l'un à estre usurpateur, et l'autre à servir de modèle d'un parfait citoyen. Mon dessein n'est pas de faire ici le parallèle de ces deux grands hommes, après tout ce qui en est écrit ; je diray seulement que, quelques grands et illustres qu'ils nous paroissent, la nature et la fortune n'auroient pu mettre toutes leurs qualitez dans le jour qui convenoit pour les faire éclater, si elles n'eussent opposé Caton à César. Il falloit les faire naislre en mesme temps, dans une mesme république, differens par leurs moeurs et par leurs talens, ennemis par les interests de la patrie et par des interests domestiques : l'un vaste dans ses desseins et sans bornes dans son ambition; l'autre austère, renfermé dans les lois de Rome, et idolastre de la liberté ; tous deux célèbres par des vertus qui les montroient par de si differens costez, et plus célèbres encore, si l'on ose dire, par l'opposition que la fortune et la nature ont pris soin de mettre entre eux. Quel arrangement, quelle suite, quelle économie de circonstances dans la vie de Caton et dans sa mort! La destinée mesme de la République a servy au tableau que la fortune nous a voulu

donner de ce grand homme, et elle finit sa vie avec la liberté de son pays.

Si nous laissons les exemples des siècles passez pour venir aux exemples du siècle présent, on trouvera que la nature et la fortune ont conservé cette mesme union dont j'ay parlé, pour nous montrer de differens modèles en deux hommes consommez en l'art de commander.

Nous verrons M. le Prince et M. de Turenne disputer de la gloire des armes, et mériter, par un nombre infiny d'actions éclatantes, la réputation qu'ils ont acquise. Ils paroîtront avec une valeur et une expérience égales ; infatigables de corps et d'esprit, on les verra agir ensemble, agir séparément, et quelquefois opposez l'un à l'autre; nous les verrons, heureux et malheureux dans diverses occasions de la guerre, devoir les bons succès à leur conduite et à leur courage, et se montrer toujours plus grands mesme par leurs disgrâces; tous deux sauver l'Etat; tous deux contribuer à le détruire, et se servir des mesmes talens par des voies différentes : M. de Turenne suivant ses desseins avec plus de règle et moins de vivacité, d'une valeur plus retenue, et toujours proportionnée au besoin de la faire paroître ; Monsieur le Prince inimitable en la manière de voir et d'exécuter les plus grandes choses, en-

traîné par la supériorité de son génie, qui semble luy soumettre les evenemens et les faire servir à sa gloire. La foiblesse des armées qu'ils ont commandées dans les dernières campagnes et la puissance des ennemis qui leur estoient opposez ont donné de nouveaux sujets à l'un et à l'autre de montrer toute leur vertu, et de reparer par leur mérite tout ce qui leur manquoit pour soutenir la guerre. La mort mesme de M. de Turenne, si convenable à une si belle vie, accompagnée de tant de circonstances singulières, et arrivée dans un moment si important, ne nous paroît-elle pas comme un effet de la crainte et de l'incertitude de la Fortune, qui n'a osé décider de la destinée de la France et de l'Empire ? Cette mesme Fortune, qui retire Monsieur le Prince du commandement des armées sous le prétexte de sa santé, et dans un temps où il devoit achever de si grandes choses, ne se jointelle pas à la nature pour nous montrer présentement ce grand homme dans une vie privée, exerçant des vertus paisibles, et soutenu de sa propre gloire ? Brille-t-il moins dans sa retraite qu'au milieu de ses victoires ?

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