DES EVENEMENS DE CE SIECLE
L'histoire, qui nous apprend ce qui arrive dans le monde, nous montre également les grands evenemens et les médiocres : cette confusion d'objets nous empesche souvent de discerner avec assez d'attention les choses extraordinaires qui sont renfermées dans le cours de chaque siècle. Celuy où nous vivons en a produit, à mon sens, de plus singuliers que les precedens : j'ay voulu en écrire quelques-uns pour les rendre plus remarquables aux personnes qui voudront y faire reflexion.
Marie de Medicis, reine de France, femme de Henri le Grand, fut mère du roi Louis XIII, de Gaston, fîls de France, de la reine d'Espagne, de la duchesse de Savoie et de la reine d'Angleterre; elle fut régente en France, et gouverna le Roy, son fils, et son royaume pendant plusieurs années. Elle éleva Armand de Richelieu à la dignité de cardinal; elle le fit premier ministre, maistre de l'État et de l'esprit du Roy. Elle avoit peu de vertus et peu de défauts qui la dussent faire craindre, et néanmoins, après tant d'éclat et" de grandeurs, cette princesse, veuve de Henri IV et mère de tant de rois, a esté arrestée prisonnière par le Roy, son fils, et par la troupe du cardinal de Richelieu, qui luy devoit sa fortune. Elle a esté délaissée des autres rois, ses enfans, qui n'ont osé mesme la recevoir dans leurs États, et elle est morte de misère, et presque de faim, à Cologne, après une persécution de dix années.
Ange de Joyeuse, duc et pair, mareschal de France et amiral, jeune, riche, galant et heureux, abandonna tant d'avantages pour se faire capucin. Après quelques années, les besoins de l'État le rappelèrent au monde; le Pape le dispensa de ses vœux, et luy ordonna d'accepter le commandement des armées du Roy contre
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les huguenots; il demeura quatre ans dans cet emploi, et se laissa entraisner, pendant ce temps, aux mesmes passions qui l'avoient agité pendant sa jeunesse. La guerre estant finie, il renonça une seconde fois au monde, et reprit l'habit de capucin; il vécut long-temps dans une vie sainte et religieuse; mais la vanité, dont il avoit triomphé dans le milieu des grandeurs, triompha de luy dans le cloître; il fut éleu gardien du couvent de Paris, et, son élection estant contestée par quelques religieux, il s'exposa nonseulement à aller à Rome, dans un âge avancé, à pied, et malgré les autres incommoditez d'un si pénible voyage; mais, la mesme opposition des religieux s'estant renouvelée à son retour, il partit une seconde fois pour retourner à Rome soutenir un interest si peu digne de luy, et il mourut en chemin de fatigue, de chagrin et de vieillesse.
Trois hommes de qualité. Portugais, suivis de dix-sept de leurs amis, entreprirent la révolte de Portugal et des Indes qui en dépendent, sans concert avec les peuples ny avec les étrangers, et sans intelligence dans les places. Ce petit nombre de conjurés se rendit maistre du palais de Lisbonne, en chassa la douairière de Mantoue, régente pour le roy d'Espagne, et fit
soulever tout le royaume; il ne périt dans ce desordre que Vasconcellos, ministre d'Espagne, et deux de ses domestiques. Un si grand changement se fit en faveur du duc de Bragance et sans sa participation; il fut déclaré roy contre sa propre volonté, et se trouva le seul homme du Portugal qui résistât à son élection; il a possédé ensuite cette couronne pendant quatorze années, n'ayant ni élévation ni mérite; il est mort dans son lit, et a laissé son royaume paisible à ses enfans.
Le cardinal de Richelieu a esté maistre absolu du royaume de France pendant le règne d'un roy qui luy laissoit le gouvernement de son État, lorsqu'il n'osoit lui confier sa propre personne; le cardinal avoit aussi les mesmes défiances du Roy, et il évitoit d'aller chez luy, craignant d'exposer sa vie ou sa liberté; le Roy néanmoins sacrifie Cinq-Mars, son favori, à la vengeance du cardinal, et consent qu'il périsse sur un échafaud. Ensuite le cardinal meurt dans son lit; il dispose par son testament des charges et des dignitez de l'Etat, et oblige le Roy, dans le plus fort de ses soupçons et de sa haine, à suivre aussi aveuglément ses volontez après sa mort qu'il avoit fait pendant sa vie.
Alphonse, roy de Portugal, fils du duc de
Bragance dont je viens de parler, s'est marié, en France, à la fille du duc de Nemours, jeune, sans biens et sans protection. Peu de temps après, cette princesse a formé le dessein de quitter le roy son mari ; elle l'a fait arrester dans Lisbonne, et les mesmes troupes qui, un jour auparavant, le gardoient comme leur roy, l'ont gardé le lendemain comme prisonnier; il a été confiné dans une isie de ses propres Etats, et on luy a laissé la vie et le titre de roy. Le prince de Portugal, son frère, a épousé la reine; elle conserve sa dignité, et elle a revestu le prince son mary de toute l'autorité du gouvernement, sans luy donner le nom de roy; elle jouit tranquillement du succès d'une entreprise si extraordinaire, en paix avec les Espagnols et sans guerre civile dans le royaume.
Un vendeur d'herbes, nommé Masaniel, fit soulever le menu peuple de Naples, et, malgré la puissance des Espagnols, il usurpa l'autorité royale; il disposa souverainement de la vie, de la liberté et des biens de tout ce qui luy fut suspect; il se rendit maistre des douanes; il dépouilla les partisans de tout leur argent et de leurs meubles, et fit brusler publiquement toutes ces richesses immenses dans le milieu de la ville, sans qu'un seul de cette foule confuse de re-
voltez voulût profiter d'un bien qu'on croyoit mal acquis. Ce prodige ne dura que quinze jours, et finit par un autre prodige : ce mesme Masaniel, qui achevoit de si grandes choses avec tant de bonheur, de gloire et de conduite, perdit subitement l'esprit, et mourut frénétique en vingt-quatre heures.
La reine de Suéde, en paix dans ses États et avec ses voisins, aimée de ses sujets, respectée des étrangers, jeune et sans dévotion, a quitté volontairement son royaume et s'est réduite à une vie privée. Le roy de Pologne, de la mesme maison que la reine de Suède, s'est demis aussi de la royauté par la seule lassitude d'estre roy.
Un lieutenant d'infanterie, sans nom et sans crédit, a commencé, à l'âge de quarante-cinq ans, de se faire connoître dans les desordres d'Angleterre. Il a dépossédé son roy légitime, bon, juste, doux, vaillant et libéral; il luy a fait trancher la teste par un arrest de son parlement; il a changé la royauté en république; il a été dix ans maistre de l'Angleterre, plus craint de ses voisins et plus absolu dans son pays que tous les rois qui ont régné. Il est mort paisible et en pleine possession de toute la puissance du royaume.
Les Hollandois ont secoué le joug de la do-
mination d'Espagne; ils ont formé une puissante république, et ils ont soutenu cent ans la guerre contre leurs rois légitimes, pour conserver leur liberté. Ils doivent tant de grandes choses à la conduite et à la valeur des princes d'Orange, dont ils ont néanmoins toujours redouté l'ambition et limité le pouvoir. Présentement cette république, si jalouse de sa puissance, accorde au prince d'Orange d'aujourd'huy, malgré son peu d'expérience et ses malheureux succès dans la guerre, ce qu'elle a refusé à ses pères : elle ne se contente pas de relever sa fortune abattue; elle le met en état de se faire souverain de Hollande, et elle a souffert qu'il ait fait déchirer par le peuple un homme qui maintenoit seul la liberté publique.
Cette puissance d'Espagne, si étendue et si formidable à tous les rois du monde, trouve aujourd'huy son principal appuy dans ses sujets rebelles, et se soutient par la protection des Hollandois.
Un empereur, jeune, foible , simple , gou- j verné par des ministres incapables, et pendant le plus grand abaissement de la maison d'Autriche, se trouve, en un moment, chef de tous les princes d'Allemagne, qui craignent son autorité et méprisent sa personne, et il est
plus absolu que n'a jamais esté Charles-Quint. Le roy d'Angleterre , foible , paresseux et plongé dans les plaisirs, oubliant les interests de son royaume et ses exemples domestiques, s'est exposé avec fermeté, pendant six ans, à la fureur de ses peuples et à la haine de son parlement pour conserver une liaison étroite avec le roy de France ; au lieu d'arrester les conquestes de ce prince dans les Pays-Bas, il y a mesme contribué en luy fournissant des troupes. Cet attachement l'a empesché d'estre maistre absolu de l'Angleterre, et d'en étendre les frontières en Flandre et en Hollande par des places et des ports qu'il a toujours refusés; mais, dans le temps mesme qu'il reçoit des sommes considérables du Roy, et qu'il a le plus de besoin d'en estre soutenu contre ses propres sujets, il renonce, sans prétexte, à tant d'engagemens, et il se déclare contre la France, précisément quand il luy est utile et honneste d'y être attaché; par une mauvaise politique précipitée, il perd en un moment le seul avantage qu'il pouvoit retirer d'une mauvaise politique de six années, et, ayant pu donner la paix comme médiateur, il est réduit à la demander comme suppliant, quand le Roy l'accorde à l'Espagne, à l'Allemaofne et à la Hollande.
Les propositions qui avoient esté faites au roy d'Angleterre de marier sa nièce, la princesse d'York, au prince d'Orange, ne luy estoient pas agréables; le duc d'York en paroissoit aussi éloigné que le roy son frère, et le prince d'Orange mesme, rebuté par les difîicultez de ce dessein, ne pensoit plus à le faire réussir. Le roy d'Angleterre, étroitement lié au roy de France, consentoit à ses conquestes, lorsque les interests du grand trésorier d'Angleterre et la crainte d'estre attaqué par le Parlement luy ont fait chercher sa seureté particulière, en disposant le roy son maistre à s'unir avec le prince d'Orange , par le mariage de la princesse d'York, et à faire déclarer l'Angleterre contre la France pour la protection des Pays-Bas. Ce ■changement du roy d'Angleterre a esté si prompt et si secret que le duc d'York i'ignoroit encore deux jours devant le mariage de sa fîUe, et personne ne se pouvoit persuader que le roy d'Angleterre, qui avoit hasardé dix ans sa ■vie et sa couronne pour demeurer attaché à la France, pût renoncer, en un moment, à tout ce qu'il en esperoit, pour suivre le sentiment de son ministre. Le prince d'Orange, de son costé, qui avoit tant d'interest de se faire un chemin pour estre un jour roy d'Angleterre, negligeoit
ce mariage, qui le rendoit héritier présomptif du royaume; il bornoit ses desseins à affermir son autorité en Hollande, malgré les mauvais succès de ses dernières campagnes, et il s'appliquoit à se rendre aussi absolu dans les autres provinces de cet Etat qu'il le croyoit estre dans la Zelande ; mais il s'aperceut bien-tôt qu'il devoit prendre d'autres mesures, et une aventure ridicule luy fit mieux connoître l'état où il estoit dans son pays qu'il ne le voyoit par ses propres lumières. Un crieur public vendoit des meubles à un encan où beaucoup de monde s'assembla; il mit en vente un atlas, et, voyant que personne ne l'encherissoit, il dit au peuple que ce livre estoit néanmoins plus rare qu'on ne pensoit, et que les cartes en estoient si exactes que la rivière dont M. le prince d'Orange n'avoit eu aucune connoissanc, lorsqu'il perdit la bataille de Cassel, y estoit fidèlement marquée. Cette raillerie, qui fut receue avec un applaudissement universel, a esté un des plus puissans motifs qui ont obligé le prince d'Orange à rechercher de nouveau l'alliance de l'Angleterre, pour contenir la Hollande et pour joindre tant de puissances contre nous. Il semble néanmoins que ceux qui ont désiré ce mariage et ceux qui y ont esté contraires n'ont pas connu leurs in- La Rochefoucauld. 3 3
terests. : le grand trésorier d'Angleterre a voulu adoucir le parlement et se garantir d'en estre attaqué, en portant le roy son maistre à donner sa nièce au prince d'Orange et à se déclarer contre la France; le roy d'Angleterre a creu affermir son autorité dans son royaume par l'appuy du prince d'Orange, et il a prétendu engager ses peuples à luy fournir de l'argent pour ses plaisirs, sous prétexte défaire la guerre au roy de France et de le contraindre à recevoir la paix ; le prince d'Orange a eu dessein de soumettre la Hollande par la protection de l'Angleterre ; la France a appréhendé qu'un mariage si opposé à ses interests n'emportât la balance en joignant l'Angleterre à tous nos ennemis. L'événement a fait voir, en six semaines, la fausseté de tant de raisonnemens : ce mariage met une défiance éternelle entre l'Angleterre et la Hollande, et toutes deux le regardent comme un dessein d'opprimer leur liberté; le parlement d'Angleterre attaque les ministres du roy, pour attaquer ensuite sa propre personne; les Etats de Hollande, lassez de la guerre et jaloux de leur liberté, se repentent d'avoir mis leur autorité entre les mains d'un jeune homme ambitieux et héritier présomptif de la couronne d'Angleterre; le roy de France, qui a d'abord re-
gardé ce mariage comme une nouvelle ligue qui se formoit contre luy, a sceu s'en servir pour diviser ses ennemis, et pour se mettre en état de prendre la Flandre, s'il n'avoit préféré la gloire de faire la paix à la gloire de faire de nouvelles conquestes.
Si le siècle présent n'a pas moins produit d'evenemens extraordinaires que les siècles passez, on conviendra sans doute qu'il a le malheureux avantage de les surpasser dans l'excès des crimes. La France mesme, qui les a toujours détestez, qui y est opposée par l'humeur de la nation, par la religion, et qui est soiJtenue par les exemples du prince qui règne, se trouve néanmoins aujourd'huy le théâtre où l'on voit paroître tout ce que l'histoire et la fable nous ont dit des crimes de l'antiquité. Les vices sont de tous les temps; les hommes sont nez avec de l'interest, de la cruauté et de la débauche; mais, si des personnes que tout le monde connoît avoient paru dans les premiers siècles, parleroiton présentement des prostitutions d'Heliogabale, de la foy des Grecs, et des poisons et des parricides de Medée ?
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