‹ Maximes (volume 2)Chapitre 83 sur 85 · DE L INCONSTANCE · texte numérisé non relu

DE L INCONSTANCE

Je ne prétends pas Justifier icy l'inconstance en gênerai, et moins encore celle qui vient de îa seule légèreté; mais il n'est pas juste aussi de luy Imputer tous les autres changemens de l'amour. Il y a une première fleur d'agrément et de vivacité dans l'amour, qui passe insensiblement comme celle des fruits; ce n'est la faute de personne, c'est seulement la faute du temps. Dans les commencemens, la figure est aimable; les sentimens ont du rapport : on cherche de la douceur et du plaisir; on veut plaire, parce qu'on nous plaît, et on cherche à faire voir qu'on sçait donner un prix infiny à ce qu'on aime; mais, dans la suite, on ne sent plus ce qu'on croyoit sentir toujours : le feu n'y est plus ; le mérite de la nouveauté s'efface; la beauté, qui a tant de part à l'amour, ou diminué, ou ne fait plus la mesme impression; le nom d'amour se conserve, mais on ne se retrouve plus les mesmes personnes, ni les mesmes sentimens; on suit encore ses engagemens par honneur, par

accoutumance, et pour n'estre pas assez asseuré de son propre changement.

Quelles personnes auroient commencé de s'aimer, si elles s'estoient veues d'abord comme on se voit dans la suite des années? Mais quelles personnes aussi se pourroient séparer, si elles se revoyoient comme on s'est vu la première fois? L'orgueil, qui est presque toujours le maistre de nos goiîts, et qui ne se rassasie jamais, seroit flatté sans cesse par quelque nouveau plaisir; mais la constance perdroit son mérite, elle n'auroit plus de part à une si agréable liaison; les faveurs présentes auroient la mesme grâce que les faveurs premières, et le souvenir n'y mettroit point de différence; l'inconstance seroit mesme inconnue, et on s'aimeroit toujours avec le mesme plaisir, parce qu'on auroit toujours les mesmes sujets de s'aimer. Les changemens qui arrivent dans l'amitié ont à peu prés des causes pareilles à ceux qui arrivent dans l'amour; leurs règles ont beaucoup de rapport: si l'un a plus d'enjouement et de plaisir, l'autre doit estre plus égale et plus severe, et ne pardonner rien ; mais le temps, qui change l'humeur et les interests, les détruit presque également tous deux. Les hommes sont trop foibles et trop changeans pour soutenir longtemps le poids de l'amitié : l'anti-

quité en a fourny des exemples; mais, dans le temps où nous vivons, on peut dire qu'il est encore moins impossible de trouver un véritable amour qu'une véritable amitié.

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